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Full text of "Paul Huet (1803-1869) d'après ses notes, sa correspondance, ses contemporains; documents recueillis et précédés d'une notice biographique par son fils, René Paul Huet; préface de Georges Lafenestre"

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PAUL  HUET 


ECRITS   D'AMATEURS   ET   D'ARTISTES 


DÉJÀ  PARUS  : 
Charles  Perrault.  Mémoire  de  ma  vie.  —  Claude  Perrault.   Voyage  à 

Bordeaux  (1669).   Publiés  par  Paul    Bonnefon.    i   vol.   illustré  de   16  pi. 
hors  texte. 

Reynolds.  Discours  sur  la  Peinture.  Lettres  au  flâneur.  Voyages  pittores- 
ques. Traduits  et  annotés  par  Louis  Dimier.  i  vol.  illustré  de  16  pi.  hors 
texte. 

Caylus.  Vie  d'Artistes  du  XVIII^  siècle.  Discours  sur  la  Peinture  et  la 
sculpture.  Publiés  par  André  Fontaine,  i  vol.  illustré  de  16  planches 
hors  texte. 


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PARIS 

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;    DE    TOUIi 


ECRITS   D'AMATEURS  ET   D'ARTISTES 


PAUL    HUET 

(1803-1869) 

d'après 

SES  NOTES,  SA  CORRESPONDANCE 
SES  CONTEMPORAINS 

DOCUMENTS  RECUEILLIS 
ET   PRÉCÉDÉS  DUNE  NOTICE  BIOGRAPHIQUE   PAR  SON   FILS 

RENÉ   PAUL   HUET 


PREFACE 

DE 

GEORGES  LAFENESTRE 

Membre  de  l'Institut. 


Ouvrage  illustré  do  16  Planches  hors  texte 
et  d'un  Portrait  en  héliogravure 


PARIS 

LIBRAIRIE  RENOUARD,  H.   LAURENS,  EDITEUR 

6,     RUE     DE    TOURNON,    6 


[911 


Mû 

553 


PREFACE 


Aucune  joie  plus  saine  et  plus  consolante  que 
celle  d'éprouver,  devant  l'œuvre  et  la  vie  d'un 
artiste,  cette  heureuse  émotion  de  Pascal  lisant  un 
ouvrage  de  style  naturel  et  de  pouvoir  s'écrier 
aussi  :  «  On  s'attendait  de  ne  voir  qu'un  peintre  et 
l'on  trouve  un  homme  !  »  Pour  Paul  Huet,  à  vrai 
dire,  pour  le  rénovateur,  modeste  et  hardi,  de  l'art 
du  paysage  en  France,  le  compagnon  d'armes,  à 
lavant-garde  romantique,  d'Eugène  Delacroix  et 
Victor  Hugo,  l'annonciateur  et  le  préparateur  de 
Jules  Dupré,  Théodore  Rousseau,  Millet,  ce  n'est 
point  une  surprise.  L'énorme  dossier  de  notes, 
pensées,  correspondances,  citations,  publié  aujour- 
d'hui par  son  fils,  ne  fait  que  justifier,  par  un  amas 
de  preuves  concluantes,  la  profonde  estime  et  la 
chaude  admiration  que  lui  témoignèrent,  de  son 
vivant,  ses  contemporains  et  ses  confrères.  C'est 
bien  là,  en  effet,  une  de  ces  belles  personnalités, 
nobles  de  cœur,  nobles  d'esprit,  qui  resteront  l'hon- 
neur de  la  grande  génération  dont  l'activité  féconde, 
depuis  i8i5,  sous  la  Restauration,  la  monarchie  de 
Juillet,  la  seconde  République,  a  renouvelé  en 
France,  avec  la  littérature  et  l'art,  toutes  les 
sciences  historiques  et  sociales.  Au  temps  de  notre 
jeunesse,  au  quartier  latin,  vers  1860,  une  auréole 
de  vénération  entourait  déjà  l'artiste  vieillissant,  et, 
lorsqu'à  la  tombée  du  jour,  dans  les  grandes  allées 
du   Luxembourg   s'étendant  alors  jusqu'à  l'Obser- 


Il  PRÉFACE 

vatoire,  avec  Sully-Prudhoinme  et  J.-M.  de  Heredia, 
nous  étions  émus  d'y  croiser  quelqu'un  des  combat- 
tants de  la  grande  bataille,  c'est  avec  un  respect 
attendri  que  nous  regardions  ce  petit  homme,  au 
visage  inquiet,  aux  yeux  vifs  et  mobiles,  cheminer, 
tantôt  seul,  lent  et  grave,  tantôt  plus  alerte  et  vif, 
en  compagnie  de  Michelet,  Eugène  Pelletan,  ou 
d'autres  survivants  du  romantisme  libéral,  plus 
résistants  et  mieux  assurés  que  lui  dans  leurs  espé- 
rances ou  leurs  illusions. 

Paul  Huet  est  mort  en  1869,  un  peu  démodé 
auprès  du  grand  public  et  des  collectionneurs  mer- 
cantiles, sinon  auprès  des  artistes  et  vrais  amateurs. 
Il  était  plus  attristé  lui-même  que  de  raison  par 
cette  indifférence,  presque  fatale,  d'héritiers  ingrats 
qui  fait  souvent,  à  leur  déclin,  expier  aux  pré- 
curseurs la  sincérité  désintéressée  de  leurs  initia- 
tives juvéniles.  Depuis  cette  époque,  la  piété  filiale 
de  M.  René  Paul  Huet,  infatigable  et  patiente,  n'a 
cessé,  avec  une  opiniâtreté  touchante,  de  protester 
contre  un  injuste  oubli.  En  toute  occasion,  par  des 
prêts  aux  Expositions  rétrospectives,  par  des  dons 
aux  Musées,  par  des  documents  fournis  aux 
biographes  et  aux  critiques,  il  a  fait  des  appels,  dis- 
crets mais  convaincus,  à  tous  les  yeux  clairvoyants 
de  moins  en  moins  éblouis  et  dupés  par  les  mes- 
quineries, sèchement  pédantesques,  et  les  ingénio- 
sités, spirituellement  glaciales,  de  l'école  anecdo- 
tique  ou  les  exactitudes  brutales,  les  trompe-l'œil 
grossiers,  les  pochades  prétentieuses  des  écoles 
réalistes.  11  a  montré  son  père,  en  ses  derniers 
jours  comme  à  ses  débuts,  résolument  sincère  et 
personnel  dans  ses  études  attentives  devant  la 
nature,  et  dans  leurs  interprétations  poétiques  à 
l'atelier,  toujours  aussi  ému,  à  soixante  ans  comme 


PRÉFACE  iH 

à  dix-lmit,  par  les  inquiétudes  du  ciel,  les  boule- 
versements du  sol,  les  mouvements  des  arbres.  En 
ce  moment,  M.  René  Paul  Huet  prête  son  concours 
actif  à  l'organisation  d'une  Exposition  générale 
de  l'œuvre  paternelle  à  l'Ecole  des  Beaux-Arts. 
L'ensemble  de  ces  travaux,  peintures,  aquarelles, 
dessins,  eaux-fortes,  lithographies,  prouvera,  nous 
n'en  doutons  point,  quelle  activité  fut  celle  de  ce 
travailleur  opiniâtre,  malgré  les  agitations  de  sa 
vie,  sans  cesse  tourmentée  par  la  gêne,  les  maladies, 
les  infirmités,  les  soucis  de  famille,  les  curiosités 
intellectuelles,  les  désillusions  patriotiques.  En 
attendant  que  nous  puissions,  de  nouveau,  admirer 
l'artiste,  nous  pouvons  déjà,  grâce  à  l'ouvrage  pré- 
sent, admirer  en  lui  l'homme  pour  son  intelligence, 
sa  culture,  ses  sentiments,  ses  convictions,  l'époux, 
le  père,  l'ami,  le  citoyen  pour  leurs  vertus. 

L'ouvrage  est  divisé  en  quatre  parties  :  i"  La 
Biographie,  d'après  quelques  notes  de  l'artiste, 
auxquelles  M.  René  Paul  Huet  a  joint  ses  propres 
souvenirs  et  de  nombreuses  anecdotes,  parfois 
inédites,  dues  à  des  traditions  orales  ou  des  récits 
contemporains  ;  2°  des  réflexions,  observations, 
notes  écrites  par  Paul  Huet  sur  les  principes  et  la 
technique  de  son  art,  sur  V Art  en  général,  la  Pein- 
ture de  Paysage,  le  Paysage  décoratif;  3°  la  Corres- 
pondance, lettres  envoyées  ou  reçues,  depuis  1828 
jusqu'en  1869,  rangées  par  ordre  chronologique; 
4°  les  Jugements  contemporains,  recueil  des  ar- 
ticles, éloges  ou  critiques,  extraits  des  revues, 
journaux  et  livres,  publiés  au  sujet  de  l'artiste  et  de 
ses  œuvres  durant  sa  vie  et  depuis  sa  mort. 

C'est  donc,  on  le  voit,  un  des  dossiers  les  plus 
sérieux  qu'ait  jamais  pu  réunir  une  patiente  recon- 
naissance   sur    la    longue   et    laborieuse    carrière 


PRÉFACE 


d'un  grand  artiste.  Les  quatre  séries  de  documents 
s'éclairent,  d'ailleurs,  les  unes  les  autres  ;  il  faut 
les  lire  dans  leur  ensemble  pour  bien  suivre  et  com- 
prendre les  évolutions  et  fluctuations  de  cet  esprit 
et  de  ce  cœur  trop  ouverts,  pour  leur  repos,  à  toutes 
les  impressions.  Chez  Paul  Huet,  comme  chez 
nombre  de  ses  contemporains,  la  qualité  foncière  est 
une  extraordinaire  sensibilité,  physique  et  morale, 
d'une  telle  acuité  et  intensité  qu'elle  l'expose  à 
de  brusques  alternatives  d'exaltation  et  de  dépres- 
sion, d'enthousiasme  et  de  désillusion,  de  foi  et  de 
désespoir.  C'est  un  homme  complet,  qui,  toute  sa 
vie,  voudra  rester  complet. 

Ainsi  qu'Eugène  Delacroix,  son  ami  spontané  de 
la    première   heure,   et  la  plupart  des  artistes   du 
même  groupe,  ce  peintre,  si  passionné  pour  son  art, 
ne  l'est  guère  moins  pour  la  poésie,  la  littérature, 
l'histoire,  la  musique,  dans  lesquelles  il  trouve  des 
excitations  et  des  inspirations   Moins  qu'eux  cepen- 
dant, il  peut  se  résoudre  à  sacrifier,  soit  par  l'effort 
d'une    volonté    stoïque,    soit    par   l'égoïsme    d'une 
vocation     étroite,     d'une    intelligence    limitée    ou 
d'une  suffisance  vaniteuse,  les  joies  délicates  et  les 
devoirs  austères  de  la  vie  familiale  et  de  la  société. 
Son  enthousiasme,  natif  et  réfléchi,  désintéressé  el 
profond  pour  les  beautés  de  la  nature,  et  pour  l'art 
qui  les  peut  exprimer,  ne  se  dément  pas  un  seu 
jour,   non  plus  que  son   obstination  édifiante  à  les 
représenter  telles  qu'il   les  a,    l'un    des    premiers 
vues,  senties  et  comprises.  Néanmoins,  malgré  h 
domination  impérieuse  et  constante  de  cette   pas 
sion,  il   n'en  conserve  pas  moins  le  respect  et  h 
pratique  des  vieilles  et  simples  vertus  françaises 
C'est  un  époux   d'une  tendresse   exquise,   un   père 
d'une  aff"ection  éclairée,  un  ami  loyal,  sûr,  fidèle,  ui 


PREFACE  V 

penseur  libre  et  tolérant.  11  a  des  convictions  poli- 
tiques, celles  de  son  groupe,  des  convictions  libé- 
rales et  républicaines.  Il  ne  les  cache  jamais  non 
plus  qu'il  ne  s'en  vante  et  n'en  tire  profit,  mais  il 
est  toujours  prêt  à  les  défendre.  11  fait,  avec 
Alexandre  Dumas,  le  coup  de  fusil  aux  journées  de 
Juillet,  il  le  fait  encore,  en  juin  184B,  contre  l'insur- 
rection démagogique  ;  il  risque  d'être  fusillé  au 
2  décembre  i85i.  Une  fois  rentré  dans  la  vie  ordi- 
naire, il  ne  veut  plus  être  qu'un  artiste  ;  pourvu  qu'on 
respecte  sa  pensée,  il  respecte  celle  des  autres.  Il 
conservera  toujours,  pour  la  famille  d'Orléans  où  il 
avait  été  bien  accueilli,  une  respectueuse  reconnais- 
sance qui  la  suivra  dans  son  exil.  S'il  résiste,  sous  le 
second  Empire,  à  toutes  les  tentations  de  courtisa- 
neries  où  il  perdrait  sa  dignité,  il  se  refuse  aussi  à 
toute  attitude  théâtrale,  à  tout  bruyant  scandale  qui 
ne  lui  semblerait  pas  moins  la  compromettre.  Ce 
fut  assurément,  pour  lui,  une  amère  douleur  de  se 
trouver,  alors,  souvent  sacrifié,  méconnu,  jusqu'au 
point  d'avoir  été  peut-être,  et  de  s'être  cru,  en  tout 
cas,  systématiquement  écarté  et  persécuté.  Il  en 
souffrit  beaucoup,  ses  plaintes  répétées  à  ses  amis 
n'en  donnent  que  trop  de  preuves.  Cependant 
il  n'en  continua  pas  moins,  dans  son  atelier  soli- 
taire, à  poursuivre  son  œuvre,  avec  la  même  con- 
viction, le  même  désintéressement  qu'il  l'avait  com- 
mencée quarante  ans  auparavant. 

Cette  figure  de  Paul  Huet,  originale  et  complexe, 
parfois  si  souriante  et  parfois  si  douloureuse,  tou- 
jours sympathique  à  travers  ses  misères,  n'est  pas  la 
seule,  d'ailleurs,  qui  jaillisse,  vivante  et  précise,  de 
cette  masse  de  documents  recueillis  en  son  honneur. 
Beaucoup  d'autres  personnalités,  les  unes  célèbres, 
les   autres  ignorées,  du  même    temps   et  du  même 


Ti  l'RÉFACE 

groupe,  artistes,  hommes  de  lettres,  amateurs, 
hommes  politiques,  parents  et  amis,  s'en  dégagent, 
éclairées  par  elles-mêmes  ou  par  leur  correspondant. 
C'est  un  excellent  chapitre  d'histoii'e  de  la  société 
intellectuelle  et  bourgeoise  au  temps  du  Roman- 
tisme, grandissant,  triomphant,  vieillissant,  jus- 
qu'aux catastrophes  de  1870  que  la  perspicacité  du 
vieil  artiste,  dans  ses  méditations  attristées,  n'avait 
que  trop  justement  pressenties  et  annoncées.  Aucune 
lecture,  en  y  joignant  celles  des  Lettres  et  Journal 
d'Eugène  Delacroix,  ne  saurait  mieux  préparer  les 
visiteurs  de  l'Exposition  prochaine,  à  comprendre 
ce  que  furent  et  voulurent  ces  premiers  apôtres  de 
la  révolution  féconde,  qui,  sous  l'étiquette  collective 
et  arbitraire  de  Romantisme,  loin  de  rompre,  en 
réalité,  avec  les  grandes  traditions  antiques  et 
françaises,  les  ont  au  contraire,  ravivées,  avec  une 
hardiesse  et  une  grandeur  chaleureuses  et  fécondes. 
Paul  Huet,  comme  Delacroix,  se  rattache,  dans  la 
peinture,  aux  vrais  maîtres  de  l'imagination,  du 
style  et  de  la  technique,  aux  vieux  italiens,  Uamands, 
hollandais,  français,  à  Titien,  Rubens,  Rembrandt, 
le  Lorrain,  Poussin,  Watteau.  A  la  même  heure, 
leurs  amis  poètes,  romanciers,  historiens  en  fai- 
saient autant  :  Chateaubriand,  Vigny,  Victor  Hugo, 
Augustin  Thierry,  Michelet,  cent  autres  remontaient 
même  jusqu'au  Moyen  Age,  à  travers  la  Renaissance 
et  le  xvn"  siècle,  pour  retrouver  et  ressaisir  dans 
l'imagination  abondante  de  nos  ancêtres  et  dans 
leur  langage  franc  et  vif,  souple,  riche  et  coloré, 
la  complexité  heureuse  des  traditions  nationales. 

Georges  Lafenestre. 


A   MA  FILLE 
CLAIRE   PAUL   HUET 


Paul  Hiicl  n'ctait  pas  seulement  un  pinceau 

et  un  talent,    c'était   une  intelligence.  Et   ceux 

qui  l'ont  connu  de   près  ajouteront  :  «  C'était 

un  cœur  droit,  orné  des  plus  douces  vertus.  » 

Sainte-Beuve,  Portraits  contemporains. 

Il  était  né  triste,  fin,  délicat,  fait  pour  les 
nuances  fuyantes ,  les  pluies  par  moments 
soleillées... 

Celait  plus  qu'un  pinceau,  c'était  une  âme, 
un  charmant  esprit,  un  cœur  tendre... 

J.  MicHELET,  Le  Temps.  12  janvier  1869. 


AVANT-PROPOS 


J'entreprends  une  œuvre  qui  serait  téméraire  si  je  devais  assumer  un 
râle  de  critique.  Mon  intention  est  de  m'cffacer  complètement,  de  borner 
ce  travail  à  une  simple  compilation. 

Entre  Sainte-Beuve  au  début  et  Mic/ielet  à  la  fin,  une  longue  suite  d'ar- 
ticles offre  des  notes  infiniment  variées,  mais  concourant  toutes  au  même 
résultat.  Quelles  que  soient  les  opinions  de  ceux  qui  ont  porté  un  juge- 
ment sur  Paul  Huet,  en  art  comme  en  politique,  à  quelque  parti,  à  quelque 
nuance  qu'ils  appartiennent,  ils  s'accordent  tous  pour  rendre  un  même 
hommage  à  la  foi  ardente  de  l'artiste,  à  ses  convictions  profondes,  à  son 
originalité,  à  la  dignité  du  caractère,  à  la  distinction  de  l'esprit,  à  la 
simplicité,  à  la  bonté  de  l'homme. 

Dès  les  premiers  Salons,  Gustave  Planche  lui  consacre  de  longs  pas- 
sages, véritables  croisades  contre  la  vieille  routine  expirante.  Plus  tard, 
Théophile  Gautier,  le  maître  romantique,  se  trouvera  d'accord  avec 
Charles  Clément,  le  champion  de  l'école  classique  et  académique,  qui, 
tout  en  se  déclarant  nettement  partisan  d'une  autre  direction,  n'en  rend 
pas  moins  justice  à  Paul  Huet  d'une  façon  éclatante.  Chez  les  deux,  la 
sympathie  est  la  même. 

Thoré,  Ale.tandre  Dumas,  Ernest  Chesneau,  Philippe  Burty,  Ernest 

Legouvé,  Paul  Mantz,  Pierre  Pétroz,  Léon  Gauchez,  Emile  Michel,  etc., 

etc.,  pour  ne  citer  que  les  morts,  ont  tour  à  tour  apporté  leur  témoignage. 

L'hostilité  acitarnée  de  Delécluze  n'est  elle  pas  la  plus  haute  confirma- 


a  AVANT-PROPOS 

tion  du  rôle  prépondérant  qu  il  a  joué  dès  le  premier  moment  ;  ce  n'est 
certes  pas  la  note  la  moins  intéressante. 

A  mon  grand  regret,  Je  ne  pourrai  citer  que  quelques  passages  ;  mais 
Je  renverrai  aux  te.rtes  les  esprits  plus  curieux. 

J'ai  pris  comme  épigraphes  deux  lignes  empruntées  :  l'une  à  un  article 
de  Sainte-Beuve  qu  il  a  lui-même  réimprimé  dans  ses  portraits  contempo- 
rains, l'autre  à  une  lettre  de  Michelet  publiée  dans  le  Temps  du  12  Jan- 
vier 1869,  lettre  qui  sera  reproduite  à  la  fin  de  ce  volume. 

Michelet  consacrant  une  page  à  un  artiste .'  ÎV'est-ce  pas  un  devoir  de 
recueillir  pieusement  cette  feuille  perdue  dans  un  article  de  Journal  ? 

En  laissant  parler  la  critique  contemporaine,  mon  admiration  pour 
mon  père,  ma  profonde  affection  n'auront  à  s'imposer  aucune  réserve.  Je 
trouverai,  ciselé  souvent  dans  une  langue  merveilleuse,  ce  que  mon  cœur 
m'eût  dicté.  Je  n'aurai  pas  à  peser,  à  ménager  mes  expressions. 

Il  faut  être  Dumas  fils  pour  parler  de  son  père  comme  il  le  fait  dans 
ses  ravissantes  préfaces,  tout  le  monde  n'est  pas  à  même  de  Jouir  d'un 
semblable  privilège.  Toutes  ces  notes  réunies  éclairent  du  Jour  le  plus  franc 
la  figure  que  J'entreprends  de  faire  revivre,  mais  avant  tout  c'est  à  lui- 
même  que  Je  veux  laisser,  et  que  Je  laisserai  la  parole. 

René-Paul  Huet. 


Qu'il  me  soit  permis,  avant  de  fermer  ce  livre,  d'adresser  un  mot  de 
souvenir  et  de  regrets  à  ma  pauvre  sœur  M"'  Edmée  David  d'Angers, 
si  éprouvée  durant  sa  vie,  —  si  soudainement  enlevée. 

En  écrivant  ces  pages,  j'ai  retrouvé  avec  bonheur,  dans  un  passé 
lointain,  l'intimité  de  notre  enfance,  de  notre  jeunesse,  au  foyer  si 
heureux  que  nous  avait  fait  mon  père.  Ce  n'est  pas  sans  une  véritable 
émotion  que  j'avais  pu  lire  à  ma  sœur  quelques  fragments,  cette  lecture 
l'avait  intéressée,  elle  restait  impatiente  et  curieuse  de  la  publication  du 
volume  :  hélas  !  il  vient  trop  tard  !  La  mort  est  venue  lui  ravir  cette 
dernière  joie. 

R.-p.  n. 


PAUL  HUET 

1803-1869 


BIOGRAPHIE 


I 

Paul  fîuet  écrivait  à  Th.  Silvestre  qui  lui  avait 
demandé  des  notes  pour  faire  sa  biographie  : 

«  M.  En  cherchant  avec  vous  à  retrouver  mes  premières 
impressions,  mes  difficiles  tentatives,  et  les  luttes  de  mon  temps, 
j'espère,  mieux  que  par  tout  autre  moyen,  vous  mettre  dans  la 
confidence  de  ma  vie  d'artiste. 

Il  ne  m'appartient  pas  de  juger  mes  confrères,  encore  moins 
mes  rivaux,  devant  vous  surtout,  monsieur,  qui  vous  occupez 
d'eux.  J'ai  eu  pour  beaucoup  d'entre  eux,  dont  la  peinture  allait 
h  mon  cœur,  une  grande  sympathie  ;  j'éprouvais,  pour  tout  talent 
répondant  à  mes  fibres,  comme  une  attraction  fraternelle;  mon 
respect  et  mon  amour  pour  les  grands  génies  de  l'art  m'ont  tou- 
jours fait  rêver  que  j'étais  un  peu  leur  parent,  parent  déshérité 
peut-être  mais  non  détaché.  Cette  disposition  a  dû,  vous  le  pensez, 
m'apporter  de  grandes  déceptions,  mais  j'avoue  n'avoir  pu  m'en 
corriger  :  un  noble  essai  me  touche  toujours;  j'ai  le  bonheur  de 
vouloir  trouver  un  grand  cœur  dans  un  beau  talent,  je  n'ai  pas 
d'ailleurs  toujours  été  trompé. 

Je  ne  suis  point  né,  comme  vous  le  pensez  peut-être,  au  milieu 
des  champs;  j'ai  passé  presque  toute  mon  enfance  et  ma  jeunesse 
dans  la  contemplation  d'une  cour  fort  triste,  mais  je  ne  puis 
cependant  oublier  que,  manière  malade,  on  me  mit  tout  enfant, 
pour  me  fortifier,  dans  une  petite  pension  des  environs  de  Paris. 

J'ai  peu  de  mémoire,  excepté  celle  des  yeux,  et  je  dessinerais 
encore  aujourd'hui  les  lieux  de  nos  promenades  qui  ont  fait 
impression  sur  moi. 


4  PAUL   HUEÏ 

Je  restai  peu  à  Choisy-le-Roi,  c'était  le  lieu  de  ma  pension, 
mon  père,  homme  généreux,  dont  parlent  encore  avec  respect 
les  personnes  qui  l'ont  connu,  fit  de  grands  cd'orts  pour  me 
donner  une  éducation  complète;  il  me  mit  dans  un  pensionnai 
qui  suivait  les  cours  du  collège  Napoléon  ou  Henri  IV  et  ensuite 
externe  au  collège  Bourbon.  Je  n'ai  pas  terminé  tout  à  fait  mes 
études  classiques,  il  y  eut  de  ma  faute  et  de  la  faute  de  la  fortune. 
La  littérature  de  collège  me  semblait  bien  ingrate,  et  cependant, 
dès  cette  époque,  je  lisais  avec  avidité  tout  ouvrage  d'imagination. 
Sans  sortir  des  ouvrages  classiques,  j'apprenais  mieux  tout  ce 
qui  n'était  pas  dans  le  programme. 

Le  spectacle  de  mon  père,  luttant  avec  toute  la  noblesse  d'un 
grand  cœur  et  l'impuissance  d'un  honnête  homme  contre  les  injus- 
tices du  sort,  a  contribué  h  développer  chez  moi  un  mélange 
d'ironie  sceptique  et  moqueuse,  que  j'ai  gardé  longtemps  uni  à 
une  tendresse  nerveuse.  J'ai  eu  tout  enfant  des  passions  d'amitié 
ardentes  et  de  funestes  découragements. 

Je  n'avais  lu  ni  Rousseau,  ni  Byron  ;  je  n'avais  pas  encore  tra- 
versé les  rudes  épreuves  que  j'ai  eu  à  soutenir. 

Lorsque  ma  mère  mourut,  j'avais  sept  ans  à  peu  près  ;  à  cet 
âge  on  ne  sent  pas  encore,  comme  plus  tard,  toute  l'importance 
d  une  telle  perte. 

Mon  père,  bien  qu'en  dehors  de  toute  idée  d'art,  avait  ce  sen- 
timent élevé  qui  le  fait  respecter,  il  aimait  d'ailleurs  les  lettres 
et  aurait  voulu  me  destiner  à  l'instruction  ;  essentiellement  bon, 
il  céda  à  mes  instances  et  aux  observations  de  son  gendre, 
libraire,  qui  lui  promettait  de  me  tailler  un  métier  dans  l'art  et 
de  me  faire  faire  des  vignettes. 

Je  fus  confié  à  un  bon  maître  de  dessin,  comme  on  l'entend 
des  maîtres  de  dessin,  qui  me  mitpendant  dix-huit  mois  environ 
au  régime  des  têtes  de  Lemire  ;  la  prudence  et  la  modestie, 
l'amabilité  et  la  constance.  Puis  j'entrai  chez  Guérin,  passable- 
ment fort  sur  les  hachures  et  muni  contre  les  mauvaises  doc- 
trines qui  perçaient  à  l'horizon.  Je  pénétrais  dans  ce  sanctuaire, 
vous  le  pensez,  rempli  d  illusions,  sage  d'ignorance.  Le  senti- 
ment chez  moi,  bien  que  plein  de  flammes,  s'ignorait  complète- 
ment. J'allais  me  trouver  en  pleine  école  et  obligé  bientôt  de  ne 
pas  rester  ou  de  suivre  la  routine. 

Le  Chassseiir  de  Géricault,  \a  Méduse  soulevaient  des  flots  d'in- 
jures de  l'école;  n'ayant  pour  juger  que  mon  ignorance,  mon 
maître  vit  mon  enthousiasme  et  me  prédit  que  je  n'aurais  jamais 
le  prix  de  Rome,  que  je  ne  serais  qu'un  petit  Van-Loo.  C'était, 
monsieur,  la  plus  terrible  des  injures. 

Je  ne  devais  pas  en  efl"et  obtenir  le  prix  de  Rome  tant  désiré, 
je  devais  même  bientôt  renoncer  à  concourir. 

L'atelier  de  Guérin,  dont  je  venais  de  payer  l'entrée  par  une 
si  patiente  épreuve,  commençait  à  me  sembler  moins  beau,  vu 
de  près  ;  je  n'y  fus  pas  longtemps  sans  sentir  un  certain  décou- 


BIOGRAPHIE  5 

ragement  me  gagner  ;  on  nie  parlait  Antique  et  je  voyais  faire  des 
morceaux  de  bois.  Je  me  battais  un  peu  les  flancs  pour  admirer 
ces  productions  annuelles  coulées  au  même  creux,  ces  casques 
grecs  couverts  de  couronnes  académiques  ;  je  ne  comprenais 
rien  à  ce  moule  a  boutons,  tout  cela  me  glaçait  et  ne  me  donnait 
pas  la  moindre  nuance  du  plaisir  que  m'avaient  fait  au  collège 
La  garde  meurt  et  ne  se  rend  pas  de  Charlet,  une  vignette  de 
Prudhon,  la  Charrette  des  blessés  de  Géricault,  qui  depuis 
quelque  temps  avaient  fait  invasion  sur  les  boulevards.  J'avais  ► 
le  souvenir  surtout  d'un  petit  paysage  de  Rembrandt  avec  cet 
exergue  :  Tacet  sed  lofjiulur,  qui  avait  fait  tant  d'impression  sur 
moi  dans  mon  enfance,  et  j'entendais  proscrire  Rembrandt!  Je  me 
répétais  cette  phrase  :  Tu  n'auras  jamais  le  prix  de  Rome  ! 

Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire,  monsieur,  où  cela  me  con- 
duisit ;  l'esprit  d'examen  et  de  liberté  pénétrait,  je  voulus  entrer 
chez  Gros,  dont  les  ouvrages  m'inspiraient  confiance  et  une  plus 
grande  admiration  que  ceux  de  mon  maître  Guérin. 

Sans  mes  lectures  poétiques  et  mon  amour  des  champs,  je  ne 
sais  ce  que  je  serais  devenu  ;  les  difficultés  réelles  de  la  vie 
m'accablaient  d'ailleurs  et  je  me  trouvais  aux  prises  avec  des 
épreuves  bien  dures  :  la  perte  de  mon  père  et  la  nécessité.  J'avais 
déjà  cherché  forcément  à  gagner  ma  vie  en  exécutant  des  dessins 
pour  les  almanachs  et  en  donnant  des  leçons  à  des  élèves  qui,  ne 
sachant  rien,  étaient  presque  aussi  forts  que  leur  maître.  Je  ne 
sais  quelle  fièvre  intérieure  me  soutint  encore  ;  un  professeur  du 
système  de  Gall  m'avait  prédit  que  je  serais  peintre.  Mon  premier 
maître  voulait  m'enrôler  dans  une  fabrique  de  papier  peint,  j'y 
devais  trouver  lafortune,  j'y  renonçai  fièrement  et  froissai  involon- 
tairement cet  ami  qui  me  voulait  du  bien. 

Fréquentant  les  musées,  chose  peu  encouragée  alors,  passionné 
pour  le  paysage  que  j'entrevoyais  lorsque  je  pouvais  échapper  à 
la  cour  de  douze  pieds  de  la  maison  paternelle,  transporté  par  la 
lecture  des  poètes  et  des  ouvrages  d'imagination,  par  Walter 
Scott  qui  paraissait  et  que  le  hasard  fit  tomber  entre  mes  mains, 
j'espérais  rendre  toutes  ces  scènes,  tous  ces  grands  spectacles, 
et  je  me  voyais  tenu  à  suivre  une  filière  pour  obtenir  à  vingt- 
neuf  ans  le  prix  de  Rome  à  mon  tour  ! 

Vers  cette  époque,  je  commençais  avec  une  grande  naïveté  mes 
premières  tentatives  de  paysage.  Saint-Cloud,  ce  lieu  enchanteur 
dont  on  parle  quand  on  est  en  Italie  et  dont  j'ai  connu  tous  les 
buissons,  dont  j'ai  pleuré  tout  arbre  coupé  comme  un  ami  perdu, 
m'offrait  les  plus  beaux  sujets  d'étude.  Reçu  comme  un  enfant 
de  la  maison  dans  une  famille  '  qui  habitait  l'île  Séguin  tous  les 
étés,  c'est  là  que   s'étaient  développés  mes  rêves  de  paysagiste. 

C'est  en  m'abandonnant  à  la  pente  de  mon  esprit,  en  cherchant 
à  rendre  mes  impressions  par  une  étude  constante  et  laborieuse, 

'  Lelièvre,  soa  camarade  J'enfance,  peintre  de  portraits. 


6  PAUL   HUET 

que   j'ai   conquis   la    place   modeste  que    j'occupe    aujourd'hui. 

Des  circonstances  fatales,  une  jeunesse  pauvre  et  rudement 
éprouvée  m'ont,  de  bonne  heure,  retiré  des  ateliers;  je  n'ose 
m'en  plaindre,  car  je  suis  de  plus  en  plus  persuadé  que  les  aca- 
démies ne  font  pas  un  artiste  et  que,  le  plus  souvent,  c'est  malgré 
les  académies  que  les  artistes  distingués  se  forment  et  s'élèvent. 
Je  n'ai  pas  eu  le  choix. 

Il  est  plus  facile  de  dire  ce  que  l'on  a  rêvé  que  de  parler  de 
ce  qu'on  a  pu  faire;  la  jeunesse  est  enthousiaste  et,  lavouerai-je, 
11  me  semblait,  il  me  semble  encore,  malheureusement  les  heures 
vont  vile,  qu'une  grande  place  restait  à  prendre  dans  le  paysage. 
Porté  vers  ce  genre  par  un  entraînement  de  ma  nature,  je  l'étu- 
diais  avec  la  naïveté  et  l'émotion  de  la  jeunesse,  en  dehors  de 
tous  les  systèmes  établis. 

Apporter  la  vie  au  paysage,  communiquer  au  spectateur  la  pas- 
sion dont  j'étais  épris,  lui  taire  partager  les  impressions  dont  la 
nature  m'a  si  souvent  pénétré,  était  une  belle  et  difficile  ambi- 
tion. Combien  j'aurais  voulu,  l'imagination  frappée  par  l'immen- 
sité et  la  puissance  de  la  nature,  rendre  ces  grands  spectacles 
qu'elle  déroule  constamment  devant  nos  yeux,  exprimer  les  émo- 
tions que  nous  font  éprouver  l'aspect  de  ses  mystères,  le  charme 
et  la  mélancolie  de  ses  profondeurs. 

Si  l'art  est  l'expression  d'une  époque,  peut-être  plus  qu'un 
autre  ai-je  apporté  le  reflet  de  la  poésie  inquiète  et  rêveuse  et 
dramatique  de  mon  temps. 

A  ce  point  de  vue,  je  devais  être  doublement  attaqué.  En  dehors 
la  vieille  école,  qui  ne  vivait  que  d'une  certaine  symétrie  de  lignes 
conventionnelles,  j'arrivais  pénétré  de  ce  que  le  caractèie  est 
plus  dans  la  simplicité,  dans  l'accord  de  la  ligne  et  delà  couleur; 
que  la  couleur  elle-même  est  une  ligne  intérieure  dans  le  pay- 
sage, comme  dans  toute  autre  conception,  et  une  des  plus  belles 
ressources  de  l'art  pour  toucher  et  émouvoir. 

Persuadé,  d'un  autre  côté,  que  la  combinaison  et  le  caractère 
ne  peuvent  être  abandonnés,  —  à  la  condition  de  donner  à  chaque 
chose  le  caractère  qui  lui  est  propre,  en  ne  voyant  pas  l'Italie 
partout  par  exemple,  — j'ai  toujours  voulu  qu'un  tableau  fût  une 
conception  de  l'esprit,  ressortant  il  est  vrai  complètement  de 
la  nature,  mais  une  conception  qui  fut  plus  qu'un  morceau  ou 
une  étude. 

Je  devais,  avec  ces  opinions,  me  trouver  entre  deux  feux,  et, 
après  l'école  de  l'Empire,  avoir  afTaire  avec  les  purs  naturalistes, 
qui,  tout  en  se  rangeant  derrière  la  nature,  ne  sont  pas  ceux  qui 
l'aiment  et  la  servent  le  mieux. 

L'entraînement  de  mes  idées,  mon  éducation  libre  et  vaga- 
bonde, l'emportement  de  mon  exécution,  que  je  me  reproche 
sans  cesse  de  retenir,  devaient  aussi  m'empècher  d'avoir  cette 
linesse  de  touche  et  ce  charme  du  pinceau,  qui  pour  beaucoup 
et  le  gros  public  surtout,  remplacent  la  vérité,  l'invention  et  le 


BIOGRAPinU:  7 

reste.  Aujourd'hui  la  prétention  contraire  est  à  l'ordre  du  jour, 
mais  au  fond  c'est  une  autre  mode  de  touche  et  voilà  tout.  «  Tous 
les  ans,  me  disait  Delacroix,  le  public  a  besoin  d'inventer  un 
grand  homme  dans  ce  genre  pour  l'opposer  à  la  passion  et  à  la 
vérité  qui  l'épouvantent  toujours.  » 

Le  public  s'imagine  tenir  le  génie  par  l'oreille,  lorsqu'il  croit 
comprendre  la  touche  et  les  moyens  d'exécution.  Je  déteste  la 
peinture  d'habileté  et  de  touche  et  la  juge  presque  toujours  une 
marchandise  frelatée  ', 

Une  étude  ne  saurait  être  trop  vraie,  un  tableau,  une  peinture 
même  ne  peut  toucher  qu'à  l'aide  de  la  vérité,  mais  la  vérité 
est  un  moyen  et  n'existe  pas  seulement  dans  la  réalité  du  mor- 
ceau. 

Une  peinture  est  vraie  par  la  couleur,  le  dessin,  l'effet. 
Prud'hon,  dont  l'opinion  est  de  quelque  poids,  disait  :  «  Saisissez 
votre  public  et  vous  êtes  vrai.    » 

L'art  vit  de  combinaisons  et  de  sacrifices;  je  crois  que,  dans 
ces  derniers  temps,  on  a  trop  voulu  faire  d'une  étude  un  tableau 
et  qu'on  est  arrivé  à  ne  faire  ni  une  étude,  ni  un  tableau. 

Je  me  mis  à  l'œuvre  malgré  les  obstacles  de  tous  genres 
que  la  fortune  m'opposait,  obstacles  dont  d'autres  ne  peuvent 
tenir  compte  tant  ils  sont  communs  à  bien  des  artistes. 

J'exposai  aux  salles  Gaugain- des  œuvres  dont  la  nouveauté  sans 
doute  fit  le  succès  et  qui  devaient  en  effet  paraître  d'une  grande 
originalité  aux  idées  françaises  et  surtout  aux  habitudes  de 
paysage;  on  les  trouverait  aujourd'hui,  je  suppose,  Irèssimples^ 
L'exposition  pour  les  Grecs  fut  aussi  une  des  premières  occasions 
d'essai.  Une  grande  aquarelle  pour  la  Duchesse  de  Berry,  aujour- 
d'hui à  la  Duchesse  d'Orléans  ;  —  Une  chaumière,  gravée  à  l'eau- 
forte. 

Je  fis  des  albums  lithographies  et  les  premières  tentatives  de 
manière  noire  sur  pierre,  trois  albums  dont  le  dernier  publié 
en   i83o  seulement  quoique  fait  bien  avant. 

Une  maladie  terrible  faillit  m'enlever  et  m'a  laissé  pour  toute 
la  vie  des  traces  ineffaçables.  Je  fus  trois  mois  à  la  mort, 

1  Constablc  disail,  page  3o4  de  ses  lettres  :  o  Mes  tableau.x  ne  seront  jamais 
populaires,  car  ils  ne  possèdent  pas  la  paite.  Mais  je  ne  vois  jamais  la  patte 
dans  la  nature.  »  Et  page  299  :  «  Comme  la  manière  vient  par  degrés,  qu'elle 
est  nourrie  par  le  succès  dans  le  monde,  la  flatterie,  etc.  ;  tous  les  peintres 
qui  veulent  être  réellement  grands  devraient  être  perpétuellement  sur  leur 
garde  vis-à-vis  d'elle.  »  {John  Conslable,  traduction  Bazalgette,  Floury, 
éditeur.) 

2  Chez  Gaugain,  Le  Cavalier. 

^  Delécluze,  dans  les  Débats  du  1"  mai  i83i,  après  avoir  cnuméré 
quelques-uns  des  représentants  de  la  nouvelle  école,  disait  :  «  En  fait  de 
compositions  bizarres  et  d'exécution  dévergondée,  ils  n'ont  rien  laissé  à 
faire  après  eux.  C'est  au  moins  ce  que  semblent  nous  avoir  démontré  les 
expositions  successives  qui  ont  eu  lieu  au  profit  des  Grecs  et  à  la  galerie 
Gaugain,  dans  l'intervalle  de  1817  à  i83i.  » 


8  PAUL  iiuirr 

Revenu  h  peu  près  à  la  santé,  je  me  remis  à  l'ouvrage.  Cette 
période  de  i8a^  à  i83i  fut  longue  et.n'eut  d'autre  exposition  que 
les  exposllions  particulières.  Je  commençai  à  me  faire  connaître, 
et,  malgré  toutes  les  dillicultés,  il  sortir  d'embarras. 

Gérard',  a  qui  David'  m'avait  présenté,  m'accueillit  comme 
il  accueillait  tous  les  talents  nouveaux. 

Je  terminai,  en  sortant  de  maladie,  un  tableau  inspiré  de  mes 
beaux  arbres  de  Saint-Cloud,  intitulé  Un  Jour  de  fêle,  qui  fut 
exposé  en  i83o  au  Luxembourg,  exposition  pour  les  blessés  de 
Juillet. 

La  Duchesse  de  Berry,  à  laquelle  fut  présenté  mon  Cavalier 
dont  le  style  était  sauvage  et  empreint  évidemment  des  lectures 
poétiques  du  temps,  le  trouva  trop  sévère  et  choisit  dans  mes  car- 
tons le  croquis  le  plus  simple,  une  petite  vue  de  la  Seine  i»  Sèvres, 
dont  on  pouvait  faire  un  joli  tableau  et  d'après  lequel  je  fis,  je  le 
crois  bien,  une  chose  médiocre;  il  me  fallait  la  liberté  et  l'ins- 
piration. 

Reynolds'  vint  me  voir  lorsqu'il  arriva  à  Paris  et  la  connais- 
sance de  cet  artiste,  dont  la  conversation  était  si  précieuse  et 
si  instructive,  est,  avec  l'amitié  de  Bonington,  un  des  bons  sou- 
venirs de  ma  jeunesse. 


II 

Je  crois  pouvoir  ajouter  à  cette  lettre  quelques  détails 
qui  ne  sont  pas  sans  intérêt  pour  peindre  le  milieu  où 
Paul  Huet  est  né,  où  il  a  été  élevé,  et  relever  les  premières 
empreintes  qui  ont  souvent  tant  d'influence  sur  les  sen- 
timents, le  caractère  et  la  destinée  d'un  homme. 

«  L'âme  aime  la  symétrie,  mais  elle  aime  aussi  les 
contrastes  »,  a  dit  Montesquieu.  Si  l'on  cherche  l'origine 
de  la  vocation  de  Paul  Huet,  le  premier  germe  de  sa 
vision  d'artiste,  c'est  sans  doute  dans  le  contraste  violent 
entre  le  milieu  où  s'est  écoulée  sa  première  enfance  et 
ses  rêves  de  poète  que  l'on  peut  en  trouver  la  cause  pre- 
mière; il  est  né  rue  des  Boucheries'  n°  212,  au  fond  d'un 
magasin  de  draperies  et  de  toiles. 

'  Le  baron  François  Gérard,   peintre,  1770-1837. 
'  David  d'Angers,  statuaire,  1788-1856. 
'  Le  graveur,  peintre  paysagiste,  frère  du  portraitiste. 
*  La  rue  des  Boucheries,  réunie  le  S  octobre  1844  i*  1^  rue  de  l'Ecole  de 
Médecine,  et  enlerée  par  le  boulevard  Saint-Germain,  devait  son  nom  aux 


BIOGRAPHIE  9 

On  a  vu  quelle  impression  de  tristesse  lui  avait  laissée 
cette  cour  de  la  rue  des  Boucheries.  Il  en  sortait  pour 
aller  externe  au  collège  Bourbon,  où  un  de  ses  oncles, 
ancien  abbé,  était  professeur;  il  traversait  la  Seine  dont 
les  berges  n'étaient  pas  encore  endiguées  par  des  quais  ; 
il  voyait  les  nuages  fuyant  dans  les  vapeurs  matinales  à 
l'aller,  et  les  couchants  dorés  et  flamboyants  au  retour  ; 
à  peine  sorti  de  la  demeure  paternelle,  si  sombre,  son 
œil  était  plus  délicatement  affecté  par  cette  lumière 
radieuse  des  ciels  de  Paris,  si  beaux  sur  les  ponts;  aussi 
répétait-il  souvent:  «  On  va  bien  loin  chercher  des  motifs, 
ou  n'en  trouve  pas  de  plus  beaux  que  ceux  que  l'on  peut 
rencontrer  à  Paris  ou  aux  environs  :  le  parc  de  Saint- 
Cloud  est,  en  son  genre,  aussi  grand  de  style  que  la  cam- 
pagne de  Rome.  »  (On  ne  peut  se  douter  aujourd'hui  de 
ce  qu'étaient  alors  les  ormes  de  Saint-Cloud,  tous  rem- 
placés par  des  marronniers  d'Inde!) 

Presque  toutes  ses  biographies  donnent  pour  sa  nais- 
sance une  date  inexacte;  il  est  né  le  lo  vendémiaire 
an XII,  3  octobre  1 8o3.  Son  père,  Etienne-François-Nicolas- 
Quentin  Huet,  marchand  drapier,  aA'ait  eu  une  brillante 
fortune  ;  sa  mèreMaric-Rose-Élisabeth  Marion  était  d'une 
famille  rouennaise  fort  riche.  Au  musée  de  Rouen,  dans 
la  galerie  des  collections  de  faïences,  on  peut  voir  le  : 
«  Tableau  nominatif  des  grand'gardes  de  la  corporation 
des  merciers  drapiers  de  la  ville  de  Rouen,  provenant  de 
l'ancienne  salle  d'assemblée  de  cette  corporation  : 

Nos   tiniis  palrix  consociavit  ainor.  » 

Le  quinzième  nom  sur  la  liste  est  :  «  M.  A''.  T*^  Marion, 
1766,  »  c'est  Michel-Ange-Thomas  Marion,  le  grand-père 
maternel  de  Paul  Huet,  qui  flgure  comme  témoin  sur 
son  acte  de  naissance  dont  voici  l'extrait  : 

boucheries  de  Saint-Germain-des-Prcs,  entre  le  carrefour  de  l'Odéon,  les  rues 
de  l'Ancienne-Comédie,  de  Montfaucon  et  de  Buci.  —  Voir  Félix  et  Louis 
Lazare.  Dictionnaire  administratif  des  rues  et  monuments  de  Paris.  2°  éd., 
Paris,  i855,  p.  534. 


PAUL   IIUET 


lo"  Arroniiissement  de  Paris,  an  XII. 


Acte  de  naissance  du  dix  vendémiaire  an  douze  de  la  République  fran- 
çaise, à  midi.  Cejourd'liui,  à  quatre  heures  du  matiu,  est  ne',  rue  des  Bou- 
cheries, n"  2  12,  D""  de  1  unité,  Paul,  du  sexe  masculin,  fils  de  Etienne-Fran- 
çois-Nicolas-Qucntin  Huet,  propriétaire,  et  de  Marie-Rose-Elisabeth  Marion, 
son  épouse,  mariés  à  Kouen,  déparlement  de  la  Seine-Inférieure,  le  vingt- 
sept  novembre  mil  sept  cent  quatre-vingt  ;  constaté  par  moi,  Urbain-Firmin 
Piault,  adjoint  au  maire  du  dixième  arrondissement  de  Paris,  faisant  les 
fonctions  d'officier  public  de  l'Etat  civil.  Sur  la  déclaration  du  dit  Etienne- 
François-Nicolas-Quentin  Huet,  père  de  l'enfant,  et  en  présence  de  Michel- 
Ange-Thomas  Marion,  demeurant  â  Rouen  et  présent  à  Paris  rue  et  numéro 
susdits,  propriétaire,  âgé  de  soixante-neuf  ans,  et  de  Michel-Ange-Charles 
Marion,  demeurant  à  Paris,  rue  du  Bacq,  n"  469,  propriétaire,  âgé  de  qua- 
rante ans,  le  déclarant  et  les  témoins  ont  signé  avec  moi  après  lecture  à  eux 
faite  du  dit  acte  ;  signé  au  registre  :  Marion,  M.  A.  Marion,  Huet  et  Piault, 
officier  public.  Délivré  par  nous,  greflier  assermenté  du  tribunal  de  première 
instance  du  département  de  la  Seine,  comme  dépositaire  des  registres, 
secondes  minutes.  Au  greffe,  séant  au  Palais  de  justice,  à  Paris,  ce  32  sep- 
tembre 1820.  Signé  :  illisible. 

Paul  arrivait  cinquième  dans  la  famille,  vingt  ans  après 
ses  frères.  La  Révolution  avait,  comme  une  tempête, 
emporté,  bouleversé  tout,  il  ne  restait  que  des  ruines.  Les 
relations  de  famille,  dans  ce  milieu  si  uni,  si  patriarcal, 
jouèrent  un  grand  rôle  dans  sa  vie,  il  est  peut-être  bon 
d'entrer  dans  quelques  détails. 

Son  père  avait  vu  réquisitionner  ses  marchandises  pour 
la  fourniture  des  armées  de  la  République  ;  en  échange 
de  ses  draperies  il  recevait  des  assignats  à  cours  forcé. 
On  lui  offrit  plusieurs  fois  de  liquider  cette  situation  en 
les  reprenant  en  échange  de  biens  nationaux;  au  lieu  de 
la  ruine  c'eût  été  la  fortune,  mais  il  répugnait  à  sa  droi- 
ture de  prendre  le  bien  des  absents,  des  proscrits  ;  il 
refusa,  et  ces  assignats,  empilés  dans  des  caisses,  Paul 
Huet  enfant  les  vit  brûler  pour  allumer  le  feu;  de  même 
qu'aux  jours  de  la  ruine  complète,  il  aida  à  briser  l'ar- 
genterie pour  la  porter  à  la  fonte,  cette  argenterie 
Louis  XVI  dont  il  se  rajipelait  plus  tard  les  fines  cise- 
lures, les  guirlandes  de  fleurs  et  les  amours  joufflus  ; 
au  souvenir  des  tristes  jours  de  son  enfance  se  joignait 
alors  un  regret  d'artiste. 

Ce  père,  victime  des  événements,  n'en  était  pas  moins 


BIOGRAPHIE  II 

libéral  et  patriote;  il  fut  arrêté  sous  la  Terreur  sur  la 
dénonciation  d'un  voisin,  qui,  lui  devant  de  l'argent, 
avait  trouvé  ce  moyen  expéditif  et  ingénieux  de  s'ac- 
quitter ;  mais  réclamé  par  sa  section,  qui  se  portait 
garante  de  son  civisme,  il  fut  relâché.  De  tels  faits  pei- 
gnent un  caractère  et  donnent  sur  une  époque  une  note 
assez  piquante. 

L'aîné  de  ses  frères,  René,  militaire,  avait  fait  la  cam- 
pagne d'Espagne  ;  prisonnier  des  Anglais,  envoyé  aux 
pontons,  puis  interné  dans  une  petite  ville  de  la  côte 
anglaise,  il  put  entrer  chez  un  négociant  qui  se  prit 
d'affection  pour  lui  au  point  de  lui  offrir  de  l'associer  à 
ses  affaires  et,  devant  son  refus  motivé  sur  son  patrio- 
tisme et  l'amour  de  sa  carrière,  finit  par  lui  proposer  de 
le  faire  évader  en  l'embarquant  caché  dans  un  tonneau  ; 
au  même  moment  il  reçut  la  nouvelle  de  son  échange, 
obtenu  grâce  à  l'appui  du  général  Foy,  cousin  éloigné  de 
la  famille. 

A  Dresde  il  était  capitaine  ;  présenté  pendant  l'action 
à  l'Empereur  par  un  de  ses  chefs  qui  demandait  la  croix 
pour  lui  :  «  Il  est  bien  jeune,  dit  l'Empereur,  nous  verrons 
après  la  bataille.  »  II  monte  sur  une  borne  du  pont  pour 
diriger  l'action  de  ses  hommes,  reçoit  une  balle  dans  la 
cuisse  et  tombe.  Bien  soigné  d'abord  chez  l'habitant,  il 
était  presque  guéri,  quand  un  mouvement  de  troupes  le 
fait  jeter  dans  un  hôpital,  où  en  quelques  jours  le  typhus 
l'emporte.  Sa  montre,  rapportée  par  un  camarade  chargé 
de  ses  adieux  pour  sa  famille,  fut  la  seule  nouvelle  reçue  ; 
aussi  le  jeune  frère,  dans  ses  rêveries  d'enfant,  attendit 
longtemps  le  retour  du  militaire,  croyant  toujours  qu'il 
reviendrait  comme  faisaient  de  temps  en  temps  quelques 
oubliés  que  l'on  avait  crus  perclus  aussi.  Cette  tristesse, 
cette  attente  n'eurent-elles  pas  une  influence  sur  la  tour- 
nure de  son  esprit  rêveur  et  mélancolique  ? 

Le  second  Pierre-Etienne,  d'abord  employé  au  cadas- 
tre, reprit  à  la  mort  du  père  la  direction  du  bureau  de 
loterie,  donné  comme  compensation  à  la  ruine  due  aux 


n  PAUL   HUET 

assignats;  il  se  chargea  de  la  tutelle  du  jeune  Paul  et  de 
son  avenir.  Ce  frère  aîné,  la  bonté  même,  fut  comme  un 
père  pour  lui;  mais,  pénétré  de  son  rôle,  il  fut  tout 
d'abord  un  mentor  un  peu  sévère,  n'admettant  pas  la 
carrière  de  son  frère  qui,  pour  lui,  n'était  pas  une  car- 
rière sérieuse;  dans  les  jours  de  misère,  il  lui  donnait  à 
dîner...  s'il  avait  fait  ses  écritures!  Très  fier,  Paul  aimait 
mieux  jeûner  que  de  se  soumettre,  et  souvent,  cachant 
sa  souffrance,  il  fut  sans  pain  plutôt  que  de  sacrifier  le 
temps  de  son  travail  d'artiste  à  une  besogne  de  greffier. 

La  troisième,  sa  sœur  Ursule  avait  épousé  un  chef  de 
bureau  à  la  Guerre,  beaucoup  plus  âgé  qu'elle  :  M.  Ri- 
chomme,  homme  d'une  grande  distinction,  très  brillant 
dans  sa  jeunesse,  mais  plus  tard  vieillard  un  peu  morose, 
type  d'ancien  régime,  sévère,  rigide,  devant  lequel  tout 
le  monde  tremblait.  Chargé  au  Ministère  des  services 
d'intendance,  il  lui  arrivait  de  passer  plusieurs  nuits  de 
suite  avec  l'Empereur  pour  préparer  l'organisation  d'une 
campagne  avant  le  départ  du  chef  pour  l'armée. 

Cette  sœur  eut  deux  fils  et  deux  filles,  qui,  presque  du 
même  âge  que  leur  oncle  Paul,  furent  pour  ce  dernier 
des  camarades  ou  des  frères  cadets  qu'il  protégeait.  Cette 
sœur  fut  en  même  temps  pour  Paul  Huet  sa  marraine,  sa 
nourrice,  sa  belle-mère  ;  il  trouva  près  d'elle  et  de  ses 
enfants  un  foyer  familial,  un  foyer  d'affection  et  d'intel- 
ligence, auquel,  en  dépit  de  l'austérité  du  chef,  il  appor- 
tait la  vie  et  le  mouvement  ;  il  faisait  dessiner  ses 
neveux  et  nièces.  L'une  d'elles,  Céleste,  fut  sa  première 
femme,  elle  avait  un  talent  distingué.  Il  apportait  aussi 
les  nouveautés  littéraires  de  ses  amis.  C'est  par  son 
neveu  Emmanuel,  jeune  avocat,  secrétaire  de  la  Confé- 
rence, qu'il  connut  Pontmartin,  avec  lequel  il  eut  quel- 
ques années  de  grande  intimité. 

Le  second,  René  Richomme,  ingénieur  des  ponts  et 
chaussées,  fit  le  tunnel  de  Vierzon,  un  des  premiers  travaux 
d'art  des  chemins  de  fer.  Deux  petits  portraits  peints  de 
René  et  de  Céleste  prouvent  que  Paul  Huet  eût  pu  être 


BIOGRAPHIE  ,3 

un  portraitiste  de  valeur.  Il  a  fait,  dans  la  famille,  de 
nombreux  portraits  dessinés  qui  sont  d'une  grande 
finesse. 

Sa  seconde  sœur,  la  quatrième  de  la  famille  avait  épousé 
M.  Genêts,  libraire-éditeur  rue  Dauphine.  C'est  lui  qui 
avait  décidé  le  père  à  donner  son  assentiment  au  choix 
de  la  carrière  des  arts,  promettant  d'assurer  l'existence 
au  débutant  en  lui  procurant  des  travaux  d'illustration  '. 

La  peinture  de  cet  intérieur  de  famille  serait  incom- 
plète s'il  n'était  fait  mention  d'une  figure  touchante  dans 
son  humilité.  Lors  d'un  inventaire  de  fin  d'année  chez  le 
père  de  Paul  Huet,  une  toute  jeune  fille  d'une  famille 
modeste,  mais  des  plus  honorables.  M""  Gauchot,  ce 
nom  revient  souvent  dans  la  correspondance  intime  de 
Paul  Iluet,  était  venue  pour  une  quinzaine  prêter,  par 
complaisance,  son  concours  à  ce  travail  exceptionnel.  Du 
même  âge  que  les  jeunes  filles  de  la  maison  et  heureuse 
dans  ce  milieu  patriarcal,  elle  prolongea  d'abord  son 
séjour,  puis  peu  à  peu,  se  dévouant  à  tous,  elle  devint 
comme  une  enfant  de  plus  dans  la  famille  ;  à  la  nais- 
sance de  Paul  Iluet,  —  venu  si  tard,  —  elle  fut  pour  lui 
comme  une  seconde  mère,  elle  l'enveloppa  de  son  affec- 
tion. A  la  mort  de  la  mère,  il  n'avait  que  sept  ans,  les  sœurs 
étaient  mariées,  elle  fut  plus  dévouée  encore;  en-fin  elle 
prolongea  si  bien  ce  séjour,  qui  devait  durer  quinze  jours, 
qu'à  l'heure  où  la  mort  vint  l'enlever  à  près  de  quatre- 
vingts  ans,  elle  était  encore  là. 

Dans  les  dernières  années,  ayant  reporté  tous  ses 
instincts  de  tendresse  sur  les  enfants  de  Paul  Huet,  elle 
se  mettait  à  quatre  pattes  par  terre  pour  servir  de  dada 
à  ces  deux  diables,  honteuse  quand  elle  était  surprise  par 
le  père  qui  la  grondait  affectueusement.  Sa  simplicité,  sa 
modestie  étaient  telles,  qu'avantagée  d'une  chevelure 
superbe  qui  traînait  à  terre,  elle  en  faisait  une  torsade 
qu'elle  roulait  le  plus  étroitement  possible  autour  de  sa 

'  L'arrière-petite-fille  de  cette  sœur  de  Paul  Huet  est  aujourd'hui  la 
femme  de  son  lils. 


i4  PAUL    HU  ET 

tête  pour   dissimuler   le    tout   sous  un    affreux  tour  en 
filasse. 

III 

Paul  Iluet  ne  trouva  pas  chez  son  père,  attristé  par 
les  épreuves  et  tout  porté  à  l'indulgence,  un  obstacle 
sérieux,  une  résistance  invincible  à  sa  vocation.  Les 
succès  de  collège,  une  étrange  facilité  à  faire  les  vers 
latins  avaient  fait  songer  à  l'École  Normale;  l'oncle  pro- 
fesseur voulait  le  pousser  dans  cette  voie  et  ne  lui  épar- 
gnait pas  les  encouragements,  mais,  devant  sa  volonté 
bien  arrêtée,  le  père  ne  put  que  céder,  à  regret  peut- 
être  mais  sans  amertume. 

Dès  son  entrée  chez  Gros,  plein  de  confiance  en  son 
maître,  d'admiration  et  de  respect  pour  lui,  il  éprouve 
une  cruelle  désillusion.  Trop  nouveau  pour  avoir  eu  le 
temps  de  prendre  la  facture,  le  faire  de  l'atelier,  sa  figure 
pour  le  concours  des  places  de  l'Académie  avait  été  refusée 
par  le  jury,  dont  Gros  faisait  partie;  le  maître  n'avait 
pas  reconnu  l'œuvre  d'un  de  ses  élèves.  Les  camarades 
prennent  la  figure,  la  comparent  à  celles  des  premiers 
reçus  et  proclament,  avec  tout  l'élan  de  la  jeunesse, 
qu'elle  devait  être  classée  des  premières  :  «  Nous  allons 
voir  ce  que  va  dire  le  patron.  »  Gros  entre,  passe  dans 
les  rangs,  revoyant  selon  l'usage  chaque  figure,  arrive  à 
Paul  Huet,  lui  fait  des  compliments,  puis  termine  en 
disant  :  a  Quel  est  votre  numéro  de  classement  ?  — 
Monsieur  je  suis  refusé  !  »  Changeant  brusquement  de 
ton  :  «  Aussi  pourquoi  faites-vous  des  jambes  trop 
courtes  »,  et  il  jette  le  carton  en  s'en  allant.  Le  maître 
n'avait  pas  voulu  avoir  tort  ! 

Raconter  sa  vie,  c'est  pour  ainsi  dire  décrire  son 
œuvre,  car  il  l'a  tout  entière  consacrée  au  travail,  à  un 
travail  incessant  ;  c'est  à  peine  si  la  maladie  l'arrêtait  ; 
toujours  il  a  mis  en  pratique  le  conseil  qu'il  donnait  plus 
tard  à  son  fils  sous  cette  forme  :  «  Il  faut  avoir  un  but 


BIOGHAPHIE  ,5 

dans  la  vie,  une  passion  dominante  ;  pique  des  insectes 
si  tu  veux,  mais  fais-le  avec  conviction  ;  la  vie  est  bien 
courte,  ne  perds  pas  un  instant;  dans  la  jeunesse  on  croit 
avoir  l'éternité  devant  soi,  plus  on  va  plus  les  heures 
vous  échappent  et  l'on  regrette  alors  le  temps  que  l'on 
eût  pu  mieux  employer.  Aime  le  travail  pour  lui-même, 
sans  t'inquiéter  du  résultat,  tu  trouveras  la  meilleure 
récompense  dans  la  satisfaction  intime  qu'il  procure  ;  le 
travail  donne  la  force  de  souffrir;  s'il  ne  fait  pas  oublier 
les  chagrins,  il  donne  le  courage  de  les  supporter.  Le 
travail,  c'est  la  vraie  prière  !  » 

Son  art  était  donc  pour  lui  une  passion  violente,  une 
foi,  une  religion. 

11  profite  de  son  séjour  dans  l'île  Séguin,  au  Bas-Meudon, 
pour  faire  des  études  de  paysage  au  milieu  d'une  nature 
presque  abandonnée  où  quelques  animaux  paissaient 
en  liberté.  11  passait  une  partie  de  ses  nuits  sur  la  Seine 
à  regarder  les  effets  de  lune,  il  parcourait  le  parc  de 
Saint-Cloud,  et  c'est  de  cette  époque  que  date  sa  première 
impression  àeV  Inondation  de  Saint-Cloud .,  tableau  qu'il  ne 
devait  exécuter  que  pour  l'Exposition  universelle  de  i855. 

Dans  quelques  essais  d'aquarelles,  d'une  étrange 
naïveté  d'exécution,  les  ciels  ont  déjà  toute  la  puissance, 
tout  le  mouvement,  tout  le  caractère  dramatique  de  son 
talent  ;  c'est  aussi  de  ce  moment  que  date  une  étude  qu'il 
a  toujours  conservée,  parce  qu'elle  fut  l'origine  de  son 
amitié  avec  Delacroix.  Un  soir,  chez  Suisse,  Delacroix  en 
entrant  dit  à  ses  camarades,  Poterlet',  Comairas",  Jadin^  : 
«  Je  viens  de  voir  un  paysage  bien  étrange,  j'aimerais 
savoir  qui  a  fait  cela,  c'est  signé  Huet,  c'est  très  bien. 
—  Mais  c'est  de  ce  petit  qui  travaille  justement  cette 
semaine  à  côté  de  toi,  il  n'est  pas  là  ce  soir,  c'est  fâcheux  ; 

'  Poterlet,  i8o2-i835,  auteur  de  la  «  Dispute  de  Vadius  et  de  Trissotiu  », 
Femmes  savantes  (musée  du  Louvre). 

-  Comairas  (Philippe),  1 803-1875,  second  prix  de  Rome,  i833,  fils  de 
M'"'^  Jacquotot. 

^  Jadin  (Louis-Godefroy),  i8o5-i882,  peintre  de  la  Vénerie. 


i6  PAUL   ULET 

il  serait  si  heureux  de  l'entendre,  il  a  pour  toi  la  plus 
grande  admiration.  »  Delacroix  venait  de  faire  la  Barque 
du  Danlc.  Le  lendemain,  présentation  et  prompte  inti- 
mité. Paul  Iluet  peignait  alors  dans  une  petite  chambre  de 
la  rue  Madame,  27,  son  premier  tableau  :  Le  Cavalier; 
pendant  un  mois,  Delacroix  vint  le  voir  presque  chaque 
jour,  intrigué  par  cette  naïveté  dans  1  exécution,  cette 
heureuse  inexpérience  des  procédés  rebattus  de  l'école, 
cette  audace  inconsciente  des  difficultés. 

Delacroix  venait  d'exposer  son  Dante.  Ceci  fixe  une 
date  et,  point  très  important,  cette  date  précède  l'appari- 
tion au  Salon  des  toiles  de  Constable. 

La  légende  veut  que  notre  école  de  paysage  ait  dû  sa 
renaissance  à  l'école  anglaise,  ce  n'est  qu'une  légende.  Il 
n'était  pas  besoin  de  cette  importation  étrangère  :  la 
vérité  est  que  l'école  française  et  très  française  du 
xviii''  siècle  n'a  jamais  complètement  perdu  la  tradition 
des  Poussin  et  des  Claude  Lorrain  ;  que  les  paysages  de 
Watteau,  de  Fragonard,  de  Prud'hon  ont  eu  plus  d'in- 
fluence sur  Paul  Iluet  que  les  Anglais  ;  que  dans  ses  pre- 
mières études  d'arbres  à  Saint-Cloud,  comme  dans  son 
Inondation  faite  trente-cinq  ans  plus  tard,  l'élégance 
légère,  l'envolée  de  dessin,  le  goût  décoratif  et  l'entente 
architecturale  des  deux  premiers  de  ces  maîtres  se  fait 
plus  sentir  encore  que  la  plantureuse  vigueur  du  réalisme 
anglais. 

«  Paul  Huet,  dit  Gustave  Planche  dans  ses  portraits 
d'artistes,  appartient  à  l'école  de  l'interprétation,  et  cette 
école  n'a  pas  aujourd'hui  de  représentant  plus  habile... 
On  a  dit  qu'il  relevait  de  l'école  anglaise,  il  n'y  a  d'autre 
parenté  que  l'identité  de  conviction.  Quant  aux  procédés 
employés  par  l'un  et  par  l'autre,  il  est  impossible  de  les 
confondre... 

«  Pour  moi  je  pense  que  M.  Paul  Huet,  tout  en  admi- 
rant l'école  anglaise,  ne  s'abuse  pas  sur  les  défauts  de 
cette  école,  et  n'approuve  pas  la  manière  dont  elle  dis- 
tribue la  lumière  et  l'ombre.  » 


BIOGRAPHIE  17 

Dès  le  début,  Gustave  Planche,  dans  son  Salon  de  i83i, 
à  propos  de  Huet,  avait  protesté  contre  cette  insinuation 
d'une  imitation  de  l'art  anglais;  aujourd'hui,  quelques 
témoignages  prouvent  que  l'on  commence  à  revenir  de 
cet  emballement.  M.  Bazalgette,  le  traducteur  des  lettres 
de  Constable,  dans  une  préface  remarquable ',  explique 
très  bien  l'influence  de  Constable  et  reconnaît  que  Paul 
Huet  n'avait  pas  attendu  ses  envois  en  France  pour  ouvrir 
la  voie  : 

«  Il  y  avait  aussi  Paul  Huet.  Celui-là  fut  vraiment  un 
initiateur,  l'ancêtre  de  tous  les  paysagistes  de  i83o.  C'est 
vraiment  lui  le  premier,  qui,  s'évadant  de  la  puante 
atmosphère  des  ateliers...  se  tourna  franchement  vers  la 
nature  et  s'en  éprouva  pénétré.  Huet  captive  par  sa 
robustesse,  sa  saveur,  sa  franchise,  son  originalité,  la 
variété  et  la  couleur  répandues  sur  ses  toiles.  H  fut  vrai- 
ment le  découvreur  d'un  monde  nouveau  avant  le  prodi- 
gieux éveil  dont  Constable,  soudain  révélé,  fut  l'une  des 
causes  déterminantes. 

«  Trois  témoignages  contemporains  lui  assignent  ce 
rôle  d'avant-coureur...  » 

M.  Léonce  Bénédite  pose  admirablement  la  question"  : 
«  Le  premier  des  paysagistes  qui  s'insurgea  fut  Paul 
Huet...  Paul  Huet  s'était  également  formé  devant  les 
Hollandais  et  les  Flamands  et  surtout  devant  les  pay- 
sages de  Rembrandt  et  de  Rubens,  qu'on  ne  regardait 
plus  à  cette  époque  et  qui  l'avaient  singulièrement  frappé 
presque  dès  l'enfance... 

«  Paul  Huet  en  fut  le  premier  et  le  plus  ardent  lyrique. 
Les  essais  de  ses  débuts  portent,  dès  1820  ou  1822,  la 
trace  des  préoccupations  de  ces  jeunes  révolutionnaires 
qui  avaient  soif  de  liberté,  d'espace,  qui  mêlaient  leurs 
joies  ou  leurs  angoisses  aux  grands  spectacles  des  choses 
et  rêvaient  de  créer  un  art   expressif  fondé   sur  ce  qu'il 

'  Pages  î4)  25,  26  de  la  préface  de  sa  traduction  du  Jolin  Constable. 
^  Rapport  du  Jury  international  de  1900,  p.  94  etgS. 


i8  PAUL    HUET 

appelle  lui-même  «  ce  magnétique  échange,  cette  com- 
munication secrète  qui  s'établit  entre  l'homme  et  la 
nature,  lorsqu'elle  le  pénètre  de  son  éloquent  silence  ». 
Son  nom  correspond  pour  nous  au  premier  appel  de  la 
liberté,  comme  il  marque  le  point  de  départ  du  paysage 
français,  dans  sa  conception  moderne,  en  dehors  du  rat- 
tachement direct  à  l'école  anglaise. 

«  Ce  n'est  pas  qu'il  n'en  subît  l'influence.  Lié  avec  Dela- 
croix, avec  les  frères  Fielding,  camarade  d'atelier  de 
Bonington,  il  ne  chercha  pas  à  y  échapper  et,  tout  au 
contraire,  ce  grand  mélancolique  éprouva,  lui  aussi,  une 
sensation  profonde  à  l'Exposition  de  1824,  lors  des 
envois  de  Gonstable  et  des  autres  Anglais,  comme  il  fut 
plus  tard  fortement  impressionné  par  Turner.  Mais  ses 
rapports  avec  l'école  anglaise  proviennent  surtout  de 
leurs  mêmes  origines  :  Rubens,  Rembrandt  et  Ruisdaël. 

«  ...  Paul  Huet,  lui-même,  dans  quelques  précieuses 
notes  inédites  qu'il  a  laissées  sur  l'histoire  du  paysage, 
relate  l'apparition  de  Gonstable  comme  un  véritable 
événement.  » 

«  Paul  Huet,  dit  M.  Roger  Peyre',  fut  le  véritable  ini- 
tiateur. Les  dates  prouvent  qu'il  n'attendit  pas  l'exemple 
de  Gonstable  pour  donner  le  signal  de  la  réaction  contre 
l'école  académique.  Paul  Huet  est  le  romantique  du  pay- 
sage ;  mais  un  romantique  consciencieux  et  pondéré, 
ennemi  de  tout  charlatanisme.  La  nature  est  son  inspira- 
trice exclusive  ;  mais  il  l'aime  assez  pour  ne  pas  hésiter 
à  choisir  ses  sites  et  à  les  composer  afin  de  lui  donner 
une  vérité  plus  générale.  H  la  pénètre  de  son  sentiment 
intime,  soit  qu'il  nous  représente  V Inondation  de  Saint- 
Cloud  à  l'aspect  tragique  avec  ses  eaux  bourbeuses,  et 
son  ciel  orageux,  soit  qu'il  nous  invite  à  nous  réfugier 
dans  la  verte  tranquillité  de  ses  sous-bois.  » 

«  Dès  1822,  ditM.  Henry  Marcel',  au  sortir  des  ateliers 

'  Histoire  générale  des  Beaux-Arts,  p.  75o  (septième  édition). 
-  La  peinture  française  au  xix°  siècle,  p.   i5a. 


BIOGRAPHIE 


de  Gros  etde  Guenn  et  avant  l'apparition  de  Gonstable 
a  nos  Sa  ons,  .1  pe.gnait  déjà  des  études  de  nature,  danÎ 
un  style  large  et  panoramique,  sans  s'attarder  au  détail 
ma,sen  cherchant  l'efïet  d'ensemble,  l'aspect  dominant' 
du  site  reproduit.  Sa  tonalité  riche  de  substance  sa 
touche  grasse,  c^mme  cette  aptitude  à  résumer  son  sujet 
1  apparentaient  d  nstinct  aux  Anglais  qu'on  lui  reprocl 
d  m.te.-^  a  tort,  les  dates  disent  pourquoi.  La  vue  de  t 

a  Arçues  {iS38,  musée  d  Orléans),  la  vue  de  Rouen  (i 833 
museede  Rouen),  le  Palais  des  Papes  (i843,  musée  d'Iv t 
gnon]  le  montrèrent  successivement  aux  prises  avec  les 
motifs  les  plus  divers,  et  toujours  préoccupé  de  léner 
g.que  construction  des  terrains,  de  la  fuite  insensible 
des  plans,  de  l'ampleur  et  des  vastes  mouvements  du 
cl  cherchant  non  pas  les  coins  abrités  et  intimes,  mais 
les  grands  horizons  noyés  de  lumière  au  delà  des  arC 
déroulements  de  pays.  »  *= 

On  abuse  volontiers  des  rapprochements  et  des  compa- 
raisons :  puis  on  conclut  par  une  formule  qui  se  trouve 
fausse.  La  caractéristique  du  talent  de  Paul  Huet  est  une 
mélancolie  dramatique,  c'est  la  poésie  de  l'automne  La 
caractéristique  du  talent  de  Gonstable  est  une  exubérance 
de  v,e  végétative  et  rustique;  c'est  la  puissance  de  l'é  e 
dans  son  épanouissement,  il  affirme  en  maints  endroits 
es  prédilections.  «  Je  n'ai  jamais  admiré  les  teintes  de 
I  automne    même  dans  la  nature...  j'adore  la  fraîcheur 

La  vie  de  Gonstable  s'est  déroulée  dans  un  rayon  très 
restreint;  le  i4  janvier  x83.  il  écrit  à  Leslie  :  «  Quant" 
venir  nous  rejoindre  parmi  ces  spectacles  grandioses 
ouvenez-vous,  mon  cher  Leslie,  que  le  grand^n'a  p  sTi 
fait  pour  mo,  et  que  je  n'ai  pas  été  fait  pour  le  grand  Z 
choses  sont  mieux  comme  elles  sont.  Mon  art^limUé  e 


'  Page  a33. 


ao  PAUL    HUET 

particulier  se  trouve  au  pied  de  chaque  haie  et  dans 
chaque  chemin  de  campagne  ;  là  où,  par  conséquent,  per- 
sonne ne  pense  qu'il  vaut  la  peine  d'aller  le  ramasser'.  » 

Paul  Huet  a  voyagé,  ses  impressions  sont  des  plus 
variées,  trop  pour  l'amateur  qui  se  trouve  dérouté  (je 
parle  de  l'amateur  qui  n'aime  jamais  tant  Corot  que 
quand  c'est  un  Trouillebert) ,  il  a  étudié  le  Midi  comme  la 
Normandie  et  Baudelaire  l'a  souligné  de  ce  mot  «  un 
talent  libre  et  grand  ». 

Il  s'agit  bien  entendu  de  l'accent  dominant  chez  chacun. 
Constable  a  des  ciels  très  dramatiques  et  Paul  Huet  des 
printemps  d'une  grande  fraîcheur;  quand  partaient  les 
bourgeons,  il  était  en  extase  devant  les  jeunes  pousses. 

Ce  qu'ils  avaient  de  commun,  c'est  leur  amour  pas- 
sionné pour  la  nature,  leur  mépris  pour  l'art  convention- 
nel et  vulgaire,  leur  indifférence  pour  le  jugement  du 
public,  faux  connaisseur  et  pédant. 

Attribuer  à  la  seule  vue  des  Constable  toute  la  renais- 
sance du  paysage  en  France  serait  aussi  violent  que 
d'attribuer  le  talent  de  Constable  uniquement  à  son 
enthousiasme  pour  Claude  Lorrain  ;  et  pourtant  le  pre- 
mier tableau  qu'il  voit  en  1794  est  un  Claude  et  Leslie 
dit^  :  «  Plus  tard,  Constable  regardait  la  première  vue 
de  cette  œuvre  exquise  comme  une  date  importante  de  sa 
vie.  »  Dans  sa  correspondance,  il  ne  cesse  de  parler  avec 
exaltation  des  copies  qu'il  fait  de  Claude  ;  il  écrivait  à 
Fisher  le  19  octobre  1823^  :  «  Si  je  peux  trouver  le  temps 
de  copier  le  petit  Claude  Lorrain  qui  est  évidemment  une 
étude  d'après  nature,  cela  me  servirait  beaucoup  »,  et  à 
sa  femme,  le  9  novembre  de  la  même  année*  :  «  ...  Je  ne 
m'étonne  pas  que  vous  soyez  jalouse  de  Claude  Lorrain  ; 
si  quelque  chose  pouvait  s'interposer  à  travers  notre 
amour,  ce  serait  lui...  Mais  les  Claude  Lorrain  sont  tout. 

'  Page  213. 
«  Page  8. 
'  Page  114. 
■  Page  119. 


BIOGRAPHIE  II 

tout  ce  à  quoi  je  puis  penser  ici.  »  A  sa  vente,  il  y  a  des 
copies  de  sa  main  d'après  Ruisdaël  et  Claude'. 

Or,  Paul  Iluet  n'a  jamais  été  à  même  de  faire  une  copie 
d'après  Constable.  Il  a  fait  en  1824  une  petite  esquisse 
de  o'",22  d'après  le  Gué,  évidemment  de  souvenir.  Au 
retour  de  Londres,  en  i863,  il  en  refait  une  plus  grande 
d'après  un  bout  de  croquis  fait  devant  le  tableau  et  mis  le 
soir  au  lavis  en  rentrant  à  son  hôtel.  Avec  une  petite 
copie  d'après  Bonington  c'est  tout  ce  qui  peut  être  cité  de 
lui  d'après  les  Anglais. 

11  avait  fait  cette  copie  d  après  une  petite  toile  de  son 
ami.  Les  camarades  la  trouvent  si  consciencieuse  et  si 
fidèle  qu'ils  s'amusent  à  la  mettre  dans  le  cadre  à  la  place 
de  l'original  et  quand  Bonington  entre  :  —  «  Tiens,  vois 
donc  la  copie  de  Huet,  c'est  étonnant  comme  elle  est 
bien,  c'est  à  s'y  tromper,  compare.  — Oui,  dit  Bonington, 
elle  est  très  bien.  »  Et  comme  l'avaient  prévu  les  amis, 
il  ne  s'aperçoit  pas  de  la  substitution.  La  charge  avait  eu 
plein  succès. 

C'est  encore  Gustave  Planche  qui  résoud  le  mieux  le 
problème  quand  il  dit^  :  «  M.  Huet  ne  relève  que  de  lui- 
même,  et  ne  doit  qu'à  sa  seule  volonté  les  ouvrages  qu'il 
produit.  » 

Il  serait  même  piquant  de  renverser  les  rôles,  et  de 
parler  de  l'influence  française  sur  l'école  anglaise.  Mais 
je  me  contenterai  de  souligner  que  Constable  et  Paul 
Huet  ont  puisé  aux  mêmes  sources.  Paul  Huet  disait  : 
«  Watteau  est  le  plus  grand  peintre  français  parce  qu'il 
est  le  plus  français  des  peintres,  il  a  personnifié  l'esprit, 
la  vivacité,  la  légèreté  élégante,  le  charme  et  la  grâce  de 
son  pays.  11  est,  au  suprême  degré,  l'interprète  d'une 
civilisation,  d'un  art,  d'une  époque  ;  son  dessin  et  sa  cou- 
leur sont  d'accord  merveilleusement  pour  arriver  à  ce 
but.  »  Constable,  d'autre  part,  écrivant  à  Leslie  à  propos 

1  Page  288. 

2  Salon  i836,t.  II,  p.  40. 


11  PAUL    HUET 

d'une  copie  d'après  un  Watteau  de  la  galerie  Dulwich, 
Le  Bal^  disait'  :  «  Cher  Leslie...,  votre  Watteau  faisait  un 
effet  plus  froid  que  l'original,  qui  semble  avoir  été  peint 
avec  du  miel  ;  si  fondu,  si  tendre,  si  moelleux  et  si  déli- 
cieux. J'espère  bien  que  le  vôtre  sera  ainsi  ;  mais  soyez 
satisfait  d'atteindre  le  bord  de  son  vêtement,  car  cette 
chose  incrustable  et  exquise  ferait  paraître  vulgaire  jus- 
qu'à Rubens  et  Paul  Véronèse...  » 

On  voit  qu  il  ne  marchande  pas  ses  éloges  au  maître 
français  !  pas  plus  que  Paul  Huet  ! 

L'école  anglaise,  surtout  il  est  vrai  dans  le  portrait, 
procédait  de  l'école  flamande  et  du  long  séjour  de  Van 
Dyckà  la  cour  de  Londres.  C'est  aussi  de  l'école  flamande 
que  les  coloristes  français  procédaient  directement.  Bien 
avant  le  Salon  de  1824,  l'admiration  que  Paul  Iluet  et 
Jadin  entraîné  par  lui,  témoignaient  pour  les  paysages 
de  Rubens  tels  que  :  le  Moulin,  l'Oiseleur,  le  Tournoi, 
les  faisait  montrer  au  doigt  par  leurs  camarades  qui  les 
traitaient  de  fous,  ni  plus  ni  moins. 

Ceci  n'atténue  en  rien  l'enthousiasme  avec  lequel  fut 
reçu  Constable  à  Paris,  au  contraire  ;  s'il  y  produisit 
une  si  grande  impression,  c'est  que  le  sol  était  préparé, 
c'est  qu'il  répondait  d'une  façon  magistrale  au  rêve 
entrevu,  c'est  qu'il  apportait  aux  aspirations  encore  un 
peu  hésitantes,  un  peu  jeunes,  une  confirmation,  une 
leçon  admirable,  et  surtout  la  confiance  en  elles-mêmes  ! 

Il  ne  faut  pas  oublier  d'ailleurs  que  la  gloire  de  Cons- 
table est  presque  née  en  France,  la  preuve  c'est  que 
pour  l'Anglais,  peuple  essentiellement  marchand  et  pra- 
tique, toute  admiration  se  traduisant  par  une  A^aleur  tré- 
buchante, Constable,  avant  le  succès  obtenu  à  Paris,  se 
vendait  fort  mal  à  Londres. 

«  Aucun  peintre  d'un  égal  génie  n'a  jamais  été  aussi 
méconnu  dans  son  propre  pays"  »,  constate  son  ami  Les- 

*  Page  101. 
2  Page  179. 


BIOGRAPHIE 


lie.  Fisher  lui  écrivait  le  i8  janvier  1824'  :  «  Mon  cher 
Constable.  II  faut  absolument  que  vous  laissiez  partir  à 
Paris  votre  Charrette  à  /'oin...\e  crois  que  je  la  laisserais 
partir  pour  moins  que  sa  valeur  à  cause  de  l'éclat  que  cela 
peut  faire  rejaillir  sur  vous.  Le  stupide  public  anglais, 
qui  ne  juge  pas  par  lui-même,  commencera  à  penser  qu'il 
y  a  quelque  chose  en  vous,  si  les  Français  rendent  vos 
œuvres  propriété  nationale.  Vous  avez  été  longtemps 
victime  d'une  erreur  :  Les  hommes  n'achètent  pas  des 
tableaux  parce  qu'ils  les  admirent,  mais  parce  que 
d'autres  les  convoitent.  »  Et  plus  loin=  :  «  L'achat  de  vos 
deux  grands  paysages  pour  Paris  vous  fait  certainement 
monter  de  deux  ou  trois  degrés  sur  l'échelle  de  la  popu- 
larité, ces  nigauds  d'Anglais  qui  n'osent  pas  se  fier  à 
leurs  propres  yeux  découvriront  vos  mérites  quand  ils 
verront  qu'on  vous  admire  à  Paris.  » 

Longtemps  il  avait  vécu  de  portraits,  et  on  suit  dans  sa 
correspondance  l'influence  du  succès  au  Salon  de  1824 
sur  sa  situation  naissante  à  Londres. 

Paul  Huet  se  désolait  de  penser  que  ces  merveilles  ne 
pourraient  rester  en  France  visibles  et  accessibles.  L'in- 
fluence anglaise  s'exerça  sur  lui  un  peu  plus  tard  et  plus 
directe  par  le  graveur  Reynolds,  frère  du  grand  portrai- 
tiste, qui  a  laissé  de  belles  études  de  paysage;  par 
Bonington,  qui  fut  son  camarade  et  son  ami  ;  mais  ceci 
n'empêche  pas  que  la  première  impulsion  n'ait  été  tout 
intime,  toute  personnelle,  toute  spontanée,  et,  ne  serait- 
ce  que  par  patriotisme,  il  me  semble  bon  de  souligner 
cette  vérité  trop  oubliée  souvent. 

A  ce  propos  une  remarque  :  on  a  parlé  avec  une  étrange 
exagération  de  l'influence  de  Constable  sur  Delacroix 
pour  son  Massacre  de  Scio.  C'est  au  Salon  même,  à  la 
vue  des  Constable,  que  Delacroix  obtint  de  retoucher  sa 
toile  !  On  peut  se  rendre  compte  de  l'influence  que  cette 
révélation  a  pu  avoir  sur  la  toile  elle-même.  Il  a  dû  retou- 


rage  127. 
Page  i3o. 


■24  PAUL    IIUET 

cher  le  fond,  mettre  quelques  légèretés  dans  le  ciel, 
enlever  quelques  éclats,  assouplir  l'ensemble  par  des 
glacis  rapides,  il  n'a  pu  ni  modifier  sa  composition,  ni 
toucher  aux  morceaux  importants  comme  la  tête  de  la 
vieille  et  le  torse  de  la  jeune  femme,  qui  sont  d'une 
pâte  merveilleuse.  L'influence  anglaise,  il  l'a  subie  réelle- 
ment dans  le  Sardanapale.  A-t-elle  été  si  complètement 
heureuse?  Tout  en  en  profitant,  il  a  dû  en  revenir  et 
s'affranchir  de  1  excès  du  premier  enthousiasme,  voilà  la 
vérité. 

Ceci,  je  le  répète  n'enlève  rien  à  la  valeur  de  Constable, 
on  voit  au  contraire  avec  quelle  exaltation  passionnée 
furent  accueillies  ses  œuvres;  mais  qu'il  me  soit  permis 
de  faire  une  comparaison.  Quand  on  fondait  une  cloche 
aux  temps  de  foi  vivace,  les  fidèles  venaient  jeter  des 
pièces  d'argent  dans  le  métal  en  fusion  :  Après  la  Barque 
du  Dante  et  le  Massacre  de  Scio  (sans  les  retouches)  le 
creuset  était  bouillonnant,  nous  accordons  que  Constable 
est  venu  apporter  une  belle  pièce  de  son  argent  le  plus 
brillant  dans  cette  fusion,  mais  pour  combien  a-t-elle 
pesé  au  temps  de  la  vraie  coulée,  lors  du  Plafond  d'Apol- 
lon et  de  rHéliodore,  le  plus  sublime  chef-d'œuvre  de 
Delacroix,  peut-être.  De  quelle  valeur  étaient  alors  les 
apports  successifs,  ceux  du  Maroc  en  particulier,  les 
éblouissements  de  l'Orient,  la  couleur  des  ciels  africains, 
et  surtout  la  méditation  d'un  puissant  esprit  qui  avait 
tout  étudié,  recueilli  et  refondu  dans  son  creuset  à  lui, 
suivant  une  méthode  dont  il  a  gardé  à  jamais  le  secret, 
parce  que  le  véritable  apport  c'était  son  âme  vibrante. 

Ne  peut-on  demander  aussi  de  quel  poids  a  pu  peser 
lors  de  V Inondation  à  Saint-Cloud  en  i855  l'influence  de 
V Ecluse  et  du  Gué  de  Constable  vus  en  1824,  et  quel  l'ap- 
port il  peut  y  avoir  entre  ces  expressions  si  différentes. 
Quoi  de  plus  précis  que  ce  jugement  de  Pierre  Pétroz 
dans  son  Histoire  de  la  peinture  au  musée  du  Louvre^ . 

1  Page  a43. 


BIOGUAPIIIK  23 

«  ...  Son  calme  du  matin...  aie  charme  discret  d'une 
idylle  de  nos  jours  et  semble  en  être  un  reflet  lointain. 
Mais  dans  Vlnondatioii  de  Saint-Cloud  où  il  n'y  a  pas 
apparence  d'intermédiaire  entre  l'artiste  et  sa  conception 
des  éléments  en  lutte,  où  Paul  Huet,  pleinement  maître  de 
son  sujet  n'a  consulté  que  lui,  rien  que  lui,  le  sentiment 
de  la  réalité  a  beaucoup  plus  de  véracité,  de  précision  et 
de  puissance.  » 

Une  autre  preuve  que  le  sentiment  du  paysage  était 
resté  comme  un  patrimoine  national,  c'est  la  découverte, 
faite  bien  tardivement,  du  talent  de  Michel,  longtemps 
méconnu  de  tous  et  entièrement  ignoré  de  Paul  Huet  et 
de  toute  l'école  qui  a  suivi. 

Une  influence  beaucoup  plus  décisive  et  tout  à  fait 
incontestable  a  été  celle  de  la  littérature  :  Rousseau,  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre,  Chateaubriand,  Walter  Scott; 
puis  toute  cette  jeune  école  de  i83o,  le  cénacle,  au  sein 
duquel  Paul  Huet  fut  de  suite  accueilli  ;  son  intimité  avec 
Lamartine,  Hugo,  Sainte-Beuve,  Dumas  date  de  ses  débuts 
et,  dans  ce  foyer  ardent,  son  enthousiasme  de  peintre  se 
surchauffait  encore,  car  «  Paul  Huet  n'était  pas  seulement 
un  pinceau  et  un  talent,  c'était  une  intelligence  ». 

Alexandre  Dumas  lui  écrivait  : 

Monsieur  Paul  Huet,  rue  Sainl-tlonoré,  près  l'ancien 
bazar  el  vis-à-vis  l'hùtel  Choiseul. 

Mon  cher  Paul, 

Venez  donc  demain  soir  samedi  chez  M"'  Waldor,  rue  de  l'Ouest, 
n°  5,  je  vous  ai  bien  promis  à  elle.  J'espérais  vous  voir,  car  je  ne  suis 
pas  sûr  de  votre  adresse,  mais  je  vais  tellement  la  charger  de  détails 
que  j'espère  que  ma  lettre  vous  arrivera. 

Vous  y  trouverez  Boulanger  et  Victor. 

Tout  à  vous, 

Alex.  Dumas. 

Il  venait  de  quitter  la  pauvre  petite  chambre  de  la  rue 
Madame  pour  passer  sur  la  rive  droite  ! 

C'est  dans  cette  petite  chambre  de  la  rue  Madame,  27, 
qu'il  connut  les  heures  de  misère;  anémié  par  des  privations 


26  PAUL    IIUET 

excessives  à  Tàge  de  la  croissance,  il  fut  atteint  d'une  fièvre 
putride  ou  maligne  avec  complication  de  gastro-entérite 
aiguë,  sorte  de  fièvre  tyjîhoïde  ou  muqueuse,  qui  faillit 
l'emporter.  Un  jeune  docteur,  son  homonyme,  brillant 
élève  de  Broussais  dont  il  dirigeait  le  journal,  lui  sauva  la 
vie;  mais  il  fut  longtemps  à  se  remettre  et  conserva  pen- 
dant plusieurs  années  une  gastrite  qui  lui  causait  par 
moments  de  cruelles  souffrances  ;  il  travaillait  souvent  la 
main  crispée  sur  sa  poitrine  pour  comprimer  sa  douleur. 

Pendant  cette  maladie,  se  croyant  perdu,  il  demanda  à 
son  ami  Comairas  de  faire  son  portrait  pour  le  laisser  à 
son  frère,  petite  aquarelle  étrangement  triste,  qui  est 
restée. 

La  jeunesse,  dans  ce  tempérament  sanguin,  nerveux, 
exceptionnellement  énergique,  fut  plus  forte  que  le  mal 
et  acheva  la  guérison.  Sa  camaraderie  avec  Bonington  et 
Delacroix  le  mit  en  relation  avec  quelques  marchands,  il 
vendit  surtout  des  aquarelles,  trouva  des  leçons  plus 
sérieuses  et  finit  par  s'assurer  l'indépendance. 

Voici  une  lettre  de  Delacroix  qui  montre  de  quelle  façon 
délicate  et  charmante  il  favorisait  ses  débuts. 

Monsieur  Paul  Jluei,  peintre,  rue  Saint-IIojtoré,  maison 
des  bains,  près  le  hazar  et  de  la  place  Vendôme. 

Mon  cher  Huet, 

Venez  le  plus  tôt  possible,  un  matin,  pour  prendre  la  dimension  de 
votre  petit  tableau  qui  est  chez  moi,  afin  d'en  faire  un  pendant  pour 
l'amateur  à  qui  je  l'ai  placé.  Il  payerait  le  pendant  i5o  francs,  cela  vous 
convient-il  ?  Vous  passerez  malgré  la  portière. 
Tout  à  vous, 

EuG.  Delacroix. 
Ce  mercredi  matin. 

A  ceux  qui  pourraient  aujourd'hui  trouver  ce  prix  bien 
minime  on  peut  citer  cette  anecdote  :  Poterlet  arrive  un 
jour  en  disant  :  «  Ah!  j'en  ai  assez  de  mon  Delacroix,  je 
vais  le  revendre.  —  Gomment,  dit  Paul  Huet,  quand  on 
est  assez  heureux  pour  avoir  un  Delacroix,  on  le  garde  ! 
—  Je  l'ai  assez  vu.  —  Tu  oses  dire  cela.  —  Achète-le-moi. 


BIOGRAPHIE  37 

—  Tu  sais  bien  que  je  n'ai  pas  d'argent.  —  Gela  ne  fait 
rien,  je  te  le  vends  quatre-vingt-dix  francs,  tu  me  payeras 
quand  tu  pourras.  »  —  La  tentation  était  trop  forte,  Paul 
Huet  accepte.  En  possession  du  tableau,  il  le  place  sur 
un  chevalet,  non  loin  de  lui  pendant  son  travail,  pour 
en  mieux  jouir.  Arrive  un  marchand  qui  lui  achetait  des 
aquarelles.  —  «  Tiens,  un  Delacroix,  à  qui  est-ce?  — 
Mais  à  moi,  dit  fièrement  Paul  Huet.  —  Vous  me  le  ven- 
dez? —  Jamais,  je  l'ai,  je  le  garde.  — Cent  vingt  francs  ? 

—  Jamais.  »  Le  marchand  tourne,  repassant  de  temps 
en  temps  devant  le  tableau.  Enfin  :  «  Mais  il  n'est 
pas  signé.  —  Qu'importe,  vous  n'avez  pas  hésité.  —  Je 
vais  chez  Delacroix  justement,  je  vais  vous  le  faire  signer. 

—  Laissez-le  là.  —  Je  vous  le  rapporte  de  suite  »,  et  le 
marchand  part  en  courant,  la  toile  sous  le  bras,  malgré 
les  protestations  et  les  appels  de  Paul  Huet. 

Le  soir,  personne.  Inquiet,  il  court  chez  le  marchand  : 
«  Je  viens  chercher  mon  tableau,  rendez-le-moi.  —  Votre 
tableau,  mais  vous  me  l'avez  vendu.  Voilà  les  cent  vingt 
francs  convenus.  »  Paul  Huet,  furieux,  se  fâche  avec  cet 
homme  qui  le  faisait  vivre  et  rentre  désespéré.  Le  lende- 
main matin  il  va  trouver  Portelet,  lui  conte  sa  mésaven- 
ture et  lui  dit  :  «  Voici  l'argent  que  je  te  dois,  mais  il  y  a 
bénéfice,  nous  le  partagerons  si  tu  acux.  »  Poterlet,  qui 
était  riche,  accepte. 

Deux  ans  après,  un  catalogue  de  vente  tombe  sous  les 
yeux  de  Paul  Huet,  il  y  voit  :  Delacroix  —  Cheval  persan 
tirantau  renard  —  avec  figure.  —  Mais  c'est  mon  tableau  ! 
11  va  à  la  vente,  le  retrouve  encadré  et  signé  ;  le  rachète 
cent  dix  francs  ! 

Est-il  besoin  de  dire  s'il  tenait  à  son  Delacroix  ! 

Après  ses  premiers  essais  à  l'île  Séguin  et  au  parc 
de  Saint-Cloud,  auquel  il  est  toujours  resté  fidèle,  c'est  à 
Compiègne  que  Paul  Huet  peut  faire  un  séjour  d'études. 
Quand  son  frère  lui  annonce  qu'il  lui  permet  d'y  aller, 
d'élan  il  lui  saute  au  cou.  Nous  voyons  par  ses  notes 
quelle   impression    profonde,    quelle    extase   religieuse. 


a8  PAUL   IIUET 

presque  mystique,  il  éprouve  devant  la  nature,  sous  les 
hautes  futaies,  devant  les  fûts  élancés  des  hêtres,  sub 
tegmine  fagi.  L'émotion  était  si  forte  qu'il  ne  pouvait 
d'abord  se  mettre  au  travail,  puis  il  était  pris  d'une  sorte 
de  fièvre,  qui  s'épuisait  et  se  calmait  dans  un  labeur 
acharné. 


IV 


Malgré  ses  opinions  républicaines,  avancées  pour  cette 
époque,  Paul  Huet  dut  à  sa  culture  intellectuelle,  non 
moins  qu'à  son  talent,  d'être  choisi  pour  donner  des 
leçons  à  la  Duchesse  d'Orléans.  Alexandre  Dumas  lui 
annonçait  en  ces  termes  sa  nomination  : 

Mon  cher  Iluet, 

Je  suis  passé  avec  Asseline  pour  tannoncer  une  écolière.    —  Tu 
entres  en  fonction,  mardi,  près  de  la  Duchesse  d'Orléans.  —  En  atten- 
dant, Chut  ! 
A  toi, 

A.   Dumas. 

Le  5  juillet  1837,  M"'  Richomme  écrivait  à  son  frère 
Etienne,  en  ce  moment  à  Apt  : 

«  Nous  ne  sommes  point  non  plus  sans  nouvelle,  mais 
chut  !  Céleste  va  tout  te  dire,  il  est  juste  de  lui  en  laisser 
le  plaisir...,  »  et  la  jeune  femme  d  écrire  :  «  M.  Asseline 
est  venu,  il  y  a  deux  jours,  annoncer  à  Paul  qu'il  était 
nommé  professeur  de  M"°  la  Duchesse  d'Orléans  ;  il  doit 
commencer  demain  à  donner  une  leçon,  nous  pouvons 
donc  regarder  la  chose  comme  positive.  Cette  nouvelle  lui 
a  causé  d'autant  plus  de  plaisir  qu'il  n'avait  fait  aucune 
démarche  pour  avoir  cette  écolière  ;  il  ne  savait  même  pas 
que  1  on  cherchait  un  professeur.  Tu  penses  que  nous 
sommes  contents  ;  comme  je  ne  doute  pas  que  cette  nou- 
velle te  fera  aussi  beaucoup  de  plaisir,  je  m'empresse  de 
te  l'apprendre.  » 

Le  22  juillet  suivant  :  «  Paul  a  donné  plusieurs  leçons 
à  la  Duchesse  ;   elle  n'est  point  jolie,  mais  elle  a  une  si 


BIOGRAPHIE  29 

délicieuse  tournure,  des  manières  si  affables  qu'elle  plaît 
beaucoup.  Il  donne  ses  leçons  à  Villiers  et  reste  long- 
temps, la  Duchesse  veut  peindre  d'après  nature.  » 

Le  12  août  :  «  Nous  allons  partir  dans  le  courant  de  la 
semaine  pour  Compiègne.  Je  pense  que  les  journaux 
t'auront  appris  que  la  Duchesse  d'Orléans  était  à  Eu,  pen- 
dant ce  temps  les  leçons  ont  été  interrompues,  mais  elles 
vont  recommencer  à  Compiègne  où  la  Duchesse  doit 
passer  six  semaines  environ.  » 

Le  21  septembre  :  «  Voici  un  mois  que  nous  sommes 
installés  à  Compiègne...  Nous  avons  été  très  malheureux 
sous  le  rapport  du  temps  ;  Paul  a  du  reste  peu  de  liberté 
pour  travailler,  il  est  très  tenu  par  les  leçons  de  la  Prin- 
cesse, il  en  donne  en  outre  à  la  fille  du  comte  de  Flahaut. 
Je  n'ai  vu  la  Princesse  que  deux  fois,  elle  n'est  point  jolie, 
mais  on  en  parle  de  tous  côtés  comme  d'une  personne 
extrêmement  aimable,  ce  qui  vaut  mieux.  Paul  en  est  tou- 
jours fort  content  ;  en  fait  de  plaisirs,  il  a  dîné  il  y  a 
quelques  jours  au  château  et  il  a  été  plusieurs  fois  aux 
spectacles  de  la  Cour.  Nous  avons  passé  hier  toute  notre 
journée  à  voir  une  grande  manœuvre  ou  petite  guerre, 
c'était  très  beau,  le  temps  du  reste  a  favorisé  cette  partie 
autant  que  possible,  nous  n'y  sommes  pas  accoutumés.  » 

Ces  leçons  étaient  bien  plus  un  cours  d'esthétique  mon- 
daine qu'un  enseignement  technique.  Chaque  fois,  sous 
forme  de  causerie  et  tout  en  exécutant  sous  ses  yeux  un 
bout  d'aquarelle  ou  de  dessin  à  la  plume,  il  faisait  à  la 
Princesse  une  sorte  de  conférence  sur  l'art  en  général, 
sur  les  expositions,  sur  les  faits  artistiques  du  jour  et 
mettait  son  écoli'ere  à  même  de  paraître  au  courant  de 
toutes  ces  questions.  Un  jour  la  Princesse  lui  fait  part  de 
son  désir  de  faire,  d'accord  avec  le  Duc  d'Orléans,  une 
commande  qui  puisse  témoigner  de  leur  intention  d'en- 
courager les  arts,  qui  soit  en  même  temps  bien  accueillie 
de  tous  les  artistes.  La  Princesse  demande  s'il  pour- 
rait citer  un  nom  :  «  Il  y  a  en  ce  moment,  dit  Paul  Huet, 
un  jeune  homme,  élève  de  M.  Ingres,  qui  arrive  de  Rome, 


3o  PAUL   HUET 

dont  on  fait  le  plus  grand  éloge  et  dont  les  envois  ont 
fait  sensation.  Je  crois  qu'une  commande,  qui  lui  serait 
faite,  serait  bien  vue  de  tous.  Les  élèves  de  Rome,  lors- 
qu'ils cessent  de  toucher  leur  pension  et  qu  ils  arrivent  à 
Paris,  un  peu  dépaysés,  sont  souvent  bien  embarrassés; 
un  encouragement  serait  presque  dû  à  ceux  qui  se  sont 
fait  remarquer  pendant  leur  séjour  à  la  villa  Médicis,  en 
tout  cas  cet  encouragement  ne  saurait  porter  ombrage  à 
personne  et  répondrait,  ce  me  semble,  à  vos  intentions, 
étant  une  preuve  que  votre  faveur  va  au  mérite,  et  au 
mérite  naissant.  Ce  jeune  homme  pourrait  être  arrêté  dans 
sa  carrière  par  des  difficultés  matérielles,  vous  les  lui 
épargnerez. 

—  Gomment  l'appelez-vous  ? 

—  Hippolyte  Flandrin. 

—  Oh  !  monsieur  Iluet,  il  ne  s'appelle  pas  comme  cela  ? 
dit  la  Princesse  en  riant. 

—  Mais  si,  répond  Paul  Huet,  c'est  un  nom  comme  un 
autre...  et  il  a  du  talent,  j'en  suis  juge  d'autant  plus 
impartial,  qu'il  marche  dans  une  voie  tout  à  fait  opposée 
à  celle  de  mes  amis  et  à  la  mienne.  » 

Quand  Paul  Huet  racontait  cette  anecdote,  il  ajoutait  : 
«  Si  je  lui  avais  répondu,  comme  j'en  avais  la  pensée  :  Vous 
vous  appelez  bien  Bourbon,  vous  êtes  alliée  aux  Gapet, 
aux  Bouillon,  etc,  il  n'est  pas  plus  étrange  de  s'appeler 
Flandrin.  » 

Voilà  comment  agissait  un  de  ceux  que  dans  une  de 
ses  lettres,  le  même  Flandrin  appelle  «  les  chiens  enragés 
de  la  meute  de  Delacroix  »,  page  1 54  du  volume  remarquable 
de  Louis  Flandrin,  lettre  dans  laquelle  l'élève  trahit  si 
naïvement  la  fureur  de  Ingres,  j'allais  dire  d'Achille, 
menaçant  de  se  retirer  sous  sa  tente,  si  on  ne  lui  donne 
un  hochet  pour  le  dédommager,  lui,  «  peintre  de 
haute  histoire,  mis  sur  le  même  rang  que  Vapôtre  du 
laid  »!!! 

C'est  le  cas  de  compléter  ce  mot  de  Ingres  par  un 
autre  de  SchelTer,  que  Paul  Huet,  témoin,  rappelait  volon- 


BIOGRAPHIE  3, 

tiers  :  Scheffer'  avait  fait  aux  pieds  de  son  Christ  un  ser- 
pent dont  il  sentait  lui-même  la  mollesse  et  rinsuf'fi- 
sance  de  caractère  ;  il  dit  à  Delacroix  :  «  Vous  qui  savez 
faire  les  animaux,  dites-moi  donc  comment  je  dois  faire 
un  serpent,  je  n'en  viens  pas  à  bout.  »  —  Delacroix  prend 
une  craie  et  indique  rapidement,  en  commentant  son 
croquis  :  «  la  tête  en  triangle  en  forme  de  V,  la  gueule 
ouverte,  les  dents  en  crochets,...  etc.  »  Scheffer  regarde, 
inquiet,  et  quand  c'est  fini  :  «  Oui,  dit-il,  c'est  bien  cela, 
en  effet,  mais  c'est  trop  laid;  décidément  j'aime  mieux  le 
mien  1  » 

Paul  Huet  n'abdiquait  pas  plus  son  indépendance  en 
art  qu'en  politique,  mais  il  savait  être  assez  élevé,  assez 
impartial  pour  recommander  un  élève  de  Ingres,  dans  la 
pensée  de  rendre  service  à  un  jeune  artiste  digne  d'en- 
couragements, et  de  donner  un  conseil  sincère  et  utile  à 
la  Princesse.  De  même,  dans  une  conversation  avec  le 
Duc  d'Orléans,  il  savait  rester  courtois,  sans  renier  en  rien 
sa  foi  républicaine  ;  il  n'en  était  que  plus  estimé  et  consi- 
déré de  ce  prince  libéral,  qui  le  comblait  d'attentions 
délicates.  Une  fois  entre  autres,  le  Prince,  lui  faisant 
admirer  deux  ravissants  modèles  d'armures  du  xyi"  siècle 
que  l'on  venait  d'apporter,  lui  en  offre  une  et  la  lui 
envoie  aussitôt. 

Un  jour,  Paul  Huet  arrivant  pour  sa  leçon  et  trouvant 
la  Princesse  en  larmes,  s'informe  discrètement  :  «  Ce 
n'est  rien  dit-elle,  une  impression  nerveuse  ;  le  Prince 
vient  départir  et  en  me  quittant,  m'a  donné  ce  bouquet. 

—  Je  ne  vois  pas  que  le  don  d'un  bouquet  soit  une 
chose  si  pénible,  il  n'y  a  pas  lieu  de  pleurer,  ce  me 
semble.  —  Ne  voyez-vous  pas  que  ce  sont  des  scabieuses  ? 

—  Eh  bien,  elles  sont  fort  jolies.  —  Mais  ce  sont  des 
fleurs  de  veuve!  —  Oh!  Princesse,  vous  ne  pouvez  être 
superstitieuse,  vous  oublierez  bien  vite  ce  fâcheux  malen- 
tendu, pour  ne  vous  rappeler  que  de  l'aimable  intention 

'  SchefTer  (.Vry),  1795-1858. 


3i  PAUL    UUET 

(lu  Prince.  »  —  11  parvint  à  la  faire  sourire,  mais  quand 
survint  en  1842  la  mort  du  Duc,  Paul  ITuet  ne  put  s'em- 
pêcher d'évoquer  ce  souvenir. 

Les  leçons  interrompues  par  son  départ  pour  Nice,  où 
il  conduisait  sa  jeune  femme  malade,  il  n'en  reçut  pas 
moins  des  témoignages  de  bienveillance  de  la  part  du 
Duc  d'Orléans  comme  le  prouvent  les  deux  lettres  sui- 
vantes du  secrétaire  des  commandements  de  la  Duchesse. 

De  M.  Asseline,  secrétaire  des  commandements  de   la 
Duchesse  d'Orléans. 

Mon  cher  ami, 

Vous  avez  bien  raison  de  croire  que  je  ne  vous  oublie  pas,  et  si  vos 
oreilles  vous  transmettent  de  secrets  avertissements  toutes  les  fois  que 
vos  amis  parlent  de  vous,  elles  doivent  vous  avoir  tinté  souvent;  car  il 
n'est  pas  de  semaine  que  je  n'aie  causé  plusieurs  fois  avec  vos  amis  de 
tout  ce  qui  vous  regarde.  La  Princesse  Royale  m'a  demandé  de  vos  nou- 
velles à  différentes  reprises  et  j'espère  que  vous  n'aurez  pas  le  chagrin 
de  lui  voir  prendre  un  autre  professeur.  Quant  à  un  voyage  à  Paris,  en 
laissant  votre  femme  à  Nice,  je  ne  puis  vous  donner  un  avis  ;  cela  dépen- 
dra de  la  santé  de  M""'  Huet.  Ne  pouvant  avoir  d'exposition  cette  année, 
un  voyage  pourrait  vous  être  dispendieux  et  peu  utile.  S'il  était  pos- 
sible de  vous  trouver  un  travail,  même  peu  considérable,  dussiez-vous, 
pour  le  faire,  aller  jusqu  à  Rome,  cela  me  paraîtrait  plus  agréable  et 
même  plus  profitable.  Ecrivez-moi  là-dessus,  et  peut-être  pourrais-je 
mieux  ra'expliquer  dans  une  prochaine  lettre. 

Il  y  a  peu  de  nouvelles  parmi  les  artistes,  on  parle  beaucoup  du  pro- 
cédé Daguerre,  espèce  de  chambre  noire,  dans  laquelle  la  lumière 
ayant  une  action  inaltérable  sur  une  feuille  métallique,  préparée  par  un 
procédé  chimique,  laisserait  sur  cette  feuille,  après  dix  minutes  d  expo- 
sition, un  dessin  monochrome  d'une  précision  admirable.  Cette  inven- 
tion n'est  applicable,  bien  entendu,  que  pour  la  nature  inanimée  ;  c'est 
fabuleux,  je  dois  voir  cela  dimanche  et  je  vous  en  reparlerai  avec  con- 
naissance de  cause.  Les  portes  de  Triqueti  (de  M.  de  Triqueti')  ont  été 
peu  vues.  Il  en  est  des  portes  de  la  Madeleine  comme  de  son  hémicycle, 
on  les  vante  beaucoup  dans  le  monde,  mais  ces  diables  d'artistes  ne 
sont  jamais  d'accord  avec  les  gens  du  monde  :  ils  ne  veulent  pas  trouver 
cela  beau,  ils  ont  bien  quelques  raisons  pour  cela,  mais  les  journaux 
vont  répandant  partout  que  c'est  admirable  ;  force  est  bien  de  se  taire 
jusqu'à  ce  que  le  public  soit  admis  et  le  jugement  des  feuilletonistes 
n'est  pas  sans  appel  comme  vous  savez. 

La  Grande-Duchesse  est  partie  pour  le  Mecklembourg  et  elle  est 
arrivée  bien  portante  dans  sa  retraite  de  Ludwigburg. 

Je  reprends  ma  lettre  commencée  d'avant-hier.  Je  n'ai  pas  encore  vu 

I  invention  Daguerre,  je  ne  puis  vous  en  rien  dire.  J'aiétévoir  SchefTer. 

II  n'a  pas  voulu  se  mettre  en  avant,  quant  au  projet  de  faire  quelque 

'  Triqueti  {Henri,  baron  de),  peintre  et  sculpteur,  1802-1874. 


BIOGRAPHIE  33 

chose  en  mémoire  de  la  Princesse  Marie,  dont  vous  avez  si  profondé- 
ment senti  la  perte  ;  depuis  quelques  jours  on  s'entretient  d'un  projet 
qui  a  été  soumis  par  plusieurs  artistes  à  M.  Atthalin  ;  je  vous  tiendrai 
au  courant. 

Ma  mère  est  bien  sensible  au  souvenir  de  M°"  Huet,  présentez-lui 
mes  hommages  et  croyez  à  ma  sincère  amitié. 

Ad.  Asseline. 

21  janvier  i83y. 

De  M.  Asseline,  secrétaire  des  commandements  de  la 
Duchesse  d'Orléans. 

Cher  ami, 

Je  n'ai  qu'un  instant  pour  vous  écrire,  excusez-moi  donc  si  je  ne 
vous  parle  pas  du  Salon.  M.  le  Duc  d'Orléans,  tant  à  cause  de  la  connais- 
sance qu  il  a  de  vos  chagrins  que  pour  utiliser  votre  séjour  dans  le 
Midi,  vous  demande  une  suite  d'aquarelles  sur  les  villes  méridionales 
de  France  et  il  consacre  à  ce  travail  une  somme  de  2.000  francs.  Je  me 
hâte  de  vous  annoncer  cette  bonne  nouvelle  qui  peut  modifier  agréable- 
ment vos  projets.  Ramener  votre  femme  à  Paris  me  semble  difficile, 
cela  serait  coûteux  et  peut-être  imprudent  ;  car  des  voyages  si  longs 
peuvent  fatiguer  outre  mesure  une  santé  si  débile  et  la  force  peut  lui 
manquer  pour  retourner  l'hiver  prochain.  Cependant,  il  faut  avant  tout 
écouter  les  hommes  de  l'art  :  sauf  leur  avis,  voici  comment  je  compren- 
drais la  chose.  Je  chercherais  pour  l'été  un  asile  frais  à  M™''  Huet  et 
où  elle  ne  perdrait  pas  ce  qu'elle  a  gagné  en  bonne  santé,  puis  je  ferais 
au  printemps  soit  une  pointe  à  Rome,  soit  une  tournée  de  quelques  villes 
du  Midi  pour  faire,  à  l'automne,  ce  que  je  n'aurais  pas  fait  au  printemps  ; 
et  les  mois  de  grande  chaleur  je  les  passerais  près  de  ma  femme.  Vous 
avez  déjà  des  croquis  des  villes  du  Midi  de  votre  voyage  à  Avignon  ; 
puis  le  Prince  vous  laissant  le  choix  des  villes  et  n'imposant  pas  un 
nombre  de  dessins,  vous  n'avez  pas  besoin  de  faire  de  grandes  dépenses 
pour  ce  petit  travail  et  il  faut  tâcher  de  profiter  du  petit  bénéfice  que 
vous  en  pourrez  tirer  pour  voir  Rome. 

En  tout  cas,  voici  d'avance  une  lettre  de  change  de  mille  francs.  La 
Princesse  Royale  me  demande  souvent  des  nouvelles  de  M""  Huet,  elle 
est  tout  entière  à  son  cher  petit  Prince  et  je  crois  qu'elle  est  en  ce 
moment  portée  à  pousserplutôt  la  musique  que  la  peinture,  n'ayez  donc 
aucune  inquiétude. 

Adieu,  cher  ami.  Je  regrette  de  ne  pouvoir  causer;  mes  hommages 
à  votre  femme,  ma  mère  a  été  bien  sensible  à  votre  souvenir  à  tous 
deux. 

A  vous  de  tout  mon  cœur. 

Ad.  Asseline. 

14  mars  iSSg. 

En  18.48,  Paul  Huet  fait  un  petit  tableau  dans  le  parc 
réservé  de  Saint-Gloud,  là  où  il  avait  plusieurs  fois  donne 
sa  leçon  à  la  Duchesse  d  Orléans  ;  et  il  le  lui  fait  parvenir 
dans  son  exil,  comme  un  hommage  de  reconnaissance  et 

3 


34  PAUL    llUET 

de  souvenir,  par  les  soins  de  M.  Asseline,  ancien  secré- 
taire des  commandements  de  la  Duchesse.  Il  reçoit  la 
lettre  suivante. 

De  S.  A.  la  Duchesse  d  Orléans. 

Je  ne  saurais  vous  dire  combien  j'ai  été  touchée  du  souvenir  que 
M.  Asseline  m'a  apporté  de  votre  part.  Monsieur.  Ce  tableau  char- 
mant, qui  me  reporte  aux  jours  les  plus  heureux  de  ma  vie,  ceux 
auxquels  vous  veniez  partager  nos  matinées  et  diriger  mes  faibles  essais, 
en  m'arrivant  dans  ma  retraite,  acquiert  un  double  prix  à  mes  yeux  : 
recevez-en  tous  mes  remerciements,  et  croyez  bien  qu  en  voulant  adou- 
cir un  moment  l'amertume  de  l'exil,  vous  avez  atteint  votre  but  et  que 
mon  cœur  y  a  été  sensible. 

Ma  mère,  dont  la  présence  m'aide  à  supporter  les  malheurs  actuels 
et  dont  les  pensées  se  reportent  bien  fréquemment  vers  ce  passé  si  heu- 
reux et  déjà  si  loin  de  nous,  où  vous  veniez  occuper  nos  matinées  de 
Corapiègne,  me  charge  d'un  mot  de  souvenir  pour  vous,  elle  s'associe 
aux  vœux  que  je  forme  pour  vous,  dont  je  vous  prie  de  recevoir  la  bien 
sincère  assurance  ainsi  que  celle  des  sentiments  que  vous  me  con- 
naissez. 

Avec  lesquels  je  suis.  Monsieur, 
Votre  affectionnée, 

HÉLÈNE. 
Dimanche,  12  janvier  184g. 


L'esprit  d'indépendance  qui  fut,  en  art,  le  premier  carac- 
tère du  talent  de  Paul  Huet,  devait  se  manifester  en  toutes 
choses;  il  se  passionnait  pour  la  politique  comme  pour 
l'art  et  la  littérature  et  payait  généreusement  de  sa  per- 
sonne. 

Avant  dix-sept  ans,  il  était  Carbonaro,  avait  un  fusil 
caché  sous  les  lames  du  parquet  chez  son  père  et  faisait 
l'exercice  la  nuit  avec  les  camarades.  La  désillusion  sur 
les  coteries,  le  peu  de  sincérité  et  de  désintéressement 
des  meneurs  le  firent  vite  renoncer  aux  sociétés  ;  il  ne 
voulut  jaiïiais  être  franc-maçon,  mais  il  ne  manqua  pas 
une  occasion  de  se  dévouer  personnellement  en  s'expo- 
sant  sans  compter. 

En  i83o,  il  fut  derrière  les  barricades  et  ce  mot  curieux 


BIOGRAPHIE  35 

de  Dumas,  qui  désirait  évidemment  la  croix  de  Juillet! 
attesterait  que  son  rôle  fut  sérieux. 

Mon  cher  Paul, 

J'ai  besoin  pour  demain  matin  d'une  attestation  de  vous  ainsi 
conçue  : 

«  J'atteste  que  le  jeudi  29  juillet  à  midi,  en  face  du  Louvre,  aunioment 
du  combat,  j'ai  rencontré  iVI.  Alex.  Dumas  se  battant,  que  nous  sommes 
restés  dix  minutes  au  milieu  du  feu,  que  plusieurs  personnes  ont  été 
blessées  autour  de  nous,  puis  que  nous  nous  sommesperdusde  vue,  cha- 
cun se  battant  pour  son  compte.  » 

Vous  savez  que  c'est  l'exacte  vérité,  mon  cher  Paul,  envoyez-moi 
cela  par  un  commissionnaire  avec  ces  mots  sur  l'adresse  :  20  sous  pour 
le  porteur,  afin  que  le  certificat  me  soit  remis.  Vous  le  séparerez  de  la 
lettre. 

Tout  vôtre, 

Alex.  Dumas. 

En  1848,  exempté  de  tout  service  régulier  dans  la  garde 
nationale,  Paul  Huet  se  fait  inscrire  comme  volontaire  et 
marche  contre  l'insurrection.  Il  racontait  volontiers  ses 
impressions  devant  la  première  pile  de  pavés  rencontrée, 
quand  ses  voisins,  le  voyant  charger  son  fusil,  lui  deman- 
dèrent de  charger  les  leurs  ;  ils  ignoraient  tous  le  manie- 
ment d'arme,  bien  plus  compliqué  à  cette  époque,  puisqu'il 
s'agissait  de  la  charge  en  douze  temps  ;  déchirer  la  car- 
touche, manœuvrer  la  baguette  du  fusil  offrait,  au  point 
de  vue  de  l'esthétique,  une  série  de  mouvements  dont  le 
développement  demandait  une  certaine  expérience  pour 
les  faire  avec  dextérité  et  rapidité.  En  face  d'une  barri- 
cade, être  seul  sur  le  premier  rang  à  connaître  son  arme, 
c'était  peu  rassurant  ;  charger  les  fusils  de  ses  compa- 
gnons, c'était  se  placer  entre  deux  feux  et  Paul  Huet  n'était 
nullement  flatté  de  l'admiration  dont  il  était  l'objet.  Le 
capitaine,  un  tailleur  mais  très  ferme,  échange  alors  avec 
lui  ses  impressions  sur  la  situation  que  leur  fait  l'incapa- 
cité de  ses  hommes.  Ils  se  décident  à  marcher  tous  deux 
sur  la  barricade,  mais  en  parlementaires,  pour  tâcher  de 
faire  poser  les  armes  à  leurs  adversaires.  Les  balles  tirées 
des  fenêtres,  crépitant  sur  le  pavé  comme  de  la  grêle,  les 
accueillent  sans  les  atteindre  ;  tandis  que  les  insurgés, 


36  PAUL    HUKT 

qui  fort  heureusement  n'avaient  pu  se  rendre  compte  de 
la  valeur  de  la  compagnie  arrivant  en  armes,  prennent  la 
fuite.  Derrière  la  barricade,  il  n'y  avait  plus  personne,  le 
champ  était  libre  quand  Paul  Huet  et  le  capitaine  y  par- 
viennent, et  ce  dernier  peut  faire  replier  ses  hommes  en 
bon  ordre,  sans  avoir  l'air  de  reculer. 

En  i85i,  au  2  décembre,  il  fit  tous  ses  efforts  pour 
pousser  à  la  résistance.  Il  habitait  alors,  rue  du  Cherche- 
Midi  n°  55,  une  maison  dont  la  cour  spacieuse  était  entourée 
d'ateliers;  de  Flotte  y  avait  établi  son  quartier  général. 
Paul  Huet  portait  des  ordres  ou  des  notes  pour  essayer 
d'organiser  la  lutte,  en  groupant  les  éléments  dispersés. 
Deux  ou  trois  fois,  en  cherchant  à  faire  dresser  des  barri- 
cades, il  fut  empoigné  par  des  hommes  qui  voulaient  le 
livrer  aux  soldats  presque  tous  gris  ;  rue  Saint-Placide, 
un  charbonnier  le  fit  mettre  au  mur,  il  faillit  être  fusillé. 
Pendant  quatre  ou  cinq  nuits,  Hippolyte  Carnot  qui,  cou- 
rageusement, se  montrait  tout  le  jour,  vint  coucher  chez 
Huet  pour  n'être  pas  arrêté  chez  lui  et  escamoté  sans 
bruit. 

Le  4  ou  5  décembre,  alors  que  toute  résistance  était 
devenue  impossible,  Paul  Huet  était,  avec  sa  femme  et 
ses  deux  enfants,  au  coin  du  boulevard  de  la  Madeleine 
et  de  la  rue  Saint-Florentin,  au  m.oment  de  la  fameuse 
charge  de  cuirassiers  qui  balayait  la  chaussée.  Au  milieu 
du  morne  silence  de  la  foule  consternée,  quelques  rares 
protestations  s'élevaient  encore  et  Paul  Huet,  comme  un 
forcené,  criait  à  tue-tête  :  Vive  la  République  ! 

Pris  dans  un  remous  de  la  foule,  bousculé  et  regardé  de 
travers  par  quelques  personnes,  il  put  se  retirer,  entraîné 
par  sa  femme  qui  lui  tirait  le  bras  en  lui  faisant  remarquer 
l'inutilité  de  cette  bravade  impuissante. 

Il  ne  put  jamais  se  résigner  à  taire  son  sentiment  sur 
le  Coup  d'État  et  à  pardonner  à  l'Empire  ses  procédés  et 
ses  origines — ,  aussi  cette  protestation  inflexible  nuisit-elle 
fortement  à  sa  carrière  d'artiste.  Plusieurs  tentatives  furent 
faites  pour  le  rallier  au  groupe  artistique  et  littéraire  qui. 


BIOGRAPHIE  37 

dans  les  salons  du  Prince  Napoléon  et  de  la  Princesse 
Mathilde,  trouvait  un  terrain  de  demi-conciliation  ;  il  ne 
voulut  se  prêter  à  aucune  transaction.  SonamiBixio,  fami- 
lier du  Prince,  le  tàta  plusieurs  fois;  Sainte-Beuve  lui 
demanda  nettement  d'accepter  l'invitation  que  la  Prin- 
cesse Mathilde  le  chargeait  de  lui  faire,  il  refusa  toujours, 
disant  que  ses  convictions  républicaines  ne  lui  permet- 
taient pas  d'accepter  et  que  ses  attaches  à  la  famille  d'Or- 
léans, comme  professeur  de  la  Duchesse,  étaient  un  autre 
obstacle.  Il  paya  cher  cette  résistance  inflexible. 

Très  peu  de  temps  après  la  démarche  de  Sainte-Beuve, 
Paul  Huet,  suivi  de  son  fds  tout  jeune  encore,  montait  le 
petit  escalier  en  tire-bouchon  et  très  sombre  qui,  au  palais 
de  l'Industrie,  menait  aux  bureaux  de  l'administration  ; 
les  personnes  qui  ont  connu  cet  escalier  n'ont  pu  l'oublier  ; 
près  d'arriver  au  palier,  une  voix  de  femme  un  peu  trop 
puissante  se  fait  entendre,  et  Paul  Huet  de  dire  très  haut: 
«  Quelle  est  la  poissarde  qui  possède  un  si  beau  timbre  ?  » 
Au  même  moment,  il  se  trouve  en  face  d'une  dame  non 
moins  puissante  que  sa  voix  :  «Ah  !  Monsieur  Huet,  je  suis 
enchantée  de  vous  rencontrer,  etc.  »  La  grâce  même  1  — 
«  Oh,  elle  te  connaît,  quelle  est  cette  damé,  il  est  impos- 
sible qu'elle  n'ait  pas  entendu  ?  —  Bien  sûr  qu'elle  a 
entendu.  —  Mais  qui  est-ce  ?  —  La  Princesse  Mathilde.  — 
Que  va-t-elle  penser?  —  Elle  est  ravie,  d'ailleurs  elle  a 
trop  d'esprit  pour  ne  pas  en  rire  la  première,  tu  l'as  bien 
vu  ». 

M.  de  Nieuwerkerke,  de  son  côté,  lui  fit  une  avance  ;  il 
lefitvenir  et  luidit  :  a  Monsieur  Huet,  je  voudrais  vous  être 
agréable,  faites-moi  une  demande  et  je  me  ferai  un  plaisir 
de  vous  l'accorder.  »  —  «  Monsieur,  tout  artiste  désire  être 
mis  à  même  de  montrer  ce  qu'il  peut  faire,  il  a  été  plu- 
sieurs fois  question  pour  moi  d'une  chapelle  à  décorer, 
je  n'ai  jamais  obtenu  la  commande,  si  vous  voulez  bien 
me  confier  un  travail  qui  me  permette  de  produire  et  de 
développer  mon  talent,  je  vous  en  serai  très  reconnais- 
sant ». 


38  PAUI-   HUET 

Unpeu  agacé  M.  de  Nieuwerkeikc  répond  :  «  Jenedispose 
pas  en  ce  moment  de  travaux,  nous  verrons  plus  tard,  mais 
je  vous  le  répète,  je  voudrais  dès  maintenant  vous  faire 
plaisir,  demandez-moi  autre  chose  ;  en  dehors  des  travaux, 
il  y  a  des  faveurs  auxquelles  un  artiste  peut  être  sen- 
sible. »  —  Paul  Huet  se  levant  lui  répond  :  «  Monsieur,  je 
ne  sache  pas  qu'un  artiste  puisse  honorablement  solliciter 
de  votre  bienveillance  autre  chose  que  des  travaux  et  je 
ne  demanderai  pas  autre  chose.  » 

Ce  fut  une  rupture;  pendant  deux  ans,  la  défaveur  fut 
soulignée  en  toute  occasion  ;  puis  un  jour,  sans  motif  appa- 
rent, Nieuwerkerke  vint  à  lui  la  main  tendue  et  peu  après 
il  apprenait  par  Ernest  Ghesneau,  secrétaire  de  Nieuwer- 
kerke, qu'il  était  porté  le  premier  sur  la  liste  des  promo- 
tions du  i5  août  comme  officier.  La  nomination,  contre- 
signée par  le  ministre,  fut  biffée  de  la  main  de  l'Empe- 
reur, qui  mit  un  autre  paysagiste  à  la  place.  Toujours 
porté  jusqu'à  sa  mort,  il  en  fut  ainsi  chaque  année. 

Ce  changement  de  nom  a  pu  être  dû  à  des  recomman- 
dations, mais  des  notes  de  police  ont  pu  en  être  cause  ; 
son  opposition  affichée  au  Coup  d'Etat,  ses  protesta- 
tions constantes,  ses  amitiés,  son  intimité  avec  Hugo,  de 
Flotte,  Carnot,  Eugène  Pelletan,  Michelet,  Lamartine, 
son  refus  formel  de  faire  la  demande  que  l'on  voulait  pro- 
voquer de  sa  part,  voilà  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  le 
faire  rayer.  Pour  être  juste,  on  doit  reconnaître  que  l'atti- 
tude théâtrale  de  quelques-uns  avait  pu  mettre  le  pouvoir 
en  défiance.  Quand  Courbet  faisait  tout  pour  avoir  la 
croix,  sans  se  compromettre  directement,  et  la  refusait 
ensuite  avec  éclat,  pour  se  faire  une  réclame,  il  donnait 
le  droit  à  un  pouvoir,  qui  ne  voulait  pas  se  laisser  jouer, 
d'exiger  une  soumission  d'un  artiste  avant  de  lui  accorder 
la  récompense  qu'il  pouvait  mériter  ;  or  Paul  Huet  ne 
voulut  pas  s'y  prêter;  à  ses  yeux,  c'eût  été  une  plati- 
tude. 

Une  autre  anecdote  piquante  montre  combien  il  était 
inflexible:  Avant  d'être  ministre  du  jeune  Empire,  For- 


BIOGRAPHIE  39 

toui  avait  été  secrétaire  de  Carnot,  chez  lequel  on  se 
réunissait  le  mercredi  soir.  Un  peu  avant  le  Coup  d'État, 
alors  que  l'on  scrutait  les  chances  d'avenir,  Paul  Huet,  qui 
gardait  en  ces  réunions  politiques  le  plus  souvent  le 
silence,  prit  la  parole  pour  dire  :  «  Mais,  Messieurs,  il  n'y 
a  qu'un  homme  dont  vous  ne  parliez  pas,  c'estcelui  auquel 
vous  livrez  tout,  comme  s'il  n'avait  pas  fait  Boulogne  ;  il 
me  semble  que  là  est  le  danger.  Je  suis  surpris  que  vous 
ne  vous  en  préoccupiez  pas  davantage.  »  L'observation 
fut  accueillie  par  des  sourires  et  des  protestations,  —  «  Le 
Prince  Louis  1  il  est  trop  bête  !  C'est  un  homme  sans  va- 
leur, etc.  »  —  «  lia  l'auréolequevous  lui  faites  vous-mêmes; 
il  est  encore  son  oncle  pour  beaucoup  et  je  souhaite  qu'il  soit 
personnellement  aussi  insignifiant  que  vous  voulez  bien 
le  dire  »,  puis  agacé,  il  se  retire.  Presque  aussitôt,  For- 
toul,  qui  était  présent,  le  suit  dans  l'antichambre  et  tout 
en  endossant  son  paletot  :  «  Vous  rentrez  chez  vous,  je 
vous  accompagne  »  ;  à  peine  dans  la  rue:  «  Mon  cher 
Huet,  A'ous  y  voyez  clair,  vous,  il  est  plus  fort  qu'eux 
tous  et  il  les  jouera  haut  la  main.  »  Huet  alors  s'arrêtant 
court  et  se  tournant  vers  Fortoul  lui  répond  :  «  J'ai  souf- 
fert de  ne  pouvoir  parler  avec  autorité  au  milieu  de  ces 
hommes  politiques  pour  les  mettre  en  méfiance,  je  vou- 
drais leur  donner  l'éveil,  je  déplore  leur  aveuglement,  mais 
ce  sont  tous  d'honnêtes  gens  et  j'espère  que  s'ils  sont 
assez  imprudents  pour  se  laisser  jouer,  il  y  en  aura  du 
moins  un  assez  ferme  pour  le  mettre  dans  l'impossibilité 
de  manquer  à  son  serment.  »> 

Fortoul  sans  aucun  doute  trempait  déjà  dans  le  complot 
qui  devait  le  faire  ministre  ;  il  quitte  aussitôt  Paul  Huet 
après  avoir  reçu  cette  douche. 

Mais  plus  tard,  comme  il  était  bon  prince,  rencontrant 
Paul  Huet  au  Salon,  le  ministre  Fortoul,  entouré  de  cour- 
tisans, vientà  lui  la  main  tendue  :  «  Huet,  il  y  a  longtemps 
quejene  vous  ai  vu.  »  —  «  En  effet,  ditPaul  Huet,  et  depuis 
il  y  a  eu  bien  des  changements  »,  mais  il  ne  prend  pas  la 
main  qui  lui  est  offerte,  —  N'y  a-t-ilpas  là  de  quoi  décou- 


40  PAUL   HUET 

rager  les  meilleures  volontés,  et  ces  gens  pouvaient-ils 
comprendre  tant  d'austérité? 

Pau)  Huet,  si  compromis  au  2  décembre,  n"a  pas  été 
déporté  1  ne  serait-ce  pas  à  Fortoul  qu'il  l'a  dû  sans  le 
savoir? 

VI 

Pour  peindre  l'homme,  nous  ne  pouvons  mieux  faire  que 
d'en  appeler  aux  souvenirs  de  ses  amis,  de  ceux  qui,  de 
près  ou  de  loin,  l'ont  connu  et  apprécié. 

Michelet  écrit  : 

«  11  était  né  triste,  fin,  délicat...  une  femme  a  bien  dit: 
«  Nul  n'a  eu  plus  le  sens  des  pleurs  de  la  nature  »,  à  cer- 
tains jours,  mélancolie  profonde.  Il  a  peint  quelque  part 
un  pensif  oiseau  d'eau,  qui  se  tient  seul  dans  une  baie 
écartée  et  ombreuse.  En  le  voyant  je  dis:  «  C'est  lui  »... 

«C'étaitplusqu'unpinceau,  c  étaitune  àme,  uncharmant 
esprit,  un  cœur  tendre  et  beaucoup  trop  hélas!...  Qui 
nous  rendra  jamais  cet  aimable  voisin,  cet  ami  du  foyer, 
ses  visites  du  soir?  Sa  place  y  reste  vide,  je  l'attendrai 
toujours.  »' 

Hugo  lui  écrivait  : 

Merci,  mon  cher  Huet,  merci  de  tout  cœur.  Votre  lettre  vaut  un  ser- 
rement de  main. 

Vous  aimez  la  nature  comme  moi;  j'aime  l'art  comme  vous.   Nous 
devons  nous  comprendre.  Et  nous  nous  comprenons,  car  j'aime  tout  de 
vous,  l'homme  et  le  peintre. 
Votre  vieil  ami, 

Victor  H. 
6  juin,  La  Terrasse.  Vallée  de  Montmorency. 

Delacroix  lui  adressait  ce  mot  aussi  éloquent  dans  sa 
concision  : 

Ce  jeudi  matin. 

Mon  cher  ami, 

Le  plaisir  que  me  fait  éprouver  votre  lettre  est  au-dessus  de  toutes 
les  récompenses  qu'un  artiste  peut  ambitionner.  Je  vous  en  remercie 

'  Le  Temps,  du  mardi  ii  janvier  1869,  ^'oir  p.  478. 


BIOGRAPHIE  4i 

mille  fois  ici,  en  attendant  que  j'aille  vous  serrer  la  main.  Les  hommes 
de  talent  n'ont  malheureusement  pas  tous  l'élévation  des  sentiments. 
Qu'importent  les  mesquines  rivalités:  je  ne  m'en  suis  jamais  beaucoup 
inquiété.  Un  suffrage  comme  le  vôtre  et  noblement  exprimé,  efface  l'im- 
pression de  mille  piqûres. 

Je  vous  embrasse  bien  sincèrement  et  vous  remercie  de  nouveau. 

EuG.  Delachoix.  ' 

Au  lendeinain  de  sa  mort,  Sainte-Beuve  écrivait  à  son 
fils: 

Ce   II  janvier  1869. 

Quel  coup,  cher  monsieur,  qu'il  est  inattendu  et  cruel! 

La  veille  encore,  cet  excellent  ami  me  venait  voir  vers  5  heures  du  soir 
et  nous  causions  comme  nous  le  faisions  depuis  quarante  ans.  Veuillez 
offrir  à  M™"  Huet  ma  respectueuse  et  douloureuse  sympathie  et  con- 
doléance. Il  vous  laisse  un  beau  nom  que  sa  perte  va  grandir  encore  : 
c'était  une  âme  d'artiste  dans  l'acception  la  plus  élevée  du  mot;  une 
intelligence  étendue  et  délicate,  un  cœur  pur  et  affectueux.  Sa  sensibi- 
lité aura  hâté  sa  fin.  Il  nous  devance  de  peu,  nous  de  sa  génération, 
mais  tant  que  nous  vivrons,  son  image  restera  gravée  en  nous  autrement 
encore  que  par  ses  œuvres  ;  une  image  vivante,  ornée  de  ses  qualités 
morales  et  de  ses  douces  vertus. 

A  vous  de  tout  cœur,  cher  monsieur, 

Sainte-Beuve.  - 

Rappelant  ses  souvenirs,  Ernest  Legouvé  s'exprime 
ainsi  : 

«  Je  suis  bien  téméraire  d'oser  écrire  même  une  page 
sur  un  peintre.  Mon  excuse  est  dans  mon  amitié,  elle  me 
permettra  de  dire  sur  Paul  Huet  ce  que  d'autres  ne  diraient 
peut-être  pas...  c'est  le  fond  le  plus  intime  de  son  âme 
d'artiste  que  je  désirerais  mettre  en  lumière.  Toute  sa  vie 
a  été  une  lutte  :  lutte  contre  la  pauvreté,  lutte  contre  la 
maladie,  lutte  contre  l'école  qu'il  a  attaquée,  lutte  contre 
l'école  qu'il  a  inaugurée,  lutte  contre  lui-même...  Je  l'ai 
connu  pour  la  première  fois  en  i845,  aux  Eaux-Bonnes, 
il  était  malade...  il  se  croyait  gravement  atteint... 
touché  de  sa  peine,  j'allai  chez  le  médecin  et  le  suppliai 

'  Communiquée  à  M .  Léon  Séché  et  publiée  par  lui  dans  la  Ilet'iie  de  Paris 
du  i5  juin  1908. 

-  Il  est  intéressant  de  rapprocher  celte  lettre  de  l'article  paru  dans  les 
Portraits  contemporains,  tome  II,  p.  243  n.  éd. 


i-i  PAUL   IIUET 

de  me  dire  la  vérité.  «  La  vérité,  me  répondit  le  doc- 
teur, c'est  que  M.  Paul  Huet  n'est  pas  plus  malade  de  la 
poitrine  que  moi  ;  ce  sont  de  purs  accidents  sanguins 
qui  disparaîtront  forcément  avec  le  temps.  »  Plus  vite 
encore  que  je  n'avais  couru  chez  le  médecin,  je  retournai 
chez  Huet,  lui  apportant  la  bonne  parole  qui  lui  garan- 
tissait l'avenir.  De  là,  notre  sympathie  et  mon  entrée 
dans  la  confidence  de  sa  vie  passée  et  présente.  Je  n'en 
dirai  que  ce  qui  touche  à  ses  sentiments  d'artiste... 

«  ...  En  réalité,  il  est  l'élève  de  l'île  Séguin...  L'île 
Séguin  fut  pour  lui  ce  que  fut  pour  J.-J.  Rousseau  l'île 
Saint-Pierre  ;  un  vrai  nid  de  poésie,  de  paix,  de  médita- 
tion. Il  vécut  en  pleine  union,  je  dirais  volontiers  en  pleine 
communion  avec  les  arbres,  les  eaux,  les  herbes,  les 
nuages,  les  couchers  de  soleil,  toutes  les  symphonies  du 
vent.  11  se  plongea  dans  la  nature  comme  les  beaux  trou- 
peaux de  Normandie  (ce  n'est  pas  lui  qui  me  reprocherait 
cette  comparaison  agreste)  comme  les  beaux  troupeaux 
de  Normandie  s'enfouissent  jusqu'au  poitrail  dans  l'herbe 
épaisse  des  prairies,  et  là,  Paul  Huet,  rêvant,  ruminant, 
préluda  au  développement  silencieux  de  son  talent  et 
même  de  son  caractère.  Cet  amour  de  la  nature,  si  pas- 
sionné, si  profond,  et  cependant  si  mêlé  d'imagination  et 
de  rêverie  inventive;  ce  caractère  un  peu  ombrageux  un 
peu  fier  et  en  même  temps  un  peu  timide,  il  les  a  puisés, 
ce  me  semble,  dans  la  solitude  de  l'île  Séguin.  J'y  rap- 
porterai même  la  perspicacité  railleuse  de  son  esprit  : 
les  solitaires  sont  volontiers  observateurs  et  moqueurs... 

«  ...  Créature  essentiellement  nerveuse,  impression- 
nable, sensible,  jedirais  volontiers  féminine,  ilavaitbesoin 
du  succès,  ne  fût-ce  que  pour  croire  à  lui-même.  Il  suffi- 
sait de  le  voir,  avec  ses  yeux  pleins  d'un  feu  clair,  et 
pétillants  de  vie  et  d'esprit  derrière  ses  lunettes,  pour 
se  rendre  compte  que  toute  piqûre  devait  être  blessure 
pour  cet  être  agité,  inquiet  et  surexcité  encore  par  une 
santé  toujours  variable...  » 

M.  Asseline,  ancien  secrétaire  des  commandements  de 


BIOGRAPHIE  ^3 

la  Duchesse  d'Orléans,  écrivait  à  la  veuve  de  Paul  Huet 
une  lettre  qui  contient  le  passage  suivant  : 

Aitonne  par  la  Charilé-sur-Loirc,  24  juin   1872. 

Nous  nous  sommes  liés  bien  jeunes,  votre  mari  et  moi  •  dans  ce 
temps,  et  jusqu  à  son  mariage,  il  vivait  fort  retiré,  menait  une  vie  exem- 
plaire, consacrant  ses  modestes  ressources  à  létude  de  son  art  'Son 
atelier  n  était  ouvert  qu'à  un  très  petit  nombre  d'amis,  avec  lesquels  il 
L^Il';^  •l"'"'"'  des  maîtres,  qu'il  aimait  avec  passion  et  dont  il 

parlait  avec  éloquence.  M.  le  duc  d'Orléans  aimait  son  talent  et  l'encou- 
rageait ;  ...aviint  et  pendant  son  triste  et  long  exil,  la  Princesse  le  reçut 
toujours  avec  distinction  et  n'en  parla  jamais  qu'avec  estime 

Agréez,  Madame,  mes  hommages  très  respectueux,  ma  femme  vous 
envoie  ses  plus  affectueux  souvenirs, 

Ad.  Asseline. 

Camille  Pelletan,  camarade  de  son  fils,  écrivait  au  len- 
demain de  sa  mort  '  : 

«  Qu'il  nous  soit  permis  de  rappeler  la  bienveillance 
et  l'affection  avec  laquelle  il  accueillait  les  jeunes  gens. 
Rien  n'égalait  le  charme  de  ses  conversations  familières, 
où  l'on  croyait  causer  avec  un  camarade  et  d'où  l'on  sortait 
en  s'apercevant  qu'on  avait  reçu  l'enseignement  d'un 
maître.  » 

Alfred  Croiset,  le  doyen  de  la  faculté  des  lettres,  lors 
de  l'inauguration  du  buste  de  Saint-Cloud,  apportait  ainsi 
son  témoignage  : 

«  Dans  mes  plus  lointaines  réminiscences  d'enfant,  je 
retrouve,  toujours  visible  et  nette,  la  fine  et  énergique 
figure  de  Paul  Huet.  II  m'apparaît  dans  son  ateIier,''où  il 
créait  de  belles  œuvres,  et  où  nous  étions  admis  parfois 
à  le  voir  travailler,  mais  plus  encore  dans  ce  cadre 
famdial  où,  entouré  de  respect  et  d'affection,  il  trouvait 
l'atmosphère  la  plus  propre  à  développer  son  exquise 
sensibilité,  cette  sensibilité  poétique  qui  a  été  la  source 
de  son  inspiration. 

«  Rien  n'était  plus  charmant  pour  nous,  enfants  ou  très 
jeunes  gens,  que  l'intérieur  de  cet  homme  d'élite... 

«  Paul  Huet  avait  un  esprit  cultivé  et  une  âme  ouverte  à 

1  La  Tribune,  du  dimanche  17  janvier  1869. 


44  PAUL   HUET 

toutes  les  formes  de  la  beauté.  Toute  grandeur,  toute 
noblesse  intellectuelle  et  morale  le  faisait  vibrer,  sous 
quekjue  forme  qu'elle  se  produisît.  11  aimait  les  poètes. 
11  goûtait  les  écrits  des  historiens  et  des  philosophes. 
Les  idées  le  passionnaient... 

«  11  aimait  à  discuter  et  le  faisait  parfois  avec  une  cha- 
leur éloquente.  11  parlait  notamment  de  son  art  en  per- 
fection. Et  cela  le  plus  simplement  du  monde,  même 
devant  des  jeunes  gens  qu'il  semblait  prendre  plaisir  à 
élever  jusqu'à  lui,  et  dont  il  écoutait  les  propos,  plus  ou 
moins  mesurés,  avec  une  inlassable  bienveillance.  Car 
il  avait  cette  qualité,  plus  rare  qu'on  ne  pense,  d'aimer 
vraiment  la  jeunesse,  de  s'intéresser  à  ses  illusions,  de 
supporter  ses  décisions  tranchantes  et  de  les  discuter 
avec  sérieux... 

«  ...  Je  me  souviens  de  l'avoir  entendu  parler  du  style 
de  Nisard  de  manière  à  satisfaire  même  un  classique 
endurci.  Ce  passionné,  ce  généreux  était  impartial  et 
intelligent... 

«...  Ceux  qui  ont  eu  le  privilège  de  connaître  person- 
nellement Paul  Iluet,  Messieurs,  entendent  encore  dans 
ses  œuvres  la  résonance  de  son  âme.  et  c'est  ce  que  je 
voulais  dire  à  ceux  qui  ne  l'ont  pas  connu,  pour  rendre 
hommage  à  sa  sincérité  de  grand  artiste.  »  ' 

Après  cette  note  éloquente,  un  portrait  plein  d  humour, 
instantané  aussi  piquant  par  son  originalité  que  vrai  et 
juste  par  l'impression,  dû  à  la  plume  de  Léon  Gauchez  et 
publié  dans  son  Journal  de T Art  en  1878. 

Léon  Gauchez  était  cet  ami  inconnu  qu'attire  le  talent; 
flamand  exubérant  de  vie  et  de  santé,  il  avait  rêvé  un 
Paul  Huet  à  sa  taille  : 

«  Plus  tard"  j  eus  le  bonheur  de  me  lier  avec  Théo- 
phile Thoré...  Je  lui  parlai  de  mon  cher  cahier  d'eaux- 
fortes,  il  partageait  entièrement  l'admiration  de  Planche 

'  Discours  prononcé  à  l'inauguration  du  buste  de  PaulHuet  àSaint-Cloud. 
-  Un  précurseur  dans  VArt,  t.  XIII,  p.  i5  et  33,  signé  Léon  Mancino. 


BIOGRAPHIE  45 

et  mit  tout  plein  de  bonne  grâce  à  s'étendre  sur  le  rôle 
prépondérant  de  Paul  Huet  dans  la  révolution  artistique 
commencée  sousla  Restauration.  Ce  qu'il  me  dit  du  carac- 
tère del'homme  était  bienfaitpouraugmenter  monardent 
désir  d'entrer   en  relations    avec    le   peintre.    Ce    n'est 
qu'en  1866  que  j'eus  enfin  cette  heureuse  fortune;  mon 
imagination  s'était  créé  un  Paul  Iluet  auquel  la  réalité 
se  trouva  ressembler  aussi  peu  que  possible.  Aussi  eus-je 
peineà  cacher  un  premier  sentiment  intime  de  désillusion . 
Je  me  trouvais  dans  son  atelier  delà  rue  d'Assas,  en  face 
d'un  petit  homme  à  barbe  broussailleuse,  à  l'aspect  presque 
chétif  et  timide.  Rien  ne  répondait  moins  à  la  poésie  que 
respirent  toutes  ses  œuvres.  La  simplicité  aussi  digne 
que  cordiale  de  l'accueil  eut  immédiatement  raison  de 
l'impression  que  j'eusse  été  désolé  de  laisser  deviner  et 
qu'effaça  promptement  l'étude  de  mon  hôte;  au  bout  de 
quelques  instants,  il  me  parut  transfiguré;  la  franchise  de 
son   accent,  l'énergique  netteté  de  son  regard  disaient 
l'àme  passionnée,    le  cœur  délicat,   la  nature  droite  et 
dévouée  que  recelait  sa  frêle  enveloppe.  Je  sortis  plein 
de  respect  pour  un  des  plus  galants  hommes  qu'il  m'ait 
été  donné  de  connaître,  et  le    sentant   beaucoup    plus 
grand  encore,   et  par  le  talent  et  par  le  caractère,  que 
tout  ce  que  j'avais  rêvé  de  lui  avant  de  l'avoir  vu... 

«  Je  restai  en  correspondance  avec  lui  et  le  vis  trois 
fois,  toujours  plus  ardent  au  travail  solitaire  dans  lequel 
il  s'était  renfermé,  trop  fier  pour  s'abaisser  jamais  à 
l'intrigue,  principal  moyen  de  renommée  pour  tant 
d'autres,  et  respectant  trop  son  art  pour  descendre 
à  s'occuper  de  son  côté  mercantile.  Quiconque  dans  la 
critique  tient  dignement  une  plume,  avait  à  cœur  de  ne 
laisser  échapper  aucune  occasion  de  célébrer  cette  orga- 
nisation d'élite  et  de  rappeler  l'attention  sur  l'élévation 
de  ce  noble  talent  qui  n'a  connu  aucune  défaillance  ». 

Paul  Huet  avait  l'esprit  vif,  la  riposte  alerte  et  prompte, 
causait  d'une  façon  charmante,  mais  jamais  le  plaisir  de 
faire  un  mot,   ou  de  souligner  un  trait  ne  l'entraînait  à 


/fi  PAUL   HUET 

dire  une  parole  méchanle  ou  malveillante.  Son  cousin,  le 
président  Petit,  écrivait  à  son  fils  le  23  janvier  i8Gg  : 

«  Je  vous  enverrai  au  plus  tôt  les  passages  de  la  correspondance  de 
votre  excellent  père,  toujours  bon  et  affectueux  pour  moi,  qui  se  rap- 
portent à  l'art  et  aux  appréciations  justes,  exquises,  élevées,  qu'il  lais- 
sait échapper  au  courant  de  la  plume,  d'autant  plus  précieuses  qu'elles 
étaient  spontanées,  sans  apprêt,  et  qu'elles  reflétaient,  avec  un  senti- 
ment profond  et  éclairé  de  l'art,  l'honnêteté,  la  droiture  et  la  bienveil- 
lance de  son  esprit.  Sa  pensée,  souvent  mélancolique,  ne  s'égarait  pas 
dans  des  formules  pénibles  el  dont  on  cherche  longtemps  la  significa- 
tion. Elle  était,  avant  tout,  claire  et  nette,  expressive  et  imagée.  Alors 
même  qu'il  avait  à  se  plaindre  de  l'injustice,  les  personnes  s'effaçaient  ; 
il  s'en  prenait  au  mauvais  goût  du  jour,  aux  moyens,  indignes  de  lui  et 
de  sa  loyauté,  employés  par  d'autres  pour  parvenir  et  se  faire  prompte- 
ment  dans  les  arts,  sans  cette  lente  et  féconde  incubation  du  travail  et 
de  la  réflexion,  une  place  par  surprise,  en  sacrifiant  aux  caprices  du 
jour  et  à  la  mode.  Voilà,  mon  cher  René,  vous  vous  en  souvenez  mieux 
que  moi,  car  vous  aviez  le  bonheur  de  l'entendre  tous  les  jours,  ce  que 
sa  belle  âme  flétrissait  avec  une  rare  énergie  d'expression,  une  grande 
autorité  de  raison,  et  cette  sûreté  de  jugement  qu'il  puisait  dans  la  tra- 
dition et  la  connaissance  des  œuvres  des  grands  maîtres. 

«...  Parler  de  lui,  c'est  encore  le  voir,  l'entendre,  le  sentir  vivant  à 
ses  côtés  !  Je  serais  heureux  de  pouvoir  échanger  avec  vous,  et  près  de 
vous,  les  sentiments  que  cette  belle  mémoire  (hélas  !  quel  mot  cruel 
m'échappe),  nous  inspire  à  tous.  » 


Corpore  pari'us  état.  Bien  qu'il  ne  s'agisse  pas  d'un 
héros  légendaire,  il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  donner 
une  indication  de  son  portrait  physique.  Il  était  en  effet 
petit,  mais  bien  proportionné,  la  tête  était  fine,  l'œil, 
très  bien  enchâssé,  était  vif,  mais  doux  et  bon  ;  il  le  tenait 
volontiers  à  demi  fermé,  surtout  quand  il  fixait  son 
attention  sur  un  point  ou  sur  une  personne.  Le  regard 
ainsi  concentré  devenait  étrangeinent  pénétrant  ;  le  sou- 
rire était  bienveillant,  malgré  une  nuance  de  raillerie, 
on  le  devinait  sous  sa  barbe  plus  qu'on  ne  le  voyait,  mais 
les  j'eux  riaient  plus  encore  que  la  bouche  ;  habituelle- 
ment la  physionomie  était  plutôt  un  peu  grave  et  triste. 
Le  front  bombé,  élevé,  était  sillonné  par  des  veines  sur 
les  tempes,  et  encadré  par  des  cheveux  légers,  bouclés 
et  enlevés  en  coup  de  vent.  Il  avait  la  vue  excessivement 
basse  et  a  toujours  porté  des  lunettes,  il  se  servait 
souvent  d'une  lorgnette  pour  étudier  les  détails  et  suivre 


BIOGRAPHIE  , 

47 


le  dessin  d'un  arbre  ou  d'une  figure,  afin  d'en  bien  saisir 
le  caractère. 

II  existe  un  daguerréotype,  fait  chezDurieu  à  l'époque 
où  il  s'y  retrouvait  avec  Delacroix,  au  début  de  l'invention 
et  du  premier  enthousiasme,  qui  le  représente  dans  la 
pose  du  Christ,  lors  de  la  flagellation;  le  torse,  les  bras 
sont  superbes,  et  la  tète,  le  regard  au  ciel,  est  dune  belle 
expression  ;  il  avait  alors  quarante-trois  ou  quarante- 
quatre  ans.  Nerveux,  sanguin,  il  était  ardent  à  tous  les 
exercices,  agile  et  adroit.  Réservé,  très  doux,  d'un  com- 
merce facile  et  bienveillant,  il  devenait  d'une  violence 
extrême  si  on  abusait  de  sa  bonté  et  avait  alors  des 
colères  terribles. 

Tout  jeune,  il  revenait  de  l'île  Séguin  à  pied  avec  des 
amis,  la  nuit  était  tombée  avant  leur  arrivée  à  la  place 
de  l'Etoile,  par  laquelle  ils  passaient  ce  soir-là;  un 
homme  les  croise,  qui  paraissait  ivre,  et,  tout  en  tibu- 
bant,  retombe  sur  Paul  Huet,  qui  sent  aussitôt  la  main 
fouiller  son  gousset,  aussi  vide  bien  entendu  d'argent 
que  de  montre  ;  mais  comprenant  aussitôt  qu'il  a  affaire 
à  un  simulateur,  il  tombe  à  bras  raccourcis  sur  l'individu 
Ses  camarades  lui  disaient  en  vain  :  mais  tu  vois  bien 
qu  il  est  soûl,  laisse-le  donc,  tu  vas  l'assommer.  Et  lui 
de  taper  toujours  des  poings  et  des  pieds,  s  écriant  à 
chaque  coup  :  Ah  oui  !  soûl,  ah  oui  !  Enfin  on  le  lui 
arrache  et  l'homme  file  sans  demander  son  reste,  sentant 
qu'il  avait  trouvé  son  maître. 

Plus  tard,  à  un  banquet  d'artistes  en  l'honneur  de  je 
ne  sais  plus  qui,  ou  quoi,  il  arrive  en  retard,  cherche  sa 
place,  ne  la  trouve  pas  et,  appelé  par  des  amis  qui  lui 
montrent  une  chaise  vide  entre  eux,  s'assied.  Survient  le 
titulaire,  ou  du  moins  un  autre  camarade  qui  prétend  que 
c  est  sa  place.  Paul  Huet  lui  répond  en  plaisantant 
d  abord  :  «  je  n'en  puis  plus,  j'étais  horriblement  fatigué 
ils  m'ont  appelé  près  d'eux,  tu  ne  vas  pas  me  chasser  de 
là,  je  suis  trop  bien,  mais,  si  tu  veux  être  sage,  on  va  se 
serrer  et  nous  te  caserons  aussi.  —  Non,  non,  je  ne  veux 


48  PAUL    HUET 

pas  être  foulé,  c'est  ma  place  et  je  la  veux  ;  puis  en 
matamore  :  —  Çà  ne  se  passera  pas  comme  cela,  j'ai 
servi,  etc.,  etc.  —  Ah  !  c'est  ainsi  que  tu  le  prends,  dit 
Paul  Huet,  devenant  tout  à  coup  furieux.  On  plaisante 
et  tu  réponds  sur  ce  ton  ;  eh  bien  soit,  tu  as  raison,  il 
faut  en  hnir;  mais  pas  demain,  tout  de  suite.  Il  n'y  a 
qu'une  place,  dis-tu,  et  nous  sommes  deux  :  sortons,  nos 
amis  vont  nous  accompagner  et  dans  un  instant  il  n'y  en 
aura  plus  qu'un,  celui-là  reprendra  la  place  et  reviendra 
dîner,  »  Le  ton  était  tel,  si  ferme,  si  convaincu  que 
le  farouche  spadassin  fait  une  retraite  immédiate,  et, 
devant  l'insistance  de  Paul  Iluet,  qui  ne  se  calmait  plus, 
finit  par  de  plates  excuses. 

Cette  vivacité,  il  savait  aussi  la  montrer  dans  les 
heures  degaîté;  une  lettre  écrite  à  sa  femme,  vers  i854, 
montre  que  dans  sa  jeunesse,  à  l'île  Séguin  même,  où  il 
a  tant  travaillé,  il  savait  apporter  sa  part  d'entrain,  que 
les  parties  de  pleine  eau  n'étaient  pas  les  seuls  moments 
de  détente.  La  lettre  elle-même  donne  une  note  assez 
vive  pour  la  citer  plus  complète. 

Paris,  de  l'atelier. 

Amie  aimée,  voici  une  lettre  de  ta  chère  Z...  ',  elle  était  chez 
le  portier  et  datée  du  i6,  elle  le  fera  sans  doute  plaisir,  et  je 
crois  que  tu  voudras  y  répondre  de  suite.  Définitivement  la  voix 
est  un  bel  instrument,  voilà  qui  fortifiera  tes  intentions  il  l'égard 
d'Edmée  ;  je  t'engage,  en  attendant,  h  lui  bien  apprendre  maître 
Corbeau  !  Ne  devrais-je  pas  une  visite  de  suite  ?  Pour  réchauffer 
le  froid  que  j'avais  de  te  quitter,  j'ai  dû  attendre  b  la  gare 
jusqu'à  près  de  deux  heures  et  demie  et  par  quel  temps!  Dans 
l'omnibus  i>e?-l,  j'ai  bien  cru  reconnaître  une  des  jeunes  nymphes 
de  Visle  Séguin,  une  blonde  enjouée  et  folâtre  qui  donnait  sa 
part  de  joie  aux  beaux  jours  de  cette  île  enchantée  ;  époque  oii 
l'on  écrivait  encore  sans  trop  de  honte  Isle  avec  un  S  !  et  l'on 
croyait  être  si  loin  de  l'ancien  régime.  Je  n'ai  pas  voulu  la  recon- 
naître. Les  scènes  de  reconnaissance  sont  embarrassantes  après 
tant  d'années  ;  c'est  effrayant,  j'ai  cru  voir  sa  mère,  une  grosse 
maman  couperosée  dont  nous  riions  fort,  hélas,  à  cette  époque. 
Cette  beauté  blonde  (autrefois)  était  devenue  M"^G...,  sculpteur 

'  M""  Z...,  chanteuse  de  talent  et  peu  fortunée,  faisait  un  brillant  mariage. 


BIOGRAPHIE  49 

qui  a  eu  quelques  succès  et  du  mérite,  mais  je  crois  que  l'on  a 
encore  plus  parlé  de  la  femme  que  du  mari,  avant,  pendant  et 
après,  car  elle  est  veuve,  si  elle  n'a  pas  convolé  en  seconde  ou 
en  troisième  :  médisance  d'artiste  du  reste. 

Toute  sa  vie  il  a  aimé  se  lever  de  bonne  heure,  mais 
dans  les  dernières  années  surtout,  il  avait  soif  de  lumière  : 
«  Je  serai  bien  assez  tôt  et  surtout  bien  assez  longtemps 
dans  le  noir,  il  faut  jouir  du  jour  tant  qu'on  le  peut  ;  si 
encore  j'étais  sûr  que,  là-bas,  je  pourrai  faire  des 
paysages,  voir  des  printemps  aux  pousses  tendres  et  des 
automnes  dorés,  des  aurores  empourprées  et  des  soleils 
couchants  dz-amatiques.  Je  ne  puis  comprendre  un 
paradis  sans  cela.  Un  bonheur  sans  travail...  L'éternité 
à  ne  rien  faire,  quel  enfer  !  » 

Il  montrait  son  énergie  et  sa  volonté  dans  les  moindres 
choses  :  enfant,  il  s'était  taillé  un  pupitre  à  même  une 
bûche  qu'il  avait  débitée  à  lui  tout  seul. 

J'ai  parlé  de  sa  facilité  à  faire  les  vers  latins,  elle  était 
telle,  que  si  son  maître  lui  donnait  un  pensum,  il  solli- 
citait, comme  une  faveur,  la  permission  de  faire  cin- 
quante vers  au  lieu  d'en  copier  cent,  préférant  se  donner 
du  mal  à  un  travail  intelligent  et  laisser  libre  cours  à  son 
imagination,  plutôt  que  de  s'engourdir  dans  une  tâche 
déprimante  et  routinière. 

Deux  fois  il  eut  le  crâne  fendu:  tout  enfant,  sa  nourrice 
l'avait  laissé  tomber  de  ses  bras  et  il  s'était  ouvert  le 
front.  A  vingt  ans,  il  jouait  à  la  balançoire  avec  son 
neveu  Emmanuel.  Cette  balançoire  venait  d'être  posée 
dans  la  cour  de  la  rue  Madame,  on  avait  enlevé  quelques 
pavés  pour  planter  les  montants  ;  le  travail  n'était-il  pas 
achevé,  la  terre  pas  assez  tassée  ?  Toujours  est-il  qu'il 
sent  un  mouvement  se  produire  et  dit  :  «  Moins  fort, 
arrête-toi.  »  Son  neveu  n'entend  pas,  croit  à  un  encou- 
ragement et  redonne  un  vigoureux  élan.  Le  tout  s'arrache 
et  Paul  Huet  tombe  en  arrière,  la  tête  la  première  sur  le 
tas  de  pavés,  recevant  de  plus  son  neveu  dans  ses  bras, 
et  le  portail  s'écrasant  sur  le  tout.  Gomment  ne  fut-il  pas 

4 


5o  FAUL    HfET 

tué  ?  il   en  fut  quitte   pour   une    fracture  de    Tocciput. 

Delécluze,  s'il  eût  connu  ce  détail,  n'eût  pas  manqué 
de  trouver  là  une  explication  toute  naturelle  à  la  «  muti- 
nerie de  son  imagination  —  à  son  exécution  fantasque  — 
à  son  habitude  de  composer,  dessiner  et  colorer  des 
pays,  des  arbres,  des  feuillages  et  même  des  figures 
purement  fantastiques  '  ». 

D'autres  y  verraient  la  confirmation  de  cette  théorie 
qui  veut  que  les  gens  d  une  valeur  particulière  aient  plus 
ou  moins  le  cerveau  fêlé  ! 

Il  racontait  de  son  voyage  en  Auvergne,  fait  à  pied 
avec  MM.  de  Gambis^  et  de  Taillac%  cet  incident  qui 
montre  'son  sang-froid  :  Outre  son  bagage  de  touriste 
des  plus  sommaires,  son  sac  contenait  une  lourde  boîte  de 
couleurs  chargée  d'études,  la  marche  avait  fini  par 
entamer  un  de  ses  pieds  ;  il  est  forcé  de  s'arrêter  dans  un 
trou  perdu  et  de  laisser  ses  compagnons  poursuivre  leur 
route.  La  pluie  ne  cessait  de  tomber;  lassé  d'être  depuis 
deux  jours  prisonnier  dans  ce  bouge,  il  demande  si  on 
ne  pourrait  lui  procurer  un  cheval  et  un  guide  pour  le 
conduire  jusqu'à  la  ville  prochaine,  le  Puy,  je  crois, 
où  il  devait  rejoindre  ses  amis. 

La  route  était  sauvage,  elle  traversait  des  bois  de 
sapins,  en  longeant  un  torrent  qui  bouillonnait  au  fond 
d'un  ravin.  Déjà,  deux  ou  trois  fois,  le  guide  l'avait  quitté 
pour  s'enfoncer  sous  bois,  sous  prétexte  de  prendre  un 
raccourci,  ses  allures  paraissaient  un  peu  étranges,  ses 
propos  plus  encore,  quand,  après  une  nouvelle  absence, 
il  surgit  brusquement,  saisit  la  bride  du  cheval,  l'arrête 
et  demande  à  brûle-pourpoint  :  «  Etes-vous  armé  ?  »  Avec 
une  heureuse  présence  d'esprit,  Paul  Huet  répond  en 
riant  :  «  Armé,  pourquoi  faire,  pour  me  faire  prendre 
mon  arme,  je  n'ai  pas  un  sou  sur  moi,  vous  pensez  bien 

'  Delécluze.  Salons  de  i83i  et  i834. 

'  Secrétaire  d'ambassade. 

'  Conseiller  référendaire  à  la  Cour  des  Comptes. 


BIOGRAPHIE  5i 

que  si  j'avais  pu  rester  à  l'auberge  par  ce  temps  de 
chien,  je  ne  me  serais  pas  mis  en  route;  je  dois  trouver 
de  l'argent  à  la  ville,  voilà  pourquoi  je  suis  si  pressé 
d'y  arriver  ».  L'endroit  était  des  plus  sinistres,  le  préci- 
pice, au  fond  duquel  grondait  le  torrent,  était  du  côté 
opposé  à  l'homme,  le  moindre  effort  pouvait  y  précipiter 
le  cavalier.  Après  quelques  secondes  d'hésitation,  le 
guide  laisse  retomber  la  bride  et  tout  en  disant  qu'il  est 
toujours  bon  d'avoirdes  armes,  s'absenteune  dernière  fois, 
aussi  brusquementqu'il  l'avait  abordé,  mais  pourquelques 
instants  seulement  :  à  son  retour,  Paul  Huet  lui  demande 
pourquoi  il  lui  a  fait  cette  étrange  question.  —  «  La 
route  n'est  pas  sûre  »,  dit  le  guide  d'un  air  embarrassé, 
et  il  se  met  à  raconter  des  histoires  d'attaques  et  d'acci- 
dents survenus  dans  ces  parages,  qui  jouissaient  d'ail- 
leurs d'une  fort  mauvaise  réputation,  surtout  depuis 
quelque  temps.  —  Paul  Huet  a  toujours  pensé  qu'il  avait 
échappé  à  un  danger,  que  le  guide  se  concertait  avec 
des  complices,  que  sans  son  sang-froid  il  était  perdu.  11 
portait  sur  lui  quinze  cents  francs  cachés  dans  sa  cein- 
ture. 

C'est  pendant  ce  même  voyage,  qu'ayant  fait  au  Mont 
Dore  l'ascension  du  pic  de  Sancy  avec  ses  amis,  il  s'arrête 
à  la  descente  pour  faire  un  bout  d'aquarelle  du  soleil  cou- 
chant, laissant  ses  compagnons  prendre  les  devants  avec 
le  guide.  Les  nuages  se  forment  sous  ses  yeux  ;  passionné 
par  son  travail,  il  ne  se  rend  pas  compte  qu'ils  l'enve- 
loppent peu  à  peu  et  ne  comprend  le  danger  que  lorsqu'il 
est  pris  complètement  dans  un  brouillard  épais  qui  ne  lui 
permet  pas  de  voir  ses  pieds.  Il  se  souvient  d'une  con- 
versation tenue  le  matin  même  à  la  table  d'hôte  :  Le  pic, 
avait-on  dit,  quand  il  était  embrumé,  en  avait  parfois  pour 
quinze  jours,  et  un  voyageur  pouvait  être  perdu,  s'il 
était  ainsi  surpris.  Il  veut  chercher  sa  route,  retrouve 
bien  le  sentier,  mais  se  bute  à  une  roche  qui  lui  barre  le 
passage;  impossible  de  reconnaître  l'issue  qui  se  dérobe. 


5a  l'AL'L   UUET 

il  ne  sent  que  le  vide  au  delà.  Enfiévré,  ses  pieds 
alourdis  lui  semblent  chargés  de  semelles  de  plomb. 
Combien  dure  cette  angoisse,  elle  lui  paraît  horrible- 
ment longue;  mais  une  déchirure  dans  la  nuée  lui  permet 
de  voir  le  coude  du  sentier  qui  tournait  la  roche,  il  s'élance 
en  faisant  des  sauts  fous,  délivré  subitement  de  son 
poids  écrasant  et  retrouvant,  par  contraste,  une  légèreté 
surprenante.  Un  peu  plus  bas,  il  rencontre  le  guide,  qui, 
inquiet  pour  lui,  remontait  à  sa  recherche,  et  qui, 
l'apercevant,   lui  crie   :   «  Ah  !    quand  j'ai  vu  ce  nuage, 

je  vous  ai  cru  f —  Pas  pour  aujourd'hui  »,  répond-il 

en  courant  de  plus  belle  ! 

A  Rome,  il  est  pris  par  la  pluie  ;  fatigué  d'être  enfermé 
depuis  plusieurs  jours  à  son  hôtel,  il  part,  enveloppé  dans 
son  manteau,  avec  sa  pique  de  paysagiste  à  la  main  pour 
faire  une  course  dans  la  campagne.  Les  paysans,  retenus 
dans  les  villages  par  le  mauvais  temps  qui  entravait  les  tra- 
vaux des  champs,  se  tenaient  sur  leur  porte,  ou  sur  la  place 
pendant  les  éclaircies.  En  traversant  un  de  ces  groupes, 
il  est  accueilli  par  des  rires;  quand  il  les  a  dépassés  de 
quelques  pas,  ces  grands  gaillards  raillent  sa  petite  taille, 
son  chapeau  rabattu;  les  rires  se  changent  en  moqueries; 
plus  loin  ce  sont  des  insultes,  plus  loin  encore  des  pierres 
qui  ne  pouvaient  plus  l'atteindre;  mais  la  colère  le  prend, 
il  se  retourne  brusquement  et  se  met  à  courir,  le  bâton 
levé  contre  ces  gaillards  au  nombre  d'une  trentaine  !  au 
risque  de  se  faire  assommer  !  Ceux-ci,  en  le  voyant  arriver 
la  pique  levée,  fuient  en  s'éparpillant  comme  une  bande 
de  moineaux  et  se  réfugient  dans  leurs  maisons  en  criant  : 
«  Furia  francese  ».  Il  avait  eu  un  tel  élan  que  ces  Romains 
avaient  eu  peur  !  Chacun  s'était  dit  que  s'il  y  avait  un  coup, 
il  pouvait  être  pour  lui  :  «  Furia  francese  !  » 

C'est  d'ailleurs  la  seule  histoire  de  brigands  qu'il  ait 
eue  pendant  son  séjour  de  quatre  mois  à  Rome,  malgré 
ses  courses  fréquentes  dans  la  campagne. 


BIOGRAPHIE  53 


VII 


Son  désir  de  parvenir  au  mieux  à  la  poursuite  du  bien 
était  inlassable.  Il  n'hésitait  pas  à  gratter  un  tableau  ter- 
miné pour  le  repeindre  entièrement,  témoin  son  tableau 
Fraîcheur  des  bois,  fourré  de  la  forêt.,  légué  par  lui  au 
Louvre,  qui  a  paru  sous  des  formes  si  différentes  aux 
Salons  de  1848  et  de  i852. 

Il  eût  voulu  trouver  une  expression  qui  pût  devenir 
une  devise  personnelle  témoignant  de  cette  passion. 
«  J'aurais  aimé,  disait-il,  cette  formule  :  «  Ad  meliora 
semper  »  mais  dégagée  de  toute  ambiguïté  ;  qu'il  ne  pût 
y  avoir  confusion  entre  le  vœu  tout  intellectuel  et  une 
pensée  de  bien-être  matériel.  »  Il  ne  l'a  pas  trouvée. 

Dès  ses  premières  études,  sa  facture  s'est  affranchie  de 
toute  imitation  servile.  C'est  ce  qui  a  de  suite  si  vive- 
ment touché  Delacroix. 

«  Je  pense  très  sérieusement,  dit  Gustave  Planche  '  en 
i83i,  que  M.  Paul  Huet  a  voulu  et  veut  encore,  d'après 
des  réflexions  nombreuses  et  purement  personnelles, 
ramener  le  paysage  à  la  nature  et  que,  pour  y  arriver,  il 
a  senti  la  nécessité  impérieuse  de  rompre  violemment  et 
brusquement  avec  les  principes  aujourd'hui  adoptés.  » 

H  attaquait  une  étude  d'après  nature  avec  un  empor- 
tement amusant,  dans  la  pleine  pâte,  large,  riche,  géné- 
reuse, sans  indication  préalable,  mais  avec  une  sûreté 
parfaite  quant  à  l'établissement  immédiat  des  grandes 
lignes  principales  qui  déterminent  le  caractère,  le  senti- 
ment et  la  poésie  de  l'œuvre.  De  suite  la  toile  était 
grande,  les  formes  justes,  mais  élégantes;  rien  de  petit, 
de  mesquin,  d'inutile  ;  il  mettait  en  pratique  ce  conseil 
qu'il  donnait  toujours.  «  Oublier  tout  ce  que  l'on  sait 
devant  la  nature  et  chercher  à  rendre  le  plus  naïvement 
possible  ce  que  l'on  a  sous  les  yeux.  » 

'  Salons,   t.  I,  p.  97. 


54  PAUL   HUET 

Dans  ses  aquarelles,  la  rapidité  d'exécution  était  telle 
que  c'était  un  véritable  plaisir  de  le  voir  faire  et  d'as- 
sister à  l'éclosion  de  l'œuvre  en  quelques  touches  noyées 
dans  l'eau,  coulant  comme  une  source,  avec  des  ména- 
gements de  blancs  si  habiles,  si  justes,  si  francs,  que  le 
ciel,  par  exemple,  était  aussitôt  à  l'effet,  brillant,  lumi- 
neux. Il  y  avait  du  prestidigitateur,  et  pourtant  cette 
virtuosité  était  si  naïve,  si  sincère,  si  esclave  de  la 
nature  ou  du  sentiment  rêvé,  qu'il  semblait  facile  d'en 
faire  autant  ;  l'effort  ne  se  voyait  ni  ne  se  sentait,  pas 
plus  pendant  l'exécution  que  devant  l'œuvre  achevée.  Il 
fixait  ainsi  des  impressions  fugitives  et  prenait  des  notes 
précieuses  pour  l'exécution  de  ses  tableaux. 

N'ayant  pas  une  manière,  un  métier  écrit  d'avance, 
mais  le  variant  au  contraire  à  l'infini,  l'assouplissant 
suivant  le  motif  qu'il  voulait  rendre,  il  se  servait  indif- 
féremment pour  dessiner  de  la  mine  de  plomb,  du 
crayon  noir  plus  ou  moins  rehaussé  de  blanc,  du 
fusain,  de  la  sépia,  de  l'aquarelle,  de  la  gouache  ou  de 
la  plume,  ou  du  pastel,  mêlant  souvent  tous  ces  moyens 
avec  un  heureux  imprévu,  selon  les  besoins  de  la  cause. 

C'est  ainsi  qu'il  n'eut  pas  ce  qu'on  appelle  un  faire 
unique.  Beaucoup  de  gens,  amateurs  éclairés  même,  ou 
érudits  avisés,  sont  déroutés  par  cette  fantaisie  capri- 
cieuse, par  cette  recherche  incessante.  Ils  ne  peuvent 
classer  aussitôt,  en  une  petite  place  étroite,  ce  fantaisiste  ; 
ils  ne  peuvent  le  piquer  comme  un  insecte  à  la  place 
réservée  dans  son  cadre.  De  là  en  partie  l'indifférence 
du  gros  public  demi-connaisseur  qui  aime  les  formules 
routinières  ;  de  là  aussi,  l'estime  toute  particulière  en 
laquelle  l'ont  toujours  tenu  les  artistes  et  les  vrais  con- 
naisseurs. 

Que  de  gens,  voyant  son  œuvre  réuni,  s'écrient  : 
«  Gomment,  ceci  aussi  est  de  lui,  cela  ne  ressemble  pas 
à  ce  que  je  viens  de  voir  !  »  Mais  si  la  facture  n'est  pas 
uniforme,  monotone,  l'inspiration,  la  vision,  sont  bien 
issues  du  même  cerveau,  et,  pour  les  délicats,  il  est  diffi- 


BIOGRAPHIE  55 

cile  de  le  confondre  avec  ceux  qui  l'ont  suivi  dans  les 
mêmes  voies.  «  On  n'a  jamais  besoin  de  chercher  un 
Paul  lluet,  on  le  reconnaît  entre  mille'  ».  Il  a  tout  essayé 
avec  audace,  et  tel  fanatique  aujourd'hui  de  l'école 
impressionniste  peut  avoir  la  satisfaction  de  découvrir 
en  lui  un  précurseur,  humble  desservant  de  ce  dogme, 
en  rencontrant  dans  une  aquarelle  une  note,  audacieuse 
peut-être,  mais  bien  à  sa  place  parce  qu'elle  n'a  pas  été 
mise  pour  étonner  le  bourgeois  ou  pour  faire  parade 
d'une  virtuosité  malsaine.  II  a  essayé  de  tous  les  pro- 
cédés, il  se  les  assimilait  aussitôt,  mais  sans  en  être 
jamais  esclave.  Il  s'emparait  de  l'outil  avec  une  rapidité 
prodigieuse,  savait  en  tirer  tout  le  parti,  toutes  les 
ressources  qu'il  était  susceptible  de  fournir,  sans  s'as- 
servir à  lui. 

Les  questions  techniques  l'intéressaient  d'ailleurs, 
témoin  cette  lettre  de  Delacroix  en  réponse  à  une  indica- 
tion de  siccatif  recommandé  par  lui  à  son  ami. 

D'Eugène  Delacroix. 

Ce  27  avril. 
Mon  cher  ami, 

Vous  êtes  bien  aimable  d'avoir  pensé  à  m'envoyer  votre  marchand  de 
couleurs  :  mais  voici  les  considérations  qui  m'ont  fait  renoncer  à  me 
servir  de  sa  préparation.  Je  suis  extrêmement  circonspect  dans  le  choix 
des  siccatifs  surtout,  et  je  suis  malheureusement  persuadé  que  le  temps 
seul  et  un  très  long  temps  peut  confirmer  le  bon  usage  de  ces  moyens. 
J'emploie  depuis  plusieurs  années  le  siccatif  de  Courtray,  préparation 
flamande  qui  me  paraît  excellente  et  dont  l'usage  paraît  fort  ancien.  En 
second  lieu,  je  me  sers  d'essence  en  peignant,  et  votre  homme  m'a  dit 
que  l'essence  était  préjudiciable  dans  l'emploi  de  sa  pâte  ;  ses  couleurs 
ont  le  même  inconvénient  pour  moi  :  je  vous  sais  le  même  gré,  mais  à 
votre  tour  demandez  à  Haro  du  siccatif  que  j'emploie;  en  y  mettant  plus 
ou  moins  d'huile,  on  fait  sécher  à  volonté,  on  peut  même  faire  sécher  à 
l'instant  et  glacer  tout  de  suite  après,  tandis  que  l'autre  demande  au 
moins  vingt-quatre  heures. 

Je  serai  enchanté  si  la  vue  de  mon  tableau  peut  être  de  quelque  intérêt 
pour  M.  Legouvé,  que  j'ai  souvent  rencontré  et  que  j'apprécie  comme 
il  le  mérite  ;  malheureusement  le  tableau  est  un  peu  loin,  à  Lille,  dans 
le  musée...  '^ 

'  Jean  Rousseau.  Salon  i863,  Univers  illustré  du  a5  juin,  voir  p.  517. 

^  Legouvé  avait  manifesté  le  désir  de  voir  la  Mêdée,  ce  doit  être  au 
moment  où  il  a  fait  la  pièce  portant  ce  litre  ;  la  lettre,  qui  n'est  pas  datée,  a 
dû  être  écrite  vers  i853  ou  i854. 


56  PAUL   HUET 

Impressionné  comme  il  le  dit  lui-même,  par  les  Charlet, 
les  Géricault  qu'il  rencontrait  sur  le  quai,  il  devait  être 
de  bonne  heure  tenté  de  s'essayer  dans  la  lithographie. 
De  quelle  date  sont  les  premières  pierres,  il  serait  diffi- 
cile de  le  fixer  d'une  façon  très  précise  ;  il  était  si  rare 
de  trouver  un  éditeur.  On  connaît  l'histoire  des  pierres 
de  Delacroix,  que  Pierret,  son  ami  dévoué,  promenait 
sous  son  bras  sans  pouvoir  les  placer.  Il  faisait  de  même 
pour  Paul  liuet,  avec  moins  de  succès  encore.  M™^  Del- 
pêchc  recevait,  avec  une  bienveillance  toute  maternelle, 
Géricault  lui  présentant  les  siennes  :  «  Mais  enfin,  mon- 
sieur Géricault,  vous  êtes  riche,  vous  n'avez  pas  besoin 
de  cela  pour  vivre,  que  ne  laissez- vous  M.  Vernet  (Carie) 
faire  des  chevaux,  il  les  connaît,  lui,  et  sait  les  faire.  » 

Quelle  difficulté  devait  avoir  Paul  Huet  à  se  faire 
imprimer! 

Quelle  que  soit  l'heure  de  l'exécution,  la  maîtrise  s'y 
affirme  d'emblée  et  une  date  est  certaine,  celle  de  la 
première  publication  :  1829.  Ce  chiffre  est  écrit  sur  la 
première  page  d  un  cahier;  ce  fait  est  très  important 
dans  l'œuvre  de  Paul  Iluet;  rien  ne  peut  mieux  établir 
son  originalité,  indépendante  de  toute  influence.  De  plus, 
on  trouve  dans  chacune  de  ces  petites  estampes,  si 
naïves  d'impression  de  nature,  et  en  même  temps  si 
expressives  par  la  souplesse,  la  variété  et  l'imprévu  d  une 
exécution  des  plus  habiles,  on  trouve  dans  chacune 
comme  le  germe  franchement  souligné  de  tout  ce  que 
l'école,  dite  de  i83o,  a  développé  dans  des  voies  diffé- 
rentes. «  On  n'y  relèverait  pas  une  incertitude  de  senti- 
ment ou  d'intention  pittoresque  »,  dit  M.  Hédiard  dans 
son  étude  sur  les  maîtres  de  la  lithographie.  Mais  le 
n°  I,  Le  braconnier,  le  n°  7,  Le  ruisseau,  dessous  de  bois 
aux  troncs  de  hêtres  argentés  ne  pourraient-ils  être 
signés  par  Diaz.  Tel  autre,  le  n°  6,  Plein  soleil,  ou  le  n°  8, 
Vue  de  Rouen,  par  leurs  plans  successifs,  étudiés  jusqu'à 
l'horizon  à  perte  de  vue,  ne  font-ils  pas  songer  à  Rous- 
seau, d'autres  à  Jules  Dupré;  sans  compter  celles  qui,  par 


BIOGRAPHIE  57 

leur  caractère  passionné  et  dramatique  comme  le  7,  Cré- 
puscule et  le  II,  Gros  tenips,  n'ont  trouvé  d'autre  com- 
mentateur que  lui-même,  le  romantique  impénitent. 

Comme  le  dit  M.  Jouin'  «  il  n'a  procédé  que  de  lui- 
même  »,  il  a  été  franchement  le  précurseur  de  tout  ce 
qui  a  suivi.  Si  le  fait  n'était  reconnu  et  proclamé  par 
tout  le  monde,  ces  petits  cahiers  de  modestes  croquis  suf- 
firaient à  ^établir^ 

Dans  le  troisième  cahier  de  six  marines,  daté  de  i832, 
si  le  coup  de  crayon  est  plus  ferme,  plus  sur  (comme  dit 
le  public),  il  est  d'autre  part  moins  personnel  et  moins 
imprévu.  Ce  cahier  charmant  n'a  pas  la  même  portée,  le 
même  intérêt  que  les  deux  premiers,  le  métier  est  trop 
dominant. 

Il  en  est  de  ses  eaux-fortes'  comme  de  ses  lithogra- 
phies ;  dès  le  début,  toute  son  originalité,  toute  sa  maî- 
trise s'y  montrent  avec  une  puissance  peut-être  plus 
grande  encore  ;  si,  dans  les  unes,  il  mêle  heureusement 
le  crayon,  le  lavis,  l'estompe  ;  dans  les  autres,  il  emploie 
tour  à  tour  la  morsure,  la  pointe,  le  burin,  la  roulette, 
le  berceau,  l'aqua-tinta  ou  la  manière  noire,  il  use  de  tout, 
appliquant  ingénieusement  chaque  procédé  à  l'interpré- 
tation voulue  pour  atteindre  au  maximum  d'intensité  de 
l'effet.  Les  premiers  essais  datent  de  la  même  époque. 

«  Mais  en  1828,  dit  M.  Léonce  Bénédite  dans  son 
rapport  du  jury  international  de  1900',  Paul  Huet  ému 
par  les  estampes  de  Rembrandt,  comme  il  l'avait  été  par 
ses  tableaux,  inaugure  une  suite  de  paysages  à  l'eau-forte, 
qui  restent  des  pièces  de  premier  ordre  parleur  intensité, 

'  Maîtres  contemporains,  fasc.  i. 

■^  Voir  la  notice  de  Burty  dans  Maîtres  et  petits  maîtres,  p.  4,  3o,  3i,  66 
et  suivantes,  et  les  articles  de  G.  Hédiard  :  Les  maîtres  de  la  lithographie 
dans  l'Artiste,  1891  ;  les  procédés  sur  verre  dans  la  Gazette  des  Beaux-Arts, 
1"''  novembre  igoS. 

^  Consulter,  pour  plus  de  détails  :  Léon  Rosenthal  :  La  gravure  ;  Burty, 
déjà  cité  ;  Henri  Bcraldi:  Les  graveurs  au  A'/.l'"  siècle,  t.  YIII,  p.  128  ;  Loys 
Delteil  :  Le  peintre  graveur  illustré,  t.  VII,  entièrement  consacré  à  Paul  Huet 
et  à  la  reproduction  de  tout  son  œuvre  gravé  et  lithographie. 

'  Page  618. 


58  PAUL    HUET 

leur    richesse,   leur  profondeur,  leur  grandeur  et  leur 
style.  » 

«  Les  eaux-fortes  du  même  auteur,  disait  Gustave  Planche 
dès  i834',  rivalisent  de  transparence  et  de  légèreté,  de 
grandeur  et  de  souplesse  avec  les  meilleurs  ouvrages 
de  l'école  flamande.  La  gravure,  ainsi  comprise,  est  une 
véritable  peinture,  tant  elle  est  vivante  et  animée.  Il  y  a, 
dans  les  quatre  planches  que  nous  avons  au  Louvre, 
plusieurs  mérites  variés  qui  n'appartiennent  qu'aux 
maîtres.  Lécorce,  les  branches  et  le  feuillage  des  arbres 
sont  touchés  avec  une  simplicité  savante.  La  toiture  des 
chaumières  est  si  doucement  estompée  qu'on  a  peine  à 
comprendre  comment  l'eau-forte  a  pu  atteindre  à  ce 
résultat.  Il  est  fort  à  souhaiter  que  M.  Huet  traduise  lui- 
même,  de  cette  manière,  quelques-uns  de  ses  tableaux.  » 

Et  dans  V Artiste^  : 

«  Pour  comprendre  tout  ce  que  le  graveur,  avec  les 
ressources  bornées  de  son  art,  peut  mettre,  dans  ses 
ouvrages,  de  sentiment,  de  couleur,  de  lumière  et  de 
transparence,  peut  donner  d'accent  à  la  forme  des  objets, 
il  n'est  besoin  que  de  jeter  les  yeux  sur  les  paysages  à 
l'eau-forte  par  M.  Paul  Huet.  Ces  ouvrages  sont  dignes 
des  maîtres.   » 

Quand  la  grande  planche  de  Royal  paraît,  Gus- 
tave Planche  lui  consacre  un  long  article  dans  la  revue', 
article  qu'il  est  impossible  de  rappeler  ici  autrement  que 
par  une  courte  citation. 

«  Il  eût  été,  je  crois,  difficile  d'imaginer,  pour  une 
pareille  donnée,  une  distribution  de  masses  plus  savante 
et  plus  facile  à  saisir.  Quant  au  ciel,  je  n'hésite  pas  à 
le  regarder  comme  un  morceau  capital.  Je  sais  que  dans 
toutes  les  questions  d'art,  il  faut  plutôt  juger  l'œuvre  en 
elle-même  que  le  mérite  de  la  difiiculté  vaincue  ;  mais 

'  Salon  de  i834,  p.  26a. 

^  Tome  YII,  p.  iSg. 

«  Revue  des  Deux  Mondes,  l.  XIII,  4''  série,  i" février  i838,  p.  357. 


BIOGRAPHIE  59 

lorsque  ce  dernier  mérite  vient  s'ajouter  à  la  valeur  de 
l'œuvre,  il  y  aurait  de  l'injustice  à  n'en  pas  tenir  compte. 
C'est  pourquoi  je  recommande  à  l'admiration  publique 
le  ciel  des  Sources  de  Roiyat,  non  seulement  comme  un 
modèle  de  transparence  et  de  légèreté,  mais  encore  comme 
un  des  triomphes  les  plus  éclatants  de  la  gravure  à  l'eau- 
forte... 

«  Je  dirai  de  l'eau  des  Sources  ce  que  j'ai  dit  des  arbres 
et  du  ciel.  Elle  se  déroule  et  se  joue  en  nappes  transpa- 
rentes, et  ne  laisse  rien  à  désirer  sous  le  rapport  de  la 
légèreté.  L'œil  le  plus  difficile  à  contenter  est  forcé  de 
reconnaître  que  M.  Huet,  en  luttant  courageusement  avec 
son  modèle,  a  fait  tout  ce  qu'il  était  possible  de  faire.  Le 
burin  le  plus  délié  n'irait  pas  au  delà.  » 

Il  est  curieux  d'exhumer  des  Débats  cette  note  dans 
laquelle  on  sent  le  parti  pris.  Delécluze  dont  Sainte- 
Beuve  dit'  :  «  J'ai  encore  sur  le  cœur  ses  jugements 
dédaigneux  sur  Paul  Huet,  par  exemple...  M.  Delécluze 
n'a  jamais  su  que  l'accuser  d'aimer  et  de  chercher  le 
bizarre.  »  Delécluze  "  s'exprime  ainsi  : 

a  M.  Huet  réussit  parfois  assez  bien  dans  le  paysage 
imaginaire,  de  fantaisie  ;  et  cet  artiste  a  si  bien  senti  sa 
vocation,  qu'il  s'est  adonné  dernièrement  à  la  gravure 
du  paysage  à  l'eau-forte,  genre  capricieux,  où  tout  l'inat- 
tendu et  toute  la  mutinerie  de  son  imagination,  contre  les 
grands  et  sages  aspects  de  la  nature,  trouvent  à  se 
dédommagera  son  aise,  (sic.)  Ces  gravures  exposées  dans 
la  salle  d'Apollon  ont  fixé  l'attention  des  connaisseurs.  » 

«  L'analogie  entre  la  peinture  anglaise  de  paysage  et 
les  études  que  fit  Paul  Huet  dans  l'île  Séguin  de  1820 
à  1822  est  frappante,  dit  Ph.  Burty.  Le  rapprochement 
jaillit,  évident  et  logique,  de  la  recherche  instinctive  ou 
plutôt  de  la  présence  continue  de  motifs  et  d'effets  ana- 
logues. C'est,  de  part  et  d'autre,  ce  que  l'on  pourrait 

'  Nouveaux  lundis,  t.  III,  p.  99,  4^  éd. 
-  Débats,  du  4  mai  i834. 


6o  PAUL   HUET 

appeler  de  la  peinture  d'insulaire.  »  Et  il  ajoute  :  «  Je  tiens 
à  poursuivre  ce  rapprochement  et  je  prie  les  amateurs  de 
comparer  les  eaux-fortes  de  M.  Seymour-IIaden'  à  celles 
de  Paul  Huet,  qui,  de  trente  ans  antérieures,  semblent 
être  des  ancêtres  de  la  famille. 

«  Il  faut  bien  constater  qu'il  n'a  pu  avoir  pour  premiers 
modèles  les  peintures  de  Constable,  de  Fielding^,  de 
Reynolds  '  et  des  autres  puisqu'elles  ne  vinrent  en  France 
qu'à  l'occasion  du  Salon  de  1824...  mais  les  premières 
influences  lui  vinrent  des  Rubens  et  des  Rembrandt  du 
Louvre.  » 

M.  Henri  Reraidi  abonde  dans  le  même  sens: 

«  On  met  aujourd'hui,  et  c'est  justice,  les  six  eaux-fortes 
publiées  en  cahier,  celles  qu'on  appelle /e  Héron,  elc. . 
sur  la  même  ligne  que  les  belles  eaux-fortes  de  Seymour- 
Haden.  Et  ces  pièces  ont  paru  en  i835  *  !   » 

M.  Henry  Marcel,  dans  La  peinture  française  au 
XIX"  siècle',,  dit  : 

«  Esprit  cultivé,  ouvert,  s'exprimant  avec  délicatesse 
ou  profondeur  sur  les  matières  de  son  art,  Paul  Huet, 
tenté  par  tous  les  modes  d'interprétation,  a  fait  de  très 
belles  eaux-fortes  (les  Sources  de  Royat,,  etc.),  et  dessiné 
pour  le  Paul  et  Virginie^  de  Curmer,  des  bois  d'une  étrange 
puissance  d'effet,  dans  leurs  formats  minuscules.  » 

Paul  Huet  a  dû,  pour  vivre,  faire  au  début  quelques 
illustrations  pour  son  beau-frère,  l'éditeur  Genêts,  ou  tout 
au  moins  en  obtenir  par  son  appui.  H  n'en  est  pas  resté 
trace  ;  pour  ce  genre  de  travaux,  il  était  contraint  sans 
doute  de  dissimuler  entièrement  ses  jeunes  tendances. 

H  s'affranchit  bien  vite  de  toute  entrave.  Ph.  Burty. 


'  Seymour-Haden,  chirurgien  et  graveur  anglais,  1818-1910. 

^  Copley  Fielding,  président   de  la  Société  des  aquarellistes  de  Londres, 
1787-1855. 

'  Reynolds,  graveur   et  peintre,    frère   du   portraitiste,    a  fait    de  beaux 
paysages. 

*  Les  graveurs  au  X/.V"  siècle,  t.  VIII,  p.  128. 

»  Tage  i54. 


BIOGRAPHIE  6i 

dans  sa  notice  ',  s'est  attaché  à  relever  avec  soin  les  illus- 
trations qui  toutes  portent  franchement  l'empreinte  de 
son  caractère.  Paul  Huet  a  dessiné  de  charmantes 
vignettes  :  V Ouragan  pour  le  Robinson  Crusoé,  traduit  par 
Petrus  Borel  (édition  devenue  très  rare)  ;  deux  grandes 
compositions  pour  V Illustration  ;  la  maison  où  est  né  le 
chimiste  Vauquelin  et  des  reproductions  de  ses  tableaux 
pour  le  Magasin  pittoresque',  etc.,  etc. 

«  Les  dessins  sur  bois,  que  Paul  Huet  a  semés  dans  le 
Paul  et  Virginie  édité  par  Curmer  en  i838,  ne  sont  pas 

moins  remarquables  que  ses  eaux-fortes,  dit  Burty, 

ils  forment  de  petits  tableaux  d'une  coloration  audacieuse 
et  réellement  forte.  Paul  Huet  n'intervient  que  dans  la 
seconde  moitié  de  ce  curieux  volume.  On  l'appela  pour 
seconder.  Le  Marville  et  Français  qui  préparaient  les 
paysages  dans  lesquels  les  frères  Johannot  intercalaient 
d'assez  mièvres  figurines.  Huet  s'assura  de  suite  une  place 
prépondérante.  » 

Français' traitait  les  encadrements  de  fleurs  et  de  fruits 
avec  un  talent  remarquable,  avec  une  grande  finesse  de 
pointe,  ils  sont  tous  de  lui;  mais  ses  paysages,  d'une  exé- 
cution habile,  étaient  un  peu  froids  et  monotones.  Curmer, 
pour  renouveler  l'inspiration,  appelle  Paul  Huet  dont  l'ima- 
gination poétique  était  bien  faite  pour  interpréter,  en  la 
devinant,  cette  nature  des  tropiques  ;  aussi  le  succès  est 
complet.  Français  prend  ombrage  de  ce  voisinage  ;  ce  sont 
de  ces  mécomptes  que  certaines  natures  ne  pardonnent 
pas,  il  est  toujours  resté  un  peu  hostile. 

Ce  volume,  dans  lequel  Meissonier  se  révélait  par  ses 
merveilleuses  compositions  de  la  Chauniière  indienne  fut 
un  événement  ;  les  gravures  étaient  admirablement  exécu- 
tées. 11  n'en  fut  pas  toujours  de  même.  On  a  longtemps 
gravé  sur  le  dessin,  sur  l'original  tracé  sur  le  bois  ;  de 


'  Ph.  Burty  :  Maîtres  et  petits  maîtres. 

-  Année  i85a,  un  long  et  bel  article,  t.  X 
:  265. 

^  Français  (François-Louis),    1814-1897,  paysagiste,  membre  de  l'Institut. 


-  Année  i85a,  un  long  et  bel  article,  t.  XX,  p.  307  et  Année  1866,   p.  ^28 
et  265. 


62  PAUL   HUET 

charmantes  œuvres  ont  été  ainsi  détruites  par  des  gra- 
veurs. En  18G1,  Paul  Iluct,  sur  la  recommandation  de 
Michelet  près  de  Hachette,  fait  une  série  de  bois  pour  le 
Tour  du  Monde\  Il  emploie  les  mêmes  procédés  de  tra- 
vail que  pour  les  bois  du  Paul  et  Virginie. 

On  ne  peut  imaginer  quelle  était,  la  plupart  du  temps, 
la  pauvreté,  la  nullité  des  dessins  rapportés  par  les 
voyageurs  ;  d'après  cette  donnée,  Paul  Huet  faisait  une 
maquette  en  quelques  traits  habilement  lavés,  puis  il 
exécutait  sur  bois  un  dessin  à  la  pointe  où  chaque  trait 
de  crayon  avait  sa  valeur  comme  pour  une  eau-forte.  Ce 
travail  précieux,  très  poussé,  fait  l'admiration  des  éditeurs 
ravis.  Les  bois  sont  confiés  à  des  graveurs  d'élite,  mais, 
depuis  Curmer,  une  révolution  s'était  faite,  celte  facture 
très  précise,  impérieuse,  trop  personnelle  les  déroute,  ils 
ont  pris  l'habitude  d'une  plus  grande  liberté  d'interpréta- 
tion ;  l'un  d'eux  ayant  manqué,  sans  doute,  un  effet  de 
matin  d'une  limpidité  fine:  Entrée  du  port  de  New-York, 
se  permet  de  graver  un  ciel  d'orage  violent,  d'une  lour- 
deur étouffante,  à  la  place  du  motif  donné.  Il  pensait 
faire  du  Paul  Huet  plus  authentique  que  l'original.  — 
Fureur  de  l'auteur  si  bêtement  trahi  !  Le  gendre  de 
Hachette,  Templier,  envoie  unjeunerusse,  inventeurd'un 
procédé"  qui,  par  la  galvanoplastie,  devait  donner  des 
clichés  typographiques  imitant  l'eau-forte  ;  l'essai  ne  fut 
pas  favorable.  Paul  Huet  se  reprochait  ensuite  d'avoir 
trop  demandé  au  procédé,  de  n'avoir  pas  donné  pour 
cette  tentative  une  note  plus  simple. 

Il  ne  reçoit  pas  d'autre  commande  et  ne  s'inquiète  pas 
autrement.  Pourtant,  un  an  après,  causant  avec  Michelet  : 
«  Pourrais-je  savoir,  dit-il,  pourquoi  Templier,  qui 
paraissait  si  satisfait  de  mes  dessins,  ne  m'en  a  pas 
demandéd'autres,  ses  compliments  étaient-ils  sincères?  — 
Ah,  mon  cher  ami.  ils  sont  désolés;  vos  dessins  infini- 

'  Le  Tour  du  Monde,  a«  année,  p.  237,  240,  241,  256,  etc. 
-  Voir  la  lettre  du  18  juin  1861. 


BIOGRAPHIE  63 

ment  supérieurs  leur  coûtent  quatre  ou  cinq  fois  plus  cher 
à  graver  que  les  autres  ;  malgré  leur  extrême  désir  de 
vous  avoir  comme  collaborateur,  le  prix  dépasse  trop  leur 
budget,  ils  n'ont  pas  osé  vous  le  dire,  ne  pouvant  vous 
demander,  à  vous,  de  changer  votre  manière  de  faire,  et 
Michelet  explique  qu'un  lavis  laisse  plus  de  liberté  au  gra- 
veur. —  Ils  n'avaient  qu'à  le  dire,  j'aurais  fait  ce  qu'ils 
auraient  voulu.  Jegagnais,  sans  medéranger  de  mes  toiles, 
mes  mille  francs  dans  la  semaine,  avec  les  lavis  dont  vous 
parlez,  je  les  aurais  gagnés  dans  ma  soirée.  »  Les  maquettes 
au  lavis  qu'il  faisait  sur  un  chiffon  de  papier  avant  de 
commencer  son  bois  eussent  été  l'idéal  des  graveurs, 
elles  eussent  permis  l'exécution  simple,  rapide  et  surtout 
économique. 

Paul  Iluet,  qui  jamais  ne  fut  homme  d'affaire,  s'en  est 
tenu  là,  n'est  pas  retourné  chez  Templier  et  n'a  plus 
fait  de  bois. 

C'est  encore  Gustave  Planche  qui  caractérisait  le  mieux 
la  façon  dont  Paul  Huet  comprenait  son  art  quand  il 
disait  '  : 

«  Lui  aussi  il  veut  la  nature  et  la  réalité,  mais  la  réa- 
lité vraie,  c'est-à-dire  poétique,  vivement  sentie,  finement 
et  courageusement  étudiée,  il  veut  surtout  traduire  ses 
impressions  personnelles  et  intimes.  Il  voit,  il  regarde, 
il  s'en  va,  il  se  souvient,  et  il  emporte  avec  lui  des  traces 
ineffaçables,  des  gages  certains  de  ses  voyages,  de  ses 
études.  Puis  quand  vient  l'heure  de  l'invention,  quand  il 
veut  composer,  il  choisit  dans  ses  souvenirs,  il  fait  dans 
ses  croquis  un  triage  sévère,  il  rallie,  il  groupe  les  élé- 
ments que  la  nature  lui  donne  autour  d'une  idée  grande 
et  poétique.  —  Involontairement,  par  un  soudain  et  iné- 
vitable retour  de  pensée,  les  débuts  de  M.  Paul  Huet  rap- 
pellent les  premières  méditations  de  Lamartine.  En  pré- 
sence de  ses  œuvres,  comme  à  la  lecture  des  méditations, 
on  éprouve  la  même  impression.  C'est  la  même  rêverie 

'  Salon  i83i,  1. 1,  p.  gS. 


64  VA  IL    IILET 

vague  et  immense,  le  même  entraînement  vois  des  pen- 
sées graves  et  indélinissables;  on  voit  s  ouvrir  devant  soi 
le  même  horizon  lointain  et  intVaneliissable.  » 

Et  Planche  ajoutait  encore  : 

tt  Les  deux  dernières  toiles  sont  comme  les  premières, 
le  résultat  d  une  lente  préparation  et  d  une  longue  médi- 
tation. ■» 

Ce  que  Planche  Formulait  si  bien  dès  i83i  est  resté 
vrai  jusqu'à  la  lin.  il  n"a  rien  changé  à  sa  manière  devoir. 
ses  procédés  de  composition  ont  toujours  été  les  mêmes 
et  Pierre  Pétroz.  dans  son  volume  de  ÏArt  et  la  critique  en 
France,  donne  comme  un  écho  des  jugements  de  Planche. 

«  Xul  paysagiste',  en  effet,  n  a  été  plus  que  Paul  Huet 
en  communauté  d'idées  et  de  sentiments  avec  les  inven- 
teurs littéraires  de  son  temps.  Dans  ses  principaux 
ouvrages,  surtout  dans  ceux  qui  datent  de  la  première 
moitié  de  sa  carrière,  il  y  a  comme  un  reflet  de  la  pensée 
byronienne.  La  nature  y  est  envisagée  en  elle-même  et 
pour  elle-même.  Les  détails  inutiles  ou  indifférents  y  sont 
volontairement  supprimés.  Les  lignes  y  sont  simplifiées, 
combinées  en  vue  d'un  effet  à  produire,  d'une  impression 
à  rendi^e.  La  couleury  est  l'iche  et  vigoureuse,  l'harmonie 
des  tons  y  est  en  quelque  sorte  passionnée  et  dramatique. 
En  tout  et  partout  l'àme  humaine  s'y  manifeste  avec  ses 
inquiétudes,  ses  doutes  et  ses  désespoirs,  avec  ses  aspi- 
rations généreuses  et  ses  ambitions  inassouvies.  Les  cita- 
tions du  plus  grand  génie  poétique  du  xix*  siècle  n'eu- 
rent pas  seules  de  l'intluence  sur  l'imaginât  ion  de  Paul  Huet. 
mais  ce  furent  celles  qui  y  laissèrent  la  trace  la  plus  pi-o- 
fonde.  Vivant  à  une  époque  où  l'on  avait  tour  à  tour  de 
hautes  visées  et  d'amers  découragements.  Paid  Huet  a 
exprimé  ces  perplexités  de  l'esprit  avec  autant  de  fran- 
chise et  de  puissance  qu'il  est  possible  de  le  taire  quand 
on  n'a  à  mettre  en  scène,  comme  moyens  d'expression, 
que  des  arbres,  des  ciels  et  des  terrains.  Aussi  la  plupart 

^  (i  L'Art  tfl  la  Crâîqueeu  Fraïu-e  depuis  iSii  •',  La  M'attire,  p.  199 


BIOGRAPHIE  65 

de  ses  œuvres  ont  un  caractère  sérieux,  parfois  même  un 
peu  sombre,  en  complète  contradiction  avec  le  goût  clas- 
sique en  matière  de  paysage 

«  Une  sorte  de  foi  panthéistique  de  la  nature  '  a  égaré 
Théodore  Rousseau,  une  notion  de  jour  enjour  plus  juste 
et  plus  compréhensive  de  la  nature  a  raffermi  la  marche 
de  Paul  Huet...  Il  n'a  pas  pour  cela  changé  de  méthode. 
Pas  plus  qu'auparavant,  il  n'a  accentué  outre  mesure  les 
détails  ou  les  accessoires.  Il  a  continué  à  s'efforcer  de 
traduire  d'une  façon  saisissante  ime  impression  reçue, 
une  émotion  éprouvée.  Il  s'est  appliqué  autant  que  jamais 
à  exprimer  les  idées  qu'un  site  donné  éveillait  en  lui.  Seu- 
lement, il  a  contemplé,  étudié,  imité  la  nature  avec  plus 
de  soin,  de  sympathie,  de  respect,  d'exactitude.  Il  y  a 
trouvé  des  ressources,  des  forces  nouvelles  et  ses  der- 
nières œuvres  égalent  ou  plutôt  surpassent  presque  toutes 
celles  qui  les  ont  précédées.  » 

Ses  séjours  forcés  dans  le  Midi  ont  une  influence  pro- 
fonde sur  le  caractère  de  son  talent,  la  nature  de  ce 
paysage  méridional,  tout  nouveau  pour  lui,  jette  passa- 
gèrement un  trouble  sérieux  dans  sa  vision.  A  Nice,  il  est 
enthousiasmé  par  le  grand  caractère  de  la  Corniche  ;  et, 
malgré  le  découragement  de  ses  lettres,  c'est  en  s'achar- 
nant  au  travail  que  son  inlassable  ardeur  trouve  un  refuge 
contre  les  tourments,  les  inquiétudes  et  les  chagrins.  A 
Rome,  ce  romantique  a  une  telle  admiration  pour  les  lignes 
de  la  campagne,  qu'il  fait  des  séries  de  dessins,  à  la  plume 
surtout,  dans  lesquels  les  traits  de  ce  pays,  classique  par 
excellence,  sont  étudiés  avec  une  conscience  si  scrupu- 
leuse, avec  une  précision,  que  l'on  pourrait  dire  si  mathé- 
matique, que  les  cotes  de  proportion  sont  établies  comme 
pour  une  épure  d'architecte,  et  c[ue  dans  quelques  études 
il  en  est  resté  trace.  II  est  loin  des  brumes  du  Nord,  des 
ciels  changeants  aux  nuages  voyageurs,  des  vapeurs  mati- 


66  PAUL   IIUET 

nales,  des  chaudes  buées  du  soir  qui  prêtaient  bien  plus 
à  la  poésie  de  son  talent  que  l'éclat  aride  et  sec  du  soleil 
méridional  trop  dur,  trop  brutal  ;  sa  peinture  s'en  ressent 
pendant  quelques  années  et,  à  première  vue,  le  résultat 
ne  semble  pas  être  favorable.  S'il  est  dérouté  par  cette 
nature  si  différente,  la  critique  ne  le  sera  pas  moins  : 
Baudelaire  dit  au  Salon  de  i845':  «  Est-ce  que 
M.  Paul  Huet  voudrait  modifier  sa  manière?  Elle  était 
pourtant  excellente.  »  Mais,  si  sa  couleur  est  un  instant 
troublée  et  hésitante,  ses  dessins  sont  tout  à  fait  supé- 
rieurs. Cette  influence,  il  la  subit  comme  l'avait  ressentie 
Géricault,  qui  a  rapporté  de  Rome  de  si  beaux  dessins, 
mais  en  même  temps  une  coloration  si  sèche  et  noire,  tel- 
lement anticoloriste  que  Delacroix,  dans  la  crainte  de 
cette  crise,  fréquente  sur  les  artistes  français,  ne  voulut 
jamais  faire  le  voyage  d'Italie. 

Quand,  avec  le  temps,  il  reprend  possession  de  sa 
palette,  il  lui  reste  une  sûreté  de  lignes,  une  assiette  dans 
l'architecture  de  ses  compositions,  une  noblesse  et  une 
ampleur  qu'il  n'eût  pas  eues  sans  cette  étude  de  la  nature 
alpestre  et  italienne,  et  Baudelaire  n'eût  peut-être  pas 
dit  de  lui,  comme  il  le  dit  plus  tard,  «  un  talent  libre  et 
grand  qui  n'est  plus  dans  le  goût  du  siècle  ».  Après  une 
journée  à  son  atelier,  il  faisait  le  soir  des  croquis  sous 
la  lampe,  souvent  à  la  plume  et  sur  la  première  feuille 
venue;  il  fixait  ainsi  des  impressions  de  la  journée,  ravi- 
vait des  souvenirs  de  voyage  ou  se  livrait  à  des  rêveries 
d'imagination,  mais  toujours  basées  sur  une  impression 
de  nature,  qui  s'élargissait,  se  concentrait  par  la  réflexion. 

Plusieurs  tableaux  de  lui  ont  été  ainsi  composés  :  \  Inon- 
dation de  Saint-Cloud\  exécutée  en  i855,  était  la  réalisa- 
tion d'une  conception  longtemps  mûrie  après  une  vive 
impressionressentie  devant  la  nature  dès  1822.  LeGouffre^ 
paysage  composé,  et  le  tableau  intitulé  Fontainebleau  ', 

'    Curiosités  esthétiques,  p.  53. 
-  Musée  du  Louvre. 


BIOGRAPHIE  67 

ont  été  dessinés  le  soir  et  lavés  à  la  sépia,  ils  sont  ins- 
pirés des  souvenirs  et  des  études  de  Fontainebleau  et  de 
la  campagne  qui  borde  la  forêt. 

Les  Falaises  de  Houlgate  ont  été  composées  le  soir  à 
Bcuzeval  après  une  journée  d'études  faites  sur  place; 
1  indication  première  au  fusain  est  dans  l'album  demandé 
pour  le  musée  du  Louvre  par  M.  Lafenestre. 

Les  panneaux  décoratifs,  faits  pour  l'hôtel  de  M.  Lenor- 
mand  à  Vire  ',  sont  le  commentaire  le  plus  frappant  et  le 
plus  complet  de  sa  façon  de  procéder.  Ils  sont  entière- 
ment composés,  mais  rien  n'est  plus  facile  que  d'en 
retrouver  l'inspiration  directe  en  suivant  sa  vie  pendant 
leur  exécution,  entre  les  années  i855  et  i858.  —  De  son 
séjour  au  Tréport,  il  tire  VEntrée  au  port.  —  Il  revoit 
Rouen  et  avec  ses  souvenirs  du  vieux  Rouen  de  sa  jeu- 
nesse, il  fait  la  Cathédrale.  —  Il  passe  deux  saisons  à 
Villers  et  à  Beuzeval  et  Dives  ;  le  Ruisseau,  le  Gué  et  la 
Chaumière,  la  Vie  de  château  sont  des  Souvenirs  de  la 
vallée  de  Beuzeval.  —  Les  Herbages  sont  une  libre  inter- 
prétation des  pentes  de  la  falaise  de  Dives  dominant  la 
plaine  de  Caen,  avec  ses  grands  espaces  de  prairies  se 
confondant  à  l'horizon  dans  une  ligne  de  mer.  —  Il  va  à 
Vire,  les  Fabriques  sont  un  coin  des  Vaux-de-Vire.  — 
Enfin  il  avait  revu  le  Mont-Saint-Michel,  et  il  a  brodé  sur 
ce  thème  si  riche  pour  faire  le  Vieu.v  château  féodal  (Nor- 
mandie légendaire). 

Il  n'exécute  pas  chaque  toile  directement  sur  nature, 
ou  d'après  une  étude  unique  en  en  faisant  une  copie  scrupu- 
leuse et  terre  à  terre  ;  mais  pour  l'exécution  de  chacune 
il  a  fait  vingt  études  et  deux  cents  dessins.  On  retrouve 
très  bien  dans  ses  cahiers  ceux  qui  ont  le  plus  servi,  il 
s'en  entoure  au  besoin,  mais  surtout  il  en  est  profondé- 
ment imprégné  car  son  œil  a  une  mémoire  merveilleuse. 

11  cherchait  si  peu,  la  plupart  du  temps,  à  faire  le  por- 

'  Voir  la  chaude  polémique  de  Baudelaire  dans  son  Salon  de  iSSg  et 
comment  est  amené  le  mot  si  sympathique  sur  Paul  Huet.  Curiosités  esthé- 
tiques, p.  325  et  suivantes,  et  p.  33i  et  332. 


68  PAUL   HUET 

trait  d'un  site,  que  ce  passage  d'une  lettre'  à  son  cousin 
le  président  Petit,  à  propos  de  la  Porte  de  la  route 
d'Uriage  à  Vizille,  vaut  une  profession  de  foi:  «  Ma  vue, 
il  faut  que  je  vous  l'avoue,  n'est  guère  une  vue  ;  mon  cro- 
quis d'après  nature  n'a  été,  comme  presque  toujours, 
qu'un  motif  à  variations  et  ne  m'a  servi  que  pour  me  rap- 
peler au  naturel...  J'ai  tout  sacrifié  à  la  ligne  et  au  pitto- 
resque, ai-je  eu  tort?  ai-je  eu  raison?  c'est  ce  que  vous 
me  direz.  » 

Les  deux  tableaux  du  Bois  de  La  Haye  et  de  La  Laita^ 
à  marée  haute^  dans  la  forêt  de  Quimperlé,  ont  été  com- 
posés le  soir  au  retour  du  voyage  en  Hollande,  où  il 
avait  à  peine  eu  le  temps  de  prendre  quelques  croquis 
en  courant.  Ces  deux  esquisses  simultanément  conçues 
ont  été  faites  sous  l'impression  des  souvenirs  du  bois  de 
La  Haye,  dont  la  première  a  gardé  le  titre,  pour  la  seconde 
elle  fut  légèrement  modifiée  après  son  voyage  en  Bre- 
tagne. Quelques  études  faites  dans  la  forêt  de  Quimperlé, 
sur  les  bords  de  la  Laita,  eurent  une  influence  sur  l'exé- 
cution de  son  projet  primitif,  et  son  tableau  emprunta 
le  titre  de  la  rivière  de  Bretagne. 

La  Vue  de  la  Meuse  à  Dordrecht  est  aussi  un  souvenir 
de  Hollande,  mais  elle  fut  exécutée  à  Chaville,  sous  l'im- 
pression d'un  coucher  de  soleil  vu  du  pont  du  chemin  de 
fer  à  Asnières  en  rentrant  de  Paris. 

Enfin  la  dernière  toile,  Pêcheurs  tirant  une  senne  sur 
la  grève  de  Houlgate,  marée  montante,  peinte  le  jour  de 
sa  mort,  est  l'exécution  d'un  croquis  fait  le  soir  quelques 
années  avant  sous  l'impression  d'un  coucher  de  soleil 
qu'il  n'avait  pas  eu  le  temps  de  peindre  d'après  nature. 
Entre  temps  il  avait  fait  l'esquisse  peinte. 

Le  véritable  impressionniste  n'est-il  pas  celui  qui,  vio- 
lemment ému,  sait  traduire  et  communiquer  son  émotion. 
Paul  Huet  eut  cette  force  au  suprême  degré.  Quant  à 
l'exécution:  «  le  temps  ne  fait  rien  à  l'affaire  ». 

1  Datée  du  35  janvier  i86/|. 


BIOGRAPHIE  69 

On  voit  ainsi  comment  il  procédait;  combien  une 
pensée  chez  lui  demeurait  couvée  pour  ainsi  dire  pendant 
longtemps,  combien  elle  l'obsédait  et  comment  un  effet 
qui  le  frappait,  une  émotion  plus  fraîche  venait  l'aviver 
son  ancienne  impression,  la  rajeunir,  la  compléter  et  con- 
courir à  la  forme  définitive. 

L'inspiration,  la  façon  de  voir  et  de  comprendre,  en 
un  mot  la  vision  personnelle,  même  devant  la  nature, 
grandissent  tout  mais  ne  dénaturent  rien.  Le  brouillard, 
les  vapeurs  du  matin,  les  brumes  du  soir,  qu'il  sait  si 
bien  faire  entrer  en  scène  à  propos,  viennent  à  son  aide 
pour  simplifier  et  obtenir  les  sacrifices  voulus,  en  vue 
d'une  harmonie  générale.  «  Il  ne  se  borne  pas  à  donner 
la  vie  à  ses  sites,  dit  Jean  Rousseau;  il  les  passionne... 
M.  Paul  Huet  excelle  à  exprimer  cette  âme  mystérieuse 
des  choses.  C'est  le  Delacroix  du  paysage.  Il  tient  de 
Delacroix  par  la  couleur  comme  par  le  sentiment  dra- 
matique'. » 

Mais  il  est  temps  de  lui  laisser  la  parole,  puisqu'il  a 
lui-même  exposé  ses  idées. 

Dans  le  courant  de  l'année  i854,  Théophile  Silvestre, 
l'auteur  de  V Histoire  des  Artistes  vivants  avec  ce  sous-titre  : 
Etudes  d'' après  nature^  était  venu  trouver  Paul  Huet  des 
premiers,  pour  lui  demander  à  faire  sa  biographie  et 
obtenir  de  lui-même  des  renseignements  personnels. 

Très  séduit  par  sa  conversation,  par  sa  verve  quand  il 
parlait  de  son  art  avec  passion,  par  les  récits  colorés  sur 
l'époque  de  sa  jeunesse,  il  lui  demanda  de  lui  donner 
par  écrit  un  jugement  critique  sur  les  artistes  de  son 
temps,  surtout  sur  ceux  qu'il  avait  connus  plus  intime- 
ment. La  réponse  fut  nette  :  «  Je  ne  pourrais  que  vous 
donner  un  éloge  fade,  dépourvu  de  tout  intérêt,  car  il 
n'aurait  même  pas  toujours  le  mérite  d'être  sincère,  ou 
mêler  mon  admiration,  souvent  très  sincère,  de  réserves 

'  Jean  Rousseau.  Salon  i863.  Univers  illustré  du  aS  juin  i863.  Jean  Rous- 
seau   fut    plus    tard   inspecteur   général   des    Beaux-Arts  à  Bruxelles. 


70  PAUL   HUl'ï 

et  de  critiques  qui,  sous  ma  plume,  deviendraient  for- 
cément une  mauvaise  action,  une  trahison:  toute  critique, 
quelque  réservée  qu'elle  puisse  être,  venant  d'un  con- 
frère, d'un  compagnon  de  luttes,  serait  avec  raisonjugée 
sévèrement,  même  si  l'expression  ne  dépassait  pas  ma 
pensée,  ce  qui  pourrait  arriver,  malgré  toutes  les  précau- 
tions. 

«Je  ne  puis  donc  vous  donner  ce  que  vous  me  demandez  : 
je  ne  le  puis  ni  ne  le  veux  ;  mais  ce  que  je  puis  faire,  c'est 
de  résumer  dans  une  vue  d'ensemble,  dans  un  aperçu 
rapide,  les  origines  du  mouvement  qui  a  précédé  la  poussée 
romantique  de  i83o,  d'exposer  comment  s'est  formée, 
selon  moi,  l'école  à  laquelle  appartiennent  les  noms  que 
vous  voulez  étudier.  Je  le  ferai  plus  spécialement  au  point 
de  vue  du  paysage  qui  a  joué  un  rôle  particulièrement 
important  à  notre  époque.  » 

Telle  est  l'origine  des  notes  suivantes,  écrites  pour  le 
critique  et  restées  longtemps  entre  ses  mains,  car  il  fut 
très  difficile  de  les  ravoir  ;  c'eût  été  tout  à  fait  impossible 
si  Paul  Huet  avait  été  moinsgénéreux  pour  ses  confrères.  — 
Horace  Vernet  avait  dû  intenter  un  procès  à  Théophile  Sil- 
vestre  pour  se  faire  rendre  des  notes  dans  lesquelles  il 
s'était  trop  livré. 


NOTES  DE  PAUL  HUET 


I 

DE   L'ART  EN  GÉNÉRAL 


L'artiste  obéit  à  une  impulsion  naturelle  ;  le  besoin  de  repro- 
duire ce  qu'il  voit,  ce  qu'il  aime,  ce  qu'il  sent.  C'est  par  le 
libre  et  complet  développement  de  cette  (acuité  particulière,  qui 
est  l'épanouissement  de  l'âme  devant  les  beautés  de  la  nature, 
que  l'artiste  entraîne  dans  son  rayonnement  personnel,  commu- 
nique son  enthousiasme  et  soumet  son  public  à  ses  créations, 
à  ses  rêves,  jusqu'à  ses  fantaisies. 

De  la  manière  dans  l'art.  —  Pour  être  ou  pour  produire,  la 
première  condition  est  donc  de  sentir  avec  force,  avec  passion. 
On  ne  sent  avec  force  que  par  soi-même,  et,  si  la  vérité  est 
nécessaire  dans  l'art,  la  première  vérité  est  d'être  ce  que  l'on 
est  réellement  :  soi,  toujours  soi.  Celui  qui  n'est  pas  ému  ne 
peut  guère  émouvoir  ;  mais  non  seulement  il  ne  faut  pas  cher- 
cher dans  les  autres  ce  que  l'on  doit  sentir  ou  faire,  mais  il  faut 
encore  craindre  de  se  répéter,  de  vivre  sur  une  première  impres- 
sion, et,  parce  que  l'on  a  bien  senti  une  fois,  de  continuer  indé- 
finiment la  même  note.  Sans  cela  on  tombe  dans  la  manière 
dont  bien  des  habiles  n'ont  pu  se  garder  ;  la  manière  vient 
aussi  de  limitation. 

Du  Beau.  —  Les  philosophes  ont  fait  bien  des  théories  sur 
l'art  et  sur  le  beau  ;  les  artistes  aiment  l'art  et  voilà  tout.  Quant 
à  l'utilité  de  l'art  elle  est  partout  ;  la  demander  est  une  grande 
puérilité,  la  civilisation  répond.  Demandez  à  la  Grèce  et  à  l'Italie. 

Le  Beau  ne  s'impose  ni  ne  se  définit  :  le  vulgaire  l'ignore, 
l'artiste  le  sent,  l'aime  et  le  cherche  ;  Dieu  seul  le  prodigue.  Le 
beau  est  partout  où  notre  âme  s'ouvre  et  s'enflamme  ;  l'inspira- 
tion choisit,  la  supériorité  morale,  la  distinction,  l'éducation 
guident  la  liberté  et  dirigent  le  choix. 

Un  tas  de  fumier  envahi  par  la  volaille  peut  devenir  sublime 


72  l'AUL   IIUEÏ 

SOUS  la  main  de  Rembrandt.  Ce  sujet  bas  et  trivial,  traité  par  le 
maître,  va  nous  entraîner  dans  un  monde  imaginaire,  à  travers 
les  rayons  lumineux  qui  ont  éclairé  l'artiste  aussi  bien  que  son 
sujet;  tout,  jusqu'il  son  exécution,  nous  cbarniera,  nous  fera 
penser  avec  lui.  L'insaisissable  beau  sera  partout,  jusque  dans 
les  défauts  même  de  l'artiste,  peut-être. 

Que  l'action  la  plus  touchante,  le  fait  le  plus  héroïque,  le 
plus  beau  site  du  monde  soient  traités  par  une  main  froide,  sys- 
tématique, bien  qu'aussi  savante  que  possible  et  d'après  toutes 
les  règles  du  beau,  vous  ne  les  regarderez  pas  deux  minutes  ; 
vous  saurez  a  première  vue  que  le  je  ne  sais  quoi  qui  est  le 
secret  de  l'art  n'v  est  pas. 

Une  des  premières  œuvres  d  art  qui,  dans  mon  entance,  m'ait 
laissé  une  de  ces  impressions  qu'on  n'oublie  pas,  c'est  une  gra- 
vure d'après  Rembrandt,  un  paysage  bien  simple  mais  empreint 
de  mélancolie  avec  cet  exergue  pour  explication  :  Tacet  sed 
loquitnr.  Je  le  vois  encore,  —  et  je  suis  pénétré. 

De  l'art.  —  L'art,  comme  la  littérature,  est  l'expression  d'une 
époque,  aussi  bien  que  l'expression  personnelle  de  l'artiste. 
Quelle  que  soit  la  part  d'influence  qu'il  exerce,  l'indi\idu  tient 
du  milieu  dans  lequel  il  vit  ;  notre  physique  même  prend  les 
dehors  de  nos  habitudes. 

Chaque  homme  a  son  cadre,  qui  souvent  le  fait  valoir  : 

Phidias,  l'antique  et  les  Grecs  se  confondent.  Poussin  ',  Cor- 
neille sont  de  la  même  trempe  et  d'un  temps  où  les  femmes 
conspirent  et  tiennent  l'épée. 

Watteau  "  et  Boucher^  décorent  les  boudoirs  et  sont  contem- 
porains de  Parny  '  et  des  romans  plus  légers  que  sa  poésie  légère. 

Les  hommes  de  génie,  et  même  les  hommes  de  talent  domi- 
nent leur  temps,  mais  surtout  le  résument. 

Du  paysage.  —  On  a  dit  du  paysage  qu'il  était,  avec  la 
musique,  l'art  de  notre  époque.  Ceci  est  une  injustice  pour  les 
talents  dramatiques  de  quelques-uns  de  nos  grands  artistes,  et  je 
ne  voudrais  pas  dire,  comme  M.  Chenavard'',  que  c'est  la  der- 
nière expression  de  l'art.  L'homme  ne  serait  plus  l'homme  s'il 
cessait  de  sentir  ;  chaque  âge  a  sa  poésie  et  l'âme  ne  vieillit  pas  ; 
mais  il  est  certain  que  les  idées  rêveuses  et  poétiques,  qui  ont 
entraîné  l'imagination  du  siècle  vers  la  nature,  devaient  être 
favorables  au  paysage. 

'  Nicolas  Poussin,  iSgS-iGôS. 

-  Jean-Antoine  Watteau,  1684-1721. 

^  François  Boucher,    1703-1770. 

'  £variste-L)ésiré  de  Parny,  poète,   1753-181  j. 

'  Chenavard  (Paul-Marc-Joseph),  peintre,   1808-1895. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  73 

Le  paysage  est  l'élégie,  le  lyrisme  de  la  peinture,  et  la  poésie 
de  notre  temps  est  toute  lyrique,  tout  élégiaque. 

De  la  musique  et  du  paysage.  —  Comme  les  belles  mélodies, 
la  nature  en  effet  entraîne  l'imagination  dans  1  infini  ;  suivant 
les  dispositions  de  notre  âme,  elle  nous  charme  ou  nous  terrifie, 
nous  console  ou  nous  attriste,  nous  fait  assister  à  ses  drames 
comme  il  ses  fêtes,  et  c'est  avec  raison  que  les  poètes  ont  com- 
paré sa  grande  harmonie  à  un  immense  et  divin  clavier. 

On  a  beau  l'aimer,  la  voir,  l'étudier  sans  cesse,  on  ne  la  connaît 
jamais  ;  incessamment  elle  nous  conduit  de  ses  grandeurs  à  ses 
mystères,  de  ses  beautés  à  ses  caprices,  de  ses  délicatesses  à  ses 
terreurs.  C'est  un  art  tout  nouveau,  où  toujours  il  y  aura  à  faire, 
où,  lorsqu'on  voit  la  nature,  tout  semble  h  faire. 

De  la  dénomination  des  écoles  et  du  romantisme.  —  Toute 
dénomination  d'école  est  fâcheuse  quand  elle  n'est  pas  absurde; 
c'est  un  drapeau  de  guerre  civile  qui  sert  au  moment  du  combat 
et  qui  perd  sa  signification  lorsque  le  feu  cesse.  Souvent  on  ne 
s'est  pas  bien  entendu  sur  ce  qu'il  voulait  dire  (même  pendant 
l'action). 

C'est  surtout  dans  les  arts  qu'on  est  trahi  par  les  siens  :  per- 
sonne ne  veut  s'y  rendre  responsable  des  sottises  d'autrui.  On 
entend  tous  les  jours  demander  ce  que  veut  dire  romantisme,  par 
les  généraux  du  parti. 

Le  romantisme  fut,  dit  celui-ci,  une  dispute  sur  l'enjambe- 
ment ou  la  césure;  une  protestation  contre  l'unité;  l'amour  du 
laid,  dit  celui-là  ;  la  couleur  locale,  dit  cet  autre,  dont.  Dieu  merci, 
Shakspeare,  Paul  Véronèse,  Raphaël,  Racine  et  Corneille  peu- 
vent se  passer  heureusement,  mais  dont  le  paysage,  il  est  vrai, 
ne  se  passe  pas. 

Peut-être  encore  le  retour  au  moyen  âge,  la  passion  du  bric  à 
brac,  car  le  romantisme  fut  un  peu  tout  cela,  en  apparence, 
aussi  bien  que  David  a  pu  faire  des  Grecs  avec  des  casques  de 
pompiers. 

Bien  des  gens  vivent  sur  un  des  côtés  de  cette  réforme,  de  ce 
mouvement  de  l'art  et  l'attaquent  à  outrance  comme  étant  l'œuvre 
de  novateurs  féroces. 

Il  faut  dire  que  sa  doctrine  est  aussi  incertaine  que  son  ori- 
gine est  confuse. 

Quiconque  ne  faisait  pas  des  soldats  de  Marathon  était  roman- 
tique. Au  plus  beau  du  romantisme,  ce  nom  était  une  injure  dans 
la  bouche  de  toute  médiocrité  blessée,  qui  croyait,  de  bonne  foi 
sans  doute.  Racine  ou  David  compromis  dans  sa  personne. 

M.  Ingres  ne  fut-il  pas  un  romantique  ?  et  des  plus  prononcés  ; 
non  seulement  lorsqu'il  fait  des  souliers  à  la  poulaine,  non  seu- 
lement lorsqu'il  introduit  la  tradition  florentine,  mais  aussi 
même  par  la  manière  personnelle  d'interpréter  l'antique. 

Faut-il    donner  ce  nom   à   la   poésie    byronienne    seulement? 


74  PAUL   HUET 

doit-on  en  accuser  Voltaire  et  Rousseau  ou  les  pères  de  l'Eglise? 
remonter  de  Rabelais,  à  Lucien  et  Aristophane  ?  s'en  prendre  à 
la  Pharsale  ou  à  la  fable  d'Apulée,  à  la  décadence  ou  au  progrès? 

Le  romantisme  a-t-il  passé  dans  les  faits  accomplis,  expression 
parlementaire  du  temps,  esl-il  mort  comme  l'assurait  naguère 
un  élégant  écrivain,  M.  de  Sacy  '  ([ui  oubliait  qu'à  l'Académie  il 
est  plus  voisin  de  MM.  de  Lamartine,  liugo,  Mérimée",  Sainte- 
Beuve',  Musset  que  de  MM.  Liice  de  Lancival",  Jouy%  Arnault'; 
j'en  passe  et  des  meilleurs  I  dirait  Hugo. 

11  faudrait  s'entendre  et  non  raviver  de  vieilles  querelles.  Tel 
fait  une  tirade  contre  le  romantisme  et  termine  par  un  dithy- 
rambe en  l'honneur  d'Hugo  ou  de  Delacroix. 

11  faudrait  seulement  trouver  un  moyen  de  distinguer  les 
principes  qui  séparent  le  Génie  du  Christianisme  de  V  H  ermite  de 
la  Chaussée  d'Antin,  et  surtout  le  Massacre  de  Scio  de  la  Corinne, 
la  Méduse  du  Léonidas,  le  Corps  de  garde  turc  de  la  Cuisine  de 
Drolliug ',  les  paysages  modernes  des  paysages  de  l'Empire. 
M.  Chenavard  disait  dernièrement  que  le  classique  était  l'antique 
et  le  romantisme  tout  ce  qui  était  moyen  âge.  Cela  ne  me  satis- 
fait pas. 

Rubens  lui-même  me  paraît  très  classique  ;  peu  d'hommes  ont 
une  méthode  plus  sûre. 

Combien  cela  fait  aimer  la  définition  de  M.  Delacroix  :  Le 
romantisme  fut  une  réaction  contre  l'école,  un  appel  à  la  liberté 
de  l'art,  un  retour  vers  une  tradition  plus  large  :  on  voulut 
rendre  justice  à  toutes  les  grandes  époques,  même  à  David  ! 

Dès  ce  moment,  on  étudie  non  seulement  le  moyen  âge,  mais 
la  Renaissance,  on  va  chercher  le  Dante,  Rabelais,  Shakspeare, 
mais  aussi  Raphaël  (voyez  RL  Ingres),  Titien,  Rubens,  Paul 
Véronèse,  etc.  Les  musées  de  peinture,  déserts  sous  David,  se 
remplissent. 

Jamais  on  ne  s'est  plus  occupé  du  grec  qu'à  cette  époque  ;  la 
Vénus  de  Milo,  les  traductions  des  tragiques  étaient  des  événe- 
ments. 

Le  malheur  du  romantisme  est  d'avoir  trop  généralisé  ;  pou- 
vait-il l'éviter,  il  avait  tout  à  rapprendre!  L'architecture  surtout 
n'a  pas  pu  s'en  tirer;  elle  a  passé  dès  ce  moment  par  toutes  les 
traditions,  elle  a  essayé  tous  les  styles  ;  aussi,  malheureusement, 
est-elle  plus  habile  à  restaurer  qu'à  édifier. 

*  Isaac-Sylveslre  de  Sacy,  i758-i838. 

^  Prosper  Mérimée,  romancier,   1803-1870. 
^  Sainte-Beuve,  1804-1869. 

*  Luce  de  Lancival,  poète,  1764-1810. 
'Etienne  de  Jouy,  littérateur,  1764-1846. 

*  Antoine-Vincent  Arnault,  poète  tragique,  1766- 1834. 
'  Drolling  (Martin),  175^-1827,  peintre  d'intérieurs. 


NOTES   DE   PAUL    IIUET  7? 

Le  roniaulisme  ne  fut-il  pas  aussi  un  retour  vers  la  nature  !  la 
poésie  romantique  la  poétisa  jusqu'au  point  de  la  diviniser,  et 
le  paysage,  auquel  elle  a  fait  une  si  grande  place,  ne  lui  doit-il 
pas  beaucoup  ? 

Pourquoi  donc  alors  l'école  du  naturalisme  ?  l'école  du  réa- 
lisme ?  l'école  du  bon  sens  ;'  Ces  dénominations  indiquent-elles  le 
tout  ou  la  partie  d'un  système,  peut-ou  entendre  par  là  une 
école,  ou  seulement  une  individualité?  Cela  parait  bien  ambi- 
tieux, ou  bien  modeste. 

Si  l'on  dit  de  Racine  qu'il  a  du  bon  sens,  lui  fait-on  un  grand 
compliment,  et  veut-on  dire  par  là  que  Shakspeare  en  manque  ? 

Une  des  prétentions  du  romantisme  a  été  le  retour  vers  l'étude 
de  la  nature.  On  lui  reprochait  alors  cette  tendance  comme  un 
témoignage  de  décadence  ;  mais  cela  n'a  pas  été  sa  seule  pré- 
tention. 

Le  grand  fait  du  romantisme  a  été  de  rendre  à  la  poésie  le 
domaine  de  l'imagination.  Faites  comme  vous  voudrez,  disait-on, 
mais  laites  bien. 

La  jeunesse  aimait  l'odalisque  de  j\L  Ingres,  le  réalisme  de 
Champmartin  ',  l'inspiration   de  M.  Delacroix  la  passionnait. 

Le  réalisme  est-il  une  réaction  contre  la  convention,  la  manière, 
l'a  fie  te  rie  .''  —  Vive  le  réalisme!  Veut-il  se  passer  de  la  poésie, 
de  l'imagination,  de  l'inspiration? — •  Le  réalisme  n'a  pas  encore 
rayé  ces  mots  du  dictionnaire. 

Pagnest  "  atteignait  une  certaine  perfection  académique  en 
peignant  un  torse;  l'on  peut  penser  cependant  que  s'il  eût  pu 
atteindre  plus  haut,  il  l'eût  tenté.  Si  son  intelligence  n'allait  pas 
jusqu'à  comprendre  qu'il  y  a  autre  chose  que  cette  vérité  du 
morceau,  il  faut  le  plaindre  ;  s'il  sut  borner  ses  efforts  à  sa 
portée,  il  faut  le  louer. 

Les  réalistes  marquent  en  général  la  décadence  d'une  époque  ; 
ils  font  les  académies,  ou  plutôt  viennent  avec  elles.  Leur  per- 
fection est,  suivant  un  terme  du  métier,  dans  le  morceau. 

Ribéra  ^  n'avait  pas  inventé  le  mot,  et,  malgré  son  immense 
mérite  d'exécution,  son  profond  savoir  de  praticien,  personne 
ne  s'avisera  de  comparer  à  Raphaël  ou  à  Michel-Ange  les  mor- 
ceaux de  Ribéra. 

L'école  Casimir  Delavigne  '  semble  avoir  trouvé  et  introduit 
le  mot  bon  sens.  Le  bon  sens  est  un  mot  qui  plaît  tout  d'abord  ; 
malheureusement,  c'est  souvent  un  passe-port  de  l'impuissance 
près  de  la  médiocrité;  on  remplace  volontiers  l'audace,  l'imagi- 
nation, la  couleur,  l'invention,  le  caractère,  la  fougue  ou  la  force 

1  Callande  de  Cliampmartin,  peintre,   1797-1883. 

^  Pagnest  (Amable-Louis-CIaude),  peintre,  1790-1819. 

'  Ribéra  (José),  peintre  réaliste,  i588-i656. 

*  Casimir  Delavigne,  poète  dramatique,   1793-1S43. 


76  PAUL   HUET 

par  le  bon  sens.  Tout  le  monde  veut  avoir  du  bon  sens,  et  aime 
le  bon  sens;  le  bon  sens  n'ellarouche  ni  n'humilie,  on  fait  avec 
du  bon  sens  un  ouvrage  aimable,  respectani  Dieu,  les  mœurs,  le 
pouvoir  établi  et  les  traditions.  On  peut  avec  cela  n'être  ni  plus 
honnête  homme,  ce  qui  ne  fait  rien  à  l'alFaire,  ni  un  plus  grand 
artiste;  mais  on  est  bien  vu,  on  arrive,  on  réussit,  on  professe. 

Les  vrais  maîtres  ont  toujours  du  bon  sens,  seulement  ce  n'est 
pas  le  bon  sens  de  tout  le  monde. 

Les  maîtres  sont  toujours  vrais,  mais  n'ont  pas  la  vérité  vulgaire. 

En  France  la  dénomination  d'école  du  bon  sens  devait  faire 
fortune  ;  la  France  est  le  pays  du  bon  sens  même  et  c'est  une 
grande  qualité  sans  doute,  mais  c'est  un  manque  de  raison  que 
de  faire  intervenir  la  raison  mal  à  propos.  Les  arts  ont  besoin 
de  plus  de  liberté. 

«  Sous  la  raison,  les  grâces  ëtoufTées 
(I  Livrent  nos  cœurs  à  l'insipidité  » 

dit  Voltaire.  Les  arts,  la  poésie  ont  une  raison  supérieure  à  la 
raison,  toute  œuvre  remarquable,  on  peut  en  être  sûr,  est 
empreinte  d'une  raison  supérieure.  Le  caprice,  l'inattendu,  les 
transports  de  l'imagination  n'excluent  pas  la  raison.  Cela  peut 
très  bien  aller  avec  un  haut  jugement  et  ressortir  du  génie. 

Le  génie  soumet  la  raison  et  lait  la  règle,  a-t-on  dit. 

Il  faut  se  méfier  des  gens  qui  repoussent  une  qualité.  Lorsque 
chez  eux  le  système  n'étouffe  pas  la  raison,  l'impuissance  cherche 
une  excuse. 

Où  voit-on  que  Raphaël,  Albert  Durer',  Van  Eyck",  Michel- 
Ange  lui-même  aient  systématiquement  repoussé  la  couleur, 
qu'ils  ont  cherchée  chacun  à  leur  point  de  vue.'  où  voit-on  que 
Rubens,  Titien,  Paul  Véronëse  aient  un  mépris  si  profond  pour 
le  dessin?  Bien  des  gens  ont  la  prétention  de  dessiner,  disait 
M.  Guérin  ^  (Pierre),  et  seraient  bien  embarrassés  pour  dessiner 
Vange  de  Rembrandt  dans  sou  tableau  de  Tohie.  M.  Guérin, 
quand  il  disait  cela,  n'avait  pas  encore  peur  du  romantisme. 

Les  deux  premiers  agents  de  la  peinture  sont  le  dessin  et  la 
couleur;  pour  le  paysage  la  couleur  est  indispensable  :  c'est  sa 
plus  vive  expression,  il  ne  peut  s'en  passer,  pas  plus  que  du 
dessin.  Pourquoi  Dieu  n'a-t-il  pas  fait  les  fleurs  eu  grisaille  et 
les  soleils  couchants  hislorùjues. 

La  couleur  dessine  et  le  dessin  colore.  Le  dessin,  qui  donne  la 
forme,  donne  aussi  les  lignes,  l'accent,  qui  contribuent  au  carac- 
tère et  à  l'impression  morale  de  l'œuvre.  La  couleur,  un  des 
plus  vifs  éléments  de  beauté,  et  d'expression,  et  de  caractère, 
contribue  à  la  ligne  qu'elle  adoucit,  rectifie,   ou  condense. 

'  Albert  Durer,  peintre  et  graveur  allemand,  i47i-iJ>28. 
^  Jean  Van  Eycli,  peintre  flamand,  1370-1440. 
'Guérin  (Pierre-Narcisse,  baron),  peintre,  1774-1833. 


NOTES   DE   PAUL    HUET  77 

Autre  chose  est  d'imiter  ou  de  s'npproprier  ;  les  hommes 
n'imitent  rien,  cependant  ils  créent. 

Combien  l'on  serait  h  plaindre  si  la  beauté  était  une,  si  en 
dehors  de  toute  distinction  de  sang,  de  race,  de  climat,  de  cœur 
ou  d'intelligence,  l'art  poursuivait  le  même  type  immuable  sous 
le  même  moule. 

La  dignité  est  la  vertu  qui  a  peut-être  le  plus  d'influence  sur 
le  talent. 

Les  artistes  qui  aiment  les  charges,  et  qui  en  tirent  souvent 
de  charmantes  moralités,  devraient  se  rappeler  les  hobereaux 
espagnols  qui  labourent,  l'épée  au  côté. 

Se  respecter  dans  ce  qu'on  fait  est  plus  difficile  que  de  se  faire 
respecter. 

L'enthousiasme  de  la  jeunesse  fait  découvrir  des  beautés  dans 
les  moindres  coins  de  la  nature,  l'expérience  en  découvre  bien 
plus  encore.  Jeune,  on  veut  tout  apprendre  ;  vieux,  on  veut  tout 
posséder  et  tout  dire. 

La  différence  des  climats  explique  la  différence  des  écoles  : 
la  peinture  de  Ribéra  se  comprendrait  moins  à  Amsterdam  qu'à 
Naples. 

L'émotion  devant  la  nature  est  quelquefois  un  obstacle  à 
l'étude  ;  pour  ma  part  j'ai,  devant  ses  grands  spectacles,  éprouvé 
de  si  vives  impressions  qu'il  m'était  impossible  de  tracer  une 
ligne  ;  le  lendemain  seulement,  le  souvenir  encore  vibrant,  je 
pouvais  retrouver  la  scène  que  j'avais  vue  la  veille. 

Quelle  que  soit  lu  mémoire,  il  ne  faut  pas,  dans  ce  cas,  remettre 
le  moment  d'exécuter  ce  qu'on  a  vu,  l'impression  doit  être  une, 
et  la  nature  est  si  saisissante  qu'elle  met  bien  vite  de  la  confusion 
dans  l'esprit. 

Le  choix  seul  est  souvent  une  difficulté.  Lorsque  l'on  peint 
d'après  nature,  on  peut  consacrer  à  une  étude  tout  le  temps 
nécessaire  pour  la  rendre  le  mieux  possible  ;  mais,  lorsque  l'on 
veut  rendre  un  effet,  je  crois  qu'il  est  indispensable  de  faire  son 
étude  en  une  séance,  et,  dans  la  séance,  de  consacrer  toutes  ses 
forces,  si  cela  est  possible,  sur  le  moment  que  l'on  a  choisi 
comme  le  plus  frappant.  Le  malheur  des  paysagistes  modernes 
est  de  trop  courir  ;  on  a  besoin  de  s'identifier  avec  un  pays 
pour  le  bien  rendre.  L'Italie  est  un  magnifique  pays,  il  est 
impossible  d'échapper  h  la  séduction  de  cette  belle  et  noble 
nature  dont  les  proportions  sont  parfaites;  l'homme  n'y  est  pas 
écrasé  par  les  montagnes,  les  lignes  en  sont  admirables,  le 
climat  y  est  varié,  tout  semble  concourir  à  en  faire  la  terre  pro- 
mise du  paysagiste.  Malheureusement  on  y  va,  en  courant,  jouir 
d'une  pension  du  gouvernement  ;  on  y  porte  des  impressions 
toutes  faites,  quelquefois  même  l'on  y  va  dormir,  comment  en 
rapporter  après  cela  des  choses  sérieuses. 

Un  autre  obstacle  est  l'habitude  du  public;  il  faudrait  que  lui- 
même    ait    fait  son  voyage  d'Italie.   Lorsqu'il   l'a  fait,    a-t-il  vu 


78  PAUL    HUET 

l'Italie,  quelquefois  à  peu  près  aussi  bien  que  l'artiste  la  étudiée. 

Le  ciel  seul  peut  varier  un  paysage  indéfiniment.  C'est  bien 
du  ciel  que  vient  l'impression,  le  saisissant,  l'inattendu. 

Quand  une  impression  est  profonde,  quand,  dans  le  moment 
rnème,  vous  en  avez  saisi  et  tracé  les  principaux  accents,  il  est 
rare  que  vous  n'en  tiriez  pas  parti.  Le  moment  de  l'exécution 
vient  plus  tard,  quelquefois  même  il  est  bon  de  laisser  mûrir 
son  sujet.  C'est  alors  que  l'on  voit  la  différence  qui  existe  entre 
une  étude  et  un  tableau. 

Sous  l'Empire,  l'école  de  paysage  ne  faisait  pas  d'études,  ou  à 
peine.  Aujourd'hui  n'abuse-t-on  pas  du  procédé  contraire,  ne 
donne-t-on  pas  quelquefois  des  études  pour  des  tableaux? 

Etudier  la  nature  sans  cesse,  à  toute  heure,  par  tous  les  moyens, 
pour  ensuite  en  tirer  une  œuvre  complète,  voilà  ce  qu'il  faudrait 
faire  ! 

Claude,  dit-on,  ne  peignait  pas  d'après  nature  ;  dans  tous  les 
cas,  il  aimait  composer  et  nous  devons  lui  en  savoir  gré.  Mais 
aucun  artiste  n'a  plus  regardé  la  nature,  ne  s'en  est  mieux 
impressionné.  Son  atelier  était  toujours  choisi  dans  un  lieu 
magnifique,  le  soleil  posait  tous  les  jours  devant  ses  fenêtres 
avec  plus  d'exactitude  que  bien  des  modèles  et  venait  dorer  dans 
les  vapeurs  les  plus  beaux  monuments  ou  les  plus  belles  mon- 
tagnes ;  l'imagination  poétique  de  Claude  faisait  le  reste  ! 

Dans  toute  œuvre  d'art,  il  y  a  toujours  un  parti  à  prendre, 
il  faut  seulement  que  ce  parti  pris  soit  vrai  ou  vraisemblable. 

Bien  des  gens  ont  la  prétention  de  faire  exactement  nature,  qui 
manquent  de  naturel.  De  Laberge'  me  semble,  dans  ce  cas, 
pouvoir  être  cité. 

Il  y  a,  dans  sa  manière,  une  certaine  aberration  d'autant  plus 
étonnante  qu'elle  a  précédé  le  daguerréotype. 

Le  daguerréotype  a  troublé  bien  des  têtes  :  Rien  n'est  plus 
faux,  ni  plus  dangereux  que  l'extrême  perfection  de  cet  instru- 
ment ;  il  peut  servir  comme  renseignement  quand  il  s'agit  d'un 
détail,  mais  il  faut  se  garder  de  se  laisser  séduire  par  ce  rendu 
impossible   et  sa  fausse  perspective. 

C'est  à  la  science  qu'il  faut  laisser  la  loupe,  les  yeux  suffisent 
pour  jouir  des  beautés  du  paysage. 

11  y  a  dans  l'œuvre  de  l'artiste  quelque  chose  qu'aucun  instru- 
ment ne  peut  donner;  quelle  que  soit  la  perfection  d'une  photo- 
graphie, jamais  on  n'y  trouvera  la  main  vibrante  qui  a  gravé  l'eau- 
forte  de  Rembrandt,  ou  même  une  église  gothique  de  Bonington^. 
Mais  ce  qui  serait  plus  malheureux,  c'est  que  la  perfection  du 
rendu  de  certains  détails  détournât  des  œuvres  d'imagination,  de 
l'invention,  et  de  tant  d'autres  qualités  que  l'art  seul  peut  donner. 

Le  charrrie  de  l'exécution  est  beaucoup  dans  la  peinture  ;  xe 

'  Laberge  (Charles-Auguste  de),  peintre  paysagiste,  i8o5-i842. 
-  Bonington  (Tlichard-Parkes),  peintre,  1801-1828. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  79 

charme  existe  le  plus  souvent  quand  l'artiste  y  a  le  moins  pensé. 

L'amour  de  la  touche  est  fatal;  malheureusement,  c'est  après 
la  touche  que  les  amateurs  courent  le  plus  ;  leur  demi-connais- 
sance est  flattée  de  pouvoir  reconnaître  un  artiste  à  sa  touche  ; 
ils  prennent  pour  un  signe  d'habileté  ce  qui,  presque  toujours, 
est  un  manque  d'intelligence  et  surtout  de  véritable  sentiment. 

Il  faut  s'entendre  sur  le  mot,  habileté  '. 

Attirer  les  regards  des  duchesses  de  location  par  des  sujets 
plus  ou  moins  équivoques,  séduire  les  grandes  dames  de  steeple- 
chase  par  les  couleurs  les  plus  fausses  et  les  plus  chatoyantes, 
viser  au  passage  les  écus  laciles  d'un  heureux  de  la  Bourse, 
voila  oii  en  est  réduite  l'ambition  de  beaucoup  de  nos  peintres  les 
plus  habiles. 

Soyons  habiles  !  Le  monde  appartient  aux  habiles,  la  gloire 
est  aux  adroits,  c'est  le  grand  mot;  on  ne  dit  plus  d'un  homme 
qu'il  est  droit,  on  dit  qu'il  est  adroit.  Voilà  qui  se  comprend, 
qui  veut  bien  dire  qu'un  homme  parviendra,  fera  fortune,  sera 
un  des  heureux  du  jour  :  un  habile  homme  enfin  ! 

Malheureusement  sur  cette  route,  les  caractères  s'effacent, 
l'esprit  perd  sa  fiaîcheur,  le  cœur  sa  naïveté  et  sa  tendresse.  Aux 
buissons  s'accrochent  :  ici  les  illusions  de  la  gloire,  là  l'amour 
de  bien  faire,  plus  loin  les  jouissances  d'un  art  aimé  ;  le  livre 
de  la  nature  est  désormais  fermé;  qu'importe,  il  n'y  a  plus  un 
artiste  mais  un  habile,  un  très  habile  homme. 

Que  d'elforts,  que  de  talents  cependant  pour  arriver  à  ces 
succès  d'un  jour.  Talents  qui  sous  ces  impressions  malsaines  et 
débilitantes  s'efiTacent  et  s'aplatissent.  Plus  de  foi,  pas  même  de 
conscience  ;  des  petits  moyens  pour  des  petites  choses  ;  11  faut  plaire 
à  tout  prix  mais  surtout  étonner.  La  nature  est  trop  grande,  c'est 
la  photographie  qu'il  faut  imiter;  l'art  n'est  plus  un  sentiment, 
mais  uu  tour  de  force. 

L'homme  jaloux  de  l'instrument  s'est  fait  machine,  il  s'en 
étonne  et  s'admire,  désormais  le  poli  supprime  le  fini;  le  fini 
dispense  de  l'étude,  et  tout  sera  bien  si,  à  laide  de  leur  loupe,  les 
connaisseurs  ne  peuvent  découvrir  une  tache  au  vernis. 

Bien  des  gens  fermeraient  les  yeux,  se  condamneraient  à  la 
cécité  s'ils  pensaient  qu'il   peut  y  avoir  des  taches  au  soleil. 

Quels  artistes  que  ces  artistes  des  grands  siècles,  nous  nous 
disputons  les  miettes  de  ces  grandes  fêtes  italiennes  et  flamandes 
auxquelles  ils  présidaient.  Nous  regardons  par  le  petit  verre  de 
la  lorgnette  ce  qu'ils  voyaient  par  le  gros  bout,  et  cependant, 
nous  nous  parons  de  grands  mots,  fiers  de  nos  petites  choses. 

Nous  faisons  sonner  nos  gros  sols  et  nous  faisons  fi  de  nos 
pièces  d'or.  Empressés  si  un  épi  dépasse  les  autres  à  le  mettre  de 
niveau.  En  vérité,  il  semble  que  le  génie  doit  demander  pardon. 

1  Passage  commuoiqué  à  M.  Ernest  Cfiesneau  et  publié  par  lui  Jans  Pein- 
tres et  statuaires  romantiques,  p.  49,  sous  forme  de  conversatiou. 


8o  PAUL    HUET 

L'art  se  démocratise,  dit-on?  Mais  si  nous  pensons  qu'il  est 
lait  pour  les  émotions  fortes  et  puissantes,  s'il  peut  élever  et 
ennoblir  le  sentiment  populaire,  ne  nous  contentons  pas  de  cette 
monnaie. 

S'il  laut  que  la  quantité  remplace  la  qualité,  si  cet  art,  pour 
pénétrer  dans  les  masses,  doit  sacrifier  à  la  vanité  d'un  parvenu 
ignorant,  et,  pour  plaire  h  ce  demi-monde,  prendre  toutes  les 
allures  d'un  plat  courtisan,  si  cet  art  est  l'art  de  la  démocratie, 
chassons  l'art  de  la  République  plutôt  que  de  le  laisser  s'amoin- 
drir et  se  faire  de  plus  en  plus  petit.  Mais  non  :  l'art  qui  s'adresse 
au  parvenu  de  la  veille  n'est  pas  l'art  du  peuple,  il  ne  peut  en 
être  la  personnification,  ni  le  génie.  Florence,  Venise,  ces  répu- 
bliques italiennes  concevaient  autrement  le  moyen  de  relever  le 
sentiment  populaire,  et  leurs  immortels  chefs-d'œuvre  protestent 
contre  l'art  des  lorettes  et  des  marchands  de  tableaux,  auxquels 
la  nécessité,  les  besoins  de  vivre  et  surtout  la  vogue  entraînent 
aujourd'hui  les  nombreux  jeunes  gens  qui  le  prennent  pour  métier. 


II 

LA  PEINTURE   DE   PAYSAGE 

LE   MOUVEMENT   DES   ARTS   DE    1820  A    i836 


Ce  qui  distingue  les  œuvres  des  grands  paysagistes,  c'est  le 
caractère  d'individualité  qui  appartient  à  chacun  d'eux.  C'est 
par  cette  forte  individualité  qu'on  appelle  le  style,  si  le  style 
est  l'homme,  qu'ils  nous  entraînent  tous  par  des  moyens  divers 
dans  leur  milieu  d'émotion,  de  caractère  et  de  vérité. 

Tous  nou§  élèvent  à  leur  idéal,  car  tous  ont  reçu  delà  nature 
une  profonde  impression;  tous  ont  éprouvé,  au  plus  haut  degré, 
ce  magnétisme  étrange,  cette  communication  secrète  qui  s'établit 
entre  l'homme  et  la  nature  lorsqu'elle  le  pénètre  de  son  éloquent 
silence. 

Il  semble  que  le  paysage,  comme  la  musique,  appartient  à  un 
certain  sentiment  spiritualiste  moderne  peu  connu  des  anciens. 
L'antiquité,  qui  déifiait  la  nature,  n'a  jamais  représenté  la  mélan- 
colie, cette  divinité  du  Nord  et  du  monde  moderne.  Voltaire,  en 
parlant  de  Télémaque,  constate  lui-même  ce  sentiment  particu- 
lier aux  modernes.  La  rêverie,  qui  fait  pour  nous  le  plus  grand 
charme  du  paysage,  était  aussi  étrangère  aux  anciens  que  l'amour 
tel  que  nous  le  concevons. 

Xous  comprenons  la  grandeur  et  la  simplicité  des  anciens, 
nous  pouvons  parfois  leur  emprunter  ces  qualités  distinctives, 
mais  ils  ne  connaissent  pas  notre  senlimentalilé  ou  pour  mieux 
dire  la  tendresse  des  modernes. 

Les  poètes  de  l'antiquité  ne  pouvaient  manquer  d'aimer  et  de 
chanter  la  nature;  l'art  était  impuissant  à  les  suivre  dans  cette 
voie.  Quelques  peintures  d'Herculanum  et  de  Pompéi  donnent  la 
faible  mesure  du  paysage  chez  les  anciens  ;  pour  eux,  il  n'est 
qu'un  faible  accessoire  d'ornementation,  et  rien  dans  cette  admi- 
rable mais  immobile  nature  de  la  Grèce  ne  les  a  frappés.  La 
beauté  de  la  ligne,  si  saisissante  dans  ces  riches  contrées,  n'a  d'in- 
fluence que  sur  l'architecture  et  la  sculpture  ;  dans  ces  deux  arts 
la  ligne  atteint  le  plus  haut  idéal  :  la  l'orme  se  divinise. 

Le  paysage,  il  faut  le  dire,  relève  directement  de  la  peinture  et 


PAUL   HUET 


ne  pouvait  se  développer  qu'avec  les  ressources  de  1"  ^«"^«"^ 
lorsque  cet  art  tout  moderne  est  déjà  avance  et  maître  de  la 
paleUe.  Le  moyen  âge  en  a  le  sentiment,  les  trouvères  1  on 
entrevu,  mais  l'art  barbare  de  cette  époque,  tout  en  indiquant  le 
Touvell^s  impressions,  ne  pouvait  aborder  les  délicatesses  du 
paysage  ;  ses  essais  se  bornent  a  quelques  enluminures,  les 
manuscr Us  représentent  des  cbevaliers  dans  la  foret,  des  hermi- 
agës  retirés,  des  monastères  aux  flèches  élancées,  tout  cela  avec- 
la  naïveté  et  l'enlantillage  d'un  art  qui  s'ignore,  mais  qui  rêve  et 

"  On  ÏuUdimcilement  ses  progrès  dans  les  peintures  primitives; 
le  paysage  ne  parait  réellement  qu'avec  la  Renaissance,  il  attend 
iL'peintf  es  coloristes,  car  pour  s'exprimer  il  ne  saurait  se  passer 
delà  couleur,  cet  auxiliaire  suprême  de  1  impression,  de  1  ef  et 
du  sentiment.  11  arrive  lorsque  les  peintres,  possesseurs  d  une 
science  avancée,  s'occupent    des  fonds    de   leurs  tableaux   d  une 

manière  sérieuse.  \ii„,.f    n„,.pr 

Le  paysage  parait  réellement  avec  Raphaël,  Albert  Duier, 
Titien;  Coriège  et  l'Arioste,  lorsque  la  peinture  arrive  a  son  plus 
iKuù  p;,lnt  de-perfection.  Les  paysages  du  Titien,  de  Pa  n.a  d 
Giorgion  surtout  seront  toujours  d  un  grand  f-,'^'g"'^',7;'- ]^^'f  " 
le  traite  tout  d'abord  d'une  façon  magistrale,  noble,  ample, 
poétique.  Les  Vénitiens  l'ont  compris  et  les  grands  artistes 
senteît  tous  son  importance,  leurs  figures  vivent  désormais  dans 
l'espace;  la  perspective  aérienne  a  pris  naissance. 

La  France  a  bientôt  l'honneur  de  donner  le  jour  aux  deux 
nlus  grands  paysagistes. 

^Poussin,'  Eé  en  .594,  Claude  Gelée^  né  en  i6oo.  -Poussin 
se  montre  dans  ses  paysages  sous  son  véritable  jour  :  c  est  bien  le 
Tenseur  profond,  le'  peintre  austère  du  Testament  d  Eudarn^das 
mais  dans  ses  paysages  on  vit  avec  l'homme  et  Poussin  lait  bien 
comprendre  q'ue  le%aysage  est  la  voix  intime,  la  pensée  per- 
sonndle  du  Jeintrc'et  que  c'est  là  que  lame  se  révèle  et  se 
communique.  •    -,      , 

Ce  langage  du  sévère  Poussin  est  une  grande  leçon,  mais  il  est 
ridicule  cl'imposer  a  l'imitation  ce  témoignage  d  "n  caractère 
entier,  bien  à  part;  même  dans  un  temps  autrement  sérieux  que 
le  nôtre.  Poussin  fuira  la  société,  surtout  la  Cour;  et  la  finance 
n'ira  pas  le  chercher. 

La  nature  livre  ses  trésors,  son  sein,  sa  beauté  aux  penseurs, 
aux  rêveurs  sublimes,  aux  inspirés  qui  l'aiment  et  la  che'^hen  ; 
tous  veulent  échanger  avec  elle,  idées,  soutlrances,  bonheur 
tous  veulent  lui  demander  du  repos,  des  joies,  des  larmes,  de 
a  passion.  Qu'ils  s'appellent  Homère  ou  Dante  \irgile  ou 
Sha^speare,   les  poètes  ont  l'amour  de  la  nature.   Comment  les 


'  Poussin  (Nicolas),  1694-1663. 
-Claude  Lorrain,  1600-1682. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  83 

artistes  qui  vivent  de  lumière,  de  prisme  et  de  couleur,  dont  les 
sens  sont  plus  particulièrement  sensibles  et  ouverts  aux  séductions 
du  beau  et  du  vrai,  pourraient-ils  résister  à  la  puissance  de  ses 
enchantements,  au  ravissement  de  ses  spectacles,  à  l'entraîne- 
ment de  ses  tendresses,  au  charme  de  ses  rêveries,  à  l'intimité 
de  ses  langages,  aux  coquetteries  de  ses  caprices  ! 

Michel-Ange  lui-môme  n'y  échappe  pas.  On  a  quelques  toiles 
qui  trahissent  les  faiblesses  de  cette  âme  vigoureuse  pour  le 
paysage.  Si,  dans  un  moment  de  sublime  colère,  le  fier  tailleur 
de  pierre  jette  son  marteau  sur  les  débris  de  marbre  dont  il  vient 
de  couvrir  la  terre,  pour  aller  chercher  sous  le  ciel  le  calme  h 
ses  agitations,  il  saura  découvrir  quelque  solitude  bien  âpre, 
quelque  retraite  terrible  répondant  à  la  situation  de  son  esprit;  et 
bientôt  la  toile, témoin  muet  et  confident  indiscret  de  son  trouble, 
traduira  sa  pensée  par  un  chef-d'œuvre.  Au  milieu  de  sauvages 
aspérités,  nous  aurons  Michel-Ange  sous  les  traits  d'un  céno- 
bite; car  c'est  lui-même  qu'il  faut  voir  dans  ces  solitudes,  sous 
la  figure  de   saint  Jérôme  ou  de  quelqu'autre  inspiré  du  désert. 

Les  pédants  seuls  sont  insensibles  aux  beautés  du  paysao-e, 
encore  lui  rendent-ils  l'hommage  que  l'hypocrisie  rend  à  la  vertu; 
du  fond  de  leur  cabinet,  ils  imitent  Virgile,  ou  imposent  le  style 
académique  sous  le  patronage  du  Poussin;  l'homme  de  génie  a  ce 
privilège  de  cacher  derrière  sa  grande  ombre  la  foule  des  imi- 
tateurs, des  impuissants  et  des  sots. 

Nicolas  Poussin,  né  aux  Andelys  trente  et  un  ans  après  la 
mort  du  vieux  Michel-Ange,  soixante-quatorze  ans  après  la  mort 
de  Raphaël,  est  une  des  plus  grandes  personnalités  de  l'art,  une 
des  plus  éclatantes  gloires  de  notre  pays.  Aucun  artiste,  sous  une 
volonté  aussi  ferme  que  réglée,  n'a  possédé  une  plus  brillante 
imagination. 

Claude  est  son  contemporain,  son  ami,  son  admirateur  sans 
doute,  mais  il  s'est  bien  gardé  de  céder  à  l'entraînement  de  cette 
séduisante  vertu.  Supérieur  à  Poussin  par  une  grâce,  une  élé- 
gance à  jamais  inimitables,  son  originalité  le  pose  en  dehors  de 
toute  tradition,  au-dessus  de  toute  imitation;  sa  couleur,  son 
dessin,  son  goût,  tout  est  parfait;  les  moindres  toiles  de  ce 
maître  sont  empreintes  d'une  poésie  tendre  et  touchante.  Poussin 
est  presque  sinistre  dans  les  fonds  de  ses  nymphes.  Claude  est 
heureux  toujours,  souriant,  même  lorsqu'il  rêve:  il  possède  un 
goût  d'autant  plus  pur  que  ce  goût  lui  est  naturel  et  n'a  rien  de 
pédant.  Est-ce  un  goût  antique  ?  Il  est  dans  tous  les  cas  antique 
sans  le  savoir. 

Poussin  sans  doute  fait  école,  cette  voix  grave  devait  appeler  ii 
l'enseignement  :  il  semble,  en  voyant  son  beau-frère  Guaspre, 
qu'après  lui,  et  d'après  lui,  on  peut  faire  des  chefs-d'œuvre. 
Guaspre,  incontestablement,  est  peintre,  il  sent  vivement,  on 
aime  à  lui  retrouver  un  certain  côté  individuel  ;  mais  il  ne  vit 
que  de  l'air  du  Poussin,  la  main  domine  le  cœur,  le  praticien  se 


84  PAUL   HUIÎT 

trahit  et  s'éloigne  du  grand  peintre,  son  inspirateur  et  son  guide. 
Cette  école  finit  avec  lui;  la  tradition  d'une  exécution  belle  et 
large  se  fait  sentir  encore  quelque  temps;  mais  les  imitateurs 
ne  comptent  jamais,  hommes  de  métier  on  les  perd  dans  la 
foule.  Le  génie  est  communiste  et  ne  laisse  pas  d'héritage. 

Titien  est  un  admirable  paysagiste  et  Poussin  ne  l'ignorait 
pas!  Autre  chose  est  d'emprunter  ou  d'imiter,  aussi  doit-on  faire 
mention  d'un  artiste  de  cette  école  qui  a  marqué  ses  œuvres 
d'une  empreinte  vigoureuse  bien  qu'un  peu  bizarre.  Il  reste  de 
l'Orizzonte  '  des  gravures  à  l'eau-forte  dont  il  faut  tenir  compte, 
cet  artiste  doué  s  est  perdu  par  l'esprit  d'imitation. 

Il  faudrait  plus  que  quelques  lignes  à  chacun  de  ces  grands 
no.^^s  qui  se  succèdent  si  rapidement  dans  l'histoire  de  la  pein- 
ture à  cette  époque. 

Ruisdaël',  né  vers  i63o,  est  un  de  ces  hommes  à  part  qui  laissent 
un  lumineux  sillon  dans  l'histoire  par  la  puissance  de  la  pensée. 
Cette  pensée,  cependant,  est  humble  et  modeste;  la  poésie  péné- 
trante de  ce  peintre  est  tout  intime;  il  sait  remuer  l'âme  avec 
une  vague  et  un  buisson  et  nous  montre  combien  la  nature  est 
grande  et  puissante  dans  ses  plus  petits  détails. 

Cuyp  ^,  par  la  puissance,  la  transparence  et  la  limpidité  de  la 
couleur;  Hobbema^,  par  des  qualités  analogues  à  Ruisdaël; 
Everdingen '',  Huysmans',  Dominiquin ',  Salvator*,  Rembrandt', 
Rubens  '"  arrivent  en  foule  au  premier  rang. 

Rubens,  à  ce  nom  il  faut  s'arrêter;  ce  maître  de  la  couleur, 
ce  fils  de  la  lumière  ne  pouvait  rester  insensible  aux  beautés  de 
la  nature,  il  témoigne  en  passant  que  son  génie  saisit  toutes  choses. 
Sans  parler  du  fond  de  ses  tableaux,  qui  sont  toujours  admira- 
blement compris,  il  a  fait  des  paysages,  du  genre,  des  animaux, 
de  la  nature  morte.  Rubens  disait  d'un  fond  que  c'était  la  grande 
difficulté  d'un  tableau  et  que  son  tableau  était  fait  lorsqu'il  tenait 
son  fond.  Les  paysages  de  Rubens,  traités  en  esquisses,  sont  sou- 
vent des  chefs-d'œuvre,  larges  de  lignes,  pittoresques,  pleins 
d'un  sentiment  poétique;  l'artiste  cherche  le  caractère  et  l'im- 
pression dans  les  données  mêmes  de  la  nature.  C'est  bien  pour 

'  Franz  van  Bloemen,  surnommé   l'Orizzonle,  peintre  et  graveur  flamand, 
1656-1748. 
-  Ruisdaël  (Jacob-Isaac),  peintre  hollandais,  1629-1682. 
'  Cuyp,  peintre  hollandais,  iGoS-iGgi. 
'  Hobbema,  peintre  hollandais,  1630-1709. 
''  Everdingen  (Albert,  van),  peintre  hollandais,  1621-1675. 
'  Huysmans  de  Matines,  1648-1727.  Vue  du  Monl  Roussel,  au  Louvre. 
'  Dominiquiu,  peintre  italien,  i58i-i64i. 
'  Salvator  Rosa,  peintre  italien,  1615-1673. 
'  Rembrandt,  1606-1669. 
"•  Rubens,  1577-1640. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  85 

lui  qu'elle  est  un  clavier  immense  dont  il  tire  d'admirables 
accords.  Ce  serait,  par  la  variété,  l'intention,  le  premier  paj'sa- 
giste  s'il  avait  poussé  ce  genre  aussi  loin  qu'il  pouvait  le  faire  ; 
mais  ce  prince  de  la  palette  fait  de  ses  paysages  des  faveurs  qu'il 
jette  en  passant. 

On  raconte  des  fées  que  certaines  ne  peuvent  ouvrir  la  Louche 
sans  qu'il  en  sorte  des  fleurs  ou  des  diamants.  Rubens  sans  doute 
fut  touché  de  leur  baguette  :  la  peinture  coule,  chez  lui,  de  source 
comme  la  lave  du  volcan. 

Rembrandt  est  dans  ses  paysages  le  magicien  que  nous  connais- 
sons; poète  plus  intime,  plus  tourmenté,  il  répond  mieux  peut- 
être,  ainsi  que  Ruisdaël,  à  nos  inquiétudes  présentes;  il  aime  le 
mystère  et  en  même  temps  l'éclat.  Rembrandt  étonne  et  saisit, 
Ruisdaël  charme  et  entraîne  dans  les  douces  et  vagues  rêveries. 
Tous  deux  certainement  ont  du  cœur  et  tous  deux  nous  touchent 
et  nous  possèdent 

Ce  qui  frappe,  quand  on  jette  un  coup  d'œil  sur  cette  pléiade 
de  paysagistes,  c'est  l'indépendance  qui  les  distingue,  chacun 
d'eux  est  bien  une  expression  particulière,  la  manifestation  vio- 
lente d'un  sentiment  personnel  ;  entre  eux  nul  lien,  nul  rapport; 
comparez  Claude  et  Titien,  Poussin  et  Ruisdaël.  Tous  cependant 
ont  puisé  à  la  même  source  :  la  nature  ;  tous  nous  entraînent 
par  la  vérité  dans  leur  milieu  d'illusion,  d'émotion,  de  vérité 
personnelle.  Nous  voyons  tour  à  tour  avec  chacun  d'eux.  La 
nature  est  infinie  et  l'âme  de  l'homme,  infinie  comme  elle,  reçoit 
et  donne  toutes  les  impressions. 

La  peinture  de  paysage  suit  les  divers  mouvements  de  déca- 
dence et  de  petites  renaissances  que  l'art  éprouve  sous  les 
diverses  influences  morales  et  civilisatrices. 

Malgré  tout  ce  qu'on  en  peut  dire,  la  fausse  grandeur  du  siècle 
de  Louis  XIV  ne  pouvait  être  bien  favorable  à  l'art,  elle  ne  fut  pas 
favorable  au  paysage;  les  talons  rouges  veulent  les  allées  sablées, 
l'amour  en  perruque  se  fait  sous  des  charmilles,  Boileau  fait 
une  épître  à  son  jardinier. 

Après  Poussin  et  Claude,  le  paysage  est  en  Hollande  :  sa  poésie 
modeste  y  cherche  la  liberté  et  les  impressions  mélancoliques  du 
ciel  du  Nord  ;  c'est  là  désormais  qu'il  trouvera  sa  grandeur  et  sa 
voie,  dans  l'humble  représentation  d'une  nature  presque  ingrate, 
tant  elle  est  simple  :  l'Italie  ne  vit  que  du  souvenir  de  sa  gloire, 
son  art,  devenu  d'abord  académique,  est  tombé  dans  la  décora- 
tion. Et,  depuis  Poussin  et  Lesueur',  la  France  suit  l'académie 
italienne  ;  des  hommes  dont  il  faut  reconnaître  le  génie,  tel  que 
Salvator  '^  par  exemple,  perdent  leur  talent  par  l'abus  d'une  fausse 
facilité.  La  louche  succède  h  l'exécution. 

Vieux,  blasé,  spirituel,  corrompu,  le  xyiii*^  siècle,  héritier  du 

'  Lesueur  (Euslache),  i6i7-i655. 
2  Salvator  Rosa. 


86  PAUL   HUHT 

vieux  roi,  s'amuse  etveutfiiiir  gaiement  ;  il  liabille  ses  marquises 
en  bergères  et  joue  des  idylles  à  ïrianon. 

Cet  art  du  xviii"  siècle  est  souvent  charmant,  il  faut  le  dire  ; 
cette  liberté  de  mœurs  lui  donne  une  grâce  licencieuse,  mais 
réelle.  Traité  presque  aussi  lestement  que  les  choses  sérieuses, 
il  excelle  dans  la  vignette,  le  pastel,  et  la  peinture  de  boudoir. 

Watteau  '  son  peintre  de  fâtes  galantes,  est  tout  simplement 
un  grand  peintre,  il  a  étudié  Rubens  et  se  trouve  doué  des  secrets 
vénitiens.  Les  fonds  de  ses  petits  chefs-d'œuvre  sont  charmants. 

Boucher-,  dans  ses  dessus  de  portes,  Fragonard  ^  dans  ses 
caprices,  indiquent  d'une  façon  légère,  vive,  spirituelle,  surtout 
amusante,  des  paysages  de  convention.  Ces  badinages  faciles, 
dépourvus  d'ordre,  d'idées,  de  pensées,  et  surtout  d'un  véritable 
sentiment,  bien  que  délicieux  quelquefois,  et  séduisants  toujours, 
ne  constituent  pas  un  paysagiste,  ni  le  paysage. 

Joseph  Vernet'  a  plus  de  tradition,  on  retrouve  chez  lui, 
surtout  dans  quelques  belles  études,  la  manière  de  Guaspre^;  il 
a  connu  Locatelli  *  etpar  liocatelli  on  remonte  à  Salvator.  Quand 
Joseph  Vernet  s'élève  on  retrouve  même  un  certain  souvenir  de 
Claude.  Ses  figures,  qui  n'ont  pas  la  légèreté  des  Panini  ',  ni  des 
Guardi%  sont  cependant  pleines  d'esprit,  et  d'ailleurs  bien 
françaises. 

Nous  sommes  loin  des  Titien  et  des  Claude  ;  le  paysage  cepen- 
dant a,  dès  ce  moment,  de  nouveaux  et  grands  interprèles  ;  l'art  mo- 
derne serait  ingrat  s'il  ne  tenait  pas  compte  de  Buffon,  mais 
surtout  de  J.-J.  Rousseau,  le  sublime  rêveur,  l'initiateur  du 
paysage  moderne. 

Le  vrai  paysagiste  de  cette  époque,  le  décorateur  Hubert', 
qu'il  faut  bien  citer  h  défaut  de  mieux,  ne  va  pas  si  loin  ;  succes- 
seur de  Boucher,  il  emprunte  quelque  peu  de  sa  touche  facile 
et  se  garde  de  suivre,  comme  Bernardin  de  Saint-Pierre,  Rousseau 
dans  ses  promenades  solitaires.  Il  passe  des  boudoirs  aux  cafés 
et  décore  avec  talent  les  salles  à  manger  de  ruines  antiques,  où 
les  héros  grecs  et  romains,  qui  deviennent  dès  lors  à  la  mode, 
portent  encore  de  la  poudre  et  des  paniers. 

'  Watteau,  1684-1721. 

-Boucher  (François),  1703-1770. 

'  Fragonard,  1732-1806. 

'  Vernet  (Joseph),  1714-1789. 

^  Gaspard  Dughet  i6i3-i675  dit  le  Guaspre  beau-frère  de  Poussin. 

'  Locatelli  ou  Lucatelli  (Andréa),  ué  (in  du  xvii"  siècle,  mort  en  I74i> 
excelle  dans  les  paysages. 

'  Pauini  (Giovanni  Paolo),  peintre  d'architecture  italienne,   1695-1768. 

'  Giiardi  (Francesco)  1712-1793. 

9  Hubert  (Robert),  1733-1808. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  87 

La  Révolution  ne  pouvait  pas  facilement  tourner  à  l'idylle, 
malgré  la  tendresse  de  quelques-uns  de  ses  héros  pour  les  petits 
moutons.  En  train  de  tout  décréter,  elle  décréta  l'art  grec 
ou  romain. 

Cette  époque,  si  grande  par  ses  aspirations  et  son  énergie, 
rêva  toutes  les  réformes.  David',  son  véritable  interprète  fut,  on 
le  sait,  réformateur  de  l'art  ;  nul  ne  posséda  mieux  la  volonté  et 
le  génie  d'un  réformateur  :  convaincu,  il  devait  convaincre  et  il 
entraîna  tout  avec  lui.  Malheureusement,  entraîné  lui-même  par 
les  violences  de  son  temps  et  l'absolu  de  ses  principes,  il  rêva 
l'impossible.  11  crut  voir  l'Acropole  d'Athènes  dans  les  moulins 
de  Montmartre  et  l'Apollon  sous  la  carmagnole. 

Aussi  bien  en  haine  du  despotisme  que  la  Révolution  combat- 
tait, que  du  goût  énervant  et  dépravé  qu'il  voulait  détruire,  David 
voulut  supprimer  toute  tradition  moderne  postérieure  h  la  tradi- 
tion grecque.  La  beauté  de  la  forme  antique,  qui,  pour  la  Renais- 
sance, avait  été  une  révélation,  devint  pour  la  nouvelle  reforme 
une  loi  unique  :  la  peinture  fut  en  quelque  sorte  réduite  aux 
conditions  de  la  sculpture  !  Encore  ne  pouvait-elle  faire  que  du 
bas-relief! 

L'exagération  de  ce  système  était  le  plus  grand  obstacle  à  sa 
durée.  David  lui-même  lui  porta  les  premiers  coups  ;  du  jour  où 
il  abdiqua  son  titre  de  citoyen  pour  redevenir  sujet  français  et 
baron  de  l'Empire,  il  dut  trahir  à  la  fois  tous  ses  principes. 
Foucher,  en  manteau  et  en  chapeau  à  la  Henri  IV,  dans  le  tableau 
du  sacre,  malgré  ses  mollets  antiques,  exprime  très  bien  la  faus- 
seté des  prétentions  delà  nouvelle  école  et  l'embarras  du  peintre. 
David  abdique.  Gros"  sera  désormais  le  peintre  de  l'Empire. 
Malgré  les  entraves  qui  arrêtent  son  exécution,  son  style  a  gagné 
h  l'influence  du  maître  et  tout  révèle  chez  lui  l'homme  de  génie. 

Le  paysage  ne  pouvait  trouver  facilement  sa  place  dans  ce  mou- 
vement. Cet  abandon  de  la  peinture  au  profit  de  la  statuaire  ne 
lui  était  pas  favorable. 

La  campagne  d'ailleurs  n'était  qu'un  champ  de  bataille.  La 
poésie  en  dragon,  courant  de  Jemmapes  à  ^Yaterloo,  ne  pouvait 
s'arrêter  aux  buissons  de  la  route  ;  mais  David  prouvait  lui-même 
qu'il  est  plus  difficile  de  reculer  qu'on  ne  pense  :  sous  l'inlluence  du 
système,  le  paysage  tenta  de  renaître  et  prit  des  béquilles,  dont 
il  fit  des  échasses  à  la  suite  de  l'école. 

On  courut  en  Italie,  entre  deux  victoires,  prendre  quelques 
belles  lignes,  puis  on  revint  bien  vite  se  renfermer  avec  les 
Grecs  et  les  Romains,  suivant  la  mode  du  temps,  pour  faire  des 
paysages  grecs.  La  mythologie  anima  cette  nature  factice  :  ce 
ne  fut  que  nymphes  de  Crète  et  temples  de  Paphos. 


'  Louis  David,  1748-18^5. 
'  Gros,  1771-1835. 


88  PAUL   HL'ET 

Berlin  '  et  Bidauld%  maîtres  et  fondateurs  de  ce  genre  préten- 
tieux, eurent,  comme  toute  l'école  de  David,  une  longue  et  grande 
influence  et  créèrent  le  paysage  historique. 

A  côté  de  Bertin  et  de  Bidauld,  Taunay^  et  De  Marne*  repré- 
sentent le  genre  dans  le  paysage  ;  le  premier  est  en  ed'et  plutôt  un 
peintre  de  figures  de  genre  qu'un  paysagiste,  le  second  peint 
particulièrement  les  animaux. 

Dans  leur  genre  prosaïque,  ils  ne  sont  pas  beaucoup  plus  vrais 
(jue  les  autres  dans  leurs  prétentions  à  l'épopée.  Cependant  le 
hasard  met  quelquefois  au  jour  des  tableaux  très  distingués  de 
ces  deux  artistes. 

Bidauld  mourut  fort  âgé,  emportant  sa  gloire,  sa  doctrine  et  sa 
foi  en  lui-même  dans  les  palmes  vertes  de  l'Institut,  plus  heureux 
que  son  rival  Berlin,  qui,  chef  d'école  cependant,  mourut  privé  de 
cet  honneur. 

Ce  corps,  institué  sous  l'influence  de  David,  n'a  qu'une  place 
de  paysagiste  ;  cette  place,  longtemps  tenue  par  un  peintre  de 
fleurs,  est  aujourd'hui  occupée  par  un  peintre  d'animaux, 
M.  Brascassat. 

Le  malheur  de  l'école  de  David  fut  d'étouffer  toute  tradition 
et  surtout  toute  tradition  pratique.  La  haine  du  dévergondage 
l'aveugla  jusqu'à  lui  faire  rejeter  les  plus  simples  procédés  de 
l'art,  et  le  mal  qu'il  a  fait  à  cet  égard  se  fait  encore  sentir  aujour- 
d'hui ;  l'amour  du  simple  le  conduisit  à  un  tel  excès  de  simplicité 
que  la  peinture  sembla  rejeter  tout  auxiliaire  matériel  pour 
exprimer  cet  art  en  bas-relief  dépourvu  de  perspective  ;  cette 
forme  si  pure,  renfermée  dans  un  trait  impassible  tracé  à  l'encre, 
dut  se  contenter  de  quelques  teintes  froides  et  systématiques 
chargées  du  modelé  intérieur.  Tout  écart,  toute  apparence 
d'écart,  fut  flétrie  du  nom  de  Boucher,  synonyme  de  la  plus, 
cruelle  injure,  et  pour  tout  dire  on  brûla  des  Watteau  pour 
chaufferie  modèle  académique. 

Greuze%  chassé  de  la  nouvelle  académie,  s'était  écrié:  Vous 
verrez  ces  tableaux  dans  trente  ans  et  vous  verrez  les  miens,  ces 
gens-là  ne  tiendront  pas  sur  la  toile  ! 

Le  pauvre  vieillard  ne  devait  pas  profiter  de  la  réaction  qu'il 
annonçait  si  bien.  Cassandre,  pour  parler  le  style  du  temps,  n'eût 
pas  mieux  prévu. 

Comment  le  paysage,  au  milieu  de  pareilles  influences  et  de 
telles  doctrines,  aurait-il  pu  aspirer  la  vie  dont  il  a  besoin?  tout 
lui  était  contraire  :  Etouffé  sous  le  despotisme  étroit  d'une  eslhé- 

'  Berlin  (Jean-Victor),  1775-1842. 
2  Bidauld  (Jean-Joseph-Ijouis),  1758-1846. 
^  Taunay  (Nicolas-Antoine),  i755-i83o. 
*  De  Marne  (Jean-Louis),  1744-1829. 
'  Greuze  (Jean-Baptiste),  1725-1805. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  89 

tique  d'emprunt  et  pédante,  cet  art,  qui  vit  avant  tout  de  sentiment, 
de  liberté  et  de  couleur,  ne  pouvait  produire  que  des  œuvres  fausses 
et  conventionnelles.  Quelques  beautés  de  lignes,  d'heureuses  et 
larges  compositions  révèlent  l'intelligence  des  maîtres  de  cette 
époque,  mais  ne  peuvent  les  arracher  à  l'oubli.  La  peinture 
est  aussi  nécessaire  à  la  peinture  que  la  vie  au  cheval  de  Roland. 

La  peinture  d'histoire,  dans  son  ignorance  des  procédés  pra- 
tiques et  ses  aspirations  à  la  sculpture,  devait  tenir  bien  peu 
compte  du  paysage  ;  son  ignorance  lorsqu'il  s'agit  de  paysage, 
dépasse  toute  permission.  Un  seul  peut-être  fait  exception,  mais 
cet  homme,  en  tout,  est  une  exception  merveilleuse. 

Il  ne  sut  pas  fléchir  devant  la  souveraineté  de  l'école,  tout  en 
sachant  lui  emprunter  ce  qu'elle  avait  d'excellent  dans  son  prin- 
cipe réformateur  ;  esprit  d'autant  plus  fort  qu'il  ne  (It  aucun 
sacrifice,  ni  au  succès,  ni  à  la  fortune  :  il  s'agit  de  Prud'hon  '. 

Lorsque  Prud'hon  traduit  Longus  et  représente  les  amours  de 
Daphnis  et  Chloé,  il  est  plein  d'une  grâce  toute  charmante;  il  a 
le  parfum  de  l'antiquité  sans  en  prendre  la  manière,  puis  c'est 
un  peintre  !  Ame  tendre,  rêveuse  et  poétique,  c'est  un  paysagiste 
comme  Corrège  son  guide  et  son  véritable  maître.  En' fait  de 
paysage,  il  a  laissé  des  dessins  remarquables,  exécutés  dans  sa 
manière  estompée,  rehaussée  de  blanc. 

Prud'hon  fait  exception  à  tout  ce  qui  l'entoure  ;  aucun  peintre 
n'a  mieux  que  lui  enveloppé  son  sujet  dans  les  fonds,  il  le  fait  en 
coloriste,  en  peintre,  en  poète. 

Il  sut  garder  son  individualité  au  milieu  de  l'entraînement 
général,  ce  qui  devait  le  faire  mettre  au  ban  de  l'école.  La  vie 
pour  lui  fut  une  épreuve  et  prouva,  une  fois  de  plus,  que  le  génie 
doit  soull'rir. 

Prud'hon  est  peut-être  le  seul  peintre  du  temps  de  David  qui 
rappelle  la  belle  tradition  italienne. 

Peut-on  citer  Girodet  -  qui  appartient  corps  et  âme  h  son 
temps  et  eut  le  vent  de  la  fortune.  Les  études  de  Girodet,  rappor- 
tées de  Rome,  sont  remarquables  même  par  la  couleur  et  l'in- 
fluence du  Titien;  11  y  a  aussi  de  lui  de  beaux  dessins. 

Tourmenté  d'une  certaine  inquiétude  poétique,  il  fit  des  vers 
et  même  des  vers  grecs,  dit-on.  Ce  penseur  cherche  quelquefois 
le  paysage  ;  il  l'a  souvent  dessiné,  et  le  fond  de  l'Endymion, 
cette  figure  d'Apolline  couchée  est  un  trait  de  génie. 

Le  paysage  se  traîne  à  la  suite  de  l'art  odiciel  de  l'Empire. 
Dans  la  poésie,  André  Chénier  *,  qui  le  vit  à  la  façon  des  poètes 
grecs,  passa  cependant  inaperçu.  Mais  Chénier,  comme  Ber- 
nardin de   Saint-Pierre,  comme  Rousseau,  était   un  précurseur 

'  Prud'hon  (Pierre),  1758-1823. 

-  Girodet  de  Roncy-Trioson,  i;67-i8a4. 

5  André  Chénier,  1762-1794. 


90  PAUL   HUET 

du  l'omnntisme.  Clialeauljiiaiul  lui-mAmc  ne  trouva  son  public 
que  sous  la  Restauration. 

Prud'hon  et  (chateaubriand  n'otaient  pas  les  seuls  ;  il  y  avait 
sous  l'Kinpire  un  foyer  dOppositioii  littéraire  aussi  bien  que  poli- 
tique. Parmi  les  écrivains  surtout,  plusieurs,  et  ce  sont  ceux 
qui  ont  laissé  une  véritable  illustration,  étaient  les  précurseurs 
d Une  révolution  dans  l'art.  Par  leur  spiritualisme  chrétien  et 
leur  l'orme  plus  passionnée,  ils  appartenaient  d'avance  à  la  géné- 
ration ([ui  allait  suivre. 

Lorsque  David  vint,  à  l'aide  de  ses  principes  réformateurs, 
renverser  l'ancienne  académie,  il  le  fit  au  nom  de  la  liberté;  la 
raison,  son  génie  et  la  Révolution  combattaient  pour  lui.  Mal- 
heureusement le  despotisme  f[u'il  vint  établir  fut  pire  cent  fois 
que  le  régime  académique  qu'il  avait  renversé  ;  on  ne  put  désor- 
mais respirer  dans  l'art  qu'avec  un  brevet  de  la  nouvelle  école. 
Ni  les  arts,  ni  les  idées  ne  se  régissent  comme  la  police  :  une 
pensée  supérieure  les  entraîne,  mais  les  filets  d'un  pouvoir  aca- 
démique, aussi  bien  serrés  que  possible,  les  laissent  toujours 
passer.  Chacun,  dans  l'art,  a  le  droit  de  prétendre  h  la  domina- 
tion, le  génie  seul  a  raison. 

Le  directeur  du  musée,  Denon ',  ne  recueillait-il  pas  les 
peintures  proscrites  ?  Dans  des  essais  h  l'eau-forte,  peu  impor- 
tants il  est  vrai,  on  trouve  une  certaine  indépendance  de  talent, 
et  surtout  l'amour  des  vieux  maîtres. 

Bientôt  les  élèves  chéris  du  maître,  les  hommes  éminents  de 
l'école  vont  entrer  eux-mêmes,  et  comme  à  leur  insu,  dans  un 
courant  nouveau.  Gérard^  fera  l'Entrée  de  Henri  IV  et  Corinne; 
Gros,  le  Départ  du  roi  et  le  Débarquement  de  la  Duchesse  d'An- 
gouléine  ;  Girodet,  le  Songe  de  Finirai,  le  Héros  romantique. 
Quel  que  soit  le  style  qui  préside  à  l'exécution  de  ces  œuvres, 
l'influence  du  sujet  s'y  manifeste  forcément  ;  le  type  de  la 
médaille  antique  va  disparaître ,  il  faudra  penser  à  redevenir 
moderne  et  libre. 

La  révolution  romantique  n'a  pas  été  autre  chose  que  le  senti- 
ment moderne  remplaçant  l'abstraction  de  l'antique  pur.  Encore, 
lorsque  M.  Ingres  fera  de  l'art  antique  avec  son  sentiment  nou- 
veau sera-t-il  considéré  comme  romantique.  Tant  il  est  vrai  que 
la  révolution,  qui  s'est  faite  sous  ce  nom,  a  été  avant  tout  un 
appel  à  la  liberté,  au  sentiment  individuel,  un  retour  à  la  tradi- 
tion générale,  si  l'on  peut  dire. 

Lorsque  le  vrai  romantisme  vint,  c'est-à-dire  lorsque  la  méta- 
physique de  Byron  '  pénétra  les  imaginations,  la  révolution  était 
faite,  pour  me  servir  encore  d'une  expression  reçue.  Les  artistes 

'  Denon  (Vivant-Dominique,  baron),  peintre,  i747-'8ï5. 
^  Gérard  (le  baron  François),  1770-1837. 
'  Lord  Byron,  1 723-1 786. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  91 

ne  procèdent  pas  par  système  mais  vivent  de  sentiment.  La  Char- 
rette des  blessés  de  Géricault',  la  Garde  meurt  de  Charlet',  les 
scènes  militaires  de  Vernet\  répandues  par  le  procédé  lithogra- 
phique, nouvelle  invention  introduite  en  France  par  M.  de  Las- 
teyrie  ',  impressionnent  dans  les  premiers  jours  de  la  Restaura- 
tion bien  autrement  que  tous  les  combats  d'Ajax  et  d'Agamemnon. 
Déjà  le  musée  des  Augustins,  l'ormé  par  M.  Lenoir '\  avait  repris 
la  tradition  du  gothique  et  de  la  Renaissance  et  relevé  du  mépris 
ces  chefs-d'œuvre  de  l'art  moderne  sauvés  de  la  destruction. 

Aujourd'hui  le  mot  mépris,  lorsqu'il  s'agit  de  ces  œuvres  des 
xii'',  xv'^  et  xvi*  siècle,  paraît  une  étrange  exagération  de  notre 
appréciation  de  l'école  :  qu'on  veuille  bien  aller  à  la  villa  Bor- 
ghèse  et  l'on  verra  combien  nous  sommes  loin  de  l'opinion  de 
(|uelques-uns  des  conservateurs  de  l'école. 

Le  gouvernement  de  la  Restauration  revint  avec  la  noble  ambi- 
tion d'encourager  les  arts  et  d'honorer  les  artistes,  son  avène- 
ment fut  pour  eux  le  commencement  des  grands  travaux,  le 
moment  des  honneurs  et  des  nobles  récompenses.  Elle  ramenait 
d'ailleurs  avec  elle  deux  grands  bienfaits  :  la  paix  et  la  liberté; 
deux  choses  dont  l'art  se  trouve  toujours  bien. 

Malheureusement  l'on  proclame  la  liberté  plus  qu'on  ne  veut 
ou  qu'on  ne  peut  l'établir.  L'engourdissement  de  la  servitude  est 
plus  difficile  à  secouer  qu'on  ne  pense,  et  les  entraves  acadé- 
miques ne  sont  pas  les  moins  difficiles  à  lever  ;  les  médiocrités 
en  vivent  et  les  pouvoirs,  qui  aiment  les  choses  toutes  faites,  sur- 
tout lorsqu'il  s'agit  d'organisation,  les  conservent  avec  un  soin 
particuliei'.  La  liberté  dans  l'art  a,  comme  ailleurs,  besoin  de 
passer  dans  les  mœurs. 

La  Restauration  crut  faire  merveille  en  fondant  le  prix  de 
Rome  pour  le  paysage. 

La  fondation  du  prix  de  Rome  pour  la  peinture  d'histoire 
appartient,  comme  l'on  sait,  à  Louis  XIV,  ce  fut  Colbert  qui 
l'institua. 

Ce  que  l'on  ne  sait  pas  assez  c'est  que,  dans  l'origine,  l'artiste 
était  libre  de  choisir  son  sujet,  qu'il  exécutait  de  même  en  toute 
liberté. 

Aujourd'hui,  à  la  suite  d'un  concours  de  figure  académique,  on 
choisit  douze  concurrents  qui  entrent  en  loge  pour  exécuter  le 
tableau  qui  doit  conduire  le  vainqueur  à  Rome.  Le  sujet  est 
donné. 

'  Géricault,  1791-1824. 

-  Charlet,  1792-1845. 

^Horace  Vernet,  1789-1863. 

*  Lasteyrie  du  Saillant  (Charles-Philibert,  comte  de),  publiciste  agronome, 
pliilanthrope,  1759-1849. 

"  Leuoir  (Alexandre-Marie),  peintre  et  archéologue,  1762-1839. 


92  PAUL   HUET 

Le  concours  de  l'arbre  remplaça  la  figure  académique.  Les 
peintres  d'histoire  ont  le  modèle  qu'il  est  facile  de  faire  poser; 
le  chône  ou  le  cèdre  du  Liban  ne  peut  oflVir  cet  avantage. 

Les  peintres  de  paysage  peignent  la  plupart  du  temps  un  arbre 
qu'ils  ne  connaissent  pas,  même  de  vue,  et  vont  ensuite  exécuter 
en  loge,  entre  quatre  murs,  au  secret,  sans  dessins,  sans  études, 
sans  nature  possible  le  tableau  de  concours.  On  leur  demande 
non  le  résultat  d'impression  personnelle,  mais  la  reproduction 
d'un  style  convenu,  olllciel  qu'on  appelle  historique. 

Si  malgré  l'étude  du  modèle,  l'air  qu'on  respire  dans  les  aca- 
démies est  étouffant  et  vicié  ;  si,  dans  les  serres  chaudes  de  l'art, 
l'imagination  dépérit  au  profit  de  la  routine,  si  l'on  ne  peut  y 
échapper  à  l'enrôlement  volontaire,  que  dire  du  paysage  appris 
à  la  prussienne,  entre  quatre  murs  ?  le  paysage  veut  l'air,  le 
soleil  et  la  liberté  ;  son  modèle  est  partout  où  l'herbe  fleurit,  où 
l'arbuste  bourgeonne. 

Le  premier  essai  fut  plus  heureux  qu'on  ne  devait  l'espérer'. 

Michallon  ",  savant  praticien  pour  l'époque,  quoique  jeune, 
plus  impressionné  de  la  nature  que  son  maître  Berlin,  mérita  le 
prix  par  un  tableau  supérieur  aux  autres  toiles  du  concours.  Ses 
envois  de  Rome  attendus  avec  impatience,  reçus  avec  un  grand 
intérêt,  firent  croire  à  une  conception  plus  énergique  et  plus 
vraie,  à  une  entente  plus  large  de  la  couleur,  à  un  style  plus 
simple  surtout  ;  il  laissa  des  études  remarquables  peintes  avec 
verve  et  intelligence,  et  mourut  jeune  après  avoir  jeté  un  éclat 
aussi  vif  que  passager,  et  inauguré  cette  manière  fausse  dont  son 
imitateur  Rémond^  est  resté  l'unique  et  plus  éminent  repré- 
sentant. 

Les  lauréats  qui  suivent  échappent  la  plupart  a  la  renommée; 
élèves  dans  les  principes  de  l'école,  ils  apportent  presque  tous  les 
qualités  et  surtout  les  défauts  attachés  à  cette  vicieuse  institution. 

Deux  noms  cependant  peuvent  être  cités  :  Brascassat*  et 
Giroux  ^  (trois  si  M.  Flandrin  a  eu  le  prix). 

M.  Giroux  suivit  de  loin  le  courant  des  idées.  Le  premier, 
M.  Brascassat  a  quitté,  à  Rome  même,  l'étude  du  paysage  pour 
les  animaux,  genre  dans  lequel  il  s'est  fait,  comme  l'on  sait,  une 
grande  réputation. 

M.  Watelet  *  est  l'homme  des  premiers  temps  de  la  Restaura- 
tion, il  lutte  contre  les  deux  chefs  de  l'école  historique  et  lutte  à 
armes  égales  ;  comme  eux  il  fait  du  paysage  dans  l'atelier. 

'  Fondation  du  prix  de  paysage,  1817. 

-  Michallon  (Achille-Etna),  1796-1822,  prix  1S17. 

■'  Réinond  (Jean-Charles-Joseph),  1795-1875,  prix  de  paysage,   1821. 

'  Brascassat  (Jacques-Raymondj,  1804-1867,  2^  prix,    i8a5. 

^  Giroux  (André),  1801-1879,  prix  de  paysage  en  1825. 

"  Watelet  (Louis-Etienne),  1780-1866. 


NOTES    DE    PAUL   HUET  93 

Il  n'a  plus  malheureusement,  il  faut  le  dire,  l'amour  de  la  ligne  ; 
mais  il  est  plus  vivant,  plus  pittoresque,  il  commence  à  se  risquer 
dans  les  campagnes  agrestes;  il  est  presque  un  réformateur,  ou 
du  moins,  comme  Michallon,  passe  un  moment  pour  tel.  Ses  mou- 
lins, ses  chutes  d'eau,  exécutés  avec  un  rare  talent  de  main,  lui 
méritèrent  un  grand  succès.  Son  habileté  pratique,  quoique 
vicieuse  et  conventionnelle,  est  bien  supérieure  à  celle  de  ses 
deux  rivaux  ;  il  devait  être  et  fut  bienveillant  pour  les  nouveautés. 
Bien  différent  en  cela  de  MM.  Bertin  et  Bidauld  surtout. 

Continué  par  M.  Lapito',  sa  peinture  est  encore  en  grand  hon- 
neur h  Vienne   et  à  Berlin;  dans  ces  pays  il  fait  vraiment  école. 

M.  Watelet  représente  en  effet  un  commencement  d'émancipa- 
tion, il  chasse  les  nymphes  et  les  satyres  et  s'il  n'étudie  la  nature 
que  par  petits  morceaux  sans  ensemble,  on  voit  qu'il  en  a  la 
recherche  et  la  prétention, 

M.  Watelet  marche  en  dehors  de  l'école,  il  a  l'avantage  d'être 
franchement  lui,   M.  Watelet. 

Bien  que  fondée  sur  les  données  académiques,  l'institution  du 
prix  de  paysage  prouvait  l'entraînement  des  esprits  :  dans  toutes 
les  œuvres  littéraires,  l'amour  de  la  nature  débordait;  une  poé- 
tique nouvelle,  puisée  aux  sources  vives  de  l'infini,  réveillait 
l'épuisement  général.  La  poésie  des  baïonnettes  avait  fait  son 
temps,  et  l'âme  humaine  inquiète,  battue  par  les  tempêtes,  allait 
demander  h  la  nature  le  mot  de  l'énigme  éternelle,  que  n'ont  pu 
lui  donner  la  philosophie,  la  révolution  ou  les  conquêtes. 

Lorsque  l'Empire  tombait  au  milieu  du  fracas  des  armes  et  des 
horreurs  de  l'invasion,  laissant  après  lui  les  brisements  de  l'or- 
gueil vaincu,  les  douleurs  de  la  défaite  et  le  vide  de  la  pensée, 
l'art  de  David  avait  déjà  perdu  de  son  influence.  Sous  ce  régime 
despotique  et  de  grandeur  militaire,  son  inspiration  révolution- 
naire s'était  affaissée  et  disparaissait  sous  une  forme  convention- 
nelle et  académique,  art  officiel  et  d'apparat  ne  répondant  pas 
plus  aux  aspirations  de    l'âme   qu'aux  inquiétudes    des   esprits. 

La  liberté,  en  rentrant  avec  la  Restauration,  devait  lui  porter 
bientôt  les  coups  les  plus  violents  ;  la  paix  ouvrait  les  portes  à 
toute  une  littérature  étrangère,  pour  uous  pleine  de  nouveautés 
et  de  maximes  d'art  entièrement  opposées  aux  nôtres.  Byron, 
interprète  des  déchirements  intérieurs,  poète  du  doute,  jetait  ce 
cri  de  désespoir  et  d'ambitieuse  espérance  qui  retentit  encore 
aujourd'hui  dans  les  vers  de  Lamartine  et  d'Hugo. 

Du  scepticisme  de  Voltaire  et  d'un  retour  aux  croyances  du 
moyen  âge,  d'un  panthéisme  débordant  et  du  sentiment  chrétien 
allait  renaître  une  poésie  immense,  inattendue  dans  ce  siècle 
ennemi  de  toute  poésie  :  le  doute  lui-même  rouvrant  les  portes 
de  l'infini  ! 

Il  est  impossible,  dans  une  histoire  de  l'art  de  cette  époque,  de 

^  Lapito  (Louis-Auguste),   1803-1874. 


94  PAUL    HUEÏ 

ne  pas  tenir  compte  de  rinfluence  de  ces  idées  nouvelles,  dont 
il  serait  difficile  de  rechercher  ici  d'ailleurs  l'origine,  ou  de  suivre 
la  trace. 

L'esthétique  antique,  lorsqu'on  la  considère  à  son  point  de 
vue  le  plus  élevé,  veut  la  beauté  calme  et  sereine;  les  passions, 
en  troublant  la  beauté  des  lignes  et  l'harmonie  des  contours,  la 
défigurent  et  l'altèrent  ;  elle  divinise  la  forme  et  préside  à  la 
statuaire  antique. 

La  nouvelle  école,  en  cherchant  son  idéal  dans  la  nature,  en 
spiritualisant  les  passions,  en  animant  les  rochers  et  les  forêts 
et  les  nuages,  s'empare  du  domaine  de  la  couleur,  du  sentiment; 
c'est  le  triomphe  de  la  peinture  dont  elle  emprunte  constam- 
ment les  ressources. 

C'est  à  ces  titres  que  M.  Delacroix  '  fut  si  justement  surnommé 
plus  d'une  lois  le  Byron  de  la  peinture.  Nul  n'a,  comme  lui, 
sondé  le  fond  du  cœur  pour  en  exprimer  les  passions  et  les  souf- 
frances. «  C'est  surtout  le  peintre  du  délire  et  des  agitations 
morales,  dit  M.  Silvestre  ».  L'art  moderne  prend  son  caractère  le 
plus  frappant  dans  cette  vie  morale  intérieure,  dans  cette  péné- 
tration de  la  nature. 

La  peinture  est  en  etfet  l'art  qui  domine  désormais  les  poètes: 
les  romanciers  sont  peintres  et  surtout  paysagistes.  La  sculpture 
elle-même,  adoucissant  ses  raideurs  classiques,  empruntera  à  la 
peinture  plus  de  morbidesse  et  de  vie,  elle  devient  pour  ainsi 
dire  plus  coloriste. 

Cette  activité,  cette  vie  donnée  ou  prise  à  la  nature,  ce  retour 
passionné  vers  ses  beautés  poétiques  devaient  avoir  une  grande 
influence  sur  le  paysage  et  lui  tracer  une  route  plus  vraie,  plus 
pathétique,  plus  dramatique  et  plus  simple  h  la  fois;  il  tente 
bientôt  vers  le  but  indiqué. 

Pour  se  transformer  il  n'avait  pas  à  remplacer  les  nymphes 
antiques  parles  follets  ou  les  gnomes  de  Byron,  de  Walter  Scott 
ou  de  Charles  Nodier  ;  l'exposition  universelle  a  dû  détruire  à  ce 
sujet  des  préjugés  aussi  puérils  que  ridicules  ;  pour  se  réformer 
il  n'avait  qu'à  retourner  aux  sources  vraies  de  la  nature,  pour 
demander  h  elle  seule  ses  impressions  et  son  style.  Son  action  ne 
fut  pas  longue  à  se  faire  sentir. 

Le  genre  historique,  qui  depuis  longtemps  le  traitait  avec  une 
négligence  malheureuse,  en  sentit  toute  l'importance.  L'influence 
de  son  étude  fut  excellente  sur  la  couleur  et  la  perspective.  Les 
peintres  d'histoire  mirent  plus  d'air  dans  leurs  tableaux,  firent 
une  étude  plus  approfondie  de  la  valeur  des  tons  et  du  rapport 
des  objets.  Géricault,  Sigalon",  Delacroix  montrèrent  tout  le 
prix  qu'on  devait  attacher  à  l'étude  du  paysage. 

Pour  ne  citer  qu'un  exemple,  le  bout  de  ciel,  qui  fait  le  fond  de 

1  Delacroix,    17981863. 

-  Sigalon  (Xavier),   1788-1837. 


NOTES   DE   PAUL   HUET  gS 

]a  Lociisle'  de  Sigalon,  montre  par  son  expression  sinistre  tout 
ce  qu'un  coin  de  paysage  peut  ajouter  de  dramatique  à  l'impres- 
sion. Il  faudrait  aussi  parler  de  la  Marine  de  Géricault,  du  fond 
de  sa  Méduse,  et  de  sa  Batterie  ;  citer  V Hamlet  de  Delacroix  et 
vingt  autres  toiles.  Epoque  plus  singulière  qu'on  ne  pense  où 
tout  était  à  rapprendre,  où  l'on  dut  se  souvenir  que  des  peintres, 
tels  Titien  et  même  Raphaël,  n'avaient  point  négligé  le  paysage. 

Ce  besoin  de  recourir  aux  vieux  maîtres  et  de  reprendre  la 
tradition  interrompue  eut  un  inconvénient  inévitable,  ce  fut  d'en- 
trainer  quelquefois  plus  à  l'imitation  des  maîtres  qu'à  l'étude  de 
la  nature  ;  mais  tout  était  à  reprendre  :  peindre  un  soleil  cou- 
chant ou  un  effet  de  pluie  paraissait  alors  et  était,  en  effet,  une 
grande  innovation. 

A  la  suite  des  poésies  deByron,  1  Angleterre  nous  envoya  une 
magnifique  leçon  de  paysage. 

Dans  l'histoire  de  la  peinture  moderne  l'apparition  des  œuvres 
de  Constable  fut  un  événement.  Géricault  avait  vu  ces  toiles  à 
Londres  et  les  avait  annoncées  comme  des  chefs-d'œuvre  :  elles 
eurent  à  Paris  le  sort  des  belles  choses  et  des  nouveautés  :  l'enthou- 
siasme d'une  part  et  le  mépris  de  l'autre.  On  entrait  d'ailleurs 
dans  la  période  fiévreuse  du  mouvement  romantique,  le  cliamp 
de  bataille  était  ouvert. 

L'admiration  de  la  jeune  école,  peu  nombreuse  il  est  vrai,  fut 
sans  bornes;  il  fallait  remonter  à  Rembrandt  pour  trouver  cette 
audace  d'exécution,  ce  savoir  immense  de  la  palette,  à  Cuyp  -  pour 
rencontrer  autant  de  limpidité  ;  ce  que  l'on  rêvait  la  veille  se 
trouvait  tout  d'un  coup  réalisé  sous  un   des  plus    beaux  aspects. 

C'est  par  une  originalité  sans  efforts,  soutenue  par  la  vérité  et 
la  verve,  que  les  deux  toiles  de  Constable  brillaient  surtout.  Expo- 
sées en  1824»  c'était  pour  la  première  fois  peut-être  qu'on  sentait 
la  fraîcheur,  pour  la  première  fois  qu'on  voyait  une  nature 
luxuriante,  verdoyante,  sans  noir,  sans  crudité,  sans  manière. 

Un  cottage  i»  demi  caché  sous  l'ombre  de  beaux  et  frais  massifs, 
un  limpide  ruisseau  que  traverse  à  gué  un  attelage  de  charrette, 
au  fond,  la  campagne  de  Londres,  humide  de  l'atmosphère 
anglaise;  voilà  dans  sa  simplicité  une  des  compositions  à  laquelle, 
il  faut  le  dire,  son  pendant  ressemblait  beaucoup.  Celui-ci  est 
un  canal  dominé  par  un  groupe  d'arbres,  bien  voisin  sans  doute 
du  cottage.  Ce  n'est  pas  par  l'invention  que  ce  peintre  se  dis- 
tingue. 

On  voyait,  à  la  même  exposition,  une  ou  deux  aquarelles  de 
son  compatriote  Coppley  Fielding,  magnifiques  dessins,  d'une 
poésie  plus  grande  et  d'une  impression  tout  aussi  vraie. 

Plus  tard  Reynolds  \  plus  grand  paysagiste  peut-être  qu'excel- 

'  Salon  de  1824   (musée  de   Nîmes). 

-Cuyp  (Albert),  peintre  hollandais,  lôoS-iSgi. 

'Reynolds  (Samuel-William),  frère  de  Josué,  le  portraitiste. 


96  PAUL    HLET 

lent  graveur,  apporta  en  France  de  belles  études  et  quelques 
tableaux  extrêmement  remarquables  par  une  poésie  profonde 
et  une  coloration  forte  et  mystérieuse;  il  y  a  dans  ce  peintre 
quelque  chose  de  Fintelligence  et  de  l'élévation  du  Poussin, 
avec  une  main  plus  rembranesque  et  un  sentiment  plus  moderne. 

Nous  ne  connaissions  encore  la  peinture  anglaise  que  par  les 
portraits  de  Lawrence  '  et  quelques  essais  de  Bonington, 

Moitié  élevé  en  France,  à  l'école  de  Gros,  inspiré  surtout  par 
l'école  anglaise  et  particulièrement  par  Turner-,  dont  Bonington 
parlait  sans  cesse,  ce  jeune  peintre  était  dès  lors  connu  par 
une  foule  d'aquarelles  charmantes  où  ses  qualités  de  coloriste 
vénitien  se  montraient  dans  toute  la  fraîcheur  de  la  jeunesse. 

Sa  peinture  à  l'huile,  qui  arriva  plus  tard,  répondit  à  ses 
débuts  et  conserve  encore  aujourd'hui  la  place  quelle  a  méritée 
pour  longtemps.  On  peut  dire  de  Bonington  qu'il  a  le  génie  de 
l'aperçu  et  de  l'indication  :  il  a  des  flamands  un  aperçu  fin  et 
juste  de  la  nature,  de  tous  les  maîtres  coloristes  une  recherche 
de  tons  et  de  l'harmonie. 

La  légèreté  de  son  genre,  sa  prétention  à  la  touche,  qui  fai- 
saient son  succès  près  d'un  public  qui  court  toujours  après  la 
manière,  l'ont  empêché  de  pousser  les  choses  aussi  loin  qu'il 
semblait  le  promettre. 

Ce  beau  et  grand  jeune  homme  mourut  vers  trente  ans  d'une 
phtisie  pulmonaire  qui  l'emporta  au  bout  de  trois  mois  de  maladie. 
Je  devais  le  rejoindre  en  Normandie,  il  en  était  parti  ;  je  le  retrou- 
vai h  Paris  pour  lui  serrer  la  main  et  lui  dire  adieu. 

Voulant  user  d'un  privilège  existant  alors,  j'avais  moi-même 
envoyé  dans  les  derniers  jours  de  l'exposition  un  ballon  d'essai, 
mais  cette  faveur  d'arriver  à  la  fin  n'existait  que  pour  les  gros 
bonnets  et  à  peine  avais-je  alors  pour  tout  bien  et  toute  influence 
mes  vingt  ans... 

'  Lawrence  (sir  Thomas),  peintre  anglais,  1769-1830. 
2  Turner  (Joseph),  peintre  anglais,  i775-i85i. 


III 

DE   LA  PEINTURE   DE   PAYSAGE 

AU  POINT  DE  VUE  DE  LA  DÉCORATION 


On  1  a  dit  avant  moî,  notre  siècle  est  éminemment  pnysagiste 
L  ame  moderne  effrayée,  haletante,  pleine  de  doute,  devait  cher- 
cher, au  milieu  de  toutes  ses  luttes,  un  refuge  dans  la  nature  • 
elle  avait  besoin  de  se  retremper  devant  le  spectacle  de  sa  muni- 
hcence,  de  se  calmer  dans  le  silence  de  son  immensité. 

La  nature,  notre  mère  commune,  notre  mère  féconde  et  répa- 
ratrice nous  ouvre  son  sein  aux  jours  désespérés  et  retrempe 
notre  courage  et  nos  forces  dans  une  source  toujours  pure  tou- 
jours nouvelle  de  vérité,  de  calme  et  d'infini;  i,  sa  vue  '  nous 
nous  sentons  meilleurs. 

La  poésie,  l'art,  la  science  n'ont  pu  s'adresser  vainement  à 
elle;  la  poésie,  qui  s'éteignait  dans  le  doute,  lui  a  jeté  son  cri  de 
desespoir,  elle  retrouve  ses  chants  d'espérance  ;  l'art  a  dévoilé 
ses  mystères,  la  science  lui  ravit  ses  richesses  incalculables 

Nous  voyons  tous  les  jours  les  miracles  que  la  science  tire  de 
son  sein  pour  les  jeter  à  l'industrie  ;  le  nom  des  poètes  modernes 
est  sur  toutes  les  lèvres,  leurs  pages  dans  tous  les  cœurs  Nous 
ayons  une  école  de  paysagistes  qui  est  la  fière  élève  et  l'auda- 
cieuse rivale  de  la  poésie. 

C'est  dans  l'intérêt  de  cette  école,  qui  appartient  de  plein 
droit  a  la  civilisation  moderne,  que  je  voudrais  dire  quelques 
mots  :  malgré  son  vif  éclat,  elle  lutte  avec  effort  contre  l'esprit 
plus  puissant  de  l'industrie.  ^ 

La  peinture  de  paysage,  tout  le  monde  le  reconnaît,  a  pris  en 
ces  derniers  temps  un  développement  qu'elle  n'avait  pas  eu  jus- 
qu  ici.  Repondant  plus  particulièrement  que  les  autres  branchies 
de  1  art  aux  tendances  modernes,  comme  l'ode  et  l'élégie  dans  la 
poésie,  elle  est  venue  recueillir  l'esprit  fatigué. 

L'élan,  qu'elle  a  inspiré,  n'aura  pas  seulement  donné  au  genre 
du  paysage  un  développement  moderne,  mais  son  étude  aura  été 
utile  aux  tendances  nouvelles  de  la  peinture  dite  historique 

Le  n  est  pas  d'ailleurs  l'histoire  de  la  peinture  de  paysage  que 
je  veux  tracer  ici.  Me  renfermant  dans  les  limites   les  plus  ras- 


98  PAUL   HUET 

treintes,  je  veux  appeler  l'attention  des  hommes  compétents  sur 
le  parti  qu'on  peut  tirer  des  talents  nouveaux,  sur  l'emploi  à 
faire  d'un  genre  laissé  au  second  rang,  malgré  l'importance  qu'il 
a  su  prendre  et  tous  les  hommes  qu'il  a  fait  naître. 

Combien  n'est-on  pas  choque  quelquefois  de  la  mesquinerie 
prétentieuse  de  nos  décorations  intérieures  ?  Le  choix  de  nos 
ameublements  a  quelque  chose  de  faux  et  d'étriqué,  qu'une  élé- 
gance de  mode  voudrait  en  vain  dissimuler  ;  notre  époque  elfacée 
manque  de  style,  elle  emprunte  aux  époques  passées  un  amal- 
game singulier  qui  la  dispense  d'invention.  La  vanité  satisfaite 
vit  aux  dépens  du  goût  et  l'étoufle  sous  une  apparence  mal 
déguisée. 

Je  ne  suis  certes  pas  le  premier  à  signaler  cette  tendance  de 
notre  époque  h  contenter  la  vanité  aux  dépens  du  goût,  en  rem- 
plaçant trop  souvent  la  réalité  par  l'apparence,  le  vrai  par  le 
faux,  le  bronze  ciselé,  par  exemple,  par  le  fer  fondu,  le  marbre 
parle  carton-pierre,  la  main-d'œuvre  de  l'artiste,  enfin,  par  une 
fabrication  de  pacotille. 

Ce  mal,  cette  habitude  de  tout  amoindrir,  devenue  une  néces- 
sité, a  de  graves  inconvénients.  L'art  perd  son  prestige,  disparaît 
sous  tant  de  transformations.  Qu'on  y  prenne  garde,  les  sources 
même   du  bien  et  du  beau  finiraient  par  se  tarir. 

Née  d'un  besoin  général  de  confort,  résultat  de  la  loi  du  pro- 
grès, qui  veut,  pour  le  plus  grand  nombre,  le  développement 
incessant  du  luxe  et  du  bien-être,  cette  exubérance  de  fabrica- 
tion est  sans  doute  grande  et  belle,  lorsque,  prenant  son  point 
de  départ  des  hautes  régions  de  l'art  et  de  l'invention,  la  pro- 
duction descend  d'en  haut  pour  répandre  à  profusion,  jusqu'aux 
dernières  demeures,  le  reflet  des  créations  premières  de  l'artiste. 
La  source  est  alors  féconde  et  généreuse,  le  spectacle  merveilleux  ! 

Malheureusement,  l'herbe  parasite  étouffe  bien  vite  les  plus 
belles  fleurs,  sans  les  soins  de  l'amateur  soigneux  et  jaloux. 

Tous  les  jours  nous  voyons,  à  côté  de  choses  magnifiques, 
s'étaler  sur  nos  boulevards,  dans  nos  riches  boutiques,  ces  bazars 
européens,  les  objets  les  plus  laids  et  les  plus  grotesques,  où 
l'oubli  de  la  forme  la  moins  sévère  n'a  pas  même  de  prétexte 
dans  des  raisons  d'économie.  Ce  sont  ces  produits  qui  se  répan- 
dent dans  le  monde  entier  comme  le  spécimen  du  goût  français. 
En  vérité,  on  se  demande  où  cela  peut  s'arrêter. 

Voyez  au  contraire  ces  peuples,  chez  lesquels  la  main-d'œuvre 
était  tout  et  la  fabrication  encore  inconnue  :  l'art  était  placé, 
maintenu  pour  tous  à  cette  hauteur  qui  fait  encore  aujourd'hui 
la  gloire  de  ces  époques  primitives.  Les  Etrusques,  les  Grecs, 
les  Romains  même  avaient  des  artistes  et  point  de  manufactures, 
leur  art  sert  encore  de  modèle  et,  dans  les  objets  les  plus  vul- 
gaires, excite  toujours  une  incessante  admiration,  une  éternelle 
envie. 

Comme  nous  ne  pouvons  ni  ne  voulons  surtout  reculer,  il  faut 


NOTES   DE   PAUL   HUET  99 

donc  absolument  concilier  les  deux  choses  :  le  génie  de  l'artiste 
qui  crée,  dirige  le  goût  et  le  maintient,  la  fabrication  qui  le 
répand,  l'éparpillé,  l'émiette. 

Pour  parler  de  la  question  qui  m'occupe,  j'ai  pensé  que  ces 
réflexions  n'étaient  point  tout  h  fait  inutiles. 

La  fabrication  des  étoffes  et  des  papiers  peints,  dont  nous 
admirons  les  résultats  tous  les  jours,  offre,  plus  qu'aucune  autre 
industrie,  les  avantages  et  les  inconvénients  que  je  signale  ; 
pendant  que  la  plus  modeste  demeure  tapisse  d'une  tenture 
agréable  la  nudité  de  sa  muraille,  le  papier  peint  pénètre  dans 
les  palais  pour  y  étaler  un  luxe  sordide  et  quelquefois  ridicule. 

Malgré  de  grands  efforts  et  les  plus  belles  tentatives,  bien 
que  tous  les  jours  l'ordre  corinthien  s'humanise,  montre  qu'il 
comprend  mieux  les  intérêts  de  la  beauté  en  se  parant  des 
richesses  de  la  palette,  il  reste  bien  h  faire  avant  d'arriver  à  ce 
luxe  de  peinture  des  belles  époques  de  la  Renaissance.  Il  faut  du 
reste  aller  en  Italie  pour  juger  de  cette  profusion.  Ce  ne  sont 
cependant  pas  les  talents  qui  manquent,  mais  bien  l'emploi  ; 
nous  avons  une  foule  d'artistes  qui  ne  demandent  pas  mieux 
d'abord,  et  qui,  dirigés  dans  ce  sens,  y  gagneraient  en  talent,  en 
même  temps  que  le  goût  général  en  profiterait. 

Nous  avons  surtout  une  pléiade  nombreuse  de  paysagistes  qui 
fait  une  partie  de  la  gloire  et  de  la  force  de  notre  école  de  pein- 
ture, qui  pourrait,  dans  cette  direction,  grandir  en  manière  et 
rendre  de  vrais  services. 

Pour  toutes  choses,  et  cette  vérité  s'adresse  surtout  à  l'archi- 
tecte, il  faut  se  servir  des  éléments  à  notre  portée  ;  c'est  de  leur 
emploi  que  ressort  certaine  originalité  locale  et  que  chaque  pays 
prend  une  physionomie  particulière.  La  peinture  de  paysage 
dirigée  vers  la  décoration  intérieure  rendrait,  à  mon  avis,  les  plus 
grands  services,  le  tout  est  de  l'accorder  avec  sa  destination. 

S'il  y  avait  encore  quelque  scrupule,  quelque  pruderie  de  la 
part  de  l'architecture  à  s'assimiler  cette  branche  de  la  peinture, 
je  tâcherais  d'effacer  ces  préventions  défavorables,  et,  à  mon 
avis,  aussi  mal  entendues  que  mal  fondées,  mais  en  vérité  je  ne 
le  pense  pas.  Je  crois  et  je  crains  davantage  deux  ennemis  plus 
dangereux  :  l'indifférence  et  l'habitude.  Pour  les  esprits  sévères 
d'ailleurs,  les  exemples  ne  manquent  pas  et,  en  cela  comme 
pour  beaucoup  d'autres  choses,  nous  serions  des  continuateurs 
plutôt  que  des  initiateurs. 

Quelques  touristes  seuls,  et  les  artistes  qui  ont  vu  Rome,  con- 
naissent du  Guaspre  '  les  fresques  si  remarquables  de  son  Pietio 
in  Montario  et  la  décoration  du  palais.  Cette  série  d'œuvres  est 
l'exemple  le  plus  frappant  du  parti  qu'on  pourrait  tirer  du  pay- 
sage comme  décoration.  Cette  suite  de  compositions  grandioses 

'  Gaspard  Dughet,  dit  le  Guaspre.  peintre  français,  né  à  Rome  en  i6i3, 
mort  en  lôyS,  beau-frère  et  élève  de  Poussin. 


100  PAUL   HUET 

et  sévères  n'est  pas  une  des  œuvres  les  moins  importantes  du 
maître.  Rien  n'est  plus  saisissant  que  cet  ensemble  de  paysages 
tantôt  terribles,  tantôt  consolants  ;  l'âme  s'égare  dans  ces  thé- 
baïdes  imposantes  où  se  recueille  l'esprit  chrétien.  On  suit  du 
cœur  ces  cénobites,  ces  pères  du  désert  cherchant  à  se  pénétrer 
de  la  grandeur  divine  au  milieu  d'une  nature  si  sauvage,  si 
effrayante. 

Titien,  l'heureux  coloriste,  l'enfant  de  Cadore,  né  au  milieu  des 
montagnes,  Titien  qui  a,  d'une  manière  si  brillante,  relevé  la 
froideur  de  l'architecture  des  riches  couleurs  de  sa  palette  ,  a 
laissé  de  beaux  et  nombreux  paysages  comme  décoration  des 
monuments,  il  a  prouvé  ce  que  le  paysage  pouvait  pour  la  déco- 
ration murale,  la  grandeur  n'est  en  rien  diminuée  par  l'éclat  dans 
les  productions  de  ce  maître  original. 

Nous  demandons  de  l'originalité,  chacun  se  plaint  du  peu  de 
goût  imprimé  aux  choses  nouvelles,  et  nous  ne  savons  pas  nous 
servir  des  plus  heureux  éléments  que  nous  avons  entre  les  mains. 
Pourquoi  les  architectes  reculent-ils  autant  devant  l'emploi  de  la 
peinture  comme  auxiliaire  à  l'architecture  ?  La  peinture  porte-t-elle 
atteinte  à  la  dignité  de  l'art,  qu'ils  ont  raison  de  respecter  sans 
doute  ;  croient-ils  par  hasard  qu'en  la  couvrant,  ils  en  cacheraient 
les  délicatesses  et  les  beautés  ?  Si  l'architecte  emploie  la  pein- 
ture, il  lui  faut  tout  d'abord  des  tons  éteints  et  neutres  ;  les 
tons  brillants  l'offusquent,  lui  font  peur.  La  dignité  de  l'ordre 
corinthien  va  être  atteinte.  Mais  il  s'agit  bien  de  la  pureté  grecque 
et  ne  sait-on  pas  que  les  Grecs  peignaient  non  seulement  leurs 
colonnes  mais  encore  leurs  figures,  ce  que  nous  avons  certes  le 
droit  de  regarder  comme  un  peu  barbare. 

Parlons  un  peu  des  églises  gothiques,  h  la  bonne  heure  ;  la 
sévérité  de  nos  cathédrales,  l'ascétisme  d'une  religion  sévère  ne 
permettent  pas  sans  doute  la  richesse  de  la  palette  sous  ces  mys- 
térieux dômes,  où  rien  ne  doit  troubler  la  prière.  Comment  se 
fait-il  que  l'archéologie  qui  domine  aujourd'hui,  et  nous  rend  de 
si  précieux  services,  couvre  les  églises  de  dorures  et  de  peintures, 
assez  crues  souvent,  pour  faire  désirer  autre  chose?  Comment 
les  mêmes  personnes  si  savantes,  si  minutieusement  à  la  recherche 
des  usages,  ne  font-elles  pas  attention  que  chaque  siècle  a  imprimé 
son  mouvement  dans  l'art  ;  comment,  lorsqu'elles  cherchent  avec 
tant  de  soin  à  faire  renaître  l'art,  malheureusement  négligé  des 
verrières,  et  à  nous  donner  les  preuves  les  plus  évidentes  de 
l'amour  de  nos  pères  pour  la  splendeur  et  l'éclat,  refusent-elles 
le  secours  de  notre  art  rival?  Tous  les  arts,  pour  vraiment  pro- 
gresser, ont  besoin  de  marcher  ensemble  ;  soyons  sûrs  que  la 
peinture  deviendra  plus  large. 

Ici,  je  voudrais  pouvoir  exprimer  tout  ce  que  j'éprouve  contre 
ces  systèmes,  qui  ont  la  prétention  de  chasser  la  couleur  de  la 
peinture  et  surtout  de  la  peinture  murale. 

A  Gênes,  à  Venise,  l'on  voit  un  genre   de   peinture  architec- 


NOTES   DE   PAUL   HUET  loi 

turale  créé  exprès  pour  la  décoration  intérieure.  —  Nous  ne 
serons  donc  pas  tout  à  fait  les  inventeurs  de  ce  genre  de  décoration, 
mais  ce  que  nous  pouvons  dire,  c'est  que  notre  époque  est  plus 
particulièrement  paysagiste  et  faite  pour  en  tirer  parti.  Cet  amour 
de  la  nature,  d'accord  avec  la  situation  de  notre  esprit,  se  retrouve 
partout  :  dans  notre  amour  des  champs,  dans  nos  livres,  dans 
nos  romans,  dans  notre  poésie,  où  il  se  manifeste  avec  une  fran- 
chise et  un  éclat  admirables.  Lorsque  nous  ne  pouvons  échapper 
aux  liens  qui  nous  retiennent  prisonniers  au  milieu  de  nos 
grandes  cités,  nous  donnons  cette  jouissance  et  cette  liberté  à 
notre  imagination  et  nous  reposons  notre  esprit  au  milieu  des 
verdures  et  des  ciels  imaginaires. 

Pour  ma  part,  je  suis  étonné  qu'avec  les  ressources  que  nous 
avons  en  artistes  remarquables,  cet  art  décoratif  n'ait  pas  pris  un 
développement  spontané  et  naturel. 

Au  point  de  vue  de  la  beauté,  quelle  tenture  pourrait  rivaliser 
avec  cette  richesse  ?  au  point  de  vue  de  l'économie  :  les  belles 
choses  restent,  durent  et  gagnent  en  valeur,  pendant  qu'il  faut 
renouveler  les  étoffes  et  les  papiers  bien  plus  dispendieux. 
Hubert  Robert,  bien  à  distance  des  génies  de  l'art  que  je  signa- 
lais tout  à  l'heure,  a  exécuté  des  peintures  de  décoration  remar- 
quables ;  ses  ruines,  ses  paysages  ont  été  h  la  mode  et  plusieurs, 
après  avoir  décoré  de  somptueux  palais,  décorent  aujourd'hui  des 
établissements  publics,  dont  ils  font  la  réputation  au  point  qu'on 
estétonnéde  ne  pas  voir  d'imitateurs. 

Des  galeries  de  réception,  dessalons  d'été,  des  salles  à  manger 
des  escaliers  même,  comme  en  Italie,  trouveraient  dans  l'emploi 
de  ce  genre  de  peinture  une  originalité,  un  éclat  tout  nouveau. 
Ce  genre,  dans  ce  cas,  doit  donner  de  l'espace  et  grandir  les 
pièces  en  offrant  à  l'œil  d'heureuses  perspectives,  et  d'heureuses 
situations  h  l'esprit  pas  les  jouissances  délicates  de  l'art  et  de 
l'intelligence. 

J'ai  surtout  été  étonné  que  le  paysage  ne  fût  pas  franchement 
adopté  par  certains  établissements. 

Dans  des  promenoirs  d'hôpitaux,  dans  des  hospices  d'aliénés 
surtout,  où  le  spectacle  de  la  nature  extérieure  peut  calmer  l'es- 
prit et  raviver  les  forces  éteintes. 

En  causant  avec  les  hommes  chargés  de  porter  à  ces  misères 
humaines  le  secours  de  leurs  lumières  et  la  charité  de  leur  zèle, 
je  les  ai  trouvés,  non  seulement  souvent  disposés  à  accueillir  ces 
idées,  mais  pénétrés  de  leur  bienfaisance. 

La  bibliothèque  Sainte-Geneviève  possède  quelques  peintures 
trop  accessoires  de  paysage  et  quoi  de  mieux  placé  en  effet  que 
la  peinture  de  paysage  dans  ces  lieux  d'études  et  de  recueillement .' 


LA  CORRESPONDANCE 


Dans  les  premières  années,  les  lettres  sont  rares  ;  peu 
ont  été  conservées  et  l'on  sent  que  l'activité  de  son 
esprit  se  dépensait  autrement  ;  mais  dans  les  dernières 
années,  il  avait  pris  l'habitude  de  transmettre  ses  impres- 
sions à  trois  personnes  surtout  :  son  vieux  camarade 
Sollier,  son  cousin  Auguste  Petit,  magistrat,  artiste  et 
lettré,  président  à  la  cour  de  Grenoble,  enfin  un  peintre, 
Edmond  Legrain',  qui  habitait  Vire. 

Ce  sont  ces  lettres  qui  font  l'intérêt  de  sa  correspon- 
dance parce  qu'il  y  parle  de  tout,  art,  littérature,  politique, 
et  qu'il  note  tout  ce  qui  l'émeut  ou  le  passionne  avec 
l'aisance  et  la  liberté  qu'il  eût  apportées  à  écrire  pour 
lui  seul  un  journal. 

Ses  voyages  ont  toujours  été  des  voyages  d'études  ou 
tout  au  moins  l'occasion  de  travailler.  Il  est  bon  d'indi- 
quer la  marche  de  ses  déplacements  ;  elle  sera  utile  à 
l'intelligence  de  sa  correspondance  et  aidera  à  suivre  les 
travaux  dont  il  parle  dans  ses  lettres. 

Il  quitte  Paris  au  mois  de  mai  1828  pour  faire  un 
voyage  en  Normandie.  Il  devait  en  route  rejoindre 
Bonington,  mais  son  ami  malade  était  rentré  précipi- 
tamment à  Paris  pour  aller  mourir  à  Londres  avant  la  fin 
de  l'automne. 

'  Edmond  Legrain,  1820-1872,  élève  de  Guillard  et  de  Paul  Huet.  Salons  : 
1861  :  Intérieur  d'hospice,  à  Vire.  — •  i863  :  Prise  d'kahil;  —  Portrait  de 
M".  L.  —  1864  ;  Inhumation  d'une  religieuse  :  —  Le  livre  d'heures.  —  i865  : 
Réfectoire  de  couvent.  —  1868  :  La  messe  du  Saint-Esprit,  à  Vire  ;  —  Por- 
trait de  M.  X...  —  1869  :  La  buvette  des  tribunaux;  — •  Une  malade. 


io4  PAUL   HUET 

Paul  Huet  parlait  souvent  de  la  tristesse  que  lui  avait 
causée  cette  déception  et  du  chagrin  qu'il  avait  éprouvé 
en  perdant    ce  charmant  camarade. 

Il  poursuit  sa  route  seul,  s'arrête  à  Rouen,  chez  un  de 
ses  oncles  Marion,  pousse  jusqu'au  Havre  et  à  Honfleur, 
d'où  il  écrit  à  sa  sœur  et  à  ses  nièces. 

A  sa  sœur  iW™""  Richomme. 

Hontleur.  samedi  21  juin  1828. 

Bonne  sœur,  je  t'écris  à  la  hâte,  il  est  dix  heures  passées  et, 
étant  un  peu  fatigué,  je  suis  pressé  de  me  mettre  au  lit,  vu  sur- 
tout que,  s'il  ne  pleut  pas  à  verse,  je  compte  me  lever  demain 
d'assez  bonne  heure  pour  aller  passer  un  jour  à  Vierville  et 
deux  ou  trois  à  Trouville,  village  sur  la  côte  d'IIoiifleur  à  deux 
ou  trois  lieues...  J'ai  fait  la  rencontre  ici  du  hls  de  M.  Isabey, 
jeune  homme  plein  de  talent,  dont  tu  m'as  sans  doute  entendu 
parler  quelquefois  ;  je  suis  bien  aise  de  profiter  du  peu  de  moments 
que  j'ai  à  rester  avec  lui,  il  va  demeurer  au  plus  cinq  ou  six  jours 
ici,  de  la  repasser  au  Havre  s'embarquer  pour  Etretat,  situé  à 
huit  lieues  du  Havre,  puis  il  revient  et  s'embarque  pour  Dun- 
kerque.  Comme  son  voyage,  tu  le  vois,  s'étend  loin  et  qu  il  est 
limité  par  le  temps,  il  a  calculé  qu'il  ne  pouvait  rester  plus  long- 
temps par  ici...  Je  suis  arrivé  jeudi  à  une  heure  par  le  bateau  à 
vapeur,  ma  traversée  a  été  des  plus  heureuses  ;  tu  crois  sans  doute 
que  je  veux  rire,  mais  la  veille,  toute  la  ville  du  Havre  était  sur 
le  port  pour  voir  partir  le  vapeur  et  les  bateaux  passagers.  H  y  a 
eu  un  ouragan  très  fort,  qui  n'a  duré,  il  est  vrai,  qu'une  nuit  et 
un  jour,  mais  j'ai  été  assez  heureux  de  me  trouver  au  bord  de 
la  mer  pour  voir  un  temps  que  Ion  n'a  guère  ordinairement  dans 
cette  saison,  qui  du  reste  est  des  plus  orageuses  et  amènera  des 
tempêtes  plus  souvent  qu'il  ne  le  serait  à  souhaiter  pour  les 
malheureux  qui  subissent  ses  caprices.  La  mer,  qui  ne  m'avait 
fait  aucun  efl'et  à  mon  arrivée,  me  fait  maintenant  le  plus  grand 
plaisir.  Le  premier  jour  même,  j'avais,  le  soir,  du  mal  à  me 
séparer  de  cette  immensité  d'eau  si  calme  et  si  imposante,  mais 
la  journée  de  mercredi  me  laissera  aussi  un  beau  souvenir;  c'est 
réellement  un  grand  spectacle;  quoique  l'on  ne  voie  point  les 
vagues  aussi  hautes  que  les  maisons,  la  fureur  avec  laquelle  elles 
viennent  se  briser  contre  les  jetées,  le  bruit  qu'elles  font  en 
roulant  le  galet  sur  le  rivage,  tout  cela  est  grand  et  sublime.  J'ai 
le  plus  grand  désir  de  travailler,  de  faire  au  moins  quelques 
croquis  de  toutes  les  belles  choses  qui  m'environnent,  Honfleur 
est  un  très  beau  pays... 


LA   CORRESPONDANCE  io5 

A  J/""'  Ric/ionime,  pour  remettre  à  iW"''"  Caroline  et  Céleste. 
Montivilliers,  dimanche  lo  août. 

Mes  aimables  correspondantes,  j'ai  reçu  votre  lettre  avec  grand 
plaisir,  elle  m'a  rassuré  sur  la  santé  de  ma  sœur  dont  j'étais 
ïort  inquiet...  Quant  à  moi,  je  suis  allé  passer  une  semaine  à 
Toucques,  environs  d'Honfleur.  Le  mauvais  temps  m'a  empêché 
d'aller  jusqu'à  Dives  où  je  voulais  aller.  A  Trouville  j'ai  ren- 
contré deux  peintres,  excellents  garçons,  l'un  M.  Mozin  '  était  là 
avec  sa  mère,  dame  très  aimable.  J'ai  laissé  Jadin  -  à  Toucques 
et  me  suis  arrêté  à  Trouville  trois  jours,  qui  eussent  été  les 
plus  agréables  de  mon  voyage  sans  le  mauvais  temps.  J'ai  passé 
la  mer  hier  et  me  voici  maintenant  dans  le  pays  de  Caux,  non  sur 
la  route  de  Paris,  mais  en  marche  pour  y  revenir.  J'ai  laissé  mes 
deux  compagnons  à  Honfleur;  l'un  d'eux,  qui  n'avait  pas  voulu 
nous  suivre,  est  tombé  malade  pendant  notre  absence  qui,  heu- 
reusement pour  lui,  n'a  pas  été  longue,  car  il  s'ennuyait  beaucoup 
et  était  mal  soigné.  Comme  j'espère  qu'il  va  être  quitte  de  son 
indisposition,  j'attends  Jadin  à  Fécamp  pour  revenir  à  Paris  à 
pied  avec  lui.  Mon  bagage  ne  m'embarrassera  pas,  j'ai  laissé 
tous  mes  effets  à  Honfleur;  notre  malade,  pensant  revenir  en 
voiture,  voudra  bien  s'en  charger.  S'il  prenait  une  autre  déter- 
mination, il  les  mettrait  à  la  voiture.  Je  souhaite  que  tout  arrive 
sans  accident,  étant  obligé  de  laisser  les  clefs  dans  les  mains  du 
conducteur. 

Me  voilà  donc  trottant,  un  carton,  une  chemise  sous  le  bras, 
les  poches  garnies  de  crayons.  Je  vais  tâcher  de  rapporter,  tout 
en  marchant,  quelques  croquis  de  ce  pays  qui  est  très  beau  ;  je 
crois  que  de  Fécamp  à  Rouen  la  route  est  des  plus  insigni- 
fiantes '*. 

Je  souhaite  à  Manuel  de  voir  la  mer,  c'est  un  poète,  et  les  sen- 
sations qu'il  éprouverait,  en  voyant  le  perfide  élément,  ne  pour- 
raient qu'animer  sa  verve  et  lui  l'aire  trouver  quelques  expressions 
neuves  pour  peindre  ces  masses  d'eau  se  soulevant  par  l'on  ne 
sait  quel  pouvoir,  ouvrant  un  gouffre  et  se  refermant  par  un  choc 
violent  qui  semble  saisir  une  proie.  Que  Manuel'  exprime  cela 
et  il  sera  poète;  celui  qui  pourra  l'exprimer  sur  la  toile  sera  un 
peintre. 

J'ai  eu  assez  de  bonheur  hier,  la  mer  était  très  forte,  tout  le 
monde  presque  sur  le  vapeur  était  malade  à  qui  mieux,    et  j'ai 

'  Mozin  (Charles-Louis),  peintre,  1806-1862. 

-  Jadin  (Louis-Godefroy),  peintre,  i8o5-i882. 

^  Après  l'avoir  vue,  il  considérait,  au  contraire,  toute  la  région  entre  Rouen 
et  Dieppe  comme  des  plus  admirables. 

*  Emmanuel  Richomme,  son  neveu,  avocat. 


io6  PAUL   HUET 

pu  jouir  du  superbe  spectacle  d'une  mer  tourmentée  sans 
éprouver  les  inconvénients  de  la  voiture,  je  dois  avouer  qu'il  était 
temps  pour  moi  d'arriver  ! 

Quant  à  ton  travail,  ma  chère  Céleste,  je  ne  te  ferai  pas  de 
compliments;  voici  deux  mois  et  demi  que  je  suis  en  route  et  tu 
es  au  septième  dessin,  dis-tu;  pour  toi  qui  les  expédies  si  bien, 
ce  n'est  pas  trop,  mais  Caroline  me  fait  espérer  que  la  qualité 
rachètera  le  peu. 

Remerciez  votre  maman,  puisqu'elle  n'a  pu  m'écrire  elle- 
même,  de  vous  avoir  choisies  comme  secrétaires,  mes  compli- 
ments aux  couronnés. 

Votre  affectionné  oncle   et  ami  qui   vous   embrasse   de  cœur. 

Paul. 

Je  rapporterai  à  Paris  une  santé  encore  un  peu  vacillante 
quoique  beaucoup  meilleure.  Depuis  quelque  temps,  je  sens 
enfin  que  le  voyage  m'a  réellement  fait  du  bien,  mais  j'ai  hâte 
maintenant  de  me  trouver  au  milieu  de  vous,  pour  me  livrer  à 
mes  travaux  et  aller  faire  quelques  promenades  ensemble. 

J'embrasse  Céleste  double  pour  la  peine  qu'elle  se  donne  d'aller 
me  remplacer. 

J'écrirai  encore  une  fois  une  lettre  que  j'adresserai  à  Lelièvre, 
ou  à  Edmond  '. 


Il  est  évident  que  ce  n'est  pas  pendant  ce  court  passage 
à  Trouville  de  1828,  qu'il  a  pu  y  attirer  Dumas,  ce  doit  être 
l'année  suivante,  en  1829.  Dumas  a  raconté  plus  tard 
comment  il  avait  découvert  Trouville  avec  son  ami 
Paul  Huet.  Je  crois  que  le  plus  simple  est  de  reproduire 
ici  la  lettre  que  j'adressais  à  M.  Léon  Séché  et  qu'il  a 
publiée  dans  VEcho  de  Paris  dn  lundi  i4  septembre  1908  : 

«   Monsieur, 

...  C'est  mon  père,  enthousiasmé  de  la  vallée  de 
Touques,  qui  appela  Dumas  à  Trouville  ;  il  ne  croyait 
guère  le  voir  répondre  à  cet  appel  quand,  en  rentrant  de 
son  étude  pour  dîner,  il  le  trouva  installé  à  l'auberge,  et 
plus  chez  lui  que  lui-même.  Ce  fut  une  joie  folle,  une 
gaieté  comme   seul  Dumas   savait  la   communiquer.   Le 

'  Cette  lettre,  communiquée  à  M.  Léon  Séché,  a  paru  dans  le  supplément 
littéraire  du  Figaro  du  3  septembre   1910. 


LA   CORRESPONDANCE  107 

repas  fut  des  plus  joyeux,  mais  il  faillit  tourner  au 
drame  :  on  mangeait  du  poisson  ;  mon  père,  en  riant, 
avala  de  travers,  et  l'on  commençait  à  être  sérieusement 
inquiet;  tout  le  monde,  empressé  autour  de  lui,  cher- 
chait à  le  secourir  quand  un  indigène  déclare  que  ce 
n'est  rien,  qu'il  n'y  a  qu'à  aller  à  ToucquesX  chercher  une 
vieille  qui  le  fera  coucher  à  terre  tout  de  son  long,  lui 
mettra  le  pied  sur  la  gorge  en  prononçant  des  paroles,  et 
que  l'arête  passera.  Pour  un  homme  qui  étouffe  et  suf- 
foque, vous  voyez  le  remède  :  une  lieue  à  faire  avant 
d'avoir  le  secours  !  De  fureur,  mon  père  eut  une  telle 
révolte  que  l'arête  passa. 

Plus  tard,  Dumas  voulant,  dans  un  feuilleton  de  ses 
Impressions  de  voyage^  raconter  comment  il  avait  décou- 
i>ert  Trouville  avec  son  ami  Paul  Huet,  rappelait  l'étran- 
glement, mais  il  avait  oublié  la  fameuse  sorcière  et  la 
colère  salutaire  qui  avait  fait  passer  l'arête.  —  Mon  père 
lui  écrit  pour  le  remercier  de  réveiller  ces  joyeux  souve- 
nirs de  jeunesse  et  lui  témoigner  son  regret  de  l'oubli.  — 
Dans  le  feuilleton  suivant,  Dumas  déclare  qu'il  doit  à  son 
ami  une  rectification,  qu'il  a  reçu  une  lettre  de  lui,  écrite 
exprès  pour  rappeler  que  ce  n'est  pas  avec  une  arête  de 
sole,  mais  avec  une  arête  de  barbue  qu'il  s'est  étranglé  à 
Trouville, 

Mon  ami  M.  Legendre,  peintre  de  fleurs  et  élève  de 
Delacroix,  arrive  avec  l'article  à  la  main  :  «  Comment 
avez-vous  écrit  cela  à  Dumas  ?  —  Mais,  dit  mon  père,  je 
n'ai  rien  écrit  de  semblable.  —  Alors,  il  faut  protester, 
réclamer  au  journal,  donner  des  explications.  —  Plus 
souvent!  dit  mon  père;  avec  Dumas,  j'en  aurais  pour 
six  mois,  mais,  soyez  tranquille,  je  le  rattraperai.  » 

Peu  de  temps  après,  Paul  Iluet,  débouchant  du  pont 
Royal,  arrive  à  la  grille  des  Tuileries;  un  rassemblement 
était  formé  ;  il  fend  la  foule,  parvient  au  premier  rang  et 
se  trouve  en  face  d'un  superbe  garde  national  en  uniforme 
tout  neuf,  mais  tenant  son  fusil  de  travers.  C'était  Dumas 
qui,  ayant  reçu  un  billet  de  garde  pour  le  château  des 


io8  PAUL   HUET 

Tuileries,  s'était  décidé  àrépondie  à  l'appel,  éludé  jusque- 
là.  La  foule  était  attirée  moins  par  la  belle  stature,  les 
cheveux  crépus  et  le  teint  coloré  du  garde  que  par  le 
nombre  merveilleux  de  décorations  constellant  sa  poi- 
trine. C'était  pour  les  montrer  que  Dumas  avait  endossé 
l'uniforme.  En  voyant  au  premier  rang  de  ses  admira- 
teurs son  ami  Paul  Huet,  souriant  de  son  sourire  fin  et 
moqueur,  les  bras  croisés  et  silencieux,  Dumas  est  un  peu 
troublé,  lui-même,  d'être  surpris  dans  ce  rôle.  Il  s'ap- 
proche, Huet  le  laisse  venir  jusqu'à  lui,  le  prend  par  les 
épaules,  le  retourne,  et,  levant  les  bras,  s'écrie  :  «  Il  n'en 
a  pas  par  derrière  !  »  Et  la  foule  d'éclater  de  rire. 

«  Dumas  riait  le  premier  ;  il  avait  compris  que  c'était 
la  réplique  du  rapin  à  la  charge  du  journaliste,  mais  il  a 
négligé  de  mettre  cette  rectification  dans  le  feuilleton 
suivant » 

Il  est  difficile  de  fixer  exactement  la  date  du  premier 
voyage  en  Auvergne  :  ce  doit  être  en  i83i.  —  II  fit  ce 
voyage  avec  M.  de  Cambis',  chez  lequel  il  était  allé  à 
Avignon,  et  M.  deTaillac".  Une  seule  lettre,  écrite  à  son 
ami  Sollier,  est  sans  date. 

A  M.   Sollier. 

8  septembre. 

Je  voudrais,  mon  cher  ami,  te  donner  beaucoup  de  détails  sur 
ce  que  j'ai  vu  et  fait  depuis  mon  séjour  eu  Auvergne.  Sur  ce  que 
j'ai  fait,  la  chose  est  facile,  sur  ce  que  j'ai  vu,  je  ne  pourrais  pas 
en  dire  autant,  car  depuis  près  d'un  mois  que  je  suis  en  vovage, 
je  n'ai  guère  passé  de  jour  sans  voir  de  nouvelles  choses  et  des 
choses  très  intéressantes  ;  et  souvent  j'ai  été  forcé  de  me  priver 
de  beaucoup  d'autres. 

L'Auvergne,  quand  on  y  arrive,  est  un  singulier  pays,  dur  et 
sauvage,  généralement  d'un  ton  gris  et  uniforme  ;  je  ne  sais  qui 
s'est  avisé  de  dire  que  c'était  un  entassement  de  grandes  taupi- 
nières ;  il  y  a  dans  cette  charge  quelque  vérité.  Couvertes  de 
mauvaises  bruyères  ou  de  mousses  d'un  brun  foncé,  les  mon- 
tagnes, toutes  du  même  ton,  sont  désespérantes  dans  leur  ron- 

'  Attaché  d'ambassade. 

'  Conseiller  à  la  cour  des  Comptes. 


LA   CORRESPONDANCE  109 

deiir  symétrique  ;  mais  passez  sur  certaines  routes,  ayez  surtout 
un  ciel  favorable,  voyez  certains  accidents  de  terrains,  dominez 
un  peu  le  pays,  vous  le  voyez  alors,  s'enroulant  sur  lui-même,  se 
développant  avec  une  variété  infinie,  offrir  des  plans  sans  nombre, 
les  accidents  les  plus  pittoresques,  les  devants  les  plus  riches. 
Ces  grands  terrains  sombres,  éclairés  accidentellement,  recou- 
verts de  misérables  genêts  et  de  pauvres  bruyères,  séparés  par 
des  vallons  noirs  et  humides,  puis  derrière,  des  montagnes  sans 
nombre  qui  ondulent  de  la  manière  la  plus  pittoresque  pour 
former  un  horizon  qui  se  perd  dans  le  ciel  ou  qui  s'entr'ouvre 
quelquefois  pour  laisser  voir  les  plaines  fertiles  de  la  Limagne  ; 
voilà  ce  que  m'a  montré  un  pays  dont  je  n'avais  pas  encore  eu 
l'idée. 

Je  voudrais  pouvoir  te  donner  une  description  des  Monts  Dore. 
Je  vais  toujours  commencer  par  te  parler  du  bois  de  sapins  qui 
se  trouve  au  fond  de  la  vallée  des  Bains,  ce  sont  les  premiers  que 
j'ai  vus. 

En  s'enfonçant  dans  la  vallée,  on  commence  à  voir  se  détacher, 
blancs  sur  un  fond  d'un  bleu  vigoureux  et  indécis,  des  troncs, 
d'une  forme  bizarre  et  irrégulière,  entièrement  dépourvus 
d'écorce  ;  la  hache  les  a  mutilés  :  quelques-uns  semblent  les  sque- 
lettes blanchis  d'arbres  desséchés  par  la  neige  et  le  temps,  puis, 
derrière,  sont  plus  serrés  ceux  qui  forment  l'entrée  de  la  vallée 
d'Enfer,  gorge  superbe,  où  Michallon  a  puisé  toutes  les  études 
du  Roland  ;  quelques-uns  ont  été  brisés  par  la  foudre,  d'autres 
sont  renversés  pêle-mêle  sous  le  poids  d'un  rocher,  ou  ne  tien- 
nent plus  à  des  terrains  suspendus  que  par  des  racines  qui  conso- 
lident la  montagne  et  retiennent  des  éboulements. 

Cette  vallée  d'Enfer  est  un  des  endroits  les  plus  curieux  pour 
un  artiste,  la  nature  sauvage  est  là,  dans  tout  son  désordre  et 
son  âpreté  ;  malheureusement  pour  moi,  le  mauvais  temps  m'a 
empêché  de  pénétrer  bien  avant;  je  n'ai  pu  la  voir,  dans  son 
ensemble,  que  du  haut  du  pic  de  Sancy  qui  la  domine.  C'est  du 
haut  de  ce  puy  que  j'ai  joui  du  plus  beau  spectacle  que  l'on  puisse 
voir.  Je  dois  noter  ici,  h  propos  du  puy  de  Sancy,  qu'à  différentes 
époques,  on  essaya  de  placer  des  croix  ou  des  bornes  pour  servir 
de  conducteurs  et  que  toujours  la  foudre  les  a  brisées.  Je  rap- 
porterai deux  croquis  des  vues  générales  de  la  vallée  du  Mont 
Dore,  prises  l'une  du  pic  Gros,  1  autre  du  pic  de  Sancy  qui  lui 
est  opposé  ;  puissent-ils  te  donner  un  soupçon  de  ce  que  sont 
ces  panoramas. 

J'ai  encore  vu  une  forêt,  derrière  ces  Monts  Dore,  très  curieuse 
par  son  aspect  sauvage,  par  le  désordre  dans  lequel  elle  est  ; 
l'exploitation  se  fait  si  mal  dans  ces  pays  que  lorsque  l'on  abat 
un  arbre,  on  laisse  des  troncs  de  3  ou  4  pieds,  quelquefois  plus, 
de  hauteur,  chose  très  avantageuse  pour  les  amateurs,  sinon 
pour  les  propriétaires.  J'ai  visité  les  environs  du  Mont  Dore  : 
Murols,  où  il  y  a  un  lac  charmant,  belle  ville  assez  curieuse,  d'où 


110  PAUL  HUET 

nous  sommes  partis  pour  nous  rendre  à  Bord,  ville  sur  les  limites 
de  la  Corrèze.  Voulant  éviter  de  repasser  par  les  Monts  Dore, 
nous  avons  eu  à  parcourir  i6  lieues  du  chemin  le  plus  afl'reux,  du 
pays  le  plus  détestable.  Je  crois  que  si  j'avais  eu  plusieurs  jour- 
nées comme  celle-là,  j'aurais  renoncé  à  l'Auvergne,  tant  j'en 
avais  par-dessus  la  tête  ;  la  forêt  des  Gardes  dont  je  viens  de 
parler  m'a  dédommagé. 

Bord  est  une  ville  charmante,  dans  un  vallon,  arrosée  par  une 
rivière  ;  le  dictionnaire  géographique  peut  dire  ville  bien  située. 
Aux  environs  sont  les  eaux  de  Saint-Thomas  et  le  Saut  de  la 
Saule,  ruisseau  qui  coule  dans  les  rochers  les  plus  sauvages, 
qui  rappellent  bien  plus  les  paysages  de  Salvator  que  tout  ce 
que  j'ai  vu  rapporter  d'Italie.  Mes  compagnons,  toujours  pressés 
de  courir  en  avant,  ne  voulaient  pas  me  laisser  faire  un  croquis  ; 
je  pris  le  parti  de  rester  un  jour  sans  eux  à  Bord,  puis  je  leur 
communiquai  un  projet  qui  me  passa  par  la  tête,  et  il  fut  résolu 
entre  nous  que  je  ne  les  rejoindrais  qu'au  Puy-en-Yelai,  et  que 
le  lendemain  je  retournerais  au  Mont  Dore,  compléter  une  suite 
de  dessins  ;  qu'au  lieu  de  voir  à  la  hâte  le  Cantal  et  sans  pou- 
voir rien  visiter  en  détail,  c'est  sans  rien  voir,  je  reverrais  ce  que 
j'avais  déjà  vu  et  qu'au  moins  je  pourrais  consacrer  cinq  ou  six 
jours  entiers  au  travail;  malheureusement,  le  jour  de  mon  départ 
le  mauvais  temps  m'a  pris  et  la  neige,  la  grêle  m'ont  empêché  de 
retourner  sur  ma  route  au  Mont  Dore  que  nous  avions  négligé 
pour  ne  pas  passer  dans  la  vallée  des  Bains  ;  comme  je  te  l'ai  dit 
plus  haut,  j'ai  trouvé  les  plus  belles  choses,  l'efl'et,  je  crois,  ajou- 
tait beaucoup;  à  Tauves,  j'ai  acheté  un  costume  de  femme  que  je 
rapporterai  h  Paris,  puis  je  suis  arrivé  hier  h  Clermonl,  où  la 
pluie  tombe  toujours. 

Les  costumes  de  l'Auvergne  sont  extrêmement  variés  et  pitto- 
resques. Hélas  !  bientôt  le  bonnet  rond  à  la  parisienne  les  aura 
remplacés  ;  parmi  les  jeunes  filles,  auxquelles  la  coiffure  que 
je  rapporte  sied  si  bien,  c'est  à  qui  prendra  le  bonnet  rond.  Je 
suis  arrivé  a  Clermont  lors  de  l'Assomption,  le  pays  est  très 
dévot,  je  dois  ajouter  très  républicain  et  très  révolutionnaire, 
c'est  ce  que  tu  pourras  demander  à  Cambis,  qui  prêche  tant 
qu'il  peut  la  doctrine  sainte  du  juste  milieu  et  l'amour  du  roi 
de  son  choix,  et  à  qui  l'on  répond  malheureusement  trop  sou- 
vent :  M....  pour  Louis-Philippe.  J'ai  vu  réunis,  le  jour  de 
l'Assomption,  un  échantillon  de  tous  les  costumes  de  l'Auvergne. 
Les  hommes  sont  généralement  superbes,  portent  presque  tous 
de  grands  chapeaux  rabattus  et  ont  un  peu  de  ressemblance  avec 
les  Bretons;  à  Clermont,  les  femmes  des  faubourgs  ont  un  petit 
corset  de  velours  très  élégant,  relèvent  le  bas  de  leur  robe 
qu'elles  attachent  à  la  ceinture,  ce  qui  laisse  voir  une  partie  de 
la  jambe  nue  ;  presque  toutes  portent  des  bannes,  ou  des  pots 
d'une  forme  étrusque  sur  la  tête,  ce  qui  ajoute  beaucoup  à  ce 
que  leur  tournure  a  déjà  d'antique.  Le  costume  que  je  rapporte, 


LA   CORRESPONDANCE  m 

et  qui  se  porte  dans  les  environs  du  Mont  Dore,  consiste  en  une 
coitl'e  noire  retenue  sur  la  tète  par  un  cercle  en  cuivre  (voir 
quelques  portraits  de  lemmes  par  Holbein  et  van  der  Wertt),  un 
corset  à  la  bergère,  un  jupon  retroussé  qui  laisse  voir  le  jupon 
de  dessous.  Ces  usages  tloivent  remonter  à  l'époque  la  plus 
reculée. 

Je  ferais  mieux,  mon  cher  ami,  au  lieu  de  tout  ce  bavardage, 
de  te  raconter  une  de  nos  excursions  ;  nous  en  avons  fait  de 
vraiment  fort  amusantes.  A  Clermont  j'ai  vu  un  ancien  camarade 
d'atelier,  M.  Bachelerie,  professeur  de  dessin,  chez  qui  je  loge 
cette  fois,  et  qui  partira  peut-être  avec  moi  pour  rejoindre  ces 
messieurs  au  Puy.  Nous  avons  fait  avec  lui  un  petit  voyage  à 
Tournoël,  où  nous  avons  fait  passablement  de  folies,  qui  per- 
draient fort  à  être  racontées.  Ce  que  je  me  rappelle  c'est  que, 
mourant  de  faim,  nous  sommes  tombés  dans  un  petit  village  le 
jour  de  la  fête  ;  nous  nous  sommes  adressés  au  pâtissier,  bou- 
langer, rôtisseur  de  l'endroit  qui  n'avait  rien  à  nous  donner. 
«  Mais  cet  excellent  gigot  aux  pommes?  —  C'est  au  voisin  un 
tel.  —  Et  ce  morceau  de  veau?  —  Oh,  c'est  h  M.  le  maire.  — 
Et  celui-là  ?  —  A  M.  l'adjoint.  —  El  ce  petit  plat  de  mouton  ?  — 
C'est  tout  ce  que  nous  avons  pour  notre  dîner.  »  La  chose  deve- 
nait embarrassante,  nous  nous  en  sommes  bien  tirés  en  prélevant 
une  dime  sur  chacun  :  le  voisin  a  fourni  les  pommes  de  terre, 
nous  avons  coupé  un  morceau  d'épaule  au  maire,  rogné  l'adjoint, 
pris  la  part  de  l'hôte  et,  pour  nos  i5  sols  chacun,  nous  avons 
eu  un  repas  de  prince,  laissant  à  la  conscience  de  l'hôtesse  le 
soin  d'étaler  le  restant  de  pommes  de  terre,  de  cicatriser 
l'épaule  du  maire,  de  donner  un  petit  tour  de  broche  à  l'adjoint, 
afin  que  chacun  n'y  vit  que  du  feu  et  ne  pût  se  plaindre. 

Adieu,  mou  cher  garçon, si  tu  avais  à  m'écrire,  adresse  la 

lettre  au  Puy. 

Je  voulais  dire  que  j'avais  rencontré  ici  Trélat  ',  que  j'avais  vu 
à  Paris,  et  comme  je  ne  lui  ai  pas  dit  que  Louis-Philippe  man- 
geait les  enfants  tout  crus,  qu'il  était  obligé  de  se  cacher  dans 
les  caves  de  peur  des  sifflets,  et  qu'à  Paris  tout  le  monde  était 
républicain,  il  a  trouvé,  à  ce  que  j'ai  su,  que  j'étais  horriblement 
juste  milieu.  C'est  du  reste  un  homme  tout  zèle  et  tout  dévoue- 
ment pour  sa  cause. 

Malgré  les  réserves  faites  dans  cette  letti-e,  Paul  Huet 
avait  gardé  de  ces  montagnes  une  profonde  impression 
et  son  admiration  pour  cette  nature  sévère,  triste,  drama- 
tique, avait  grandi  avec  le  temps.  11  disait  que  Poussin 

'  Trélat,  médecin  et  homme  politique,  1795-1879,  vice-président  de  1  Assem- 
blée en  1848,  rédigeait  en  i83i,  à  Clermonl-Ferraud,  Le  Patriote  du  Puy- 
de-Dôme. 


1,1  PAUL   HUET 

avait  dû  voir  l'Auvergne  en  allant  à  Rome,  qu'il  avait 
dans  ses  fonds  des  impressions  de  lignes  et  de  couleur 
qui  se  rapprochaient  bien  plus  de  l'Auvergne  que  de 
l'Italie.  Je  crois  que  des  lettres  du  Poussin,  retrouvées 
depuis,  sont  venues  confirmer  cette  supposition  de  son 
passage  par  l'Auvergne. 

D'Alexandre  Dumas. 

Mon  cher  Huet, 

Je  n'écris  pas  à  Boulanger^  en  même  temps  qu'à  vous,  parce  que  je  le 
crois  à  la  campagne,  occupé  des  tableaux  de  famille  que  vous  savez.  En 
tout  cas,  regardez  cette  lettre  comme  commune  à  tous  deux,  car  il  est 
bien  rare   que  notre  pensée  amie  vous  sépare  l'un  de  l'autre. 

Nous  avons  vu  de  belles  choses,  cher  ami,  et  nous  vous  avons  bien 
regretté.  Voir  sans  ses  amis,  c  est  ne  voir  que  d  un  oeil  et  vraiment  cela 
l'ait  peine  de  ne  pas  regarder  de  ses  deux  yeux  un  aussi  magnifique  spec- 
tacle. 

D'un  autre  côté,  tout  ici  est  histoire  et  liberté,  j'enverrai  d'ici  à 
quelques  jours  une  lettre  à  Buloz-  sur  ce  que  nous  avons  déjà  vu,  vous  la 
lirez  avec  plaisir  j'en  suis  sûr. 

Voyez  Buloz.  Je  lui  parle  de  vous,  il  vous  communiquera  le  passage 
de  ma  lettre  qui  vous  concerne.  Je  désirerais  bien  que  l'affaire  que  je 
propose  à  un  libraire  s'arrangeât. 

Voyez  d'un  autre  côté  Appert',  pressez-le,  en  mon  nom  et  au  vôtre, 
de  faire  mettre  vos  tableaux  sous  les  yeux  de  la  Reine.  Demandez-lui  si 
M.  Foucault''  de  Pressj'  lui  a  remis  -25  francs  qu'il  s'était  chargé  de  lui 
remettre,  s'il  ne  l'avait  pas  fait,  priez-le  de  les  lui  demander. 

Nous  sommes  maintenant  aux  eaux  d'Aix,  où  nous  resterons  quinze 
jours  ou  trois  semaines,  et  où  nous  voudrions  bien  vous  voir  arriver 
avec  Anicet^.  Il  vous  faudrait  à  peu  près  à  chacun  i.5oo  francs  pour 
faire  un  beau  voyage  ici. 

Adieu,  mon  cher  Huet,  jusqu'à  ce  que  je  reçoive  de  vos  nouvelles, 
j'espérerai.  Tâchez  de  convertir  mon  espoir  en  certitude. 

Serrez  la  main  de  Boulanger  s'il  est  à  Paris. 
Tout  à  vous, 

Alex.  Dumas  «, 
poste  restante  à  Aix. 
Mélanie  vous  dit  mille  choses  à  tous  deux. 

'  Boulauger  (Louis),  peintre  romantique,  1806-1867. 

-  Buloz  (François),  littérateur,  fondateur  de  la  Revue  des  Deux  Mondes, 
1803-1877. 

'  Appert  (Benjamin),  philanthrope,  1797-  ,  Amélioration  du  sort  des 
prisonniers  ;  secrétaire  des  commandements  de  la  reine. 

*  l'oucault,  physicien,  rédacteur  aux />e6a(s,  1819-1868. 
'Anicet  Bourgeois,  auteur  dramatique,  1806-1871, 

*  Alexandre  Dumas,  1803-1870, 


LA   CORRESPONDANCE  ii3 


De  Gustas'e  Planche. 

La  franchise  et  la  vérité,  mon  cher  ami,  ne  sont  plus  de  ce  monde. 
Jusqu'ici,  vous  le  savez,  j'avais  le  privilège  de  parler  tête  haute  et  la 
main  ouverte.  A  l'avenir  je  me  tairai  et  ne  donnerai  plus  mon  avis. 

J'ai  raisonné  la  plume  à  la  main  sur  les  mérites  et  les  démérites 
à'Angète  pendant  sept  heures  d'horloge.  Mon  éloquence  n'a  servi  de 
rien,  le  public  ne  la  soupçonnera  pas.  Je  vous  donnerai  à  lire  le  pam- 
phlet coupable,  et  vousjugerez. 

Portez-vous  bien,   et  ne  parlez  jamais  des  vivants  et  très  peu   des 
morts,  —  si  vous  voulez  vivre  en  pai.K. 
Tout  à  vous, 

Gustave  Planche. 

34.  Janvier.  2. 


En  septembfe  i83/i,  Paul  Iluet  épouse  sa  nièce,  Céleste 
Richomnie,  et  part  pour  La  Fère  où  il  passe  le  mois  d'oc- 
tobre dans  la  t'amillede  son  père.  Il  fait  ensuite  des  études 
dans  la  forêt  de  Compiègne  avec  cette  jeune  femme  qui  était 
son  élève.  L'année  suivante,  appelé  à  Rouen  par  l'expo- 
sition, où  figurait  son  tableau  de  la  vue  de  Rouen,  il  y 
séjourne  un  mois,  ayant  un  tableau  à  faire  pour  un  ama- 
teur ;  puis  il  part  pour  Honfleur  où  ils  travaillent  tous 
deux  le  long  de  la  côte  pendant  les  mois  d'août  et  de  sep- 
tembre. 

Son  second  voyage  en  Auvergne  a  lieu  en  i836,  il  s'ar- 
rête à  Clermont,  au  mont  Dore,  et  rapporte  de  nom- 
breux dessins  et  des  figures  au  fusain. 

Encore  victime,  au  Salon,  mais  en  très  nombreuse  et 
très  bonne  compagnie,  de  l'hostilité  intransigeante  de 
l'Institut,  il  est  ardemment  soutenu  par  Gustave  Planche. 
Quelques-unes  des  principales  œuvres  refusées  sont  réu- 
nies et  exposées  dans  l'atelier  de  Scheffer.  Paul  Huet  est 
du  nombre  de  ceux  qui  protestent  ainsi.  11  reçoit  à  ce 
sujet  une  lettre  d'Eugène  Lami. 

D'Eugène  Lami. 

17  mai-s  i836. 

Je  viens  vous  annoncer,  mon  cher  Huet,  que  j'ai  enfin  rejoint  M.  de 
Cailleux,  il  s'oppose  formellement  à  ce  que  j'expose  mon  tableau  avec 
les  autres  infortunés;  il  ne  me  le  rend  qu'à  la  condition  qu'il  ne  sortira 
de  chez  moi  que  pour  aller  à  Versailles. 


ii4  PAUL   HUEÏ 

Je  ne  crois  pas  qu'il  vienne  beaucoup  de  monde  à  l'exposition  de 
Scheffer  à  cause  de  l'éloignenient  ;  mais  tous  les  peintres  iront,  et  en 
définitive  ce  sont  eux  qui  font  les  réputations  ;  voilà  ce  qui  me  con- 
trarie le  plus. 

Mille  et  raille  amitiés, 
Ce  mercredi, 

Eue.  Lami'. 

Si  vous  venez  dans  mon  quartier  le  mois  prochain,  venez  me  voir, 
vous  verrez,  j'espère,  mon  ciel  amélioré. 

Nommé,  en  1837,  professeur  de  la  Duchesse  d  Orléans, 
Paul  Huet  passe  la  saison  d'été  à  Compiègne  où  se  trou- 
vaient les  Princes,  pour  continuer  à  donner  ses  leçons. 

Il  fait  dans  la  forêt,  pour  laquelle  il  conservait  toujours 
une  prédilection,  de  nombreuses  études  et  y  trouve  les 
motifs  de  nouveaux  tableaux. 

La  santé  de  sa  jeune  femme  très  délicate  commence  à 
l'inquiéter,  en  i838  elle  est  sérieusement  atteinte;  ils 
vont  chercher  à  Sceaux,  auprès  de  sa  sœur,  M^^Richomme, 
le  calme  et  le  repos  au  grand  air  ;  mais  le  mieux  espéré 
ne  se  produit  pas.  Après  une  consultation,  ils  partent 
pour  le  Midi  à  la  fin  de  septembre.  Cette  absence  devait 
avoir  sur  sa  carrière  une  grande  influence. 

Pendant  ce  premier  hiver  passé  à  Nice,  il  fait  des  des- 
sins sur  la  Corniche  et  de  belles  études  de  figure. 

Après  une  courte  apparition  à  Paris  ils  sont  forcés  de 
repartir  aussitôt  pour  Nice.  Paul  Huet  ne  conservait  plus 
l'espoir  de  sauver  sa  femme.  Il  la  perd  à  la  fin  de  décembre 
et  rentre  à  Paris  au  mois  de  janvier  suivant. 

Ses  lettres  de  cette  époque  montrent  par  quelles  dou- 
loureuses épreuves  il  a  dû  passer. 

37  décembre  i838  et  5  janvier  iSSg. 

A  M.  Sollier. 

Mon  cher  ami, 

Si  Ton  doit  pardonner  aux  bonnes  intentions,  tu  ne  peux  m'en 
vouloir,  non  plus  que  quelques  camarades,  de  n'avoir  point  encore 

'  Lami  (Eugène-Louis),  1800-1890. 


LA   CORRESPOMDANCE  ii5 

rempli  ma  promesse.  Il  y  a  bien  longtemps  que  j'ai  la  bonne 
volonté  de  t'écrire  ainsi  qu'à  Comairas.  Sans  doute,  c'est  parce 
que  je  suis  mécontent  de  moi  que  je  ne  t'ai  pas  fait  part  de 
mes  travaux  et  de  mes  idées.  J'ai  doublement  tort,  j'aurais  dû 
puiser  dans  votre  entretien  un  peu  de  courage  et  d'énergie.  Tu 
sais  déjà  par  mon  frère  que  ma  pauvre  malade  ne  se  trouve  pas 
mal  du  séjour  de  Nice  et  que  si  aucun  accident  ne  survient,  je 
dois  compter  que  les  chaleurs  du  printemps  décideront  d'heureux 
résultats.  Malheureusement,  nous  sommes  dans  notre  hiver, 
la  neige  s'est  montrée  d'abord  sur  les  pics  lointains,  puis  s'est 
approchée  de  sommets  en  sommets,  elle  nous  entoure  d'une  cein- 
ture blanche,  voici  qu'elle  menace  de  nous  atteindre  et  d'entrer 
dans  Nice,  ce  qui  est  un  phénomène.  Aussi  tout  cela  n'est  point 
très  rigoureux  et  ressemble  fort  à  notre  printemps.  Il  ya  quelques 
jours,  j'allais  dessiner  d'après  nature  une  bonne  partie  de  la 
journée  ;  j'espère  que  le  mois  de  janvier  ne  se  passera  pas 
sans  jours  aussi  beaux.  A  en  croire  les  habitants,  qui  me 
paraissent  pas  mal  blagueurs  lorsqu'il  s'agit  de  faire  valoir  le 
climat  et  la  location  des  maisons,  les  mois  de  décembre  et  de 
janvier  devaient  être  une  suite  non  interrompue  de  jours  beaux 
comme  nos  belles  journées  d'automne.  Il  ne  faut  pas  les  croire  à 
la  lettre,  car  aujourd'hui  ils  se  fâchent  quand  on  ose  se  plaindre 
du  froid. 

Ces  interruptions,  cette  hésitation  dans  le  temps  sont  pour 
beaucoup  dans  l'incertitude  et  la  marche  de  mes  travaux.  A  mon 
arrivée,  j'ai  perdu  beaucoup  de  temps  en  organisation,  arran- 
gement, promenades,  etc.  ;  puis  à  l'époque  où  j'aurais  pu  tra- 
vailler davantage  d'après  nature,  j'ai  fait  un  tableau  pour  l'expo- 
sition de  Lyon.  A  dire  vrai  ce  n'est  pas,  je  crois,  bien  bon,  c'est 
quelque  chose  moitié  étude,  moitié  tableau,  fait  d'après  un 
croquis  à  la  plume  que  tu  aimeras,  j'espère. 

Je  dois  t'avoucr  qu'en  arrivant  ici,  bien  que  je  trouvasse  le  pays 
fort  beau,  j'étais  assez  de  mauvaise  humeur  et  porté  à  croire  que 
je  n'y  trouverais  pas  mon  compte.  Aujourd'hui,  bien  que  con- 
naissant mieux  les  environs,  sachant  des  détails  admirablement 
beaux,  je  me  demande  parfois  comment  je  me  tirerai  d'affaire  ; 
je  suis  tout  ébloui  de  cette  lumière  si  vive  et  si  brillante.  Je  ne 
sais  si  cette  nature  resplendissante,  bien  en  dehors  de  mes  études 
et  de  mes  premières  affections,  convient  bien  à  mon  talent,  ou 
plutôt  si  mon  pauvre  talent  pourra  jamais  en  approcher.  Je  ne 
puis  comprendre  ce  pays  que  par  un  beau  soleil,  c'est  alors  qu'il 
est  grand  et  majestueux  ;  rarement,  au  contraire  du  Nord,  j'ai  vu 
de  belles  choses  par  un  ciel  couvert  :  puis,  même  par  les  mauvais 
temps,  jamais  de  brumes  ni  de  brouillards,  de  ces  effets  qui  dans 
le  Nord  grandissent  et  composent  le  paysage.  Ici  le  pays  est  beau 
par  lui-même  et  toute  sa  force,  toute  sa  finesse  admirable  de  cou- 
leur, il  la  tire  du  soleil  et  de  sa  lumière.  C'est  de  la  pleine  pâte, 
large  peinture  si  difficile  h  rendre,  si  belle,  réussie.  Je  parle  bien 


iiO  PAUL   HUEÏ 

entendu  de  l'Italie  par  ce  que  jen  connais,  c'est-à-dire  Nice,  qui 
n'est  ni  Italie  ni  France.  Je  crois  qu'il  doit  y  avoir  une  grande 
différence  par  exemple  de  ce  pays  aux  Etats  Romains,  que  ce 
pays  est  beaucoup  plus  brillant  et  plus  chaud.  Je  me  demande 
souvent  qui  a  rendu  l'Italie,  et  j'avoue  que  la  réponse  est  dilli- 
cile  à  trouver.  Claude  Lorrain  a  le  plus  approché  de  cet  éclat 
et  de  cette  limpidité.  Je  voudrais  connaître  davantage  les  pay- 
sages du  Titien  et  du  Dominiquin.  Je  pense  souvent  ici  à  ces 
deux  hommes.  Dans  les  modernes,  Decamps  nous  a  donné 
d'admirables  choses  et  je  retrouve  bien  ici  toute  sa  palette.  Tout 
cela  est  horriblement  dilTicile  ;  on  croit  tenir,  comprendre,  et 
tout  vous  échappe  comme  la  plus  alerte  couleuvre.  Malheureuse- 
ment j'ai  lait  peu  de  chose,  j'ai  regardé  beaucoup,  cherché  à 
comprendre,  cru  comprendre  souvent,  et  puis  je  désespère,  je 
pense  à  toutes  ces  intelligences  qui  se  sont  laissé  prendre  et  qui 
sont  venues  échouer  au  grand  écueil. 

Ce  qui  me  déplaisait  surtout  à  mon  arrivée,  c'est  cette  multi- 
tude d'oliviers  monotones  et  grisâtres,  aussi  faibles  de  ton  que 
notre  saule,  sans  en  avoir  la  finesse  et  l'argenté,  et  surtout  en 
opposition  avec  la  force  et  la  vigueur  du  pays.  Puis  je  m'y  suis 
habitué;  après  tout,  c'est  un  arbre  qui  a  son  genre  de  beauté,  de 
loin  il  se  masse  bien,  noblement,  il  grandit,  ce  dont  il  a  parfois 
besoin  bien  que  ce  ne  soit  plus  cet  affreux  olivier  des  environs 
d'Avignon,  rabougri,  poussiéreux  et  malade  ;  son  tronc  est  admi- 
rable de  pittoresque  et  de  caprice.  Il  s'attache  vigoureusement 
et  s'élance  au  milieu  des  pierres  et  des  rochers  ;  son  ombre 
manque  de  force  mais  non  de  transparence  et  l'on  suit  sa  forme 
dans  le  plus  épais.  Ce  qui  est  très  pittoresque,  c'est  de  voir  les 
troupeaux  de  moutons  et  de  chèvres,  que  la  neige  amène  des 
Alpes  à  Nice,  grimper  sur  les  rochers  ou  après  ces  troncs  d'oli- 
viers si  tortillés. 

Ce  qui  m'a  le  plus  frappé  dans  mes  premières  promenades, 
c'est  Villefranche,  petit  golfe  qui  semble  un  coin  de  l'Afrique, 
entouré  de  rochers  escarpés  et  plus  à  l'abri,  je  crois,   que  Nice. 

4  janvier. 

Lorsque  je  commençais  cette  lettre,  mon  cher  ami,  nous  étions 
en  hiver,  hiver  peu  rigoureux,  il  est  vrai,  mais  qui  nous  effrayait  ; 
aujourd'hui  nous  sommes  en  été  et  depuis  le  3i  décembre.  Nous 
aurons  ce  temps,  j'espère,  pendant  quelques  jours  ;  je  n'ai  jamais 
vu  de  plus  belles  journées  de  mois  de  juin  que  nos  3i  décembre 
et  i"  janvier.  On  peut  très  bien  porter  pantalon  blanc.  Ma 
femme  a  depuis  repris  ses  dîners  dans  le  jardin  et  moi  mes 
excursions.  Pendant  que  vous  faites  une  misérable  parodie  avec 
votre  sale  charbon  de  terre  et  vos  tuyaux  de  pot4es,  nous  jouis- 
sons d'un  soleil  d'été  et  de  la  verdure  du  printemps.  Ces  oliviers, 
qu'on    est  heureux   de   les  trouver,  j'allais   dire  pour   avoir  de 


LA   CORRESPONDANCE  117 

l'ombre,  tant  nous  jouissons  de  ce  beau  soleil  !  La  matinée  est 
cependant  aujourd'hui  un  peu  plus  froide  que  ces  jours  derniers, 
mais  il  fera  chaud  certainement  à  midi. 

Je  ne  t'ai  point  parlé  de  la  société  que  nous  avons  ici;  je  vois 
très  peu  de  monde  et  peut-être  encore  trop  pour  mon  désir  de  tra- 
vail. Je  suis  fort  heureux  d'aller  chez  les  Poppleton  et  je  dois 
bien  des  remerciements  à  l'ami  Georges'  pour  sa  bonne  recom- 
mandation près  de  sa  famille.  Je  compte  que  tu  lui  porteras, 
ainsi  qu'à  Comairas,  mille  amitiés  en  attendant  que  je  leur 
écrive  directement.  Ne  manque  pas  de  dire  h  Poppleton  que  j'ai 
grand  plaisir  ii  aller  battre  politiquement  la  campagne  avec  son 
bon  père  et  lutter  de  patriotisme  de  coin  du  feu.  Je  suis  gâté 
comme  il  pourrait  l'être,  traité  comme  il  me  l'avait  annoncé, 
comme  son  frère.  Placé  sur  le  canapé,  je  gagne  les  bonnes  grâces 
de  Moumoutte  et  du  chien  favori  en  partageant  avec  ces  innocents 
ma  tasse  de  thé.  Il  est  difficile  de  trouver  une  meilleure  femme 
que  M""'  Poppleton,  et  sa  fille  est  une  personne  très  distinguée. 
Je  serais  fâché  si  je  ne  pouvais  me  faire  aimer  de  cette  famille. 

Adieu,  ma  femme  me  charge  de  ses  compliments  et  amitiés 
pour  M""^  Sollier  et  pour  toi. 

Je  t'embrasse, 

Paul  Huet. 


De  M.  Ferdinand  de  Lasteyrie. 

Paris,  5  janvier  iSSg. 

J'ai  reçu  hier  votre  aimable  lettre,  mon  cher  Huet,  je  vous  en  remercie 
comme  d'un  souvenir  de  bonne  amitié,  et  je  vous  réponds  avec  d'autant 
plus  de  promptitude  que  je  pars  aujourd'hui  même  pour  l'Angleterre. 
Or,  sije  vous  écrivais  d'Outre-Manche,  ma  prose  serait  d'une  valeur  par 
trop  inférieure  au  tarif  de  la  lettre.  Je  profite  donc  de  mes  dernières 
heures  de  séjour  sur  cette  terre  de  petite  propriété  pour  vous  donner 
de  mes  nouvelles  et  surtout  vous  remercier  des  vôtres.  Je  vous  sais 
bien  bon  gré  d'avoir  pensé  à  moi,  et  d'avoir  compté  que  je  pensais  à 
vous  :  c'est  ce  que  je  fais  souvent,  mon  cher  ami,  principalement  lorsque 
je  puis  vous  croire  quelque  sujet  d'inquiétude.  Pour  le  moment  je  vois 
avec  satisfaction  que  vous  obtenez  un  résultat  sensible  de  votre  séjour 
à  Nice,  et  que  le  beau  ciel  du  midi  rend  peu  à  peu  à  votre  chère  malade 
un  bien-être  qui  rejaillit  sur  vous.  Je  vous  plains  seulement  du  peu  de 
ressources  que  vous  présente  la  société  au  milieu  de  laquelle  vous 
vivez,  et  je  comprends  le  vide  que  vous  devez  éprouver  ;  j'espère  tou- 
tefois que  vous  aurez  pour  compensations  le  succès  de  vos  soins  et  de 
bons  travaux  d'art. 

Quant  à  moi,  je  pars,  comme  je  vous  l'ai  dit  en  commençant.  Je  m'é- 
rige, pour  une  quinzaine  de  jours,  en  commis  voyageur,  et  je  vais  faire 
l'article  à  Londres,  pour  le  compte  de  la  maison  Lasteyrie,  éditeurs 
d'estampes,  — une  des  maisons  les  plus  recommandables  de  la  capitale, 

'  Georges  Poppleton,  peintre,  Salons  de  i833  à  1844. 


ii8  PAUL   IlUt:T 

et  qui  présente,  Monsieur,  toute  c?pèce  de  garanties,  etc.,  etc.  —  Bref, 
je  vais  làclier  J  organiser  à  Londres  le  di'bit  de  ma  petite  marchandise, 
chose  toujours  assez  difficile,  lorsque  sans  être  libraire  soi-même,  on 
est  obligé  d'avoir  affaire  à  des  individus  de  cette  race.  Vous  en  savez 
quelque  chose.  Dieu  merci. 

Somme  toute,  ce  voyage  est  pour  moi  l'objet  du  plus  mortel  ennui. 
C'est  assez  vous  dire  que  je  le  mènerai  le  plus  lestement  possible  et  que 
j'espère  être  de  retour  ici  dans  une  quinzaine  de  jours,  a  moins  que  par 
ce  mauvais  temps  je  ne  me  noie  dans  une  ornière  ou  ne  m'embourbe 
dans  la  Manche. 

Je  voudrais  avoir  quelqu'aniusante  nouvelle  à  vous  donner  en  échange 
de  vos  histoires  matrimonio-industrielles.  Nous  avons  bien  ici  quelques 
Robert-Macaircs  qui  valent  au  moins  ceux  dont  vous  avez  eu  la  visite. 
Mais  que  pourrais-je  vous  dire  de  plus  que  les  journaux  ?  En  fait  d'art, 
je  ne  sais  trop  ce  qu'il  a  pu  y  avoir  de  neuf  depuis  les  Portes  de  Tri- 
queti'.  Vous  avez  dû  en  entendre  parler  comme  d'une  chose  remar- 
quable, et  je  crois  que  c'est  vrai  malgré  toutefois  quelques  imperfec- 
tions. On  parle  actuellement  de  fonder  un  journal  spécial  d'archéologie  : 
cela  m  irait  comme  un  gant;  mais  malgré  quelques  beaux  noms  bien 
sonnants  auxquels  on  m'a  fait  l'honneur  d'adjoindre  le  mien,  j'ai  peur 
que  ce  ne  soit  pas  encore  ce  qu'il  faudrait.  La  direction  est  entre  des 
mains  bien  faibles.  Je  ne  sais  pas  grand'chose  du  futur  Salon,  si  ce  n'est 
que  Scheffer  y  aura  plusieurs  choses  fort  belles.  Sa  peinture  pourra 
encore  être  l'objet  de  grandes  critiques  ;  mais  il  y  a,  dans  ses  oeuvres, 
un  genre  de  mérite  qui  désarme  toujours  la  critique,  en  parlant  à  l'âme 
ou  au  cœur  :  C'est  la  pensée.  Et  franchement,  qu'est-ce  que  c'est  que  l'art 
qui  ne  révèle  aucune  pensée  ? 

Paris  est  triste  cette  année.  Vous  ne  pouviez  pas  mieux  choisir  votre 
moment  pour  être  ailleurs.  Mais  j'ai  peur  que  l'ennui  dans  lequel  Paris 
végète  ne  transpire  dans  cette  lettre.  Si  cela  est,  pardonnez  au  moins 
paresseux  de  vos  amis,  ou  du  moins  à  celui  qui  a  le  plus  de  plaisir  à 
surmonter  sa  paresse  pour  causer  quelques  instants  avec  vous.  Je 
voudrais  bien  que  mon  exactitude  à  vous  répondre  eût  l'heureux  résultat 
de  vous  engager  à  me  donner  encore  de  vos  nouvelles.  Ce  n'est  pas  ma 
politesse  qui  m'engage  à  vous  faire  cette  demande,  mais  c'est  le  sen- 
timent du  véritable  attachement  qui  existe  j'espère  entre  nous.  Veuillez 
me  rappeler  à  l'aimable  souvenir  de  M™*  Huet. 
Adieu  et  tout  à  vous, 

Ferd.  de  Lasteyrie. 

De  J/""»  Iluel  à  sa  mère  3/"*^  Richomme. 

33  janvier  1839,  Nice. 

Paul  a  fait  jusqu'à  présent  fort  peu  de  connaissances;  il  voit  cepen- 
dant deux  ou  trois  jeunes  gens  qui  s'occupent  d'art  ;  il  vous  aura  peut- 
être  parlé  de  M.  Sergent-Marceau,  beau-frère  du  général  Marceau, 
homme  de  lettres  et  artiste.  Il  a  quatre-vingt-neuf  ans,  est  d'une  santé 
parfaite,  plein  de  vie,  l'on  pourrait  dire  presque  de  jeunesse,  car  sa 
conversation  des  plus  intéressante  est  toujours  vive,  animée.  Lorsqu  il 
raconte   les  faits  de  la  Révolution,  1  on  se  croirait  au  temps  dont  il 

'  ïriqueti  (Henri,  baron  de),  peintre  et  sculpteur,  180^-1874,  auteur  des 
portes  de  la  Madeleine. 


LA   CORRESPONDANCE  iig 

parle  ;  sa  mémoire  ne  lui  a  rien  laissé  oublier.  Chaque  fois  qu'il  nous 
quitte,  je  reste  tout  étonnée,  je  me  demande  s'il  est  possible  qu'il  soit  si 
âgé,  je  n'ai  jamais  vu  de  vieillard  aussi  jeune,  et  peu  de  jeunes  gens 
aussi  aimables 

A  cette  époque,  Sergent-Marceau  s'était  fixé  à  Nice, 
il  croise  un  jour  deux  jeunes  gens  dont  l'un  dit  tout  haut 
avec  affectation  :  «  Voilà  Sergent-Marceau,  le  régicide  ». 

Il  va  droit  à  eux,  se  redresse,  et  s'adressant  à  celui  qui 
lavait  désigné  :  «  Oui,  Monsieur,  j'ai  voté  la  mort  du 
roi  et  je  recommencerais  demain  si!  le  fallait  ». 

A  M.  Decaisne. 

Mai   1839. 
Mon  cher  Decaisne', 

Vous  ne  m'en  voulez  pas,  j'espère,  si  je  n'ai  point  répondu  de 
suite  à  votre  aimable  petit  mot.  En  vérité  je  ne  veux  même  pas 
vous  faire  d'excuses  à  cet  égard,  vous  êtes  trop  persuadé  du 
plaisir  que  ma  fait  votre  bon  souvenir.  Cette  lettre  vous  trouvera 
en  plein  Salon  et  j'espère  content  de  vos  succès,  ne  m'en  don- 
nerez-vous  pas  quelques  nouvelles  ?  J'espérais  que  vous  me  diriez 
un  mot  de  Cornélius"  dont  le  séjour  à  Paris  a  diî  vous  intéresser. 
Votre  admiration  pour  les  Allemands  doit  vous  avoir  fait  recher- 
cher le  triomphateur  ;  h  propos  de  triomphateur,  je  suis  tout 
étourdi  de  la  découverte  de  Daguerre,  que  doit-on  donc  en  dire 
à  Paris,  la  grand'ville  !  Le  progrès,  l'émancipation,  etc.,  etc., 
avez-vous  vu  cette  merveille?  à  vrai  dire,  je  suis  un  peu  prévenu 
malgré  mon  étonnement  et  mon  admiration. 

S'il  faut  en  croire  les  feuilletons  (la  gazette),  les  pauvres 
artistes  n'ont  plus  qu'à  se  brûler  la  cervelle.  Contre  mon  habi- 
tude, il  est  vrai  que  je  dois  commencer  h  m'encrasser,  je  ne  vois 
point  les  choses  si  en  noir,  j'espère  que  cela  nous  délivrera  des 
faiseurs  de  ponts  neufs  et  des  fabricants  de  portraits  du  Palais- 
Royal  ;  la  question  reste  mieux  tranchée  et  sans  savoir  jusqu'à 
quel  point  cela  peut  personnellement  m'atteindre,  je  suis  sans 
inquiétude  pour  l'art  lui-même. 

Pourquoi  n'ai-je  pas  un  ami  ici,  pour  faire  quelques  excursions, 
vous  par  exemple,  pour  aller  voir  Florence  et  Rome;  ces  voyages 
sont  bien  plus  efTrayants  de  loin  que  de  près,  pour  un  homme 
surtout.  Vous  verriez  ce  pays  avec  grand  plaisir  je  crois  ;  je 
l'estime  surtout  fait  pour  les  peintres  d'histoire,  je  n'y  puis  voir 
que  de  la  grande   peinture   et  mon  désir   de   toucher   tous   ces 

'  Henri  Decaisne,  1779-1852,  peintre,  élève  de  David. 
2  Pierre  de  Cornélius,  peintre  allemand,  178J-1867. 


120  PAUL   HUET 

chefs-d'œuvre  des  grands  maîtres  augmente  seulement  par  la 
vue  du  pays.  Ce  n'est  pas  cependant  l'état  des  arts  à  Nice  qui 
peut  exciter  cette  envie,  jamais  pays  ne  fut  plus  abandonné. 

Voici  le  moment  où  je  vais  suivre  votre  bon  conseil  et  faire 
quelques  petites  excursions,  d'abord  vers  la  rivière  de  Gênes, 
peut-être  un  peu  à  l'entrée  des  Alpes  qui  nous  touchent. 

Dites  à  Pierret  '  que  j'espère  lui  écrire  bientôt,  surtout  si  je  ne 
reçois  point  de  ses  nouvelles.  Pierret  est  pour  moi  le  centre  de 
plusieurs  amitiés  bien  bonnes  et  bien  vraies. 

Adieu,  mon  cher  ami,  ma  femme  vous  remercie  de  votre  sou- 
venir. 

Amitiés, 

Paul  Huet 

A   M.    Sol  lier. 

Nice,  3i    octobre  1839. 

Mon  cher  Sollier, 

Je  croyais  ne  t'écrire  que  dans  cinq  ou  six  jours.  Une  petite 
note,  que  je  te  prie  de  faire  passer  de  suite  à  mon  frère  par  le 
plus  court  moyen,  me  fait  avancer  de  quelques  jours  le  plaisir 
de  causer  avec  toi  et  de  chercher  h  oublier  un  instant  mes  cha- 
grins. Tu  sais  sans  doute  par  mon  frère  le  désolant  progrès  de 
la  maladie.  Aujourd'hui  plus  d'illusions  possibles,  en  vain  je 
voudrais  chercher  encore  quelque  refuge,  la  réalité  paraît,  elle 
est  là  impitoyable  ;  à  toutes  les  heures  du  jour,  de  la  nuit,  elle 
me  dit  que  je  n'ai  plus  qu'à  attendre  la  fin  fatale. 

Tu  connais,  mon  cher  Sollier,  mon  amour  pour  ma  femme  et 
tu  concevras  sans  peine  ma  désolation.  Je  manque  en  un  mot  de 
courage  et  de  résignation  et  voudrais,  cette  fois,  avoir  autour  de 
moi  de  bons  amis  comme  toi  pour  reprendre  quelque  foi  en 
l'avenir. 

Notre  voyage  a  été  bien  pénible.  Dès  Châlons,  je  me  suis 
aperçu  de  symptômes  plus  alarmants  et  pendant  encore  160  ou 
180  lieues  il  m'a  fallu  dévorer  mon  chagrin  et  soutenir  les  forces 
et  le  courage  de  ma  pauvre  femme,  qui,  couchée  sur  mon  épaule, 
aspirait  autant  que  moi  après  la  fin  du  voyage  et  pour  quel  but  ? 
Car  je  ne  pouvais  me  séparer  de  cette  pensée,  que  je  la  condui- 
sais en  terre  étrangère  pour  l'y  laisser  bientôt  et  revenir  seul  et 
désolé,  si  je  n'y  mourais  moi-même  de  chagrin. 

Maintenant  qu'elle  est  reposée,  elle  peut  s'occuper  de  la  pein- 
ture qu'elle  aime  tant.  La  maladie  n'en  suit  pas  moins  son  cours 
lentement.  L'un  et  l'autre,  je  crois,  n'osons  pas  nous  communi- 
quer nos  peines. 

Tu  concevras,  mon  cher  ami,  combien  j'ai  peu  de  courage 
pour  travailler;  j'ai  bien  du  mal  à  me  mettre  à  la  besogne.  La 

'  Pierret,  1  ami  intime  de  Delacroix. 


LA   CORRESPONDANCE 


nécessité  m'y  pousse  et  cela  seul  peut  faire  diversion  à  mes 
tourments.  Je  n'ose  pas  engager  mon  frère  à  venir  me  trouver  et 
combien  je  serais  heureux  d'avoir  avec  moi  quelqu'un  des  miens. 
Le  temps  nous  a  été  presque  toujours  défavorable  ;  il  y  a  dans 
les  événements  une  espèce  de  fatalité  ;  depuis  notre  départ  de 
Nice,  au  mois  de  mai,  tout  est  contraire  à  notre  malade.  Moi- 
même  j'aurais  voulu  pouvoir  me  distraire  par  quelques  courses, 
les  études  d'après  nature  remettent  toujours  en  train,  cela  ne 
m'a  pas  été  possible.  Ce  pays,  je  te  l'ai  assez  dit,  n'est  beau  que 
par  le  beau  temps  et  presque  tous  les  jours  nous  avons  eu  des 
orages  plus  ou  moins  forts.  La  chaleur  s'est  maintenue  jusqu'ici, 
mais  le  froid  commence  à  nous  venir  ;  il  est  tombé  de  la  neige 
dans  les  Alpes  et  c'est  pour  nous  l'entrée  de  l'hiver  et  l'arrivée, 
dit-on,  du  beau  temps  :  il  y  a  cinq  ou  six  jours,  un  de  ces  orages 
nous  a  donné  le  plus  beau  spectacle  que  l'on  puisse  voir,  une 
partie  du  ciel  était  éclairée,  quelques  nuages  brillants  se  déta- 
chaient sur  un  ciel  bleu  dont  la  limpidité  est  inconcevable 
pour  qui  n'a  pas  vu  le  Midi;  et  le  reste  du  ciel,  couvert  par  un 
grand  rideau  noir,  recevait  une  singulière  transparence  du  soleil 
qui  se  couchait  derrière  l'orage.  Tous  les  côtés  étaient  admi- 
rables :  ce  soleil  h  travers  une  pluie  très  forte,  le  nord  couvert 
d'un  nuage  varié  par  les  teintes  rouges  violacées,  dégradées 
admirablement,  le  levant  recevaLl  je  ne  sais  par  quel  reflet  des 
couleurs  pourpres  et  le  midi  découvert  et  éclairé.  Pourquoi  ne 
puis-je  peindre  ? 

J'ai  commencé  par  un  peu  d'aquarelle,  puis  j'ai  donné  quelques 
touches  à  nion  Château  d'Arqués  que  je  vais  reprendre  sérieuse- 
ment. La  pièce  dans  laquelle  je  travaille  est  mal  éclairée,  il  est 
impossible  d'y  faire  du  feu  ;  je  vais,  je  crois,  accepter  une  pièce 
chez  Fricero',  pièce  au  nord  assez  haute  pour  peindre  et  qui  a 
cheminée. 

J'espère,  mon  cher  ami,  que  tu  m'écriras  souvent,  j'ai  besoin 
de  mes  amis  et  je  compte  sur  ta  bonne  encre.  Tu  as  sans  doute 
encore  eu  bien  du  mal,  après  mon  départ,  pour  mon  déménaae- 
menl.  Je  te  remercie  de  tes  peines,  bien  que  je  sache  que  t"on 
amitié  ne  tienne  pas  aux  formes. 

Reçois,  mon  cher  ami,  les  amitiés  de  ma  femme,  embrasse 
M"'"  Sollier  de  sa  part  et  de  la  mienne  et  crois-moi  ton  sincère 
ami, 

Paul. 

Mille  amitiés  à  Comairas  et  à  Poppleton  ;  je  suis  bien  heureux 
de  connaître  ici  la  bonne  famille  de  ce  dernier 

'  Fricero.  peintre  italien. 


IJ2  PAUL   HUET 

A  sa  sœur  M"'"  lîichomme. 

iS'ice,  29  novembre. 

Bonne  sœur  et  mère,  que  je  voudrais  donc  t'apporter  un  peu 
de  tranquillité.  S'il  n'eût  tenu  qu'à  moi,  tu  n'aurais  pas  eu  une 
oominunicalion  si  prompte  de  mes  lettres,  expressions  trop  vives 
peut-être  de  mon  agitation. 

Les  docteurs  peuvent  se  tromper,  tu  le  sais,  et  le  docteur 
anglais  Schirving  à  qui  j'ai,  tu  dois  t'en  rappeler,  adressé  une 
consultation  écrite,  disait,  de  son  côté,  que  si  l'habileté  des 
médecins  pouvait  conduire  ma  femme  jusqu'au  printemps,  tout 
en  ne  dissimulant  pas  son  extrême  danger,  on  pouvait  encore 
concevoir  quelques  espérances.  Le  docteur  actuel,  M.  Léautaud, 
qui  a  (ait  succéder  son  traitement  au  traitement  fatal  du 
D"'  Rainay,  prétend  avoir  sauvé  des  malades  aussi  avancés.  Sou- 
tiens donc  ton  courage,  chère  bonne  sœur,  hélas  !  nous  en  avons 
grand  besoin  pour  cette  longue  crise.  Puisque  tu  es  assez  heu- 
reuse pour  avoir  une  confiance  entière  en  Dieu,  repose-toi  sur 
lui,  prie-le,  et  avec  résignation  abandonne  le  sort  de  ton  enfant 
chérie  à  sa  volonté  toute-puissante.  Laisse-nous,  ma  chère  amie, 
le  soin  des  secours  humains.  Malgré  le  désir  bien  naturel  que 
tu  éprouves  d'apporter  tes  soins  h  ta  fille,  et  le  bonheur  certain 
qu'elle  ressentirait  de  t'avoir  près  de  son  lit,  tu  ne  peux  venir  ; 
ton  agitation  lui  serait  dangereuse,  elle  a  besoin  de  calme  et  de 
repos.  Il  faut,  auprès  des  malades,  des  personnes  humaines  et 
zélées,  mais  une  affection  trop  ardente,  une  sensibilité  trop 
expansive  est  dangereuse.  Pourrais-tu,  près  d'elle,  dissimuler 
une  douleur  aussi  vive!  S'il  nous  reste  quelques  chances  de 
succès,  ce  n'est  qu'avec  le  temps,  des  soins  prolongés,  l'attente 
du  beau  temps.  Pourrais-tu  rester  si  longtemps  près  d'elle  et  la 
séparation  alors  ne  serait-elle  pas  plus  pénible  et  plus  dange- 
reuse que  ton  arrivée  favorable  et  bienfaisante? 

Ma  dernière  lettre,  que  tu  as  dû  recevoir  presque  au  même 
moment  où  je  recevais  la  tienne  du  21,  a  dû  porter  quelque 
calme  à  ton  esprit,  le  docteur  reconnaissait  une  amélioration 
certaine  ;  malheureusement,  depuis,  notre  malade  a  eu  une  petite 
crise.  Le  temps  qui  lui  était  si  favorable  a  changé  et  depuis  trois 
jours  nous  avons  un  temps  de  tempête.  Cette  année  est  désespé- 
rante. 

Adieu,  bonne  sœur,  je  t'embrasse  avec  toute  la  tendresse  de 
frère  et  de  fils, 

P.\UL. 

Pour  ne  te  rien  cacher,  ma  pauvre  sœur,  le  médecin  vient  de 
faire  sa  visite,  l'extrême  faiblesse  de  Céleste  l'inquiète  beaucoup. 
—  Adieu,  j'écrirai  incessamment,  peut-être  demain. 


LA   COr.UI' SPOXDAACi: 


A  sa  sœur  A/""=  Ricliomme. 

Mercredi.  4  décembre. 


Chère  amie  et  bonne  sœur,  après  quelques  hésitations,  je  me 
décide  h  t'écrire.  Je  pense  que  tu  préfères  encore  partager  notre 
incertitude  sur  l'état  de  notre  chère  malade,  que  d'avoir  à  te 
plaindre  de  notre  silence.  Je  comprends  trop  bien,  ma  chère 
amie,  tout  le  supplice  de  l'attente  et  les  cruelles  alternatives  du 
silence  et  conçois  tous  les  tourments  que  l'éloignement  doit  ajouter 
à  tes  craintes.  Echangeons  donc,  ma  chère  sœur  et  mère  nos  sen- 
timents, noscraintes,  nosespérances.  Parlons  de  ta  Hlle  bien-aimée, 
de  celle  qui  occupe  toute  nos  pensées,  tout  notre  cœur.  Depuis 
ma  dernière  lettre,  je  ne  puis  dire  qu'il  y  ait  changement  ;  ce 
n'est  que  le  temps  qui  peut  apporter  un  peu  de  soulagement  à 
cette  longue  et  cruelle  maladie.  Notre  saison  est  toujours  pré- 
caire, incertaine  comme  notre  espoir.  Un  jour  sombre  et  chargé 
de  pluie  succède  à  une  admirable  journée  d'été.  Notre  malade 
ressent  de  suite  l'influence  de  ces  mouvements;  son  faible  pouls 
s'élève  un  instant  pour  tomber  sous  l'influence  d'un  ciel  gris  et 
froid.  Que  le  beau  temps  vienne  donc  à  notre  aide,  hélas  !  ces 
forces  vacillantes  nous  font  sentir  tout  le  prix  d  un  ciel  pur  et 
propice...  épuisée  par  de  si  longues  soullrances,  pourra-t-elle 
supporter  longtemps  encore  les  assauts  répétés  par  ce  mal  cruel.' 

Une  chose  dont  je  dois  te  parler  et  qui,  j'espère,  ne  te  causera 
pas  les  émotions  que  j'ai  éprouvées,  c'est  une  cérémonie  qui  a  eu 
lieu  hier  à  sa  demande.  Elevée  par  toi  dans  les  sentiments  d'une 
douce  piété,  je  crois  quç  depuis  quelque  temps  déjà  elle  pensait 
à  chercher  un  secours  divin.  Je  l'avoue,  jamais  je  n'aurais  moi- 
même  abordé  cette  question,  quand  je  l'aurais  vue  plus  mal, 
quel  que  dût  être  le  résultat  dans  un  pays  tout  catholique.  Je  n'ai 
d'autre  excuse  près  de  toi  qui  ne  peux  qu'approuver  ses  scrupules 
à  cet  égard,  que  l'émotion  cruelle  dont  je  n'ai  pu  me  défendre 
hier  et  que  je  craignais  pour  elle. 

Mardi  elle  me  dit  qu'ayant  l'habitude  de  rester  moins  long- 
temps sans  se  confesser,  elle  désirait  avoir  un  entretien  avec  le 
curé  de  la  paroisse  qu'elle  avait  vu  l'année  dernière  et  qu'elle 
pensait  que  je  ne  me  refuserais  pas  à  cette  consolation  spirituelle. 
Je  ne  lui  ai  objecté  que  les  craintes  d'une  trop  grande  fatigue  et 
l'appréhension  d'une  émotion  trop  vive.  —  Ton  objection  était 
prévue,  me  dit-elle.  Elle  avait  d'avance  écritce  qu'elle  avait  à  dire. 
Avec  l'approbation  du  médecin  qui  lui  dit  que  cependant  il  ne 
voyait  aucune  raison  présente  pour  faire  cette  démarche  à  laquelle, 
venant  d'elle,  il  ne  voulait  pas  s'opposer,  je  me  suis  donc  rendu 
chez  le  cure,  homme  respecté  ici  et  qui  passe  pour  répandre  son 
bien  en  aumônes.  Il  est  venu  hier  matin,  d'abord  la  voir  et  l'en- 
tendre, puis  est  revenu  sur  les  deux  heures  et  demie  lui  donner 
la  communion.  Qui  pouvait  mieux  que  cette  pauvre  jeune  femme, 


124  PAUL   HUET 

exemple  admirable  de  patience,  de  résignation  et  de  douceur, 
remplir  ce  devoir  que  tu  lui  as  enseigné.'  Elle  a  montré  un  cou- 
rage admirable  et  une  douceur  angélicjue.  Te  l'avouerai-je,  ma 
chère  amie,  le  courage  à  moi  m'a  manqué,  je  n'ai  pu  voir  cette 
cérémonie  faite,  je  le  pense,  pour  porter  des  consolations  et  des 
adoucissements  aux  âmes  croyantes,  sans  une  émotion  bien 
cruelle  et  bien  vive.  L'impression,  que  veux-tu,  a  été  plus  forte 
que  ma  volonté  ;  car  tu  sais  que  si  je  ne  partage  pas  toutes  les 
croyances  religieuses  catholiques,  j'envie  quelquefois  les  bienfaits 
d'une  foi  vive  et  consolante.  Pour  toi,  ma  chère  sœur,  bonne 
mère  de  ma  pauvre  amie,  je  sais  que  cette  confiance  en  Dieu  ne 
peut  que  te  faire  un  doux  plaisir,  et  que  tu  trouveras  une  douce 
consolation  a  unir  tes  pensées  h  celles  de  ta  fille  bien-aimée. 
Aujourd'hui  elle  paraît  plus  faible  et  fatiguée  ;  est-ce  l'effet  d'une 
cérémonie  au  moins  imposante,  si  elle  n'est  pas  triste,  ou  le 
lésultat  d'un  changement  de  temps  ?  La  manière  admirable  dont 
cette  pauvre  enfant  a  supporté  cette  scène  si  cruelle  pour  moi 
doit  me  faire  croire  que  c'est  à  la  pluie  qu'il  faut  attribuer  ce 
surcroît  de  faiblesse  et  nous  faire  espérer  que  le  premier  rayon 
de  soleil,  si  chaud  dans  ce  climat,  lui  rendra  un  peu  de  force. 

Que  te  dire,  ma  chère  amie,  pour  t'exhorter  au  courage,  à  la 
patience,  à  la  résignation;  le  temps  seul  peut  apporter  un  soula- 
gement. Moi-même,  tous  les  jours  je  me  fais  les  raisonnements 
que  sans  doute  tu  n'oublies  pas,  et  cependant,  je  manque  souvent 
de  force  et  de  courage  pour  cette  longue  lutte. 

Adieu  ma  chère  sœur  et  amie,  écris  à  ta  fille,  parle-nous  d'elle 
à  nous  aussi.  C'est  au  moins  une  consolation,  si  ce  n'est  un 
secours.  Adieu. 

Je  t'embrasse  avec   'affection  de  fils  et  de  frère. 

Paul  Huet. 


A  sa  sœur  M'"'  Ricliomme . 

Chère  sœur,  bonne  mère,  c'est  sur  toi  maintenant  qu'il  nous 
faut  porter  toute  notre  tendresse  et  toutes  nos  inquiétudes;  main- 
tenant que  tu  sais  toute  l'étendue  de  notre  malheur  !  Ai-je  bien 
fait  d'essayer,  dans  mes  dernières  lettres,  de  relever  ton  pauvre 
courage  par  quelques  espérances  qui  ne  m'étaient  plus  permises 
depuis  longtemps?  J'étais  si  malheureux  que  j'avais  besoin  du  cou- 
rage des  autres!  Aujourd'hui,  il  m'est  plus  facile  de  confondre 
mon  chagrin  avec  le  tien,  que  de  te  consoler  d'une  peine  irré- 
parable. Chère  amie,  nous  en  parlerons  de  cette  pauvre  enfant, 
de  cette  ange  chérie  qui  est  morte  avec  le  seul  regret  de  te 
laisser  le  chagrin  de  sa  perte.  Pauvre  mère,  disait-elle,  je  suis 
plus  heureuse  qu'elle,  pauvre  mère,  voilà  son  dernier  mol.  Que 
cette  admirable  résignation  nous  serve  d'exemple,  machèreamie, 
à   toi    surtout   qui   as    des    devoirs   d'affection  h   remplir,    deux 


LA   CORRESPONDANCE  ii5 

enfants  qui  peuvent  encore  te  rendre  fière  et  heureuse  !  qui  ont 
besoin  de  ton  amour,  de  toute  ta  tendresse,  de  ton  bonheur, 
de  ta  santé.  Je  me  joins  à  eux,  bonne  mère  et  sœur,  pour  te 
prier  de  prendre  courage,  pour  t'engager  à  rassembler  toutes 
tes  forces  et  tout  ton  amour  pour  une  conservation  précieuse  ; 
les  adieux  de  ta  chère  enfant  sont  un  ordre  pour  toi  ! 

Bientôt,  je  pense,  nous  serons  près  de  toi,  je  sens  tout  le  besoin 
que  tu  dois  avoir  de  Caroline  et  je  suis  pressé  de  vous  réunir. 
Caroline  te  dit  sans  doute  que  nous  avons  trouvé  de  tendres 
soins,  dans  la  bonne  famille  Poppleton,  dont  les  regrets  ont  été 
bien  vrais  et  bien  vifs.  M""  Poppleton  a  rendu,  avec  un  grand 
courage,  les  derniers  devoirs  h  notre  chère  enfant  et  ne  l'a  quittée 
qu'il  la  dernière  séparation.  Plus  je  vois  cette  bonne  famille,  plus 
j'apprécie  ses  vertus  modestes  et  désintéressées.  Tu  les  aimes 
sans  doute  par  ce  que  nous  en  avons  pu  dire,  maintenant,  tu  les 
aimeras  par  reconnaissance  et  affection  personnelle. 

Adieu  ma  chère  sœur,  ma  tendre  amie,  ma  bonne  mère, 
ménage-toi  pour  nous  tous,  pour  tes  enfants  qui  t'aiment  et  te 
prient  de  prendre  des  soins  et  des  ménagements,  pour  ton  mari 
qui  a  besoin  de  toi  et  dont  l'affliction  doit  aussi  être  bien  vive. 
Lorsque  je  te  verrai,  ma  pauvre  sœur,  je  te  parlerai  des  derniers 
instants  de  ta  chère  enfant,  de  sa  confiance  dans  le  ciel  qui  doit 
être  ta  grande  consolation  ;  je  te  porterai,  à  toi  et  à  tous,  ses 
derniers  et  tendres  adieux. 

Ton  affectionné  et  bien  malheureu.x  fils  et  frère. 

Paul. 


C'est  au  salon  de  i84i  c{ue  Paul  Iluet  est  décoré.  Cette 
distinction  ne  vient  pas  assez  tôt  pour  qu'il  y  soit  parti- 
culièrement sensible;  cependant,  il  est  très  touché,  très 
ému,  quand  il  apprend  que  sa  promotion  est  due  à  la 
demande  de  Charlet,  qu'il  ne  connaissait  pas,  mais  dont 
le  talent  avait  été,  comme  on  Ta  vu,  un  des  premiers  et 
des  plus  puissants  inspirateurs  de  sa  jeunesse. 

Il  part  pour  Avignon  où  il  était  appelé  par  ses  amitiés 
et  par  des  travaux  et  retourne  à  Nice,  afin  de  s'y  trouver 
au  moment  de  l'anniversaire  de  la  mort  de  sa  jeune 
femme. 

De  là,  après  bien  des  hésitations,  des  projets  aban- 
donnés, il  se  décide  pour  l'Italie,  va  à  Rome,  où  il  passe 
quatre  mois  :  décembre  i84i,  janvier,  févrieret  mars  1842. 
Enthousiasmé  par  la  grandeur  des  lignes  de  la  campagne 


i.i6  PAUL   HUET 

lomaine,  il  en  rapporte  de  nombreux  dessins,  des  aqua- 
relles, et  tout  un  carton  de  croquis  à  la  plume  très  précis, 
très  arrêtés,  très  étudiés,  surtout  au  point  de  vue  des 
proportions  architecturales  des  collines  entourant  la  ville. 

Au  passage  il  fait  une  visite  à  Lamartine,  à  Saint- 
Point. 

Dans  une  lettre,  adressée  d'Avignon  au  peintre  Decaisne, 
Paul  Huet  donne  l'impression  rapportée  de  sa  visite  à 
Lamartine  : 

A  Decaisne, 


...  Jai  retrouvé  à  Saint-Point  tout  le  parfum  des  Méditations, 
de  Jocelijn.  Il  m'est  aujourd  hui  difficile  de  séparer  la  propriété 
du  maître,  ce  clocher  perdu  dans  les  arbres,  ce  presbytère  à 
l'ombre  du  château,  ce  tombeau  de  famille  sous  cette  sombre 
allée,  voilà  un  parc  anglais  qui  ne  pouvait  appartenir  qu'à 
Lamartine. 

et  il  ajoutait,  à  propos  de  la  vue  d'Avignon  qu'il  était  en 
train  d'exécuter  : 

Je  risque  le  soleil  couchant  qui  m'offre  un  bel  efTet  et  beaucoup 
d'ombres  légères. 

A  M.  Sol  lier. 

Mercredi,  25  août  1841,  Avignon. 

Mon  bon  SoUier,  me  voici  depuis  samedi  débarqué  Ici,  avec 
un  orage  et  vivant  avec  3o  degrés  de  chaleur,  ou  un  mistral 
infernal  très  froid  et  plus  qu'impertinent.  Aussi,  ne  sais-je  encore 
nullement, quand,  comment,  et  à  quoi  je  me  mettrai  en  train.  Je 
suis  (orcé  de  l'avouer,  mon  vo3'age  jusqu'ici  a  été  un  véritable 
voyage  de  flâneur,  et  à  part  trois  petits  portraits  au  crayon  que 
j'ai  faits  à  Dijon,  je  n'ai  point  ouvert  mon  carton.  Mon  temps 
du  reste  s'est  passé  assez  agréablement,  dînant  chez  l'un,  couchant 
chez  l'autre,  de  Dôle  à  Dijon,  de  Dijon  à  Màcon,  de  Mâcon  chez 
les  Cambis  où  je  suis  ici  maintenant;  partout  fêté  et  bien  accueilli. 
Ce  serait  merveille  si  cela  faisait  les  affaires. 

J'ai  été  voir  monsieur  de  Lamartine  à  Saint-Point,  à  cinq  lieues 
de  Mâcon,  et  j'ai  passé  chez  lui  une  des  plus  excellentes  journées 
de  ma  vie,  réception  simple  et  amicale,  hospitalité  empressée  et 
large  ;  la  journée  s'est  écoulée  en  bonne  conversation  d'artistes, 


LA   CORRESPONDANCE  vx-j 

a  l'ombre  de  charmants  bois  et  en  société  des  nièces  de  monsieur 
de  Lamartine,  jeunes  et  jolies  personnes  fort  aimables.  J'ai,  pour 
nous  rendre  à  la  promenade,  accompagné  madame  de  Lamar- 
tine à  cheval,  et,  le  soir,  une  promenade  a  été  organisée  pour  me 
reconduire  en  calèche  à  environ  deux  lieues;  mon  berlingot  suivait 
par  derrière,  très  surpris  d'aller  aussi  vite  que  les  deux  bons 
alezans  de  Saint-Point. 

Saint-Point  est  un  petit  château  admirablement  bien  situé  dans 
un  vallon  pittoresque  et  presque  sauvage,  l'église  du  village  est 
renfermée  dans  son  parc  et  le  tombeau  de  la  famille  Lamartine 
est  autant  sur  le  jardin  de  son  glorieux  héritier  que  dans  le  cime- 
tière. A  peine  aperçoit-on  le  petit  mur  de  séparation  qui  détache 
le  cimetière  de  la  propriété,  c'est  en  réalité  une  page  des  Médi- 
tations poétiques. 

Le  poète  m'a  tout  montré,  sans  faste  et  sans  orgueil.  Il  loge 
le  curé  dans  une  maison  sur  le  domaine,  et,  dans  les  mêmes  con- 
ditions, un  grand  bâtiment  est  en  réparation,  qui  doit  recevoir 
une  école  de  jeunes  enfants,  fondée  il  y  a  déjà  quinze  ou  vingt 
ans  par  JM'"''  de  Lamartine.  —  Je  te  laisse  sur  ces  impressions  ! 
Pourquoi,  avec  de  si  nobles  conditions  de  bonheur,  manque-t-il 
encore  quelque  chose  à  cette  famille  si  distinguée  !  La  sœur  d'une 
des  jeunes  nièces  que  j'ai  trouvées  là  vient  de  perdre  son  mari, 
neveu  aussi  de  M.  de  Lamartine,  et  les  soins  qu'ils  prennent,  lui 
et  madame,  de  ces  trois  jeunes  filles,  ne  les  consoleront  sans  doute 
jamais  de  la  perte  de  cette  enfant  unique,  morte  à  quinze  ans, 
dans  ce  voyage  de   Syrie. 

Les  bords  de  la  Saône,  en  arrivant  à  Màcon,  sont  en  vérité  très 
beaux;  je  ne  connais  rien  de  plus  grand  que  l'entrée  de  Lyon  de 
ce  côté.  Ces  énormes  forteresses,  ces  maisons  échelonnées  sur  des 
rochers  et  qui  paraissent  avoir  cinquante  étages,  la  vapeur  qui 
se  joue  au  milieu  de  cette  décoration  et  qui  la  grandit  encore, 
c'est  en  vérité  très  beau. 

J'ai,  comme  toujours,  descendu  le  Rhône  comme  une  (lèche, 
c'est  un  fleuve  terrible  dans  un  pays  terrible;  presque  tout  son 
cours  est  desséché  par  le  vent  horrible  qui  souffle  en  ce  moment, 
et  l'aspect  de  ces  rochers  est  désolé  et  sauvage.  Trois  endroits 
sont  vraiment  remarquables  :  Vienne  avec  sa  cathédrale,  Tournon 
flanqué  de  ses  murs  fortifiés  et  Viviers  sur  ses  sauvages  rochers. 
Notre  départ  de  Lyon  a  été  fêté  par  un  temps  magnifique  ;  mais 
en  arrivant  du  côté  de  Valence,  c'est-à-dire  dans  le  Midi,  nous 
avons  trouvé  le  froid,  le  vent  et  la  pluie. 

Ce  que  j'ai  vu  d'Avignon  ne  me  plait  pas  beaucoup  pour  ce 
que  je  veux  faire.  Je  propose  ici,  à  l'administration  du  musée,  de 
leur  faire,  pour  pendant  au  tableau  qu'ils  ont  de  moi,  la  fontaine 
de  Vaucluse.  J'irais  faire  quelques  éludes  à  Vaucluse  et  mon 
dessin  du  Prince  me  servirait  pour  exécuter  le  tableau. 

Le  musée  a  déjà  une  vue  de  Vaucluse,  c'est  un  Bidault  que  le 
gouvernement  a  envoyé  à  la  ville   d'Avignon,  je   ne  connais  pas 


viS  PAUL    HUET 

de  croûte  pareille.  h'Orage  en  Auvergne  ne  fait  pas  mal  du  tout; 
l'on  en  paraît  du  reste  fort  content. 

Adieu,  mon  bon  Sollier,  j'espère  que  tu  neseraspas  longtemps 
sans  m'écrire...  mes  compliments  chez  moi,  si  tu  vois  mon  frère. 

Adieu. 

Ton  ami  Paul  '. 

A  sa  sœur  M""=  Riclioinnie. 

Mercredi,  8  septembre  1841. 

J'ai  commencé  mon  tableau  et  me  voici  décidé  pour  une  vue 
d'Avignon  au  soleil  couchant.  C'est  une  grande  audace  que  de 
mettre  le  soleil  dans  une  toile.  Un  seul  homme,  Claude  Lorrain, 
a  fait  preuve  d'un  génie  immense  en  introduisant  cette  innovation. 
Peu,  après  lui,  ont  atteint  ce  que  son  génie  avait  osé  et  réussi; 
j'ai  donc  beaucoup  de  chances  pour  me  briser  contre  le  mur, 
comme  l'on  dit. 

Je  vis  au  jour  le  jour,  sans  projets  arrêtés  pour  l'avenir,  ne 
sachant  au  juste  quand  j'aurai  assez  avancé  cette  besogne  pour 
faire  un  pas  plus  loin. 

...  Pour  moi,  ma  chère  amie,  ma  sauté  est  bonne  et  je  ne  puis 
me  plaindre  que  de  trop  bien  vivre,  j'ai  assisté  ici  à  des  dîners 
de  conseils  généraux  qui  feraient  pâlir  tous  les  banquets  patrio- 
tiques ou  ministériels,  et  l'ordinaire,  même  quand  je  suis  seul,  se 
réduit  toujours  à  deux  services  qui  feraient  plus  qu'un  de  nos 
grands  dîners;  heureusement  que  l'air  d'Avignon  est  probable- 
ment favorable  à  ce  régime  puisque  j'y  résiste. 

Tu  pourras  dire  à  Huet  que  nos  discussions  ne  sont  pas  grand' 
chose  quand  on  voit  celles  de  MM.  de  Cambis  et  cependant  ces 
messieurs  sont  excellents;  je  ne  connais  pas  d'homme  meilleur 
que  M.  de  Cambis  père  et  je  ne  m'étonne  pas  de  la  popularité  et 
de  la  sympathie  dont  il  jouit  dans  ce  pays.  —  Sa  position  y  est 
très  grande  et  presque  une  domination,  au  moins  autant  que  les 
formes  politiques  modernes  le  permettent. 

Adieu,  ma  bien  chère,  je  t'embrasse  avec  toute  l'affection  de 
frère  et  de  fils. 

Paul. 

A  sa  nièce  M"°  Riclionime. 

Lundi,  10  septembre  l84i- 

Ma  bonne  Caroline.  Ma  matinée  d'hier  a  été  heureuse,  puis- 
qu'elle m'a  apporté  nombre  de  lettres  de  mains  amies 

Je  n'ai  pas  besoin  de  te  dire  les  compliments  que  l'on  t'adresse 
et  les  craintes  que  l'on  a  de  ne  pas  te  voir  à  Nice.  Pour  moi,  c'est 

'  Communiquée  à  M.  Léon  Séché. 


FTW; 


Les  CascateI.LES  dk  Tivoli,    prises  des  hauteurs  (aquarelle  1839) 
(0-45  X  o"'33) 


LA   CORKESPONDANCE  lug 

avec  un  tel  sentiment  de  tristesse  que  je  revois  ces  lieux,  que 
je  ne  regrette  presque  pas  pour  vous  un  voyage  aussi  cruel. 
Vous  voilà  partis  pour  le  Havre,  j'espère  que  vous  pourrez  jouir 
sans  aucune  amertume  de  celte  noble  et  savoureuse  Normandie. 
Rouen  est  une  ville  qui  s'en  va,  mais  encore  fort  curieuse  et  je 
crois,  à  part  quelques  beautés  d'un  ordre  bien  supérieur,  les  bords 
de  la  Seine  de  Rouen  au  Havre  préférables  à  la  Saône  et  au 
Rhône.  Les  approches  de  Lyon  sur  la  Saône,  le  Viviers,  Tournon 
et  Vienne  sur  le  Rhône  sont  admirables.  Tu  dois  te  souvenir  de 
tout  cela,  si  l'oppression  des  événements  n'a  pas  jeté  un  voile 
sur  ta  mémoire.  L'arrivée  h  Lyon  a  une  grandeur  presque  sur- 
naturelle et  fantastique. 

Mon  tableau,  auquel  j'ai  beaucoup  travaillé,  est  très  avancé  et 
je  pense  qu'avec  une  quinzaine  de  jours  d'un  travail  assidu,  il 
serait  presque  terminé;  le  sujet  en  est  simple  et  permettait  la 
rapidité.  Je  vais  sans  doute  le  laisser  reposer  et  faire  une  excur- 
sion ;  mon  esprit  incertain  ne  sait  quelle  direction  suivre.  J'ai 
presque  envie  d'aller  jusque  dans  les  Cévennes  chez  M.  Cam- 
bessèdes.  Le  pays  est,  dit-on,  fort  beau.  C'est  la  plus  belle  partie 
des  Cévennes  du  Languedoc.  Si  je  ne  regardais  au  temps  et  sur- 
tout à  l'argent,  je  voudrais  parcourir  tout  le  pays  et  pousser 
jusqu'aux  Pyrénées;  mais  tous  ces  projets  sont  des  rêves,  l'imagi- 
nation voyage  vite. 

Si  vous  m'écrivez,  adressez-moi  vos  lettres  toujours  à  Avignon, 
de  là  on  me  les  fera  parvenir  oii  je  serai,  peut-être  pas  bien  loin, 
au  Pont  du  Gard,  par  exemple. 


A  M.  Sollier. 

Avignon,  19  septembre  1841. 

Mon  cher  ami.  Tu  n'as  sans  doute  pu  penser  sérieusement 
que  je  puisse  l'oublier;  des  amis  comme  nous  ne  s'oublient  pas  si 
vite,  et  pour  moi,  tu  sais  combien  l'amitié  est  un  premier  besoin  ; 
mais  assez  sur  ce  sujet  sur  lequel  nous  nous  entendons  de 
reste. 

Je  ne  sais  moi-même  trop  ce  que  je  veux.  Dans  celte  fâcheuse 

situation  d'esprit,  je  vieillis  et  le  temps  approche  où  les  regrets 
ne  permettront  même  plus  les  rêves  et  les  projets  réparateurs. 
Comme  toi,  j'y  compte  encore,  il  nous  restera  notre  amitié  pour 
nous  aider  l'un  et  l'autre  à  supporter  l'ennui  et  l'incompréhen- 
sible de  cette  pauvre  vie.  Nous  causerons  sans  doute  encore  de 
tout  cela,  du  pour  et  du  contre  ;  l'inattendu  décidera,  ou  le 
temps,  comme  tu  le  dis,  encore  mieux,  hélas  ! 

Je  suis  bien  aise  que  tu  aies  vu  Des  Essarts,  une  de  ces  belles 
natures  qui  nous  semblent  heureuses  en  communiquant  le  bonheur 
et  qui,  probablement  ont  aussi,  leurs  pensées  de  derrière.  Je 
n'ai  pas  reçu  sa  lettre. 

9 


i3o  PAUL   HUET 

Je  travaille  beaucoup  ou  plutôt  j"ai  beaucoup  travaillé  ;  mon 
tableau  avance,  et  sans  doutejc  le  finirai  ici.  Le  sujet  en  est  simple 
et  dillicile.  Je  crois  t'en  avoir  parlé,  c'est  un  soleil  couchant,  la 
ville  est  dans  l'ombre  ;  pour  abréger,  voici  en  deux  mots  la  dis- 
position : 

Voilà  un  croquis  fait  a  la  diable,  mais  qui,  sans  doute  pour  toi 
sera  plus  clair  que  toutes  les  descriptions  possibles.  Le  château 
des  Papes  est,  comme  dans  toutes  les  vues  d'Avignon,  la  partie 
importante  du  tableau  ;  et  cependant,  dans  l'ombre  vaporeuse 
du  soleil  couchant  qui  n'éclaire  que  la  berge  de  gauche  et  les 
petites  fabriques  du  faubourg  du  côté  opposé,  le  pont  est  dans  la 
vapeur  lointaine  et  chaude  d'un  soleil  qui  s'abaisse.  Il  me  reste 
à  nettoyer  tout  le  tableau  et  le  fond  et  les  figures  à  faire. 

J'ai  eu  l'occasion  de  revoir  ma  belle  fontaine  de  Vaucluse; 
l'eau  était  très  basse.  Penché  sur  le  coin  d'un  rocher,  j'ai  pu, 
dans  cette  singulière  grotte,  mesurer  des  yeux  la  terrible  pro- 
fondeur de  ce  puits  artésien.  La  limpidité  admirable  de  l'eau 
permet  de  voir  descendre  à  une  grande  profondeur  les  pierres 
que  chacun  a  bien  soin  de  jeter  dans  le  goulfre.  Elles  descendent 
lentement,  repoussées  parle  mouvement  ascensionnel  de  la  source, 
rejetant  sur  les  bords  un  gravier  très  mobile  qui  faillit  m'en- 
traîner.  Aussi  ce  n'est  pas  sans  émotion  que  j'entendais,  après,  la 
tradition  populaire  et  ridicule  qui  veut  que  les  corps  avalés  par 
cette  eau  calme  et  profonde  disparaissent  pour  ne  plus  revenir; 
ce  qui  n'empêche  pas  les  gamins  du  pays  de  venir  se  baigner 
sans  crainte  du  froid  glacial  qui  pénètre  même  le  spectateur. 

Je  ne  connais  pas  les  œuvres  de  Pétrarque,  mais  je  me  les 
figure  empreintes  d'une  belle  mélancolie  inspirée  par  ces  lieux 
sauvages  et  l'amour  idéal  de  Laure.  C'est  devenu  bien  vulgaire 
de  parler  de  Laure  el  de  Pétrarque  à  propos  de  la  fontaine  de 
Vaucluse  '  ;  il  est  cependant  impossible  de  les  séparer,  et  la  tradi- 
tion est  là  dans  toute  sa  force.  Le  conseil  municipal,  car  mainte- 
nant c'est  l'inévitable  du  jour,  a  eu  la  misérable  idée  d'élever 
une  colonne  à  Pétrarque  sur  la  place;  les  rochers  magnifiques  qui 
supportent  les  ruines  de  son  château  sont  bien  plus  éloquents  et 
plus  solides,  Ils  porteront  plus  longtemps  son  nom  que  ce  mau- 
vais tuyau  de  poêle  de  huit  pieds  de  haut  parfaitement  ridicule. 

J'allais  ce  jour-là,  avec  M.  de  Cambis,  diner  à  Lisle,  chez 
le  maire;  ma  promenade  a  donc  été  bien  courte.  On  dînait  à 
une  heure  et  ce  n'est  pas  sans  regret  que  j'ai  quitté  ce  lieu,  pour 
moi  aussi  tout  à  la  fois  un  sujet  d'admiration  et  de  souvenir  bien 
mélancolique. 

J'ai  appris  pendant  ce  dîner,  chez  des  fabricants  aimables, 
lettrés  et,  pour  M.  de  Cambis,  électeurs  très  influents,  des  his- 
toires du   pays   qui  feraient  la   fortune    de   Dumas  ;    depuis    les 

'  Allusion  à  ce  fait  que  Pétrarque  est  appelé  le  chantre  de  la  fontaine  de 
Vaucluse. 


LA   CORRESPONDANCE  i3i 

amoureux  de  Roquemaure,  qui  ne  prennent  leurs  femmes  que  lors- 
qu'elles sont  bien  éprouvées,  jusqu'à  la  procession  de  Saint-Gien, 
où  les  hommes  ne  trouvent  femme  qu'après  avoir  porté  le  saint 
en  courant  l'espace  de  deux  lieues.  Je  ne  raconterai  pas  ici  cette 
histoire  un  peu  longue,  mais  vraiment  originale;  si  Dieu  le 
veut,  je  te  la  raconterai  cet  hiver  auprès  de  mon  chevalet. 

Te  dire  mes  projets,  je  les  ignore  moi-même,  jamais  je  n'ai  plus 
senti  le  vide  qui  me  cause  tant  d'ennui  et  une  désillusion  si  funeste. 
A  quoi  bon  !  est-ce  fatigue,  est-ce  souffrance,  je  ne  me  porte  pas  si 
bien  que  ces  jours  derniers,  je  vis  au  jour  le  jour.  Demain  peut- 
être  partirai-je  pour  aller  voir  la  sœur  de  Christian  Ledoux  dans 
les  Cévennes,  c'est  un  petit  voyage,  aussi  ne  le  ferai-je  pas  si  je 
me  sens  fatigué  ou  si  les  dispositions  de  mon  compagnon  de 
voyage  Henri  de  Cambis,  qui  va  chez  une  tante  ii  Alais,  ne  s'ac- 
cordent pas  bien  avec  les  miennes;  le  voyage  tient  donc  h  un  fil, 
a  un  caprice.  J'aurais  cependant  plaisir  à  revoir  les  habitants  du 
Vigan,  tu  peux  le  dire  à  Christian  si  tu  le  vois. 

Si  je  ne  fais  pas  cette  petite  excursion,  je  ne  tarderai  pas   à 

me  mettre  en  route  pour  Apt  et  pour  Nice   et  de   là nous 

verrons  le  vent. 

J'ai  reçu  de  bonnes  nouvelles  de  la  famille  Poppleton,  mille 
bonnes  amitiés  a  Georges  et  à  Comairas,  si  tu  les  vois. 

J'ai  rencontré  ici  Rennes  toujours  aussi  original,  le  même,  en 
un  mot,  au  physique  et  au  moral,  vrai  gascon.  Nous  avons  fait  un 
dîner  où  se  trouvait  avec  lui  Castil  Blaze  ',  type  aussi  très  spiri- 
tuel et  très  amusant,  espèce  de  Rabelais  manqué,  possédant  toutes 
les  charges  du  jour  et  en  inventant  de  meilleures,  moitié  proven- 
çales, moitié  françaises,  qui  par  cela  même  sont  plus  piquantes 
encore. 

A  propos,  je  suis  fâché  que  tu  ne  m'aies  pas  raconté  tout  au 
long  ta  conversation  avec  Jadin.  Je  suis  décidément  mal  avec  lui  ; 
tu  sais  qu'il  m'attribue  les  plaisanteries  qui  le  concernent  dans 
l'article  si  amusant  du  Corsaire  contre  le  banquet  Ingres,  dont 
au   fond,  je   suis  bien  innocent. 

Vous  êtes  sans  doute  tout  aux  événements  politiques.  Tu  dois 
croire  que  j'y  prends  fort  peu  d'intérêt.  Les  événements  sont  plus 
que  jamais  bien  graves,  pour  mieux  dire  effrayants.  Quels  symp- 
tômes !  Et  où  mènera  tout  ce  gâchis?....  A  une  atroce  et  ridicule 
révolution,  ît  un  dur  despotisme,  si  ce  n'est  à  l'invasion,  au  par- 
tage, aux  Cosaques,  etc. 

Ne  m'oublie  pas  auprès  de  mes  amis,  remercie  Régnier"  de  son 
souvenir.  Adieu,  mon  bon,  tâche  d'être  aussi  heureux  qu'il  nous 
est  permis  de  l'être  ici-bas 
Ton  bien  dévoué. 

Paul  Huet. 

'  Blaze  (François-Henri),  dit  Caslil  Blnze,  musicien  et  critique.  1784-1857. 
^  L'acteur  des  Français,  avait  été  son  camarade  à  l'atelier  Gros. 


,3a  PAUL  HUirr 

Mon  frère  est  sans  doute  encore  pour  quelques  jours  en  voyage, 

je  te  prie  de  me  faire  parvenir  les  couleurs  suivantes Tu  me 

les  adresseras  chez  M.  de  Canibis. 

3  jaune  Indien,  8  blanc,  lo  cobalt,  lo  jaune  de  Naples  ordi- 
naire, 4  ocre  jaune,  4  terre  d'Italie,  4  ocre  de  Rhue,  3  Sienne 
naturelle,  4  Sienne  brûlée,  3  Italie  brûlée  2  brun  rouge, 
i5  Garance  foncée,  a  Garance  rose,  a  terre  d'ombre  brûlée, 
I   bitume,  a  momie,   i  noir  d'ivoire,   i  paquet  de  vermillon. 


A  M.  Sollier. 

Aicc,  Novembre  1841. 

Mon  cher  et  bon  Sollier,  je  reçois  ta  lettre  au  moment  où  j'allais 
técrire,  comme  depuis  longtemps  j'en  avais  l'intention.  Tu  es 
celui  à  qui  je  puis  le  plus  volontiers  rendre  compte  de  mes  études 
et  de  mes  intentions  pittoresques  comme  le  plus  initié  au  secret 
de  mes  travaux.  Je  viens  d'avoir  une  indisposition  nullement 
grave,  mais  qui  ne  m'en  a  pas  moins  fait  perdre  une  dizaine  de 
jours.  J'ai  attrapé  une  bonne  courbature  accompagnée  de  douleurs 
rhumatismales  ;  je  dois  cet  accident,  très  fréquent  dans  ces  pays, 
au  logement  que  j'occupais  et  que  j'ai  promptement  quitté  et, 
aussi  peut-être,  à  quelques  excursions  par  un  temps  humide.  Mon 
voyage,  jusqu'à  présent,  est  loin  de  me  satisfaire  ;  voici  un  mois 
que  je  suis  arrivé  à  Nice  et,  dans  une  première  lettre,  tu  me  parles 
d'études  comme  si  je  devais  avoir  mon  carton  rempli.  Deux  jours 
à  m'installer  et  h  faire  quelques  excursions  dans  le  voisinage, 
deux  études  grattées,  un  petit  voyage  très  pittoresque  dans  les 
Alpes  et  dont  sans  doute  tu  as  entendu  parler,  dix  jours  d'indis- 
position, font  un  mois  écoulé  et  trois  ou  quatre  croquis  qui  courent 
l'un  après  l'autre;  voilà  ce  qui  me  retient  dans  ce  pays  que  je  ne 
voudrais  pas  quitter  tout  à  fait  les  mains  vides.  J'ai  rapporté  de 
Tende,  dans  les  Alpes,  deux  sujets  de  tableaux  assez  beaux;  l'un 
des  deux  se  rapproche  un  peu  de  mon  motif  du  torrent,  mais 
est,  je  crois,  plus  original  et  plus  grandiose,  c'est  du  reste  ce  que 
je  ne  puis  encore  juger  et  que  tu  verras. 

Irai-je  ou  n'irai-je  pas  en  Italie  ?  C'est  en  vérité  ce  que  je  ne  sais 
pas  plus  que  le  premier  jour.  Je  ne  deviens  pas  très  curieux  et 
je  sais  le  prix  du  temps  qui  m'échappe  !  Je  suis,  comme  dit  mot 
frère,  qui  me  pousse  à  y  aller,  assez  près  de  Rome  pour  être  tenté 
de  voir  une  fois  cette  ville  des  artistes,  mais  cette  visite  demande 
au  moins  deux  mois,  sans  toucher  au  crayon.  Ces  grands  dépla- 
cements exigent  du  temps  et  de  l'argent.  J'ai  encore  entre  les 
mains  de  quoi  faire  cette  excursion;  jai  moins  de  temps,  car  je 
sens  tous  les  jours  combien  celui-ci  passe  vite  et  combien  il  me 
faut  me  hâter  de  l'employer.  Je  tournerai  donc  de  votre  côté 
peut-être  au  premier  jour;  peut-être  aussi  me  déciderai-je  à  aller 
vers  Rome  tout  d'un  coup  pour  satisfaire  ce  désir  qui  me  reste  de 


LA   CORRESPONDANCE  i33 

voir  le  Vatican  et  la  campagne  romaine.  Je  n'hésiterais  pas,  si  je 
savais  tirer  de  ce  voyage  tout  le  profit  que  l'on  en  doit  tirer 
mais  y  aller  faire  «ne  excursion  si  rapide  me  semble  une  fan- 
taisie un  peu  seigneuriale  pour  moi.  J'attends,  du  reste,  une 
réponse  de  Comairas  à  qui  j'ai  écrit  un  mot  à  ce  sujet  et  que  j'ai 
consulté  sur  l'opportunité  du  temps.  J'aurai,  dans  tous  les  cas,  du 
mal  h  ne  pas  aller  jusqu'à  Gènes,  qui  pour  elle  seule  mérite  d'être 
vue.  Tu  sais  combien  cette  ville  est  célèbre  par  sa  situation,  ses 
palais  et  les  beaux  Van  Dyck  qu'elle  possède. 

Je  ne  sais  quel  temps  vous  avez  à  Paris,  mais  ici,  à  part  une 
dizaine  de  jours  pendant  lesquels  j'ai  été  malade  et  qui  ont  été 
très   mauvais,  nous  avons  un  temps  d  été,  trop  chaud  seulement 

A  mon  retour  de  Tende,  nous  avions,  trois  autres  jeunes  gens 
et  moi,  médité  une  excursion  en  France,  et  malgré  la  pluie  bat- 
tante, nous  nous  étions  mis  en  route  avec  l'espérance  assez 
fondée  que  le  mauvais  temps  n'aurait  pas  de  suite.  Nous  avons  été 
heureusement  arrêtés  par  le  débordement  du  Var  qui  s'étendait 
d'un  bon  quart  de  lieue  en  dehors  son  lit.  Le  pont  du  Var  était 
entièrement  couvert  d'eau  et,  sur  la  route,  notre  voiture  avait  de 
leau  jusqu'à  l'essieu  de  devant;  le  lendemain,  le  pont  était 
emporté  et  j'ai  commencé  à  souffrir  de  ma  courbature.  M.  Fricero 
m'a  donné  alors  retraite  chez  lui  et  j'occupe  une  petite  pièce  au 
midi  qui  n'a  certes   pas  besoin  de  feu. 

J'ai  oublié  dans  toutes  mes  lettres  de  faire  demander  des  nou- 
velles de  Fleury  '  le  paysagiste,  qui  devait  amener  sa  femme  cet 
hiver  à  Nice,  peut-être  cette  pauvre  jeune  personne  est-elle 
morte  aujourd'hui  ;  si  tu  vois  Comairas,  demande-lui  de  ma  part 
où  cela  peut  en  être. 

Adieu,  mon  cher  ami,  écris-moi  encore  à  Nice,  mais  bien 

promptement.  Je  te  serai  obligé  de  vouloir  bien  donner  de  mes 
nouvelles  à  mon  frère 


Je  t'embrasse  de  cœur. 
Ton  ami. 


Paul. 


A  sa  sœur  M""^  Richomme. 


Florence  jeudi  -i  décembre. 

Sœur  mère,  me  voici  donc  à  Florence,  la  ville  des  fleurs 
qu'elle  étale  dans  toutes  les  rues  avec  un  luxe  que  nous  connais- 
sons tout  au  plus  au  mois  de  mai.  Arrivé  à  Livourne  jeudi  der- 
nier par  le  bateau  à  vapeur,  échappé  avec  peine  au  mal  de  cœur 
et  au  brigandage  des  faquino  qui  valent  bien  les  portefaix  d'Avi- 
gnon, c'est  vendredi  dernier,  après  avoir  visité  Gènes  et  Pise, 
que  j'ai  vu  Florence,  si  toutefois  je  pouvais  la  voir  à  dix  heures 

'  Léon  PUeury,  peintre,  i8o4-i858. 


i3i  PAUL   HUET 

du  soir,  moment  de  mon  arrivée  ici.  J'avais  reçu  en  route  les 
dernières  lettres  de  Sollier  et  de  mon  Irère,  lettres  un  peu  tar- 
dives, qui  ne  pouvaient  alors  changer  mes  projets  et  qui  m'ont 
seulement  laissé  le  regret  de  ne  pouvoir  partager  avec  vous  le 
plaisir  de  recevoir  Athanas  et  notre  bonne  tante.  Si  elle  est 
encore  près  de  vous,  ce  dont  je  doule,  connaissant  son  amour  de 
l'intérieur  et  ses  habitudes  sédentaires,  exprime-lui,  ma  bonne 
amie,  tout  mon  chagrin  et  l'espérance  que  je  conserve,  que  ce 
premier  voyage  l'aura  familiarisée  avec  cette  route  de  Paris  à 
Rouen,  qui,  grâce  au  chemin  de  fer,  ne  sera  bientôt  plus  qu'une 
petite  promenade  du  matin,  même  pour  elle.  Sollier  me  dit  aussi 
que  mon  ami  F^dmond  doit  encore  être  a  Paris.  Lorsque  mon 
Irère  m'a  annoncé  son  arrivée,  je  ne  pouvais  penser  à  une  si  longue 
station.  Les  afTaires  d'Edmond  l'empêcheront  sans  doute  long- 
temps encore  de  faire  à  Paris  un  séjour  prolongé,  et  quand  bien 
même  j'aurais,  au  lieu  de  visiter  l'Italie,  tourné  court  à  Nice,  il 
est  fort  douteux  que  j'eusse  pu  embrasser  ce  bon  et  vieux  cama- 
rade dont  l'amitié  m'est  précieuse  et  fidèle.  J'écrirai  de  Rome  à 
Sollier  et  aussi  à  M'""  Douin  dont  j'ai  reçu  un  mot,  pour  les 
assurer  que,  malgré  les  plaisirs  de  l'Italie,  je  ne  renonce  ni  à  ma 
famille,  ni  à  mes  amis.  Il  me  faudra  avouer  h  cette  dernière  et  à 
mon  frère  que  le  temps  leur  a  donné  raison;  j'ai  presque  tou- 
jours eu  de  la  pluie  depuis  mon  départ  de  Nice.  J'avais  sacrifié 
un  petit  séjour  que  je  comptais  faire  h  Rocca-Bruna,  près  Mantoue, 
pour  attendre  Léon  Fleury,  dont  tu  as  sans  doute  entendu  parler; 
je  venais  de  recevoir  l'avis  de  son  arrivée.  J'ai  pu  avant  mon 
départ  lui  rendre  quelques  services  et  voir  sa  pauvre  et  bonne 
malade  qui  m'a  paru  moins  attaquée  que  je  ne  le  croyais.  J'espé- 
rais au  moins,  malgré  ce  retard,  admirer  celte  belle  roule  de  la 
Corniche,  si  grandiose  et  si  splendide  lorsque  le  beau  soleil  de 
l'Italie  répand  ses  flots  de  lumière  sur  cette  riche  nature  ;  au  lieu 
de  ces  teintes  brillantes  et  voluptueuses,  du  brouillard,  de  la 
pluie,  même  du  froid  aux  approches  de  Gênes.  Le  froid  n'a  pas 
duré.  Une  fois  sorti  des  Apennins,  j'ai  retrouvé  la  douce  tempé- 
rature du  Midi,  mais  peu  de  ces  belles  journées  dont  je  vous  ai  si 
souvent  parlé.  J'ai  visité  Gênes  et  ses  magnifiques  palais.  J'ai 
commencé  à  voir  de  la  peinture,  encore  a  profusion  comme  ici, 
mais  déjii  riche  et  abondante  du  mauvais  goût  italien,  bien  loin, 
surtout  dans  l'architecture  et  dans  les  églises,  d'arriver  à  la  beauté 
vraiment  idéale  et  religieuse  de  nos  cathédrales;  et  moins  élé- 
gante dans  les  palais,  au  moins  h  mon  avis,  que  notre  Renaissance 
française,  gracieuse  comme  le  goût  de  notre  pays.  Mais  ce  qu'il 
faut  admirer  -d  Gènes,  c'est  une  certaine  grandeur  extérieure, 
de  belles  proportions,  et  une  entente  de  la  décoration  intérieure 
admirable.  C'étaient  vraiment  des  roisque  ces  patriciens  de  répu- 
bliques qui  se  disputaient  la  suprématie  du  luxe  et  de  la  repré- 
sentation. On  montre,  au  Palais  Serra,  un  salon  magnifique,  digne 
du  luxe  de  Versailles.  Partout  du  marbre  et  de  l'or.   La  porte 


LA   CORRESPONDANCE  i35 

est  en  lapis-Iazuli,  le  pavé  en  mosaïque.  J'admirais  médiocrement 
cette  merveille,  ici  couronnée  d'un  woùtplus  que  douteux,  lorsque 
je  suis  entré  tout  h  côté,  dans  un  petit  salon  dont  le  plafond  à 
fresque  est  vraiment  digne  de  Raphaël,  exécuté  par  un  certain 
Andréa  Lemino.  Ces  peintures  qui  ont  l'air  d'être  datées  d'hier 
sont  du  goût  le  plus  parfait.  Les  Italiens  sont  toujours  théâtraux 
et  pompeux,  mais  lorsqu'ils  ont  pu  se  tenir  au  grand,  il  ont 
atteint  une  sublime  perfection  que  je  retrouve  à  Florence  dans 
une  multitude  de  chefs-d'œuvre.  Avant  de  quitter  Gènes,  je  dois 
dire  que  mon  amour-propre  national  a  été  relevé  par  un  chef- 
d'œuvre  de  notre  Puget  ',  un  Saint  Sébastien  à  Santa  Maria  de 
Carignano,  comparable  à  tout  ce  que  l'on  a  fait  de  plus  beau 
dans  la  statuaire. 

J'ai  été  peu  frappé  de  la  beauté  extérieure  des  monuments 
de  Fisc;  la  tour  penchée  et  très  penchée,  d'une  gracieuse  élé- 
gance byzantine,  serait  charmante  si  elle  était  droite;  cet  affais- 
sement si  vanté  et  curieux,  en  effet,  a  quelque  chose  de  ridicule; 
l'intérieur  seul  de  la  cathédrale  m'a  paru  sublime;  les  styles  grec 
et  arabe  y  répandent  et  grandeur  et  caprice,  malheureusement, 
à  part  quelques  petites  chapelles  de  Michel-Ange,  le  mauvais 
goût  de  la  décadence  italienne  y  étale  déjà  son  or  et  ses  balda- 
quins. 

Le  Campe  Santo,  très  imposant,  renferme,  comme  tu  sais  sans 
doute,  les  premières  peintures  des  réformateurs  de  l'art;  malheu- 
reusement, l'air  marin  et  le  temps  surtout  ont  presque  effacé  ces 
fiers  essais  de  la  fresque.  La  main  des  hommes  y  est  aussi  pour 
quelque  chose  peut-être. 

M.  Perrot-,  artiste  français,  fixé  depuis  longtemps  à  Pise,  m'a 
accompagné  à  Florence  et  m'a  été  d'un  bon  secours  et  comme 
guide  et  comme  interprète.  On  croit  en  France  que  tout  le  monde 
parle  français  en  Italie,  il  n'en  est  pas  tout  à  fait  ainsi.  Dans  les 
deux  jours  que  j'ai  passés  à  Gênes,  je  parlais  une  espèce  de  cha- 
rabia et  je  me  faisais  comprendre  assez  bien  de  ces  Génois  qui 
parlent  eux-mêmes  un  italien  fort  corrompu.  Il  n'en  est  pas 
ainsi  en  Toscane,  la  langue  est  pure,  peu  de  gens  parlent  fran- 
çais. 

Les  chefs-d'œuvre  sont  ici  partout,  bien  qu'en  minorité  comme 
de  raison.  Comme  à  Gênes,  plus  qu'à  Gênes,  le  marbre  et  l'or 
surchargent  les  églises  ;  et  si  la  richesse  de  ces  temples,  les 
ex-voto  qui  les  couvrent  peuvent  constater  la  foi  vraie,  nous 
sommes  chez  un  peuple  bien  dévot.  C'est  une  chose  que  je  ne 
discuterai  pas  maintenant. 

La  sculpture  et  la  peinture  sont  de  tous  côtés;  dedans,  dehors, 
dans  les  palais,  dans  les  rues,  dans  les  jardins,  dans  les  églises. 

'  Puget  (Pierre),  peintre,  sculpteur,  1622-1694- 

-  Perrot  (Antoine-Marie),  peintre,  né  en  1787,  élève  de  Watelet  et  de 
Michallon,  de   i834  à   1839  se  spécialise  dans  des  vues  d'Italie. 


i36  PAUL   HUET 

Je  commence  à  trouver  que  le  métier  de  touriste,  qui  veut  tout 
voir,  est  tant  soit  peu  étourdissant  ;  et  cette  profusion  finit  par 
être  indigeste  et  fatigante.  Elle  a  eu  peut-être  sur  le  sort  des  arts  en 
Italie,  une  funeste  influence  :  Qu'ajouter  aujourdliui  à  ces  chefs- 
d'œuvre  ou  même  h  ces  médiocrités  ?  Que  manque-t-il  à  ce  peuple 
pour  créer  encore  des  belles  choses  ?  Les  beaux  exemples  sont 
partout,  il  est  épuisé,  il  est  mort.  L'Italie  aujourd'hui,  à  part 
un  ou  deux  sculpteurs  dont  le  mérite  est  peut-être  trop  exalté,  n'a 
pas  un  artiste,  et  jamais,  dit-on,  ses  prétentions  n'ont  été  plus 
grandes.  —  L'aspect  de  Florence  estimposant  et  sévère;  la  con- 
struction de  ses  palais,  qui  rappelle  des  époques  de  guerre  civile, 
sent  la  forteresse  et  la  tyrannie.  La  place  du  Palazzio  Vecchio, 
témoin  des  luttes  civiles,  est  aujourd'hui  un  musée.  C'est  là,  qu'à 
peu  près  sans  ordre,  sont  exposés  le  David  de  Michel-Ange,  bien 
au-dessous  de  sa  réputation,  Vllercule  de  Bandinelli,  des  statues 
équestres,  des  fontaines,  etc..  Une  galerie,  bâtie  par  Orcagna, 
peintre  sculpteur  et  architecte  de  i3oo,  a  continué  cette  loggia 
de  Lanzi  en  i355.  Sous  ces  belles  et  grandes  arcades,  on  voit  le 
Persée  de  Benvenuto,  beau  bronze,  un  groupe  célèbre  de  Jean 
de  Bologne,  l'Enlèvement  des  Sahines,  et  d'autres  groupes. 

Mon  premier  souci  a  été  de  visiter  la  célèbre  galerie  de  Médicis 
citée  comme  la  première  du  monde.  C'est  ici  que  l'on  est  volé. 
Cette  galerie,  qui  renferme  quelques  admirables  chefs-d'œuvre, 
comprend  un  bien  plus  grand  nombre  de  choses  médiocres.  A 
part  la  tribune,  salle  qui  renferme  les  Vénus  du  Titien,  deux  ou 
trois  beaux  Raphaël  et  quelques  autres  chels-d'œuvre,  la  galerie 
l'emporte  en  général  bien  plus  par  la  quantité  que  par  la  qua- 
lité. Il  faut  excepter  aussi  la  statuaire  antique.  Il  n'en  est  pas 
ainsi  de  la  galerie  Pitti.  Jamais  collection  ne  fut  plus  complète 
et  plus  pure.  L'on  n'y  voit  guère  que  des  tableaux  italiens,  mais 
presque  tous  de  premier  choix.  Les  beaux  noms  s'y  pressent  et 
se  répètent,  Raphaël,  André  del  Sarto,  etc.,  c'est  là  que  l'on 
voit  la  fameuse  Vieige  à  la  cliaisc  que  nous  avons  possédée,  ainsi 
que  beaucoup  d'autres  chefs-d'œuvre  qui  sont  là  ou  à  la  galerie 
Médicis.  L'histoire  de  ce  palais  Pitti  est  curieuse.  Le  dernier 
descendant  de  cette  famille  puissante  ruinée  par  la  jalousie 
des  Médicis,  est  aujourd'hui  aux  galères,  poussé  au  crime  par 
l'envie  et  la  misère.  —  Les  jardins  de  ce  palais  m'ont  paru 
au-dessous  de  leur  réputation. 

Pour  ne  plus  te  parler  peinture  dont  déjà  tu  dois,  comme  moi, 
avoir  la  tète  remplie,  je  ne  te  conduirai  pas  dans  cette  multi- 
tude d'églises  qui,  soit  par  leur  construction,  soit  par  les 
richesses  qu'elles  possèdent,  ne  sont  pas  pour  un  artiste  ce  qu'il 
y  a  de  moins  intéressant  à  Florence.  C'est  là,  dans  les  cloîtres 
annexés  aux  églises,  (chaque  église  a  un,  deux,  très  souvent  trois 
cloîtr(!s),  qu'il  faut  aller  voir  les  belles  fresques,  ces  chefs-d'œuvre 
d'André  del  Sarto,  de  Massacio,  etc..  J'aime  mieux  te  conduire, 
ma  bonne  amie,  au  Casclne,  promenade  admirable  qu'il  faudrait 


LA   CORRESPONDANCE  iSy 

voir  dans  la  belle  saison,  par  un  beau  soleil.  C'est  là  que  je  suis 
allé  hier  dans  la  voiture  de  M"'°  Alexandre  Dumas,  que  j'ai 
retrouvée  avec  plaisir  ici,  lancée  dans  la  plus  grande  société  de 
Florence.  Son  mari  est  dans  ce  moment  à  Paris  et  va  faire  repré- 
senter un  drame  aux  Français.  Le  Cascine,  promenade  charmante, 
est  une  espèce  de  Bagatelle  du  Grand-Duc,  située  sur  une  île 
entre  le  Mignone  et  l'Arno.  Ces  belles  prairies,  ces  beaux  arbres 
sont  le  rendez-vous  de  l'aristocratie  qui  va  y  étaler  son  luxe 
d'équipages.  Au  loin,  les  montagnes  qui  conduisent  au  duché  de 
Lucques,  et,  tout  près,  les  monuments  de  Florence  qui  viennent 
varier  la  vue  par  l'aspect  d'une  grande  et  belle  ville. 

Voilà,  ma  bonne  et  chère  sœur,  de  longues  descriptions  ingrates 
et  fatigantes  peut-être.  J'ai  obéi  au  besoin  de  vous  faire  suivre 
un  peu  mon  voyage;  j'ai  voulu  ainsi  vous  rapprocher  de  moi.  Je 
suis  seul,  heureusement  mon  temps  est  rempli.  C'est  peu  d'une 
semaine  pour  voir  Florence,  et  c'est  fatigant  de  visiter  tant  de  choses 
à  la  fois.  J'espère  que  les  amis  que  tu  vois  et  à  qui  j'ai  promis  des 
lettres  ne  se  fâcheront  pas  si  j'écris  maintenant  plus  rarement; 
peut-être  aurai-je  plus  de  temps  à  Rome,  mais  ici,  j'ai  cru,  malgré 
mon  désir  de  vous  embrasser,  que  je  partirais  sans  cela.  C'était  bien 
long  d'arriver  jusqu'à  Rome  sans  me  donner  ce  plaisir,  je  profite 
d'un  premier  moment  de  repos  pour  le  faire.  Je  devais  partir 
aujourd'hui  vendredi,  je  ne  pars  que  demain  matin  samedi  par 
un  voiturin.  Je  serai  six  jours  en  route,  c'est  plus  long  que  par 
la  mer  ou  la  diligence,  mais  c'est  le  moyen  de  voir  et  plutôt 
moins  cher.  Je  fais  bien  d'avoir  plus  d'argent  que  Comairas  ne 
m'en  souhaitait  pour  arriver  à  Rome  ;  je  trouve  qu'il  part  vite. 
Une  chose  contre  laquelle  je  me  révolte,  c'est  le  change  des  mon- 
naies. Une  pièce  de  20  francs  perd  ici  environ  7  à  8  sols  ;  avec 
l'acquisition,  c'est  un  douzième  par  pièce.  On  perd  plus  sur  les 
francs.  Il  faut  changer  sa  belle  monnaie  de  France  contre  un 
misérable  argent  très  facile  à  perdre,  impossible  à  compter,  et 
avec  lequel  on  ne  passerait  pas  le  pont  des  Arts  '.  La  vie,  du  reste, 
est  bon  marché  et  bonne. 

Adieu,  bonne  sœur,  je  t'embrasse  de  cœur  ainsi  que  Caroline 
et  te  prie  d'être  mon  interprète  auprès  de  tout  notre  monde. 

Ton  frère  et  fils, 

Paul. 

A  M.  Sollier. 

Rome,  27  décembre  1841. 

Mou  bon  Sollier,  me  voici  donc  à  Rome  après  bien  des  incer- 
titudes et  malgré  ta  bonne  lettre  arrivée  un  peu  tard  pour 
influencer  une  décision  encouragée  d'abord  très  vivement  par 
des  avis  bien  différents.  Malgré  tous  ces  motifs  que  tu  avais  com- 

'  Le  pont  des  Arts  est  resté  à  péage  très  longtemps. 


ii8  PAUL   HUEÏ 

pris  et  que  je  m'étais  posés  pour  renoncer  a  ce  projet,  quelques 
bonnes  raisons  m'engageaient  aussi  à  voir  enfin  cette  ville  où  il 
l'aut,  dit-on,  que  tout  artiste  lasse  son  pèlerinage.  La  proximité 
où  j'étais  de  l'Italie,  l'occasion  qui  ne  se  présentera  peut-être 
plus,  d'une  année  avec  un  peu  d'argent  et  1  intention  de  ne  pas 
exposer,  voilà  les  vrais  motifs  de  mon  voyage  :  les  conseils  ont 
décidé  la  question.  Bien  que  le  temps  et  la  distraction  que 
demande  un  si  long  voyage  ne  me  permettent  pas  de  travailler, 
j'espère  ne  pas  regretter  tout  h  lait  ce  sacrifice  consacré  à  visiter 
un  pays  si  riche  pour  les  arts,  si  curieux  par  son  pittoresque  et 
ses  mœurs.  J'espère  recueillir  quelques  bonnes  inspirations  de 
travail;  quant  à  ton  amitié,  je  la  retrouverai,  tu  n'avais  pas  besoin 
de  m'en  donner  l'assurance,  aussi  sûre  et  aussi  impatiente  que 
la  mienne. 

Si  tu  vois  ma  famille,  tu  as  peut-être  une  idée  de  mes  premières 
impressions,  qu'il  est  bien  difficile  de  résumer  dans  une  lettre, 
grande  tout  juste  pour  contenir  des  communications  d'amitié. 
Il  faudrait  des  volumes  pour  parler  de  cette  multitude  de  choses 
à  voir  et  qu'il  faut  voir,  de  cet  aspect  si  resplendissant  du  pays  et 
de  l'art,  et  en  même  temps  de  ce  mauvais  goût  italien  qui  fait 
mon  désespoir,  car  il  tient  au  caractère  national  et  se  retrouve 
un  peu  dans  quelques-uns  des  grands  hommes  de  l'Italie. 

Ce  vice,  c'est  un  orgueil,  une  vanité  excessive,  défaut  détestable 
et  bien  ridicule  chez  un  peuple  qui,  aujourd'hui,  n'est  plus  rien, 
moins  que  rien,  la  plus  misérable  espèce  et  qui  ne  donne  pas 
envie  d'un  gouvernement  théocratique  et  absolu. 

Cette  vanité  se  voit  dans  tout,  dans  ce  goût  particulier  et 
admirable  de  la  grande  décoration,  dans  des  palais  somptueux 
qui  ne  peuvent  appartenir  qu'à  des  princes,  dans  la  toilette  des 
femmes,  pittoresque  dans  le  costume  national  malgré  l'éclat  des 
couleurs,  ridicule  dans  la  singeiiede  nos  modes,  sous  ces  plumes 
de  toutes  couleurs,  avec  ces  fleurs  de  mauvais  goût.  Les  plus 
misérables  mendiants,  et  tous  les  Romains  sont  mendiants,  se 
drapent  à  merveille  et  posent  le  poing  sur  la  hanche.  Les  chevaux 
ont  des  plumes  et  des  sonnettes,  les  maisons  des  écussons  armo- 
riés immenses  et  les  femmes  de  beaux  yeux  qui  n'ont  rien  de 
bien  tendre,  mais  qui  sont  fiers  et  dominants.  C'est  tout  cela,  je 
dois  l'ajouter,  qui  fait  la  physionomie  du  pays  et  lui  donne  un 
certain  air  patricien,  quelquefois  ridicule,  mais  toujours  grand 
et  imposant. 

C'est  cette  tendance  qui  a  produit  les  plus  admirables  chels- 
d'œuvre,  la  chapelle  Sixtine  et  le  Vatican,  comme  les  horribles 
croûtes,  les  peintures  de  Vasari  et  l'architecture  et  sculpture  du 
Bernin. 

Ce  que  le  temps  a  consacré  est  vraiment  sublime.  Tu  ne  peux 
te  faire  une  idée  de  la  chapelle  Sixtine,  de  la  puissance  de  cet 
homme  qui  s'appelait  Michel-Ange  et  des  Chambres  par  cet 
autre,  le  divin  Raphaël.  La  chambre  de  la  Transfiguration  est  uu 


LA   CORRESPONDANCE  iSg 

prodige,  et  on  éprouve  une  belle  émotion  à  la  vue  de  cette 
perfection  idéale.  C'est  complet,  style,  dessin,  caractère  et  cou- 
leur. L'Ecole  d'Athènes  est  un  tableau  d'une  couleur  vénitienne 
de  la  plus  belle  eau.  Michel-Ange  lui-même,  dans  sa  fresque, 
dans  ses  prophètes  surtout,  est  d'une  grande  beauté  de  couleur,' 
et  nous  ne  pouvons  avoir  idée  de  la  supériorité  de  la  fresque  sur 
la  peinture  h  l'huile. 

Toutes  ces  merveilles  ne  m'ont  pas  empêché  de  reporter  un 
coup  d'oeil  sur  mon  pays  et  d'être  aussi  un  peu  fier  de  son  génie. 
Je  me  suis  rappelé,  devant  l'immense  Saint-Pierre,  tout  notre 
beau  gothique,  et  devant  ces  palais,  Anet,  Chambord,  les  Tuile- 
ries, etc.  N'ajouterai-je  pas  que  son  avenir  n'est  point  fermé; 
avec  une  bonne  direction,  l'art  peut  se  développer,  tandis  que  ce 
pays  est  mort,  bien  mort. 

Je  n'aimerais  pas  y  rester  pour  travailler;  je  remarque  que  la 
peur,  sans  doute,  de  tomber  dans  le  ridicule  tapage  des  élèves 
de  Michel-Ange  et  dans  la  fausse  grandeur  romaine,  rapetisse 
les  idées  et  rexécutioa  de  beaucoup  d'artistes  qui  étudient  ici. 
De  là  cette  mesquinerie  et  ce  retour  au  primitif,  qui  produit 
malheureusement  bien  des  sottises. 

Je  désire  voir  la  campagne;  ce  que  j'en  ai  entrevu  est  merveil- 
leux et  me  donne,  comme  m'a  prédit  Comairas,  l'envie  de  revenir, 
mais  non  plus  de  rester.  J'ai  vu  ici  des  études  de  jeunes  gens 
de  beaucoup  de  talent  qui  font  des  dessins  réellement  remar- 
quables, mais  qui  se  sont  fermé  peut-être  la  possibilité  de  faire 
des  tableaux  ii  force  de  faire  des  dessins  et  des  dessins  étudiés 
outre  mesure;    et  cependant  je  vois  d'heureuses   organisations. 

Adieu,  mon  bon,  je   t'embrasse  et  te  souhaite  bonne  chance! 

Cette  lettre  sera  portée  en  France  par  les  soins  complaisants 
de  M.  Lehmann',  qui  emporte  avec  lui  plusieurs  tableaux  pour 
1  exposition. 


A  sa  sœur  M"«  Ricliomiue. 

lo  février  1842. 


Chère  bonne  sœur. 

Nous  sommes  maintenant  à  la  fin  du  carnaval;  c'est  aujourd'hui 
mardi  gras,  jour  fêté  avec  frénésie  par  les  Romains  qui  enrichis- 
sent, dit-on,  le  mont  de  piété  de  leurs  dernières  chemises  pour 
arriver  à  la  fin  de  cette  fête  nationale.  Le  carnaval  est  en  effet 
une  des  choses  qui  ne  sont  pas  au-dessous  de  leur  réputation  ;  le 
ciel  semble  le  proléger.  Ces  jours  derniers,  qui  ont  succédé  à 
un  véritable  hiver,  étaient  magnifiques  et  n'ont  pas  peu  contribué 
a  surexciter  cette  joie  passionnée  et  admirable  qui  ne  s'obtient 
dans  le  Nord  que  par  l'excitation  factice  de  l'ivresse.  Ici,  pas  une 

'  Lehmann  (Charles)  élève  de  Ingres,  peintre,  1814. 


i4o  PAUL  HUET 

dispute,  pas  un  homme  ivre.  Les  attaques  les  plus  vives,  et  pas 
une  injure  au  milieu  de  ce  sens  dessus  dessous.  Le  Corso,  rue 
malheureusement  trop  étroite  pour  ses  splendidcs  palais,  est 
richement  tendu  d'ctofTes  et  de  tapisseries,  et  bien  mieux  paré 
des  belles  personnes  qui,  de  toutes  les  fenêtres,  des  échafaudages 
et  des  balcons,  échangent  avec  la  foule  de  la  rue  et  la  file  des 
voilures  un  bombardement  de  bouquets  et  des  nuées  de  confetti. 
Je  n'ai  jamais  vu  de  joie  plus  expansive  ni  plus  vraie  :  h  celui-ci 
un  sourire,  à  cet  autre  une  poignée  de  main,  h  tous  de  la  farine 
et  des  confetti. 

Partout  la  confusion  des  rangs  et  l'entrain  du  plaisir  sans 
arrière-pensée.  Les  plus  indifférents  regardent  sans  s'attrister 
de  la  joie  générale.  La  population  de  Rome  est  alors  dans  son 
beau,  oubli  de  la  veille  et  du  lendemain;  c'est  la  même  naïveté 
qui  commande  à  sa  joie  et  à  ses  mauvaises  passions  ;  si  le 
désordre  s'introduit,  il  viendra  des  étrangers  plus  susceptibles 
que  passionnés,  plus  curieux  qu'acteurs  véritables.  La  police  est 
facile  et  laisse  faire  ;  c'est  le  Sénat  romain,  dont  j'ai  entendu 
parler  pour  la  première  fois  depuis  Tacite,  qui  ouvre  la  fête,  et 
des  flonflons  militaires,  comme  aux  jours  de  combat,  entretien- 
nent l'ardeur  des  combattants. 

Un  admirable  coup  d'œil,  c'est  l'aspect  de  cette  belle  popula- 
tion romaine,  qui  garnit  le  Corso  sous  les  piquants  costumes 
nationaux  ou  de  fantaisie  qui  parent  le  carnaval.  Ces  beautés  si 
graves  sont  tout  animées  par  l'allrait  du  plaisir  et  laissent 
éclater  les  passions  qu'on  ne  fait  d'abord  que  soupçonner  sur 
ces  visages  grands  et  sévères.  La  beauté  romaine  est  faite  pour 
être  vue  au  soleil  et  non  à  la  lueur  des  bougies.  Cette  mode 
charmante  et  que  nous  ne  pourrions  admettre  dans  nos  climats, 
de  rester  tète  découverte,  leur  permet  de  montrer  des  cheveux 
toujours  magnifiques  et  dont  je  vous  ai  déjà  parlé  tant  cette 
beauté  est  frappante  :  de  là  aussi  mille  manière  d'arranger  et  de 
retenir  ces  belles  nattes  qui  ajoutent  tant  à  la  noblesse  de  ces 
grands  traits,  qu'il  ne  faut  pas  toujours  analyser. 

Bien  que  sur  la  plupart  de  ces  figures  la  joie  soit  naïve  et  sans 
détour,  je  me  suis  demandé  plus  d'une  fois,  si  nos  mœurs,  qu'on 
dit  si  relâchées,  permettraient  tant  de  liberté  provocante  et 
publique,  et  si  les  maris  français,  réputés  si  faciles,  s'arrange- 
raient de  ces  échanges  réciproques  de  bouquets  et  dé  sourires. 
Ce  qui  est  sûr,  c'est  que  les  belles  Forestières^  prennent  grande- 
ment part  à  la  fête  et  trouvent  l'usage  fort  agréable.  Plus  d'une 
jolie  petite  anglaise,  bien  pincée,  lance  ses  combustibles  avec 
une  joie  tout  heureuse  et  toute  coquette  dont  elle  gardera  le 
souvenir. 

Les  courses  de  chevaux,  qui  tous  les  jours  de  carnaval  termi- 
nent la  journée,  sont  curieuses;  le  départ  des  chevaux  excités  par 

*  Terme  employé  par  les  Romains  pour  désigner  les  étrangères. 


LA   CORHESl'OXDAiXCE  i4i 

une  vingtaine  de  gros  éperons  en  plomb  garnis  de  pointes  de 
fer  aiguës  et  longues  de  i8  lignes  est  intéressant  pour  un  artiste. 
On  ne  conçoit  pas  qu  il  n  arrive  pas  plus  d  accidents,  tant  les 
hommes  ont  de  mal  à  retenir  les  coureurs  qui  parcourent  tout 
le  Corso  au  milieu  de  toute  la  population.  Si  vous  voulez  avoir 
une  faible  idée  de  cette  course,  tout  ce  que  je  pourrais  vous  en 
dire  ne  vaudra  pas  la  mauvaise  gravure  de  Carie  Vernet'  que  vous 
pouvez  voir  sur  le  quai  Voltaire. 

Pour  moi,  ma  chère  amie,  j'ai  pris  de  ces  plaisirs  ce  qu'il  con- 
venait à  mon  caractère  et  à  ma  curiosité  d'en  prendre.  Parmi 
les  plaisirs  que  je  me  suis  donnés,  j'ai  été  au  lettine  public,  bal 
masqué  assez  ennuyeux  et  qui  dure  trop  peu  pour  permettre  à  la 
joie  romaine  d'aller  trop  loin,  et  aux  bals  de  l'ambassade  et  de 
l'Académie  ;  l'un  magnifique  et  royal  dans  les  beaux  salons  du 
palais  Colonne,  l'autre  artistique  et  de  famille,  à  la  villa  Médicis  ; 
le  premier  oflFrant  la  réunion  des  beautés  européennes,  chargées 
de  rivières  de  diamants  ;  l'autre,  les  costumes  improvisés  d'un 
bal  masqué  sans  prétention  et  manquant  de  femmes. 

Pour  dire  adieu  a  ces  plaisirs,  j'irai  sans  doute  ce  soir  encore 
au  fettine  avec  Joyanl',  ou  chez  Schnetz^,  qui  compte  répéter 
son  bal  de  dimanche. 

Je  remets  à  demain  la  fin  de  ma  lettre,  ne  voulant  pas  la 
fermer  sans  vous  parler  des  moccoli  nui  terminent  le  carnaval.  Je 
crains  seulement  que  le  temps  ne  soit  pas  aussi  beau  que  les 
jours  derniers.  Mon  intention,  si  le  beau  temps  continue,  est, 
malgré  le  froid  un  peu  vif,  de  partir  pour  les  environs  que  je 
voudrais  bien  enfin  visiter  un  peu.  Je  n'ai  pas  encore  de  déter- 
mination fixée,  mais  je  sens  combien  il  est  important  pour  moi 
de  penser  au  Salon  de  l'année  prochaine  et  d'y  penser  de  loin. 
J'ai  eu  tort  de  venir  ici  dans  cette  saison,  qui,  comme  partout  je 
crois,  a  été  d'ailleurs  beaucoup  plus  rude  qu'elle  ne  l'est  ordi- 
nairement. 

Mercredi  soir. 

Je  n'ai  été  ni  au  bal  de  l'Académie,  ni  au  fettine;  je  me  suis 
couché  de  bonne  heure  après  une  journée  assez  fatigante  et  fort 
gaie.  Après  avoir  passé  quelques  heures  au  balcon  des  secrétaires 
de  l'ambassade  où  Cambis  m'avait  invité  (balcon  loué  pour  la 
fête),  ces  messieurs  m'ont  présenté  chez  lady  Muyens  pour,  de  son 
balcon,  jouir  à  la  fois  comme  acteur  et  spectateur  de  la  fête  des 
moccoli.  Il  y  avait  là,  comme  vous  pensez,  bonne  société  :  les  Ester- 
hazy,  le  prince  de  Prusse,  les  Carignan,  Doria,  etc.,  j'en  passe 
et  des  meilleurs;  d'étiquette,  heureusement  pas  l'ombre,  je  vous 

'  Voir  la  lithographie  de  Carie  Vernet  et  surtout  les  beaux  dessins  de 
Géricault  au  Louvre  o  Les  courses  de  Rome  ». 

^  Joyant  (Jules),  peintre,  i8o3-i854  (vues  de  Venise). 

^  Schnetz  (Jean- Victor),  1787-1870,  directeur  de  l'Académie  de  France. 


i42  PAUL   HUET 

assure  ;  la  joie  a  été  folle  et  chacun  a  enfariné  son  voisin  ou  sa 
voisine  de  plus  belle,  on  dépensait  avec  ardeur  le  reste  de  ses 
munitions,  el  plus  d'une  jolie  femme  ressemblait  plutôt  à  une 
monilariii  qu  à  une  comtesse.  La  course  de  chevaux  terminée, 
l'instant  des  moccoli  est  arrivé  :  figure-toi  toute  cette  popula- 
tion du  Corso  s'illuniinant  tout  d'un  coup,  chacun  armé  d'un 
paquet  de  petites  bougies  et  mettant  la  plus  belle  ardeur  à 
souffler  la  bougie  de  son  voisin  ;  je  te  laisse  à  penser  les  cris 
de  joie,  les  rires  et  les  inventions  de  tous  genres  pour  préserver 
sa  précieuse  lumière  et  éteindre  la  lumière  rivale;  les  mouchoirs 
attachés  à  de  longues  perches,  les  boucliers  préservateurs,  la  foule 
de  la  rue,  les  chars  de  masques  et  de  promeneurs,  les  escalades 
de  tout  genre  ;  c'est  vraiment  miracle  qu'il  n'arrive  pas  des 
malheurs.  Dans  l'appartement  qui  faisait  face  au  nôtre,  le  feu  a 
pris  aux  rideaux,  mais  a  été  éteint  tout  de  suite.  Il  me  reste  de 
tout  cela  mal  aux  yeux  et  à  la  gorge  ;  un  peu  de  pluie  est  venue 
terminer  la  fête  déjà  bien  avancée.  Aujourd'hui,  le  temps  est  au 
froid  et  paraît  remis;  c'est,  je  crois,  surtout  pour  avoir  été 
admirer  le  soleil  couchant  au  Pincio,  avec  Cambis,  que  je  souffre 
ce  soir  de  la  gorge. 

Voilà  donc  le  carnaval  fini  ;  après  cette  licence  de  la  rue  va 
commencer  le  carême.  II  est  défendu  de  faire  gras  dans  les  pre- 
mières salles  des  restaurants  et  bientôt  ces  établissements 
seront  hermétiquement  fermés  pendant  certaines  heures  de  la 
journée  consacrées  au  catéchisme.  Les  plus  ardentes  de  ces  belles 
romaines  que  j'ai  vues  au  Corso  ou  au  fettine,  vont  mettre  la 
même  ardeur  à  leurs  dévotions.  Une  bonne  confession  va  effacer 
les  plus  jolis  péchés;  il  n'y  a  ici  nulle  hypocrisie,  c'est  la  même 
ardeur  et  la  même  passion.  Comment  ce  peuple  est-il  donc 
aujourd'hui  si  abaissé  avec  des  éléments  si  purs  de  force  et  de 
vie  ? 

Adieu,  ma  chère  bonne  sœur  mère,  je  t'embrasse  toi  et  les 
nôtres  avec  le  plaisir  que  je  me  promets  à  l'instant  du  retour. 
Mille  affectueuses  amitiés  à  ceux  qui  veulent  bien  ne  pas  m'ou- 
blier. 

Paul. 

A  M.    Sollier. 

lo  mars  Rome  1842- 

Mon  bon  Sollier,  je  pars  décidément  le  28  de  ce  mois,  et  après 
m'être  arrêté  à  Avignon  quelques  jours,  je  me  rends  le  plus  vite 
possible  à  Paris.  Plus  que  toi  sans  doute,  je  commence  à  trouver 
le  temps  long  et  à  sentir  le  besoin  des  amis  de  Paris.  Je  ne  puis 
même  te  cacher  que  l'isolement  dans  lequel  je  vis,  surtout  pendant 
mes  courses  à  la  campagne,  m'est  excessivement  pénible  ;  le  temps, 
qui  n'est  pas  à  beaucoup  près  toujours  favorable,  me  fait  encore 
plus  sentir  l'ennui  de  cette  position.  J'ai  fait  ici  une  triste  expé- 


LA  CORRESPONDANCE  143 

ilence;  c'est  que  je  n'appartiens  plus  à  tous  ces  jeunes  gens 
dont  beaucoup  cependant  sont  de  mon  âge  ;  je  n'ai  plus  leurs 
goûts,  ils  m'acceptent,  je  crois,  encore  moins.  Mon  voyage  en 
Italie  est,  je  le  sens  avec  peine,  un  voyage  manqué  sous  trop  de 
points.  Il  me  l'audrait,  pour  en  tirer  tout  le  parti  convenable,  le 
commencer  il  présent  et  passer  ici  huit  ou  neuf  mois,  c'est  ce  que 
je  ne  puis  faire,  ni  moralement,  ni  matériellement.  Je  crois  avoir 
été  mal  conseillé  en  choisissant  cette  époque  et  surtout  en  pro- 
longeant mon  voyage  toujours  dans  le  vain  espoir  d'un  beau 
temps  qui  peut  encore  se  faire  longtemps  attendre  aux  paysa- 
gistes. 11  me  faut  absolument  rentrer  pour  produire  et  récolter. 
Ici  l'on  se  laisse  trop  facilement  aller  a  ce  doux  farniente  qui 
est  la  plaie  du  pays.  Pendant  que  je  t'écris,  je  cause  avec  Bodinier' 
qui  est  une  preuve  frappante  de  ce  que  j'avance.  J'ai  trouvé  dans 
son  atelier  un  tableau  commencé  depuis  quatre  ans  au  moins, 
qu'il  a  déjà  exposé  h  Paris  et  qu'il  s'amuse  à  changer  pour  obtenir 
de  fort  médiocres  améliorations.  Tous  ces  artistes  romains  s'en- 
dorment sur  leur  admiration  pour  les  chefs-d'œuvre  et  le  beau 
pays  qu'ils  ont  sous  les  yeux. 

J'emporterai  de  Rome  de  grands  souvenirs,  je  partirai  frappé 
de  la  grandeur  de  ce  pays,  oîi  il  est  si  facile  de  tomber  dans  le 
faux  et  la  manière.  Lorsqu'on  parle  de  cette  nature  simple  et 
sublime,  il  est  presque  impossible  de  ne  pas  tomber  dans  un 
pathos  que  bien  peu  de  maîtres  ont  su  éviter  et  qui,  comme  je 
te  l'ai  dit,  est  une  des  causes  qui,  par  opposition,  font  tomber  nos 
artistes  modernes  dans  une  maigreur  plus  déplorable. 

Je  suis  retenu  ici  par  un  petit  tableau  que  j'ai  à  faire  pour  un 
des  attachés  de  l'Ambassade,  je  ne  sais  encore  si  je  le  ferai  ici 
ou  simplement  à  Paris,  surtout  si  je  refais  une  petite  excursion 
aux  environs.  Je  veux  aussi  revoir  quelques-unes  des  galeries 
qui  sont  il  Rome.  La  semaine  sainte,  dont  les  approches  attirent 
déjà  tant  d'étrangers  me  retient  aussi.  Nous  sommes  en  plein 
carême;  aux  heures  des  catéchismes,  tous  les  restaurants,  cafés, 
marchands  de  comestibles  sont  (érmés,  la  foule  attend  à  six  heures 
du  soir  l'ouverture  de  Lepri,  notre  restaurateur.  Dans  ce  singulier 
pays,  on  affiche  la  vente  des  indulgences  qui  sont  d'un  bon 
produit;  et  l'escalier  saint  de  Jérusalem,  qu'on  ne  peut  monter 
qu'à  genoux,  est  encombré  de  pénitents.  Je  ne  sais  si  c'est  l'ap- 
proche du  carême  qui  nous  a  délivrés  des  voleurs,  mais,  il  n'est 
plus  question  d'eux  depuis  quelque  temps.  Je  ne  vous  ai  pas 
parlé  de  cette  circonstance  qui  pouvait  vous  inquiéter  parce 
qu'elle  était  réellement  sérieuse  ;  à  mon  arrivée  ici,  les  accidents, 
comme  on  dit  à  Rome,  étaient  très  fréquents;  c'est-à-dire  que 
tous  les  trois  ou  quatre  jours  on  avait  une  nouvelle  histoire  de  coup 
de  couteau.  Mon  habitude  de  rentrer  à  toute  heure  du  soir  m'ex- 
posait plus  qu'un  autre  à  devenir  le  héros  ou  plutôt  la  malheureuse 

'  Bodinier  (Guillaume),  peintre,  no  et  mort  à  Angers,  1795-187J. 


144  PAUL   HUET 

victime  du  moment;  mais  j'avais  pour  moi  trois  choses  :  ma  qua- 
lité de  Français  et  les  précautions  de  n'avoir  jamais  d'armes  et 
toujours  au  moins  deux  ou  trois  écus  sur  moi.  Je  dois  dire,  a  ma 
honte,  que  je  n'ai  rencontré  que  des  figures  assez  étranges  qui 
pouvaient  fort  bien  être  des  mouchards,  mais  n'étaient  pas  des 
voleurs.  Si,  au  milieu  de  tout  ceci,  les  églises  sont  pleines,  les 
madones  pompeusement  ornées  et  les  restaurants  fermés,  tu 
pourras  dire  à  mon  frère  que  jamais  les  bureaux  de  loterie  ne 
ferment;  les  confesseurs  donnent,  dit-on,  les  meilleurs  numéros 
pour  la  loterie  qui  est  une  véritable  passion  chez  ce  peuple  pares- 
seux, superstitieux,  et  passionné. 

Comme  je  te  le  dis,  je  t'écris  cette  lettre,  qu'il  me  faut  vite 
porter  à  l'ambassade,  au  milieu  des  visites,  .l'espère  cependant 
que  tu  pourras  la  lire  et  la  comprendre  ;  je  te  parle  mœurs  de 
Rome  et  je  cause  du  Poussin  avec  Bodinier.  Je  te  dirais  a  ce 
propos  que  je  n'ai  point  vu  Planche  '  qui,  malheureusement  pour 
moi  a  passé  tout  l'hiver  à  Naples. 

J'ai  trouvé  de  très  bons  moments  que  je  dois  à  l'amitié  de 
Cambis.  Adieu,  quand  je  renoncerai  à  toute  activité,  je  reviendrai 
peut-être  a  Rome  vivre  de  la  vie  qu'on  y  mène  toute  douce  et 
tout  endormie.  Mais  il  ne  faut  pas  y  attendre  le  paysage  pendant 
les  mois  d'hiver. 

De  Gustave  Planche. 

Naples,  8  juillet  1842. 

Je  regrette,  mon  cher  ami,  de  vous  avoir  préoccupé  de  si  tristes 
pensées  ;  et  cependant  je  ne  puis  méconnaître  la  vérité  de  vos  réflexions. 
Mais  j'espère  que  le  travail  et  le  succès  appelleront  votre  attention  sur 
le  revers  de  la  médaille.  Tout  ce  que  vous  me  dites  sur  l'anarchie  des 
arts,  sur  le  Salon,  sur  le  public,  sur  la  multitude  des  talents  secondaires 
et  de  pure  exécution,  sur  l'absence  générale  de  grandes  pensées,  me 
semble  d'une  évidence  incontestable,  mais  je  veux  croire  qu'un  jour 
viendra  où,  sans  oublier  toutes  ces  tristes  vérités,  vous  n'en  souffrirez 
plus.  Vous  n'avez  jusqu'à  présent  que  l'estime  de  quelques  esprits 
sérieux  ;  il  vous  manque  la  consécration  de  la  popularité.  Le  jour  de  la 
popularité  viendra  pour  vous,  je  l'espère,  et  relèvera  votre  courage. 
Sans  renoncer  aux  qualités  poétiques  de  votre  talent,  vous  pouvez,  je 
n'en  doute  pas,  donner  à  votre  peinture  plus  de  précision  et  de  clarté, 
en  un  mot  abréger  l'intervalle  qui  vous  sépare  encore  des  intelligences 
communes,  et  mieux  compris,  vous  serez  certainement  applaudi.  — 
Donnez-vous  encore  des  leçons  à  la  Duchesse  d'O.  ?  —  En  écrivant  à 
Barye,  je  prévoyais  à  peu  près  qu'il  ne  me  répondrait  pas,  et  je  lui  par- 
donne de  grand  cœur  sa  paresse,  tout  en  souhaitant  qu'il  me  réponde. 
J'ai  écrit  à  Gleyre  -  avec  la  même  pensée,  pour  Sandeau^  c'est  autre 
chose  ;  j'espérais  qu'il  me  répondrait  et  jusqu  à  présent  il  ne  m'a  pas 

'  Gustave  Planche,  critique,  1808-1857. 
-  Gleyre  (Charles),  peintre,  1807-1876. 
3  Sandeau  (Jules),  littérateur,  i8ii-i883. 


LA   CORRESPONDANCE  145 

donné  signe  de  vie.  S'il  est  heureux  il  n'a  pas  besoin  de  se  justifier.  Le 
bonheur  est  oublieux  et  se  passe  sans  peine  des  absents.  — Je  suis  fâché 
de  voir  que  mon  frère  Charles  persiste  dans  sa  sauvagerie.  Ses  études 
solitaires  le  mèneront  bien  lentement  au  but,  si  toutefois  elles  ne  l'en 
éloignent  pas,  ce  qui  est  fort  à  craindre.  Il  veut  apprendre  tout  par  lui- 
même,  afin  d'éviter  les  contrariétés  d'ainour-propre,  et  il  oublie  qu'il  a 
trente-deux  ans  depuis  six  mois,  et  qu'il  bégaye  à  peine  la  langue  qu'il 
veut  parler.  Je  lui  ai  dit  franchement  ce  que  je  pense  de  cette  étrange 
méthode  ;  mais  je  crains  que  mes  conseils  ne  soient  comme  non  avenus. 
Cependant  je  vais  recommencer  pour  n'avoir  rien  à  me  reprocher.  — 
J'espère  que  vous  verrez  Delacroix  et  Boulanger,  que  vous  me  donnerez 
de  leurs  nouvelles  et  que  vous  excuserez  mon  silence  auprès  d'eux. 
Malgré  ma  paresse  apparente,  j'ai  écrit  depuis  le  commencement  de  cette 
année  dix-huit  lettres,  dont  huit  sont  encore  sans  réponse.  Pour  un 
homme  qui  ne  sent  au  bout  des  doigts  aucune  démangeaison  d  écrire, 
vous  conviendrez  que  c'est  peu  encourageant.  Au  nombre  des  silen- 
cieux se  trouvent  ma  sœur  et  mon  frère  aîné.  — Ma  belle-soeur  m'a  déjà 
dit  pour  mes  portraits  ce  que  vous  me  dites,  et  je  lui  ai  répondu  que  je 
neveux  rien  laisser  faire  en  mon  absence.  L'édilion  publiée  en  i8':!6  est 
tellement  criblée  de  fautes  typographiques,  tellement  différente  des 
feuilles  imprimées  que  j'ai  données  comme  manuscrit,  qu'elle  est 
presque  illisible.  Je  vois  donc  la  nécessité  de  revoir  moi-même  les 
épreuves  avec  une  attention  scrupuleuse.  En  outre,  il  y  a  plusieurs 
chapitres  que  je  voudrais  enlever  et  remplacer  par  des  chapitres  meil- 
leurs, écrits  depuis  longtemps  et  publiés  dans  la  revue,  afin  de  donner 
au  recueil  plus  d  harmonie  et  de  solidité.  Mais  à  vous  parler  franc,  j'ai- 
merais mieux  publier  un  livre  absolument  nouveau  et  fait  d'un  seul  jet. 
Quelle  que  soit  la  valeur  des  fragments  que  j'ai  publiés  depuis  dix  ans, 
quelle  que  soit  la  sincérité  des  pensées  que  j  ai  exposées,  discutées  et 
soutenues,  je  sais  très  bien  que  le  public  s'intéresse  difficilement  à  une 
discussion  qui  occupe  tant  de  pages,  et  je  pense  bien  sérieusement  à 
produire  mon  intelligence  sous  une  forme  nouvelle,  je  veux  dire  nou- 
velle pour  moi  ;  car  je  n'ai  pas  la  prétention  de  me  montrer  sous  une 
forme  inattendue  ;  l'événement  décidera  si  c'est  de  ma  part  présomption 
ou  sagesse.  Je  suis  prodigieusement  las  de  donner  mon  avis;  sans 
savoir  si  je  suis  capable  de  faire  autre  chose,  j'essayerai.  Je  suivrai  en 
cela  le  conseil  que  vous  m'avez  souvent  donné,  et  dont  je  n'ai  jamais  pu 
profiter  faute  de  loisirs  et  de  liberté.  Maintenant  le  loisir  et  la  liberté 
sont  venus,  c'est  à  moi  d'en  tirer  parti.  Je  ne  suis  ni  aveuglé  par  la  con- 
fiance, ni  ébranlé  par  le  découragement.  J'envisage  avec  sérénité  toutes 
les  difficultés  de  l'entreprise  et  j  emploierai  toutes  mes  forces  à  les  sur- 
monter. Toutefois,  j'ai  le  dessein  d'adresser  à  la  Revue  quelques  pages 
sur  le  musée  de  Naples  avant  d'aborder  le  chapitre  de  ma  métamor- 
phose. —  Vous  pouvez  me  répondre  à  l'adresse  que  je  vous  ai  donnée. 
Je  ne  quitterai  pas  Naples  avant  les  derniers  jours  d'août,  je  ne  sais 
pas  encore  quelle  route  je  prendrai  pour  aller  à  Florence.  —  Adieu, 
mon  cher  ami  ;  n'oubliez  pas  de  me  parler  des  aventures  de  Robelin'  il 
paraît  qu'il  débute  dans  les  Amadis. 
Tout  à  vous, 

Gustave  Planche. 
28.  S.  Lucia. 

'  Charles  Robelin,  architecte,  né  en  1787. 


i46  PAUL   HUET 

Fragments  d'une  lettre  en  partie  détruite  par  de  Teau- 
forte,  renversée  pendant  la  morsure  d  un  cuivie. 

De  Gustave  Planche. 

...Vos  reproches  m'ont  paru  hien  injustes  mais  vos  plaintes  mêmes 
sont  une  preuve  d'amitié,  je  ne  me  sentais  pas  coupable.  —  Au  lieu  de 
vous  en  tenir  à  l'accusation  de  paresse  qui  aurait  au  moins  quelque 
apparence,  vous  allez  jusqu'à  me  dire  que  vos  amis  trouvent  mon 
silence  maniéré  ;  bien  sincèrement,  je  suis  un  des  hommes  les  plus  natu- 
rels du  monde  ;  et  c'est  je  pense  ma  seule  originalité.  11  m'a  suffi  d'être 
moi-même  pour  sembler  singulier.  Tant  de  gens  écrivent  des  impres- 
sions de  voyage  sans  avoir  rien  à  dire.  Pour  moi  je  regarde,  j'étudie, 
je  réfléchis  et  j'attends  que  le  passé  m'invite  à  parler.  Cette  heure  n'est 
pas  encore  venue  et  je  me  tais,  et  je  crois  bien  faire.  —  D'après  ce  que 
me  dit  Charles,  il  paraît  que  vous  avez  eu  à  Rome  de  la  pluie  et  du 
froid,  je  regrette  bien  vivement  que  vous  n'ayez  pas  vu  comme  moi 
Rome  et  la  campagne  romaine  en  mai,  en  juin,  dans  toute  sa  splendeur, 
en  septembre  en  octobre  dans  toute  sa  sévérité  ;  vous  en  auriez  tiré  bon 
profit.  Les  Poussin,  les  Guaspre  et  les  Claude  Lorrain,  se  présentent 
alors  par  douzaines  à  celui  qui  sait  les  prendre.  Pour  moi,  je  me  suis 
contenté  d  admirer,  il  a  bien  fallu  m'en  tenir  là  puisque  je  ne  sais  pas 
tenir  un  crayon  et  qu'il  me  faudrait  plusieurs  années  pour  esquisser 
raisonnablement  un  arbre,  un  terrain  ou  un  rocher.  C'est,  je  l'avoue, 
un  de  mes  regrets.  Le  paysage,  que  j'ai  maintenant  devant  les  yeux,  a 
souvent  plus  d  éclat  que  le  paysage  romain,  mais  il  a  généralement 
moins  de  grandeur.  La  couleur  a  moins  de  simplicité,  les  lignes  moins 
d'harmonie.  Là-bas,  on  trouvera  Nicolas  Poussin,  ici  on  trouve  Sal- 
vator  Rosa.  —  Ne  croyez  pas,  mon  ami,  que  je  perde  mon  temps  ;  j  étu- 
die beaiicoup  et  depuis  mon  départ  j'ai  acquis  un  grand  nombre  d'idées 
nouvelles,  sur  l'histoire  de  l'art,  sur  la  littérature  italienne.  —  L  in- 
dulgence, vous  le  savez,  est  un  des  premiers  devoirs  de  l'émotion.  Je 
compte  sur  votre  indulgence.  —  Dites-moi,  aussi  précisément  que  vous 
le  pourrez  à  quelle  époque  vous  m'avez  écrit  à  Rome,  pour  que  je 
réclame  dès  en  arrivant  les  deux  lettres  que  vous  m'avez  envoyées  et 

surtout  n'oubliez  pas  de  me  dire 

l'égoïsme   du  rhéteur   ressemble   à  s'y  méprendre  à  la 

cruauté,  je  suis  bien  aise  de  n'avoir  pas  à  parler  de  ce  livre,  car  j'aurais 

trop  à  dire ma  franchise  semblerait  singulière,  la  vérité  serait  traitée 

d'injustice.   —  Adieu,  mon  ami,  écrivez-moi,  et  croyez  à  la  sincérité 
démon   amitié   malgré  mon  long  silence. 
Tout  à  vous, 

Gustave  Planche. 
Naples,  S.  Lucia,  a8. 

De  Gustave  Planche. 

FlorciK-e,  2  octobre  184a. 

Tout  ce  que  vous  me  dites,  mon  cher  ami,  sur  Delacroix,  sur  Rie- 
sener',  sur  L.  Boulanger  est  déplorablement  vrai  :  pour  tenir  tête  à 

'  Riesener  (Léon),  1808-1878,  peintre,  cousin  de  Delacroix,  Léda  au 
Louvre,  Bacchante  à  Rouen. 


LA   CORRESPOiyDANCE  147 

toutes  les  difficultés  de  la  vie  de  Paris,  pour  marcher  dans  une  voie 
droite  et  légitime,  pour  ne  pas  succomber  aux  flatteries,  pour  entendre 
sans  découragement  les  conseils  d'une  critique  éclairée,  il  faut  une 
grande  force  de  caractère,  une  grande  netteté  d'intelligence.  Aujour- 
d'hui, par  les  journaux,  l'on  parvient  et  s  élève  plus  vite  qu'autrefois. 
L'artiste,  s'il  n'y  prend  garde,  arrive  bientôt  à  un  état  de  surexcitation 
fiévreuse.  Pour  maintenir  son  intelligence  en  bonne  santé,  il  faut  veiller 
sur  soi-même  à  chaque  instant  du  jour.  Je  le  sais,  et  vous  le  savez  aussi  : 
malheureusement  Boulanger  paraît  l'ignorer  complètement.  Vous 
n'avez  pas  oublié  combien  de  fois  il  m'a  boudé  pendant  des  mois  entiers 
parce  que,  dans  l'intention  de  ne  pas  le  désobliger,  je  m'abstenais  de 
parler  d'une  peinture  que  je  trouvais  mauvaise.  Delacroix  a  été  beaucoup 
plus  tolérant  et  je  crois  qu'il  a  eu  raison.  L'amitié  de  Victor  Hugo,  si 
toutefois  ce  mot  a  un  sens  pour  lui,  a  été  funeste  à  Boulanger,  elle  lui  a 
valu  trois  ou  quatre  odes  assez  sonores,  et  encore  son  nom  n'est  écrit 
en  toutes  lettres  que  dans  les  notes  ;  sur  la  dédicace  il  s'appelle  L.  B. 
Mais  elle  l'a  rendu  sourd  à  tous  les  conseils  et  l'a  empêché  de  choisir 
une  fois  pour  toutes  une  voie  dans  laquelle  il  pût  persévérer  sans 
retour.  Les  incertitudes,  les  oscillations  de  son  intelligence  ont  quelque 
chose  d'affligeant.  Il  possède  plusieurs  des  qualités  qui  font  le  grand 
peintre,  et  il  ne  sait  pas  être  lui-même.  Grand  défaut,  à  mon  avis.  —  Je 
vous  remercie  d'avoir  visité  mon  frère  Charles.  Je  voudrais  bien  le  voir 
renoncer  à  travailler  seul.  Je  lui  ai  écrit  pour  lui  démontrer  les  dangers 
d'un  travail  solitaire,  et  il  a  paru  les  comprendre.  J'ai  prié  Delacroix  de 
le  voir  et  toutes  mes  lettres  n'ont  abouti  à  rien.  Vous  m'obligeriez  beau- 
coup en  essayant  de  l'amener  à  changer  de  méthode.  —  Je  suis  ici 
depuis  dix-neuf  jours  seulement,  et  je  pars  après-demain  mardi  pour 
Venise  oii  je  resterai  pendant  tout  le  mois  d  octobre.  Je  passerai  le 
mois  de  novembre  à  Milan.  Les  fresques  d'André  del  Sarte  à  l'Annon- 
ziata  m'ont  particulièrement  ravi.  Je  pense  que  je  ne  rentrerai  pas  en 
France  sans  revoir  Florence.  Quelle  richesse,  et  quelle  variété  !  depuis 
Giotto  jusqu'à  Ghiberti.  —  J'ai  écrit  à  Bonnaire  de  Naples.  J  écrirai  à 
Chaudesaigues  '  de  Venise.  Répondez-moi  bientôt  à  Venise,  poste  res- 
tante, et  donnez-moi  des  nouvelles  de  Robelin  Amadis. 
Tout  à  vous, 

Gustave  Pi.ANt:HE. 


De  Gustave  Planche. 


Milan,  7  janvier  184^. 


Je  n'ai  jamais  songé,  mon  cher  ami,  à  vous  reprocher  votre  silence. 
J'attendais  sans  rancune,  sans  mauvaise  humeur,  une  lettre  de  vous.  Je 
vous  avais  écrit  de  Florence,  en  septembre,  et  vous  ne  me  répondiez 
pas.  Je  pensais  que  le  travail  vous  absorbait  tout  entier,  et  je  ne  dou- 
tais pas  de  votre  amitié  Je  vois  avec  peine  que  vous  n  êtes  guère  plus 
gai,  plus  content  que  moi.  Ce  que  vous  me  dites  de  notre  vieillesse,  de 
nos  regrets,  pour  un  passé  d'hier,  me  paraît  généralement  vrai.  Cepen- 
dant en  ce  qui  concerne  mon  illustre  ami,  celui  qui  a  succédé  à  Sha- 
kespeare comme  Napoléon  a  succédé  à  Charlemagne,  je  crois  pouvoir, 
sans  vanité  faire  exception  en  ma  faveur  ;  car  je  n'ai  pas  attendu  l'indif- 

'  Chaudesaigues,   littérateur,   1814-1847. 


i48  PAUL    HUET 

l'érence  publique  pour  dire  tout  haut  ce  que  d'autres  pensaient  tout 
bas,  pour  dire  dans  quelle  estime  je  tenais  cette  parole  abondante  et 
colorée,  qui  n'avait  d'autre  valeur  qu'elle-même  et  qui  traduisait  si  rare- 
ment les  inspirations  du  cœur  et  de  1  intelligence.  Aujourd'hui  que  le 
public,  après  dix  ans  d'une  prédication  assidue  s'est  rangé  à  mon  avis, 
je  serais  presque  tenté  de  dire  aux  étonnés  ce  que  dit  un  personnage 
des  Lettres  persanes  à  un  homme  ruiné  :  vos  blés  et  vos  vignes  sont 
ruinés,  ce  que  vous  me  dites  là  rae  fait  le  plus  grand  plaisir,  car  cela 
me  prouve  que  j'avais  eu  raison  d'affirmer  d  après  mes  calculs  qu'il  était 
tombé  cette  année  deux  jours  d'eau  de  plus  que  l'année  dernière.  J'avais 
prévu  depuis  longtemps  que  mon  illustre  ami  assisterait  vivant  à  l'oubli 
de  son  nom;  l'égoïsme  où  il  est  enfermé,  l'ignorance  qu  il  s'est  imposée 
comme  un  devoir,  ne  permettent  ni  à  son  cœur  ni  à  son  intelligence  de 
se  renouveler  ;  il  recueille  aujourd'hui  ce  qu'il  a  semé.  Rossini,  Lamar- 
tine, Delacroix  auront  une  vie  plus  longue,  parce  qu'ils  sont  faits  d'une 
autre  étoffe  ;  ils  ont  mis  dans  leurs  œuvres  quelque  chose  d'eux-mêmes. 
Dans  mon  séjour  à  Florence,  personne  ne  m'a  parlé  de  Dumas  ;  ce  que 
vous  me  dites  de  son  panégyrique  du  Duc  d'Orléans,  mélange  de  jac- 
tance et  d'adulation,  ne  me  surprend  pas  ;  il  y  a  longtemps  que  je  ne  lis 
plus  ce  qu'il  écrit.  Il  a  perverti  sans  retour  d'heureuses  facultés,  qui, 
surveillées  du  premier  jour,  comportaient  un  meilleur  emploi.  Je  n'ai 
jamais  eu  l'occasion  ni  le  désir  de  connaître  le  fils  aîné  du  roi  ;  mais 
sans  le  prendre  pour  un  génie  surnaturel,  j'aime  à  penser  que  ces  fla- 
gorneries et  ces  vanteries  lui  inspiraient  un  profond  dégoût.  —  Vous 
ne  me  dites  rien  de  mon  frère  Charles  ;  ne  le  voyez-vous  pas  quelque- 
fois? Je  crains  bien  que  le  travail  solitaire  dans  lequel  il  s'obstine  si 
follement  ne  le  conduise  à  une  éternelle  obscurité,  à  d'éternels  regrets. 
—  J'espère  que  vous  surmonterez  votre  répugnance  pour  les  pattes  de 
mouche  et  que  vous  me  répondrez  bientôt  à  Milan,  poste  restante.  — 
Donnez-moi  des  nouvelles  de  Boulanger,  de  Delacroix,  de  Sainte-Beuve. 
Robelin  a-t-il  quitté  l'emploi  des  Amadis  ? 
Tout  à  vous, 

Gustave  Planche. 


Au  printemps  de  i843,  un  vieil  ami  et  camarade  de  la 
première  enfance  de  Paul  Huet,  Edmond  Dionis  du  Séjour 
recevait  chez  lui,  à  Laval,  M"""  Sallard  et  sa  fille,  amie 
de  sa  jeune  femme.  Dès  les  premiers  jours,  Edmond 
Dionis,  qui  trouvait  cette  jeune  fdle  charmante,  lui  dit  en 
riant  :  «  Je  voudrais  vous  marier,  ma  femme  prétend  que 
vous  êtes  très  difficile,  est-ce  vrai  ?  — Je  suis  très  heureuse 
et  ne  suis  pas  pressée. — Ah!  Eh  bien,  moi  je  suis  pressé, 
que  diriez-vous  si  je  faisais  surgir  un  mari  en  frappant 
cette  table?  »  Et  il  donne  un  violent  coup  de  poing.  «  J'ai 
un  ami,  peintre  de  talent,  c'est  votre  affaire,  vous  aimez 
la  peinture,  vous  en  ferez  ensemble.  » 

Le  lendemain  matin,  le  hasard  amenait  Paul  Huet  ;   il 


LA   CORRESPONDANCE  149 

venait  surprendre  l'ami,  qui  la  veille,  en  frappant  la  table, 
ne  se  doutait  pas  que  son  évocation  aurait  cette  puis- 
sance. 

Claire  Sallard  était  la  fille  d'un  ancien  officier,  neveu 
de  Dalayrac.  Brune,  des  cheveux  noirs,  de  grands  yeux, 
la  bouche  fine  et  spirituelle  aux  coins  légèrement  relevés, 
de  tournure  élégante  et  distinguée,  elle  avait  vingt  et  un 
ans.  Paul  Huet  en  avait  près  de  quarante.  11  est  de  suite 
sous  le  charme,  une  voix  superbe  complète  l'enchante- 
ment. 

De  l'autre  part,  la  première  impression  n'est  pas  du 
tout  la  même,  et  le  portrait  piquant,  tracé  par  Mancino 
dans  VArt,  commente  très  biencecjuia  dû  se  passer  dans 
l'esprit  de  sa  future. 

C'est  sa  belle-mère,  femme  du  reste  très  supérieure  et 
de  beaucoup  d'esprit,  qui  l'accueille  avec  bienveillance 
dès  le  premier  abord;  mais  il  doit  conquérir  sa  fiancée, 
qui  avait  déclaré,  avec  cette  audacieuse  témérité  des 
jeunes  filles,  c[u'elle  n'épouserait  jamais  :  ni  un  veuf,  ni 
un  homme  petit,  ni  un  homme  portant  sa  barbe,  ni  un 
homme  à  lunettes,  ni  un  homme  plus  âgé;  ni...  f[ue 
sais-je  ?  En  un  mot,  il  réunissait  exactement  toutes  les 
conditions  de  proscription  immédiate!! 

Pour  cela,  il  ne  fallait  pas  l'entendre  causer,  il  ne  fal- 
lait pas  le  voir  dessiner,  surtout  pour  une  jeune  fille 
qui  elle-même  faisait  de  la  peinture. 

Pendant  le  séjour  à  Laval,  on  fait  une  excursion  sur 
les  bords  de  la  Mayenne  ;  le  soir,  il  dessine  à  la  plume,  de 
souvenir,  toutes  les  stations  de  leur  promenade.  Plus 
tard,  sa  femme  parlait  souvent  de  ces  premières  impres- 
sions et  disait  la  surprise  qu'avait  causée  à  tous,  et  plus 
encore  à  elle-même,  cette  étrange  facilité  à  retrouver  de 
mémoire  tout  ce  qu'il  avait  vu  en  courant,  à  le  traduire 
avec  une  rapidité  amusante,  avec  une  fidélité  telle  qu'on 
aurait  pu  croire  ses  croquis  exécutés  d'après  nature. 

Conquis  à  première  vue,  il  ne  voulait  pas  capituler 
sans  se  défendre  ;  il  entendait  conquérir  à  son  tour. 


i5o  PAUL   HUKT 

De  retour  à  Paris,  il  écrit  à  sa  future  l)clle-mère  qui 
répond,  puis  sa  fiancée  joint  des  petits  mots  aux  lettres 
de  sa  mère.  Le  charme  de  son  esprit  avait  opéré.  —  Le 
mariage  est  célébré  au  Mans  le  21  août  i843. 

Jamais  union  ne  fut  plus  complète,  affection  plus  vraie 
et  plus  solide,  dévouement  plus  absolu,  plus  admirable. 

La  vie  est  longtemps  dure,  des  maladies  terribles  vien- 
nent, dès  le  début,  assombrir  l'horizon.  Cette  jeune  fdle 
gâtée,  fêtée  pendant  toute  sa  jeunesse  par  une  mère  char- 
mante, devient  aussitôt  une  femme  sérieuse,  modeste, 
d'une  simplicité  excessive,  supportant  bravement  et  sans 
un  regret,  sans  une  plainte,  les  difficultés  et  les  souf- 
frances. Après  un  été  passé  à  Sarcelles  moins  d'une  année 
après  son  mariage,  Paul  Huet,  condamné  par  les  médecins 
devait  repartir  pour  le  midi,  perdre  sa  situation  à  Paris  : 
leçons,  travaux,  tout  sombrait  !  Cette  épreuve  cruelle 
fut  le  lien  le  plus  puissant. 

A  sa  fiancée. 

Vendredi  22  juin  43. 

Cfîcre  mademoiselle  Claire,  je  viens  d'écrire  à  l'amie  Lavaloise 
pour  la  rassurer  sur  la  constance  de  mes  sentiments  qui  ne  chan- 
gent pas  si  vite,  soyez-en  persuadée.  Maintenant  que  ma  lettre 
est  partie,  je  me  reproche  de  ne  lui  avoir  point  cherche  que- 
relle sur  ce  soupçon  qui  m'ofTense  beaucoup.  Je  pense  heureu- 
sement que  ma  première  lettre  doit  avoir  complètement  éclairé 
cette  amie  et  qu'elle  a  dû  vous  dire  ses  inquiétudes  calmées.  Pour 
moi,  je  suis  heureux  et  confiant;  je  commence  ma  lettre  aux  amis 
de  Laval  par  leur  dire  ce  que  je  ne  saurais  trop  vous  répéter 
dans  l'espoir  d'un  peu  de  réciprocité  :  c'est  que  tous  les  jours 
j'apprécie  mieux  et  j'aime  davantage  le  trésor  que  votre  bonne 
mère  veut  bien  me  confier.  Dites  bien  à  cette  seconde  amie,  que 
je  l'aimerai  avec  vous  d'une  affection  bien  bonne;  faites-lui 
entendre,  je  vous  prie,  combien  je  suis  touché  de  ne  recevoir 
d'elle  que  des  expressions  affectueuses  et  pleines  de  confiance,  ce 
sont  de  ces  délicatesses  qui  n'appartiennent  qu'il  des  cœurs  haut 
placés  et  que  je  suis  au  moins  capable  de  sentir. 

Il  est  décidé  aujourd'hui,  d'après  la  dernière  lettre  de  cette 
bonne  mère,  que  j  irai  bientôt  vous  voir  au  Mans.  Ici  ou  au  Mans, 
pourvu  que  ce  ne  soit  pas  trop  long,  cela  ne  fait  rien  et  j'aurai 
autant  de  plaisir  à  visiter  votre  habitation  de  jeune  fille  qu'à  vous 


LA   CORRESPONDANCE  i5i 

montrer  mon  atelier;  je  viens  cependant  de  faire  ranger  avec  soin 
ce  lieu  de  travail,  ce  qui  n'est  pas  peu  de  chose  comme  vous  le 
verrez  bientôt,  j'espère. 

Je  vais  vous  quitter  pour  aujourd'hui,  je  dîne  au  Marais,  je  vais 
mettre  des  gants  et  l'habit  noir  pour  me  présenter  respectueuse- 
ment devant  le  frère  aîné  M.  Félix,  et  obtenir  aussi  son  agrémenl. 
Il  n'est  personne  qu'on  ne  redoute  dans  ma  situation,  et  un  frère, 
aîné  par  le  sexe  et  mathématicien  par  état,  est  une  puissance  à 
ménager  qu'il  faut  aborder  avec  crainte  et  respect;  heureusement 
qu'il  vous  a  déjà  favorablement  répondu  et  que  j'ai  un  protecteur 
h  votre  doigt.  Pour  mon  frère,  c'est  ici,  chère  mademoiselle, 
l'occasion  de  vous  dire  qu'il  vous  aime  déjà  beaucoup  et  en 
vérité,  il  serait  bien  mal  venu  de  penser  autrement.  11  vient  d'em- 
porter votre  précieuse  lettre,  dont  il  a  fallu  me  séparer  pour 
quelques  heures  ;  c'était  pour  la  montrer  à  ma  sœur  qui  sera  cer- 
tainement bien  touchée  de  vos  bonnes  expressions. 

Je  suis  content  de  la  détermination  de  votre  jeune  frère, 

j'ai  souvent  désiré  une  pareille  direction  et,  avec  de  la  vocation, 
c'est  un  choix  dont  il  ne  faut  pas  le  blâmer  :  les  arts  ont  leurs 
bonheurs,  surtout  pour  l'artiste  qui  n'a  pas  à  lutter  contre  les 
premières  nécessités  matérielles.  L'amour  du  beau,  les  sentiments 
ouverts  aux  grandes  impressions  de  la  nature  ennoblissent  l'âme 
et  la  rendent,  je  crois,  meilleure.  Pourquoi  ne  l'avouerais-je  pas, 
j'aime  ma  carrière  et  j'en  suis  fier.  Les  forces  me  manquent  peut- 
être  pour  toucher  le  but  désiré,  mais  l'entrevoir  est  déjà  beau, 
c'est  s'initier  aux  nobles  gloires  qui  ont  pu  l'atteindre.  Vous  avez 
puisé  vous-même,  chère  mademoiselle  Claire,  à  cette  source  de 
l'intelligence  et  du  beau.  Je  ne  puis  oublier  nos  impressions  par- 
tagées devant  cette  belle  nature  et  n'est-ce  pas  un  grand  bonheur 
de  penser  que  nous  pourrons  voir  et  sentir  ensemble. 

Comme  je  m'oublie  à  bavarder... 

Je  n'attendrai  pas  plus  longtemps  pour  vous  répéter  combien 
je  vous  aime  et  désire  votre  bonheur.  Croyez  celui  qui  est  pour 
toujours  votre  ami. 

P.  H. 

A  sa  fiancée. 

Juin  1843. 

Chère  mademoiselle  Claire,  j'ai  tant  h  écrire,  à  répondre,  à 
m'excuser  que  je  ne  sais  pas  par  où  commencer 

Je  crois  que  je  n'ai  pas  encore  procédé  avec  ordre  et  qu'il  faut 
cependant  montrer  que  j'ai  profité.  J'étais  bien  certain  que  vous 
et  votre  mère  trouveriez  ma  sœur  une  bonne  et  excellente  per- 
sonne; vous  apprendrez  à  la  connaître  par  ces  petits  riens  qui 
montrent  un  noble  cœur;  car  je  vous  l'ai  dit,  elle  est  d'abord  peu 

démonstrative C'est   quelque  chose  que  des   cœurs  sincères 

et  aflectueux,  c'est  le  seul  bonheur  vrai  en  ce  monde 


iSi  PAUL   HUET 

Vous  dire  combien  je  suis  touché  de  vos  preuves  d'afTection, 
de  cette  délicatesse  inquiète  qui  veut  ménager  mon  indépendance 
et  ma  liberté  d'artiste,  voilà  qui  m'est  difficile.  J'aurai  à  rendre 
grâce  aussi  à  cet  égard  à  votre  mère  ;  à  vous,  je  ne  vous  dirai  qu'un 
mot  :  c'est  que  je  vous  connaissais  bien,  car  j'étais  sur  de  ne 
voir  jamais  en  vous  la  moindre  hésitation  h  ce  sujet.  Mais  soyez 
tranquille,  sans  sacrifier  l'art,  je  tâcherai  de  ne  point  négliger 
les  intérêts  de  fortune  ou  au  moins  d'existence;  plus  tard,  nous 
causerons  de  cela,  maintenant  ce  que  je  puis  vous  dire  :  c'est  que 
vous  et  votre  mère,  vous  êtes  bonnes,  généreuses,  et  que  je  vous 
aime.  Ce  mot,  chère  Claire,  reportera  à  vous  toutes  mes  idées  de 
gloire,  comme  vous  voulez  bien  le  dire,  toutes  mes  idées  de  tra- 
vail. J'avais  besoin  d'un  but  dans  ma  vie,  je  l'ai  trouvé,  merci  du 
fond  du  cœur  ! 

Vous  ne  verrez  point  la  vue  d'Avignon.  Sous  vos  yeux  je  com- 
mencerai une  autre  toile  avec  plus  de  plaisir,  de  bonheur,  d'in- 
térêt, et  cela  sera  mieux,  j'espère.  N'écoutez  pas  trop  les  feuille- 
tons, aujourd'hui  flatteurs,  injustes  demain,  je  ne  suis  à  cet  égard 
fier  que  d'une  chose,  c'est  que  vis-à-vis  eux,  j'ai  conservé  toujours 
ma  dignité  et  mon  indépendance;  je  dois  vous  le  dire,  à  vous,  qui 
devez  m'estimer  pour  m'aimer, 

...  Adieu,  chère  mademoiselle  Claire,  croyez  bien  en  mon 
affection.  Pour  moi,  je  n'ai  jamais  été  plus  heureux,  malgré  votre 
petite  méchanceté  de  me  priver  de  toute  une  page,  lorsque 
vous  aviez  tous  ces  bons  projets  à  raconter  à  l'ami  qui  vous  aime 
et  vous  consacre  sa  vie. 

Paul. 


Envoyé  dans  le  Midi  et  se  croyant  perdu,  il  choisit 
Nice  avec  la  pensée  d'y  rester  près  de  la  jeune  femme 
qu  il  y  avait  laissée. 

Il  éprouve  d'abord  une  amélioration,  mais  au  printemps 
de  1845  les  chaleurs  aggravent  son  état.  Un  médecin 
inexpérimenté  lui  fait  appliquer  un  moxa,  il  le  supporte 
plusieurs  heures  stoïquement  ;  quand  on  le  relève,  il  avait 
une  profonde  blessure,  comme  un  trou  de  balle,  dont  il 
a  gardé  toute  sa  vie  la  cicatrice.  Plus  tard,  on  lui  dira  que 
ce  remède  terrible,  si  on  le  risquait,  ne  devait  demeurer 
que  quelques  minutes.  Sans  le  hasard  qui  l'avait  fait 
éteindre  et  en  avait  arrêté  l'action,  la  poitrine  eût  été 
perforée  ;  il  n'avait  pas  bronché  !  Ce  même  médecin,  ne 
se  cachant  pas  pour  dire  qu'il  aime  mieux  l'envoyer 
mourir  ailleurs,  conseille  Pau. 


LA   CORRESPONDANCE  i53 

Paul  Huet  traverse  le  Midi,  passe  par  Avignon,  où  il 
demeure  quelques  jours  chez  de  Pontmartin  \  par  Mont- 
pellier, Toulouse,  long  voyage  par  les  canaux,  arrive  à  Pau. 
Dès  les  premiers  jours,  il  se  trouve  mieux,  voit  le  docteur 
Darralde-,  grande  célébrité  de  l'époque,  qui  déclare  qu'il 
n'a  aucune  lésion,  que  c'est  une  simple  congestion  au 
poumon,  sans  danger  sérieux,  qu'avec  des  soins  et  du 
repos  il  sera  promptement  et  complètement  rétabli. 

Séduit  par  le  climat  et  les  beaux  horizons  de  mon- 
tagnes, Paul  Huet  prolonge  son  séjour  pendant  deux 
hivers.  Il  retrouve  Delacroix  avec  lequel  il  vit  dans  une 
grande  intimité.  Ils  dessinent  ensemble,  le  soir,  comme 
dans  leurs  jeunes  années  chez  Pierret.  Le  fils,  nu  sur  une 
table,  servait  de  modèle  \ 

En  voyant  chaque  jour  cet  intérieur  heureux,  Delacroix 
laissait  échapper  parfois  quelques  impressions  d'un  regret 
attendri. 

Le  Duc  de  Montpensier,  revenant  d'Espagne,  passe 
par  Pau.  On  organise  une  cavalcade  pour  aller  au-devant 
de  lui  et  former  un  cortège  à  son  entrée  dans  la  ville. 
Paul  Huet,  comme  ancien  professeur  de  la  Duchesse 
d'Orléans,  est  mis  en  avant  et  le  soir,  au  bal  officiel 
donné  en  l'honneur  du  prince.  M™''  Huet  est  invitée  à  faire 
partie  du  quadrille  d'honneur.  Ce  qui  fait  aussitôt  sen- 
sation dans  cette  petite  province  1 

A  M   Sol  lier. 

Nice,  ai  décembre  i844- 

Mon  cher  Sollier,  je  voulais  t'écrira  depuis  longtemps  deux 
mots  de  souvenir  et  si  j'ai  négligé  de  le  faire,  c'est  que  je  savais 
que  tu  avais  de  nos  nouvelles,  et  aussi  parce  que  je  ne  voulais 
point  te  faire  payer  un  port  de  lettre  pour  le  peu  que  j'avais  à 
te  dire.  Que  t'apprendre  en  effet  :  tu  sais  déjà  notre  voyage,  notre 
installation  et  l'arrivée  si  heureuse  du  petit  bonhomme  qui  est 
venu  réjouir  notre  exil.  Mon  frère,  je  l'en  ai  prié,  a  dû  passer 

'  Armand  de  Pontmartin,  critique  et  littérateur,  1811-1890. 
^  Uarralde,  médecin  qui  a  fait  la  réputation  des  Eaux-Bonnes. 
'  Le  fils  de  Paul  Huet  avait  un  an. 


i54  PAUL   HUET 

chez  toi  pour  te  faire  part  de  cet  événement,  si  heureusement 
advenu  et  notre  admiration  pour  une  si  belle  œuvre.  Nous  vou- 
lions une  fille,  c'était  robjet  de  nos  rêves  et  de  nos  arrangements 
futurs;  mais  il  faut  prendre  son  parti,  et  le  gros  gars  que  nous 
berçons  nous  a  fait  oublier  notre  jolie  fantaisie.  Pourquoi  avons- 
nous,  au  milieu  de  ces  folles  joies,  tant  et  de  si  tristes  préoccu- 
pations ?  Celte  santé  du  père  agira-t-elle  sur  cette  belle  appa- 
rence ?  Et  ce  pauvre  petit  est-il,  lui  aussi,  destiné  h  souffrir  ? 
J'espère  que  cette  belle  poitrine,  cet  estomac  si  bien  disposé 
sont,  pour  cette  machine  si  complète  et  bien  organisée,  une 
assurance  d'avenir  et  de  santé.  Si  les  traits  du  cher  petit  ne  gros- 
sissent pas  trop,  comme  je  le  crains,  il  sera  ma  foi  un  joli  homme, 
comme  dit  Esther  Douhin.  C'est  maintenant  un  petit  amour  d'en- 
fant qui  n'a  pas  encore  quinze  jours  et  qui  fait  non  seulement 
l'admiration  de  ses  père  et  mère,  ce  <[ui  est  bien  juste,  mais 
l'étonnement  dun  pays  où  les  enfants  viennent  très  bien  et  très 
beaux  ! 

Quelles  sornettes,  mon  cher  ami,  je  viens  te  conter  h  propos 
d'un  monsieur  si  éloigné  encore  de  la  conscription.  C'est,  vois-tu, 
que  je  n'ai  guère  d'autre  ouvrage  à  te  montrer;  autrefois,  je 
t  aurais  parlé  peinture,  études,  nature  pittoresque,  il  me  faut 
presque  oublier  tout  cela,  et  je  voudrais  parfois  me  dire  pour 
tout  de  bon  que  j'ai  cru  être  peintre,  mais  que  c'est  un  vieux 
rêve  ;  qu'il  laut  aujourd'hui  me  considérer  comme  un  rentier  de 
Saint-Germain-en-Laye,  dont  la  préocupation  unique  est  de 
guetter  le  coup  de  soleil  qui  doit  lui  chauffer  le  dos.  Malheu- 
reusement, je  ne  puis  même  pas  vanter  le  soleil  de  Nice  ;  depuis 
quelques  jours,  il  met  une  modestie  à  se  montrer  qui  devient 
ridicule  et  nous  fait  chercher  le  feu  de  la  cheminée.  Cela  ne 
durera  pas,  voilà  ce  qu'il  faut  se  dire;  ce  mois  de  décembre 
est  toujours  ici  la  mauvaise  époque  de  l'année  et  il  nous  faut 
attendre  patiemment  le  beau  Phébus  jusqu'au  mois  de  janvier; 
époque  où  nous  aurons  le  droit  de  nous  croire  volés  complète- 
ment si  nous  ne  nous  plaignons  point  de  la  chaleur...  au  soleil. 

J'ai  fait  quelques  petits  croquis  au  pastel  et  me  suis  épris  de  ce 
genre  facile  et  commode.  Cela  va  à  un  amateur  comme  je  vais 
le  devenir  ;  on  fait  sa  petite  promenade  et  le  lendemain  on  est 
heureux  de  tracer  un  souvenir  du  beau  soleil  couchant  de  la  veille 
avec  ces  couleurs  si  fraîches,  si  mates  du  pastel.  L'huile  perfide 
ne  vous  joue  pas  un  tour  et  l'on  n'a  pas  le  droit,  cette  fois,  de  faire 
des  tons  sales.  C'est  aussi  une  charmante  préparation  pour  des 
tableaux,  j'entends  connne  esquisses.  Ce  genre  est  fait  pour  rendre 
la  limpidité,  calme  et  brillante  à  la  fois,  des  douces  vapeurs  de 
l'Italie.  Je  ne  sais  cependant  si  je  serais  aussi  enchanté  de  ce  pro- 
cédé, si  je  voulais  l'employer  à  rendre  l'âpreté  de  nos  rochers  ou 
le  sévère  caractère  de  la  campagne  de  Rome.  Son  rapport  avec  le 
ton  de  la  fresque  est  bien  en  sa  faveur. 

Ah   ça,    mon   cher   ami,    quand    penses-tu   venir   fonder  cette 


LA   CORRESPONDAXCE  i55 

colonie  d'omis  qui  a  toujours  fait  l'objet  de  tes  rêves.  Comme 
Comairas  serait  bien  ici,  si  ses  fonds  ne  lui  donnaient  pas  trop 
d'inquiétudes;  des  pâtés  de  foie  gras  à  i  franc,  du  vin  de  dessert 
à  i5  sols  et  la  liberté  de  jouer  aux  dominos,  dont  nous  usons 
tous  les  soirs.  Si  toutes  ces  choses  n'ont  pas  assez  d'attrait  pour 
vous,  usez  encore  un  peu  vos  bottes  dans  votre  sale  Paris  et 
vous  penserez  bientôt  que  toutes  ces  douceurs  de  la  paresse  ont 
leur  prix. 

Pour  ne  pas  tout  à  fait  perdre  la  main,  je  travaille  un  peu  les 
jours  de  fêle  et  les  jours  de  pluie,  et  peut-être  vous  enverrai-je 
mon  tableau  des  rochers,  qui  peut  bientôt  être  fini.  Malheureuse- 
ment, c'est  assez  pour  sentir  parfois  la  furia  me  reprendre  ;  je 
voudrais  bien  étaler,  sur  une  bonne  toile,  une  pâte  généreuse  et 
obéissante.  Il  faut  se  rappeler,  pour  être  sage,  que  cela  a  été 
toute  ma  vie,  plutôt  un  rêve  qu'une  réalité.  Adieu,  cher  gros, 
soutiens  toujours  ta  bonne  santé.  Pour  moi,  je  suis  sûr  de  te 
conserver  mon  amitié. 

Paul. 

Amitiés  à  ton  fils,  ma  femme  te  fait  ses  compliments  et  mon  fils 
te  présente  ses  respects 


A  M.  Sollier. 

Nice,  prinlPiups  iS/p. 

Merci,  mon  cher  gros  et  bon,  de  ta  dernière  lettre  déjà  éloi- 
gnée. Je  voudrais  t'écrire  plus  souvent,  mais  le  temps  passe  vite, 
même  lorsque  l'on  ne  fait  rien,  et  les  amis  qu'on  laisse  derrière 
soi,  qui  vous  accusent  peut-être  d'insouciance  et  d'oubli,  ne 
pensent  pas  assez  que  nous  avons  bien  des  réponses  a  faire  pour 
une  lettre  que  chacun  nous  écrit.  J'ai  cette  habitude  de  croire 
qu'une  lettre,  écrite  dans  mon  centre,  s'adresse  un  peu  à  tous  et 
je  ne  réfléchis  pas  que  celles  que  j'envoie  à  M""  Sallard  lui 
sont  un  peu  particulières  et  ne  passent  pas  de  main  en  main 
comme  celles  de  mon  frère.  Tu  fais  trop  l'éloge  de  notre  bonne 
grand" mère  pour  que  j'y  ajoute  rien.  J'ai  tant  de  plaisir  à  lire 
ses  lettres  gaies,  spirituelles  et  aimables  comme  elle,  que  je  me 
figure  qu'elle  peut  lire  les  miennes  sans  trop  d'ennui.  Je  m'ha- 
bitue h  lui  donner,  en  forme  de  bavardage,  le  récit  de  nos  obser- 
vations, récits  que  je  te  donnais  autrefois  et  que  tu  ne  regrettes 
pas  sans  doute;  des  histoires  de  Jésuites,  qui  ne  valent  même 
pas  celles  de  Sue  et  qui  n'ont  d'autre  attrait  que  celui  de  la  loca- 
lité et  de  l'actualité  comme  vous  dites.  Notre  vie,  plus  calme  et 
plus  uniforme  que  la  vôtre,  n'a  rien  de  bien  pittoresque;  ma 
femme  se  charge  de  chanter  la  gloire  de  son  amour  d'enfant,  et 
comme  je  ne  peux  toujours  parler  montagnes  ou  bleu  d'azur,  je 
m'amuse  de  la  gentillesse  de  ces  braves  gens  que  vous  installez 


i56  PAUL   HUl-T 

chez  nous.  Peut-être  bientôt  aurons-nous  de  nouveaux  motifs 
descriptifs,  je  crains  bien  qu'il  ne  nous  faille  prendre  nos  vieux 
snbots  et  nous  remettre  en  route.  Nice,  depuis  un  mois  est  devenue 
peu  habitable,  un  soleil  enragé  et  un  vent  de  chien  qui  se  dis- 
putent h  nos  dépens.  J'allais  fort  bien...  si  ceci  ne  s'était  adressé 
qu'à  moi...  mais  ma  pauvre  Claire  souffre  beaucoup  de  cette 
surexcitation  printanière  ;  sa  poitrine  est  en  mauvais  état,  fati- 
guée à  la  fois  par  le  climat  et  les  veilles.  Tu  sais  la  bonté  et  l'exal- 
tation de  son  cœur  et  je  n'ai  pas  besoin  de  te  dire  sa  sollicitude 
maternelle,  son  inquiétude  de  troubler  mon  sommeil.  J'ai  appelé 
un  médecin,  on  a  beau  faire,  il  faut  avoir  affaire  à  ces  messieurs; 
celui-ci  nous  engage  h  nous  éloigner  pendant  l'été  de  cette  terre 
africaine  où  tout  est  arrangé  pour  l'hiver  aux  dépens  de  l'été. 
La  nature  se  révolte,  les  arbres  poussent  en  une  nuit,  les 
murailles  portent  des  fleurs,  on  vous  tond  tout  cela  comme  pré 
ou  comme  tête  de  capucin.  Des  matinées  délicieuses,  une  atmo- 
sphère enchanteresse  dont  vous  n'avez  pas  d  idée  ;  à  dix  heures, 
un  soleil  ardent;  à  midi,  un  mistral  qui  dessèche  et  qui  ne  trouve 
pas  un  arbre  pour  lui  résister.  Notre  maison  est  heureusement 
assez  il  l'abri.  Outre  que  nous  nous  sommes  installés  pour  l'été 
et  qu'il  est  fort  désagréable  de  perdre  son  argent,  nous  regrette- 
rons notre  installation,  notre  bois  d'orangers  inondé  de  fleurs, 
nos  rosiers  qui  n'ont  à  peu  près  que  des  roses,  et  un  petit  atelier 
que  je  viens  de  louer  au  fond  de  mon  jardin,  qui  met  toute  la 
vallée  a  découvert;  de  là,  je  vois  toutes  les  montagnes  qui  fer- 
ment Nice,  quelques-unes,  plus  éloignées  encore,  et  le  pays  n'a 
pour  ainsi  dire  pas  un  petit  secret  à  me  garder.  —  Tu  t'étonnes, 
mon  cher  ami,  qu'au  milieu  de  cette  belle  nature,  je  prenne  eu 
mépris  les  indignes  menées  de  messieurs  du  pont  des  Arts.  Je 
t'avoue  qu'ici  on  ne  devrait  pas  s'en  inquiéter,  mais  les  oublier 
tout  à  fait.  Certes,  je  n'ai  pas  d'admiration  pour  l'organisation 
de  ce  pays  que  j'habite;  mais  quand  on  pense  qu'un  pays,  se 
disant  le  plus  civilisé  et  le  plus  avancé,  souffre  de  si  mesquines 
impudences,  on  se  demande  s'il  n'est  pas  plus  sage  de  suivre 
non  la  pratique  de  Comairas,  mais  ta  sage  philosophie. 

V^ous  voilà,  à  propos,  mes  chers  bons  frères  les  Parisiens,  bien 
enunuraillés^  ficelés  de  canons  et  autres  ficelles,  contre  qui  et 
pour  qui?  dis-moi-le,  toi  mon  cher,  qui  lis  cinquante  journaux 
par  jour.  Pour  moi  qui  n'en  lis  guère  et  n'y  vois  par  conséquent 
que  du  feu,  je  me  demande  si  quelques-uns  porteront  sur  le 
palais  Mazarin,  et  si  le  roi,  dorénavant,  se  croira  assez  fort  pour 
faire  un  nouveau  règlement,  ou  si  les  canons  sont  faits  dans  l'in- 
térêt de  messieurs  les  académiciens.  Tu  me  comprends  !  Dieu 
veuille  qu'un  jour  ceci  ne  tourne  à  mal  contre  personne.  Ni 
contre  les  gens  du  pouvoir,  que  j'aime  ;  ni  contre  ceux  qui  les 
craignent;  mais  je  m'aperçois  que  je  fais  de  la  politique  et  de 
tous  les  discours  qui  ont  été  faits  pour  la  circonstance,  pas  un 
seul  ne  vaut  sans  doute  le  chapitre  de  Rabelais  sur  le  moyen  de 


LA   CORRESPONDANCE  167 

fortifier  Paris.  A  cette  époque,  le  gros  et  spirituel  bon  sens  ser- 
vait à  quelque  chose.  Cinquante  discours  cicéroniens  sont 
aujourd'hui  autant  de  bulles  de  savon,  bien  fou  est  donc  qui 
s'en  mêle  et  veut  s'opposer  à  ces  capacités  de  gros  sous.  —  Notre 
fils  est  beau,  mon  cher,  comme  un  Rubens  ou  un  Raphaël, 
au  choix,  car  j'ai  le  malheur,  sur  ce  point  comme  sur  quelques 
autres,  de  me  trouver  de  l'avis  de  Montaigne  et  de  prendre  le 
bien  là  ou  il  se  trouve.  C'est  notre  avenir,  notre  politique,  et 
notre  œuvre.  Que  ferons-nous,  dis-moi,  de  ce  petit  blondin,  pour 
en  faire  un  homme  heureux  ?  C'est  beau,  un  homme  à  élever,  mais 
c'est  difficile.  Avant  d'y  trop  penser,  je  fais  sauter  celui-ci  qui 
me  paraît  disposé  à  aimer  toutes  les  bonnes  choses  de  cette 
pauvre  vie.  Je  n'aurai  pas  besoin,  j'espère,  de  lui  apprendre  à 
aimer  les  vieux  amis.  Tu  m'as  donné  quelques  détails  sur  le  Salon 
qui  m'ont  fait  grand  plaisir  et  qui  auraient  dû  être  suivis  par 
d'autres.  Tu  me  parles  des  dessins  de  Decamps'  et  me  fais  bien 
désirer  les  voir;  t[uant  à  en  faire  dans  ce  genre,  ce  ne  serait  pas 
une  raison  pour  avoir  du  succès;  je  me  souviens  trop  bien  avoir 
exposé  mes  dessins  au  fusain,  et  les  meilleurs  naturellement,  chez 
un  marchand  de  la  rue  Neuve-Vivienne,  qui  avait  des  croquis  de 
Decamps  dans  la  même  manière,  mais  très  incomplets  et  bien 
loin  d'une  vigueur  que  Decamps  lui-même  n'avait  pas  cherchée 
mais  aurait,  me  disait-il,  voulu  obtenir.  J'ai  vu  les  amateurs  de 
Decamps  s'extasier  quand  même  devant  ses  dessins  et  ne  point 
regarderies  miens  ;  c'était  mes  intérieurs,  les  grandes  figures,  etc. 
ces  choses-là  se  sont  vues  de  tout  temps  et  de  tout  temps  se  ver- 
ront. N'en  est-il  pas  de  même  pour  mes  parcs  et  mes  rochers. 
That  is  the  question  ! 

Adieu,  mon  cher  ami,  j'aurais  voulu  profiter  de  la  complaisance 
de  la  même  personne  pour  écrire  à  Comairas,  à  qui  je  dois  une 
lettre,  etc.,  etc.,  Tutti  altri,  mais  je  te  prie  encore  cette  fois 
d'être  mon  intermédiaire  auprès  des  camarades. 


A  M.  Sollier. 

Pau,  4  novembre  i845. 

Il  y  a  bien  longtemps  que  je  n'ai  reçu  aucune  nouvelle  de  toi, 
mon  cher  gros,  et  j'ai  l'amour-propre  de  penser  que  toi-même, 
sans  doute,  lu  te  plains  de  mon  long  silence.  Nos  voyages  sont  de 
fameux  déménagements  et  tu  sais  ce  que  sont  des  déménagements 
ou  des  arrangements  continuels;  nous  sommes  bien  comme  l'oiseau 
sur  la  branche,  mais  a  la  condition  d'être  encore  le  coq  plumé  de 
Platon,  volatile  fort  dépourvu  et  fort  empêtré  comme  tu  sais. 
Enfin  nous  voilà,  après  avoir  fui  du  nord  au  midi,  passé  du  sud 
au  sud-ouest,  un  peu  en  ceci  le  coq  de  la  girouette  ;  cherchant 

'  Decamps  (Alexandre-Gabriel),  i8o3-i86o. 


i58  l'AUL    IILET 

vers  quel  pôle  on  peut  trouver  la  santé  et  cherchant  encore  !  Nous 
avons  définitivement  quitté  les  Eaux-Bonnes  depuis  le  28,  empor- 
tant avec  mol  une  toux  que  l'usage  des  eaux  et  mon  séjour  dans 
les  montagnes  semblaient  avoir  détruite  pour  longtemps.  Singu- 
lière vie,  singulier  séjour  que  la  vie  des  eaux.  On  vient  là  pour 
mourir  ou  pour  polker,  jouer  au  lansquenet  et  avaler  des  verres 
d'eau;  on  retrouve  tout  Paris,  tout  son  monde  et  toutes  ces 
figures  que  l'on  a  vues  quelque  part.  La,  vous  apprenez  ce  que 
c'est  qu'une  maladie  de  poitrine,  telle  mine  à  iaire  peur  n'a 
presque  rien,  lorsque  cette  grasse  et  rouge  figure  est  condamnée. 
On  parle  politique  avec  des  phtisiques  au  dernier  degré  et  des 
jeunes  femmes  mourantes  dansent  tous  les  soirs.  J'ai  été  heureux 
de  retrouver,  parmi  les  vaillants,  Delacroix  venu  là  pour  un  res- 
tant de  mal  gorge  ;  je  ne  l'avais  jamais  connu  si  bien  portant,  il 
a,  je  crois,  pensé  à  se  soigner  lorsqu'il  était  guéri,  ce  qui,  dans 
tous  les  cas  est  une  bonne  méthode.  Les  artistes  étaient  en 
nombre  celte  année,  et  tu  as  pu  voir  dans  les  journaux  quoti- 
diens que  Roqueplan'  était  de  retour  à  Paris.  J^orsqu'il  est 
arrivé  à  Bonnes  on  était  presque  obligé  de  le  porter  à  l'établisse- 
ment ;  bien  des  gens  prétendent  qu'il  n'est  pas  guéri  et  qu'il  a 
eu  grand  tort  d'aller  à  Paris  ;  ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  qu'il  est 
parti  gros  et  gras,  avec  les  apparences  de  la  santé,  à  part  ce  petit 
restant  de  toux  perfide  et  traître. 

Il  revient  à  Pau  dans  trois  semaines  avec  Devéria',  autre 
miracle  vivant  des  Eaux-Bonnes.  Camille  emporte  avec  lui  de 
jolies  petites  toiles  ;  exécution  précise,  couleur  agréable,  ce  que 
l'on  appelle  un  charmant  pinceau;  j'y  ai  regretté  d'anciennes 
qualités  que  ne  remplacent  pas  les  nouvelles.  Du  reste,  il  ne 
demande  de  ces  panneaux  de  18  pouces  que  2.5oo,  il  me  semble 
que  c'est  assez  raisonnable  pour  deux  petites  figures  de  bergers 
ou  bergères.  Il  est  vrai  qu  ils  sont  tant  soit  peu  à  l'eau  de  rose 
et  que  l'eau  de  rose  concentrée  n'est  jamais  d'un  trop  grand 
prix  dans  certain  monde.  Enfin  !  j'en  parle  un  peu  comme  le 
renard  de  la  fable  et  je  ferais  bien  mieux  d'avouer,  car  au  fond 
c'est  vrai,  qu'une  jolie  peinture  n'est  jamais  trop  payée.  Tout 
cela,  réuni  à  mes  vieux  catharres,  ne  m'encourage  point  trop  au 
travail.  Je  sais  combien  dans  ces  succès  il  faut  faire  de  part  au 
tendre,  au  joli  et  aussi  aux  journaux,  c'est  à  désespérer  et  je 
suis  obligé  d'avouer  (avec  tout  l'orgueil  possible)  qu'ils  sont 
trop  verts  !  Ajoute  que  le  docteur  m'a  conseillé  de  suspendre 
tout  travail  pendant  la  saison  des  eaux  ;  recommandation 
presque  inutile  au  milieu  de  cette  population  du  boulevard  de 
Gand. 

Te  parler  de  mon  voyage  en  Espagne  est  de  l'histoire  ancienne, 
puis   j'en  ai   eu  de  cruelles  indigestions.  J'ai   relu   mes  lettres 

'  Camille  Roqueplan,  i8oo-i855 
'  Achille  Devéria,   1800-1837. 


LA   CORUKSPONDANCE  iSg 

dans  les  journaux,  et  je  dois  avouer  que  j'ai  rougi  de  mon 
style,  car  tout  ce  que  l'on  a  rabâché  là-dessus  m'a  semblé  bien 
troidasse  et  bien  traînant  ;  un  article  de  Nestor  Roqueplan  '  sur- 
tout, notre  compagnon  de  voyage,  m'a  paru  particulièrement 
ennuyeux.  Il  est  vrai  que  l'enthousiasme  qu'il  déployait  à  Saint- 
Sébastien  devait  nous  faire  espérer  quelque  chose  de  moins 
carafe  d'orgeat.  Je  m'attendais  à  trouver  un  vrai  matador  de 
littérature.  J'étais  parti  là  avec  Legouvé,  homme  bien  charmant, 
qui  a  su  découvrir,  pour  son  propre  compte,  l'idéal  que  son 
père  a  chanté".  Cette  bonne  famille  nous  est  devenue  tout 
intime  et  j'espère  que  les  eaux  n'en  emporteront  pas  le  souvenir. 
A  propos,  Planche  est  donc  de  retour,  j'ai  vu  son  nom  par 
hasard  dans  un  Charivari  et  dans  le  Consliitilionnel,  je  crois. 
Quel  croc-en-jambe  a-t-il  donc  donné  à  la  figure  de  Marochetti^ 
et  qu'est-ce  que  cette  figure? 

Toi  qui  vois  tout,  qui  es  partout,  tu  as  aussi  vu  les  envois  de 
Rome  et  les  concours  ;  les  prix  sont-ils  donc  si  forts,  cette 
année,  comme  le  dit  M.  Thoré,  dans  un  article  où,  par  paren- 
thèse, il  attaque  assez  vertement  cette  bonne  Académie  !  Tout 
cela  devrait  bien  peu  m'intéresser  ^  hélas  !  Mais  enfin  on  vit 
encoreavec  cequel'ona  tantaimé,jeneveuxpas  dire,  bien  entendu, 
ni  l'Académie,  ni  ses  concours!  Mon  frère  est  dans  ce  moment 
en  Normandie,  je  voudrais  bien  mieux  que  mon  bon  frère  vînt 
nous  retrouver;  j'ai  hâte  de  le  voir  et  surtout  de  lui  montrer 
notre  petite  machine  d'homme,  ainsi  qu'à  ma  vieille  Gauchot. 
Ma  vanité  d'artiste  est  ici  complètement  satisfaite  et  je  jouis  tous 
les  jours  davantage  en  voyant  les  progrès  journaliers  de  cette 
charmante  et  intelligente  figurine.  La  bonne  et  gentille  mère  en 
jouit  encore  plus  que  moi,  et  voilà  bien  des  joies  pour  nous  con- 
soler de  tous  nos  ennemis.  Pourquoi  ne  puis-je  le  peindre,  le 
sculpter,  comme  c'est  joli,  un  eniant!  Je  ne  vois  plus  que  des 
François  Boucher,  des  Rubens  et  aussi  des  anges  de  Raphaël,  car 
on  retrouve  toutes  les  impressions  dans  ces  charmantes  natures 
animées.  Adieu,  cher  bon,  crois  que  l'on  ne  t'oublie  pas  et  écris- 
nous.  Nous  sommes  installés  fort  bien  après  beaucoup  de  tribula- 
tions, de  fatigues  et  d'ennuis,  dans  une  maison  de  la  rue  Monl- 
pensier,  maison  du  carrossier. 

A  M.  Sol  lier. 

Pau,   mars  1846. 
Il  y  a  bien  longtemps,  mon  cher  Sollier,  que  je  ne  t'ai  écrit.  Je 

'  Nestor  Roqueplan,  frère  du  peintre,  lillérateur  et  directeur  de  théâtre, 
1804-1870. 

^  Délicate  allusion  au  livre  qui  a  fait  la  réputation  du  père  d'Ernest 
Legouvé:  Le  mérite  des  femmes. 

3  Maroclietti  'Je  baron  Charles),  sculpteur,  i8o5-i8G8. 


i6o  PAUL   HUET 

m'étais  promis  aussi  d'écrire  à  notre  bon  gros  Comairas,  mais 
la  raison  qui  encourageait  ma  paresse  pour  l'un  était  bien  plus 
forte  à  l'égard  de  l'autre  ;  et  si  la  correspondance  devait  servir 
de  ihermomètre,  on  pourrait  juger  de  l'engourdissement  que 
donne  la  province.  Je  voudrais  cependant  te  persuader  que  nous 
ne  sommes  pas  tout  à  fait  momifiés.  L'aspect  de  nos  belles  mon- 
tagnes, malgré  la  neige  qui  couvre  les  Pyrénées,  parle  encore  au 
cœur  du  peintre  et  je  ne  me  suis  jamais  senti  moralement  meil- 
leure volonté  de  rendre  mes  impressions  d'artiste  et  de  féconder 
mes  études  passées;  celte  vie  calme  a  son  cbarme,  et  si  les  che- 
mins de  fer  nous  donnaient  des  ailes  pour  aller  vous  voir  quel- 
quefois et  savoir  ce  que  l'on  fait  là-bas,  j'apprécierais  beaucoup 
ma  vie  solitaire  et  campagnarde.  Nous  avons  ici  un  petit  centre 
d'artistes. 

Roqueplan,  qui  fait  avec  beaucoup  de  travail  et  de  temps  de 
charmantes  choses,  Devéria,  échappé  par  miracle  a  une  maladie 
de  poitrine  très  prononcée,  et  Wickeniberg  ',  le  peintre  de 
neige,  que  le  docteur  contemple  avec  autant  de  surprise  que 
d'admiration. 

Lorsqu'il  arriva  aux  Eaux  l'été  dernier,  on  lui  donnait  quinze 
jours  d'existence  et  le  docteur  ne  comprenait  pas  comment  il  se 
pouvait  tenir  debout.  Buvant  des  eaux  sulfureuses  d'une  façon 
effrayante,  mangeant  comme  quatre  et  se  donnant  souvent  des 
indigestions,  prenant  du  vin  et  trois  tasses  de  café  h  l'eau  très 
fort  tous  les  jours,  ce  tempérament  scrofuleux,  poitrinaire  se 
soutient  et  met  la  mort  en  défi.  Aujourd'hui  l'on  commence  à 
dire  :  Il  en  réchappera  peut-être.  Le  pays  a  quelques  artistes, 
ou  plutôt  quelques  peintres  inscrits  au  catalogue  que  je  ne  con- 
nais pas.  Des  premiers,  c'est  Roqueplan  que  je  vois  le  plus. 
Camarades  d'atelier,  nous  avons  quelque  plaisir  à  nous  retrouver, 
bien  que  son  caractère  froid  ne  soit  pas  très  sympathique. 
Devéria  est  tellement  original  que  je  ne  le  recherche  pas  et  qu'il 
en  fait  autant.  Après  avoir  donné  dans  un  catholicisme  exagéré, 
il  est  aujourd'hui  quaker  protestant,  tète  ronde,  à  barbe  véné- 
rable. Il  porte  un  manteau  grave  et  noir  qui  lui  donne  l'air  d'un 
prédicateur  du  xvi"  siècle.  Ces  folies  religieuses  n'altèrent  pas 
cependant  son  esprit,  ni  même  son  bon  sens.  J'ai,  quand  l'occa- 
sion s'en  rencontre,  plaisir  à  causer  avec  lui,  mais  nous  ne  nous 
cherchons  pas.  Le  fanatisme  du  bien  et  du  beau  m'a  toujours 
tenté  et  paru  respectable,  mais  le  fanatisme  religieux  n'est  point 
de  notre  temps  et  a  causé  trop  de  malheurs  pour  que  je  ne  le 
voie  pas  avec  plus  de  pitié  que  d'estime. 

Il  n'est  question  pour  nous  que  d'un  voyage  à  Paris.  Nous  avons 
hâte  de  revoir  nos  amis  et  aussi  la  capitale.  Ma  femme  est 
pressée  de  montrer  son  petit  homme,  qui  est  pour  elle  d'un 
succès    dangereux.    Je    crains   d'un   autre   côté    ce   voyage,  une 

'  Wickemberg,  peiutrc  suédois,  mort  à  Pau  en  1846. 


LA   CORRESPONDANCE  i6i 

absence,  même  courte,  change  bien  les  choses.  Nous  arrivons  avec 
des  illusions  qui  n'existent  plus  chez  ceux  que  nous  avons  laissés. 
Pressés  de  les  revoir,  ils  se  sont  accoutumés  a  notre  absence. 
La  vague,  elle-même,  plus  rapide  encore,  est  déplacée,  et  je 
n'entrevois  pas  sans  crainte  ces  petits  froissements  qui  m'ont 
causé  tant  d'ennuis,  tant  de  chagrins.  Suis-je  déjà  mort  et  d'un 
autre  temps.  Irai-je  lutter  encore  avec  des  coteries  dont  je  n'ai 
jamais  voulu  caresser,  tjiioicji/^on  die,  ni  les  travers  ni  les  haines? 
je  lis  ici  le  Constitutionnel  et  j'ai  été  constamment  choqué  de  la 
volonté  de  Thoré  à  m'écarter  pour  me  substituer  son  intime 
/?..,  qui  peut  me  devoir  quelque  chose,  mais  auquel  je  ne  dois 
rien.  Tout  cela  n'est  que  misérable,  je  le  sais,  mais  ce  sont  des 
coups  d'épingle  dont  je  n'ai  pas  besoin.  J'ai  assez.  Dieu  merci, 
de  ma  susceptibilité  nerveuse  et  maladive.  J'avais  cependant 
voulu  te  persuader,  ces  jours  derniers,  de  lui  faire  voir  le  Cava- 
lier et  de  lui  demander  ce  qu'il  en  pensait,  en  lui  rappelant  que, 
moi  aussi,  j'étais  sorti  de  cette  école  indépendante  des  Guérin 
où  il  a  bien  voulu  mettre  Bonington  à  ma  place.  Mais  à  quoi  bon, 
je  connais  Vindividu  et  je  crois  plus  à  sa  mauvaise  volonté  qu'à 
son  enthousiasme.  Si  ma  santé  veut  bien  me  laisser  tranquille, 
j'ai  encore  beaucoup  à  faire  et  je  puis  faire.  J'avais  pensé  surtout 
qu'il  te  serait  agréable  de  faire  connaître  ce  tableau  qui  t'appar- 
tient et  qui  reste  enterré.  Delacroix  a  affecté  de  m'en  parler 
beaucoup  aux  Eaux-Bonnes,  comme  pour  nie  reprocher,  lui 
aussi,  l'abandon  de  cette  première  manière,  en  même  temps 
c'est  à  peine  s'il  a  voulu  jeter  les  yeux  sur  mes  dessins  d'Italie, 
qu'il  regardait  comme  ce  que  j'avais  fait  de  mieux!  Voilà  l'exposi- 
tion, heureusement  je  n'y  envoie  rien,  je  pourrai  revoir  tranquil- 
lement la  lutte  en  spectateur  désintéressé.  Comairas  expose-t-il? 
Vois-tu  Lelièvre?  As-tu  toi-même  encore  quelques  relations  avec 
ce  monde  artiste  de  nos  jeunes  années  et  de  nos  premiers 
enthousiasmes  ?  Porte-toi  bien  et  aime-moi  toujours.  Ma  femme 
se  recommande  à  ton  bon  souvenir. 


Il  fait  à  Paris  rappaiition  dont  il  est  question  dans  la 
lettre  précédente  et  retourne  à  Pau.  Sa  femme,  retenue 
par  la  naissance  de  sa  fille,  ne  peut  l'accompagner  aux 
Eaux-Bonnes,  ce  qui  donne  lieu  à  une  correspondance. 

A  sa  femme. 
Les   Eaux-Bonnes,  septembre  1846. 

Je  ne  sais  pourquoi,  amie,  tu  as  pu  t'étonner  si  fort  en  rece- 
vant ma  lettre.  Tu  devrais  mieux  savoir  ton  ami,  faut-il  donc  te 
répéter  combien  je  t'aime,  amie,   comment  je  t'aime!  Je  trouve 


102  PAUL   HUET 

qu'une  lettre  est  presque  un  confident  indiscret  pour  une  ten- 
dresse comme  la  nôtre.  Tu  sais  ma  confiance,  mon  affection, 
tout  le  bonheur  que  j'ai  trouvé  ;  tu  as  près  de  toi  deux  petites 
têtes  qui  peuvent  te  dire  bien  plus  que  mes  paroles  et  je  veux 
garder,  pour  te  les  redire  encore,  toutes  mes  pensées,  toutes 
les  tendresses  de  mon  cœur.  Je  ne  veux  pas  que  nos  lettres  res- 
semblent à  des  lettres  de  romans,  mais  qu'elles  nous  fassent 
vivre  de  notre  vie,  si  douce  et  si  tendre  h  tous  deux,  et  qu'elles 
ôlent,  par  leur  toucher  seul,  la  première  amertume  de  l'absence. 
Si  je  ne  t'écris  pas  deux  ou  trois  jours,  tu  sauras  que  je  suis 
privé  et  tu  m'écriras,  toi,  n'est-ce  pas?  Tu  me  diras  si  notre 
petite  Edmée  embellit.  Car  tu  ne  saurais  croire  combien  mon 
amour-propre  de  père  s'occupe  de  cela.  Crois-tu  que  c'est  signe 
que  j'aimerai  moins  cette  enfant?  Il  me  semble,  à  moi,  que  cette 
préoccupation  indique  la  tendresse  que  je  lui  réserve.  Embrasse- 
les  bien  pour  moi,  ces  deux  petits  êties  si  chers  sur  lesquels  se 
résument  maintenant  toutes  mes  ambitions  et  toutes  mes  espé- 
rances. René  va  m'oubller,  je  le  vois  déjà  dans  ta  seconde  lettre. 
Je  ne  sais  si  je  dois  vous  parler  du  voyage.  Gavelle  prétend  que 
c'est  une  imprudence,  qu'il  fait  trop  froid  ici  pour  ta  petite  fille, 
pour  toi  surtout.  J'ai  trouvé  la  journée  hier  bien  belle  et  bien 
chaude  malgré  un  peu  de  pluie,  et  je  me  disais  qu'il  n'y  aurait 
pas  de  danger,  puis  après  je  doute,  le  temps  va  peut-être  changer  et 
s'il  arrivait  quelque  chose?  Aujourd'hui,  car  il  est  sept  heures  moins 
un  quart,  la  journée  se  prépare  plus  belle  encore.  J'ai  été  tra- 
vailler hier,  j'ai  fait  un  croquis  de  hêtre  qui  serait  magnifique  à 
peindre  ;  puis  j'ai  été  à  la  Cascade  pour  terminer  le  bout  de 
croquis  que  j'y  ai  commencé,  mais  la  pluie  s'est  chargée  du 
lavis  de  cette  aquarelle,  ce  qui  a  fait  une  sauce  singulière.  J'ai 
senti  combien  j'étais  mal  outillé,  assis  par  terre  (je  t'avais,  il  me 
semble,  demandé  le  petit  siège)  avec  un  parapluie  à  la  main, 
rataliné  pour  protéger  ma  boutique  ;  j'étais  bien  mal  à  mon  aise 
et  je  crois  que  ma  passion  de  travail  fait  déjà  bruit  aux  Eaux- 
Bonnes  au  milieu  de  tous  ces  bons  à  rien  qui  montent  à  âne  en 
éperons  et  pensent  à  leur  effet. 


A  sa  femme. 

Septembre  1846. 

Je  ne  sais,  ma  chérie,  si  je  dois  partir,  je  suis  encore  dans  la 
même  incertitude.  Cette  fois  c'est  i'otre  lettre  qui  cause  ces  per- 
plexités. Cette  femme  a  qui  j'écris  des  lettres  si  tendres  et  qui 
ne  sont  pas  h  beaucoup  près  l'expression  de  mon  cœur  ;  cette 
femme  dont  je  relis  les  petits  billets  la  nuit  pour  y  relire  un  mot 
de  tendresse,  la  voilà  qui  m'écrit  qu'elle  reçoit  les  assiduités 
A^un  ami  de  la  maison  et  qu'il  est  bien  temps  que  je  revienne, 
hélas  !  sera-t-il  temps  !  Chère  aimée  amie,  vos  lettres  sont   bien 


LA   CORRESPONDANCE  i6:j 

folles;  ta  lettre  est  bien  genlille  et  spiriluelle.  Eh  bien,  cepen- 
dant, il  y  a  toujours  au  fond  de  ces  plaisanteries  une  idée  triste 
pour  une  âme  tendre  et  battue  comme  la  mienne.  Tu  ne  sais  pas, 
amie,  ce  que  c'est  que  le  malheur  !  Ne  le  connais  jamais.  Tu 
verras  quel  doute,  quelle  timidité,  il  répand  dans  la  vie.  Cette 
idée  de  te  perdre,  de  te  voir  un  jour  fatiguée  de  notre  bonheur, 
tu  sais  quelle  a  traversé  quelquefois  mon  esprit.  Tu  ne  sais  pas 
tout  le  froid  qu'elle  y  répand.  Je  sens  que  mon  existence  tient 
à  la  tienne,  au  bonheur  que  tu  m'as  fait,  je  lui  dois  la  vie  bien 
certainement,  mais  tu  sais  à  quoi  elle  lient.  Tu  me  demandais 
une  lettre  sur-le-champ,  il  m'eût  été  difficile  d'obéir  à  tony'e  le 
i<eux.  Pour  la  première  fois  je  me  suis  un  peu  éloigné  à  l'heure 
de  la  poste  ;  j'avais  reçu  ta  petite  lettre  et  je  ne  comptais  pas 
sur  cette  joie,  tu  n'avais  pas  l'air  d'attendre  des  lettres  de  Paris 
et  tu  ne  m'écris  pas  tous  les  jours.  Pour  moi,  qui  n'ai  rien  fait 
ici  malgré  quelques  motifs  d'études  vraiment  admirables  et  qui 
me  seraient  fort  utiles,  tu  sais  comment  le  temps  se  passe  ;  la 
vie  des  Eaux-Bonnes  et  les  moments  qui  s'y  perdent  même 
avec  la  meilleure  volonté.  J'ai  été,  hier,  revoir  la  grotte  Castel- 
lane,  —  bien  que  l'on  ait  coupé  ces  beaux  arbres  qui  accom- 
pagnaient si  noblement  ce  site,  c'est  encore  magnifique.  J'ai 
commencé  un  croquis,  bien  peu  de  chose;  il  faut  s'installer, 
choisir  et  s'y  mettre.  Je  complais  retourner  aujourd'hui  et 
remettre  à  mon  retour  quelques  études  peintes,  car  je  ne  t'ai  pas 
dit  encore  mon  secret,  mais  je  veux  partir  demain,  si  je  trouve 
une  place,  pour  aller  te  voir  et  l'embrasser,  te  regarder,  voir 
si  tu  es  bieu  élancée,  embellie,  te  voir  enfin,  puisque  cela  se 
peut.  Si  j'étais  à  cent  lieues  de  toi,  que  deviendrais-je,  amie, 
et  quand  je  pense  qu'on  voulait  te  retenir  par  égoïsme  !  J'ai 
gardé  le  silence,  mais  lu  dois  sentir  aujourd'hui  ce  que  je  serais 
devenu  ?  Ce  petit  mot  te  sera  porté  par  M.  W.  je  crois,  à  moins, 
que  ce  temps  atroce  de  ce  matin  ne  l'empêche  de  partir,  il  se 
met  en  route  avec  les  G.  Cette  petite  société  V.  L.  est  vraiment 
charmante,  il  règne  une  intimité  de  famille  et  de  bon  goût  qui 
met  chacun  à  l'aise.  On  a  joué  hier  une  charade  et  j'ai  partagé 
les  bons  rires  des  enfants.  C'est  vraiment  une  bonne  chose  de 
s'amuser,  et  je  ne  sais  pourquoi  tant  de  familles  se  tuent  par 
l'excès  contraire.  Je  pensais  combien  ta  mère  saurait  organiser 
ces  charmantes  folles  et  qu'avec  notre  famille  si  nombreuse,  on 
pourrait  trouver  bien  des  ressources  de  plaisir  intime. 

Pourquoi  ne  puis-je  partir  de  suite,  comme  je  filerais  par  cette 
pluie  méridionale.  Oui,  chère  petite  Claire,  mon  amie,  ma  femme, 
je  vais  t'embrasser  aussitôt  que  je  trouverai  de  la  place,  ce  qui 
n'est  pas  facile,  car  chacun  se  précipite.  Notre  avocat  général  G. 
m'a  fait  un  long  discours,  et,  cette  fois,  il  a  pénétré  mon  cœur, 
non  de  son  éloquence  mais  par  ses  raisons.  Il  ne  veut  pas  que  tu 
viennes,  que  ta  fille  vienne.  Il  craint  pour  loi  un  événement  ;  un 
rhume,  des  coliques,  la  fièvre  pour  ta  fille.  Jamais,  a-t-il  dit,  je  ne 


i64  PAUL   HUET 

voudrais  îi  votre  place  prendre  une  telle  responsabilité,  et  ma 
femme  serait  assez  raisonnable  pour  ne  pas  vouloir  la  première 
une  si  folle  chose.  Comprends-tu  que  j'aie  essayé  de  répondre  ii 
cela,  moi  qui  n'ai  pas  voulu  répondre  il  toutes  ses  folies  de  l'autre 
jour!  Seulement,  cette  fois,  je  ne  dormais  pas  (c'était  avant 
déjeuner  !  !  !)  Mais,  amie,  je  pensais  que  s'il  vous  arrivait  quelque 
chose,  j'aurais  de  sérieux  reproches  il  me  faire,  puisque  d'avance 
m'a  dit  G.,  tout  le  monde  me  condamnait.  Je  venais  cependant 
d'en  parler  à  M.  Darralde  chez  G.  même  ;  mais  ce  que  c'est  que 
d'écouter  avec  son  cœur,  j'ai  compris  que  le  docteur  ne  voyait 
aucun  dancrer,  riait  des  ménagements  extrêmes  que  l'on  prend, 
lui  disais-je,  ;i  Paris  et  t'engageait  seulement  à  sortir  un  peu 
avant  de  te  mettre  en  voiture.  G.  et  sa  femme  ont  entendu  tout 
le  contraire.  M.  Darralde,  suivant  eux,  nous  condamnait,  seule- 
ment, il  ne  voulait  pas  se  prononcer  contre  des  gens  décidés  et 
que  cela,  après  tout,  regarde.  M.  Darralde  ma  répété  que  je  pou- 
vais me  passer  des  Eaux,  que  j'étais  extraordinairement  fortifié 
dépuis  mon  départ  et  que  Pau  me  guérirait  mieux  ma  bronchite. 
J'aime  mieux,  après  tout,  sacrifier  même  ces  études  que  j'ai  tant 
envie  de  faire.  Si  j'en  ai  besoin,  je  viendrai  passer  un  jour,  ou 
deux,  ou  trois,  si  je  ne  me  décide  pas  à  une  dizaine  de  jours 
après  tavoir  vue.  —  Ainsi,  amie,  à  bientôt  j'espère.  11  tonne 
en  diable,  voilà  un  coup  qui  a  dû  arrêter  subitement  cette  pauvre 
petite  madame  G.  C'est  une  bien  charmante  femme,  très  bonne, 
très  aimée  îx  l'hôtel.  Je  doute  qu'ils  partent  par  ce  temps  et  ma 
lettre  t'arrivera  par  la  poste  probablement.  Ado,  ado,  embrasse 
René,  embrasse  Katte,  j'approuve  cette  idée  comme  une  révéla- 
tion ;  il  me  semble  que  j'y  avais  pensé,  pauvre  Katte.  Je  l'aime 
ma  petite  fille,  embrasse  ces  deux  chéris. 
A  toi, 

Paul. 


A  M.  Sollier. 

Pau,   octobre  1846. 

Je  croyais  presque,  mon  cher  Sollier,  recevoir  le  premier  une 
lettre,  je  n'ai  pu  te  voir  avant  mon  départ  de  Paris  ;  tu  étais 
parti  chez  Larseneur  sans  me  prévenir  de  cette  escapade,  vrai 
coup  de  tête  pour  toi  qui  doit  décider  ta  carrière  de  voyageur.  Un 
peu  décourage  et  tu  viendras  nous  voir,  passer  quelque  temps  avec 
un  vieux  camarade  qui  aurait  tant  de  plaisir  à  vous  recevoir  les 
uns  ou  les  autres.  As-tu  des  nouvelles  de  Lelièvre?  Yois-tu  ce  bon 
gros  Comairas  ?  Ah  !  les  voyages,  si  l'on  pouvait  entraîner  tout 
son  monde  avec  soi,  j'irais  au  diable  de  bon  cœur.  Les  nouvelles 
d'art,  les  musées,  ma  chère  Bibliothèque  me  manquent  bien 
aussi  un  peu.  Tu  as  eu  la  bonne  habitude,  jusqu'à  présent,  de 
me  parler  des  expositions,  des  envois  de  Rome  ou  des  Prix.  Je 


LA   CORRESPONDANCE  i65 

suis  cette  année  fort  en  retard,  ou  plutôt  tu  es  bien  en  retard 
avec  moi.  Prix  et  envois  sont  passés,  l'illustre  Thoré  m'a  donné 
des  nouvelles  auxquelles  j'aurais  préféré  un  mot  de  toi. 

As-tu  mis  le  pied  au  foyer  de  l'Odéon?  J'ai  eu  le  tort  de  ne 
pas  m'occuper  de  cette  affaire  pendant  mon  séjour;  je  voulais 
savoir  si  cela  méritait  au  bout  du  compte  quelque  intérêt  pour  y 
envoyer  ma  matinée  de  printemps  ou  peut-être  ton  tableau,  mais 
je  pense  qu'aux  lumières  celui-ci  ne  ferait  pas  bien. 

Nous  avons  eu  mes  beaux-frères  pendant  une  quinzaine  de 
jours,  si  tu  les  vois  ils  te  diront  que  je  travaille.  Je  ne  sais  si, 
malgré  mon  besoin  de  bien  faire,  je  fais  grand'chose  de  bon, 
au  milieu  des  cris,  des  pleurs,  des  rages,  des  joies,  des  vagisse- 
ments de  mes  deux  moutards,  car  tu  sais  que  j'ai  une  grosse 
petite  Claire-Edmée,  venue  en  ce  monde  avec  de  beaux  yeux.  Je 
ne  veux  rien  dire  de  sa  force  ;  René,  qui  nous  paraissait  un 
arrière-rejeton  de  Gargantua,  n'est  qu'un  avorton  près  des 
enfants  du  Béarn  et  même  de  sa  sœur.  Il  est  vrai  qu'au  lieu  de 
grossir,  il  reste  dans  les  enfants  fins  et  délicats,  bien  qu'entrant 
bientôt  dans  les  enfants  terribles.  J'ai  été  te  voir  le  jour  de  mon 
départ,  tout  plein  d'un  tableau  de  Rousseau  que  j'ai  trouvé 
charmant  et  que  tu  devrais  voir  chez  l'amateur  auquel  il  appar- 
tient. Amateur  qui,  par  parenthèse,  devrait  bien  m'acheter  des 
tableaux,  c'est  le  propriétaire  du  magasin  de  nouveautés  :  Notre 
Dame  de  Laurette,  magasin  que  tu  dois  connaître,  demander  là 
le  monsieur  dont  le  nom  m'échappe  avec  tous  les  noms  propres 
les  plus  illustres.  Tu  pourrais,  en  lui  demandant  à  voir  ses 
tableaux,  lui  dire  que  je  t'ai  parlé  de  son  cabinet  et  de  sa  com- 
plaisance à  le  montrer  :  un  Ingres,  de  très  beaux  Diaz,  Dela- 
croix, Géricault,  Cabat  et  Rousseau,  etc.,  annoncent,  eu  char- 
mants échantillons,  un  amateur  tel  que  nous  les  aimons.  Je 
m'aperçois  que  je  te  parle  de  Paris  et  bien  peu  de  mon  pays  que 
les  pluies  obscurcissent.  Je  quitterai  les  Pyrénées  sans  en 
emporter  une  étude  et  cependant  j'ai  eu,  cette  année,  de  beaux 
motifs  et  de  grandes  envies  de  faire  quelque  chose  d'après  cette 
belle  nature  toujours  si  vibrante.  La  pluie,  le  soleil,  le  rhume, 
m'ont  toujours  arrêté  dans  mes  bons  projets.  J'ai  été  faire  une 
tournée  aux  Eaux-Bonnes  avec  mes  beaux  frères  ;  c'était  après  le 
départ  des  malades  et  des  médecins  et  le  plus  beau  moment  de 
l'année,  l'automne  avait  répandu  ses  palettes  d'or  et  son  voile 
azuré  sur  cette  grande  nature.  Je  serais  volontiers  reparti  le  len- 
demain. Mais  le  lendemain  la  pluie  eût  calmé  mes  ardeurs  dans 
le  cas  où  j'aurais  pu  quitter  mes  hôtes.  Nous  avons  fait,  depuis, 
une  partie  h  l'entrée  des  montagnes,  toute  la  famille,  toute  la 
couvée  en  était,  mais  c'était  pour  manger  un  pâté,  faire  rôtir  un 
poulet  au  bord  du  précipice,  pendu  à  une  ficelle,  au  milieu  des 
rochers,  au  feu  des  bourrées  de  la  montagne.  Jamais  poulet 
domestique  n'a  obtenu  un  plus  beau  glacis  doré,  seule  mais 
belle  étude  de  mon  automne,  exécutée  avec  le  vin  du  pays  pour 


i66  PAUL   HUET 

tempérer  la  crudité  des  eaux  glacées  du  torrent.  Hélas  !  hélas  !  et 
ceci,  mon  cher,  se  passait  h  Bétharram.  lieu  de  dévotion,  pieux 
calvaire,  source  de  miracles  ! 

Adieu,  mon  cher  ami,  prie  pour  moi,  mais  surtout  écris-moi. 
Bon  Bonjour  aux  amis, 

Paul. 
Rue  Bavard,  n»  4- 

Il  revient  définitivement  à  Paris  en  iS^'j,  après  dix  ans 
d  une  absence  à  peine  interrompue  par  de  fugitifs  retours. 
—  Le  Duc  d'Orléans  était  mort,  il  n'était  plus  professeur; 
la  Révolution  de  1848  allait  mettre  l'art  dans  une  situa- 
tion particulièrement  critique,  et  ce  ne  sont  pas,  on  l'a 
déjà  vu,  les  événements  de  18  ji  qui  devaient  rétablir  les 
affaires  de  Paul  Huet. 

En  1848,  il  passe  l'été  à  Bellevue  avec  son  frère  et  sa 
sœur.  De  cette  année,  datent  des  études  faites  au  Bas- 
Meudon  et  dans  le  parc  de  Saint-Cloud.  Une  petite  vue, 
effet  de  pluie,  avec  le  mont  Valérien  dans  le  fond,  prise 
à  Bellevue,  a  été  exposée  et  a  figuré  plus  tard  à  l'Expo- 
sition universelle  de   1889. 

Entre  temps  il  rentrait  seul  à  Paris  pour  s  inscrire 
comme  volontaire  dans  la  garde  nationale,  dont  il  était 
exempté.  Aux  journées  de  juin,  sa  femme  anxieuse  l'at- 
tendait d  heure  en  heure  pendant  trois  jours  sans  aucune 
nouvelle. 

C'est  dans  cette  période  qu'il  commence  à  aller  sou- 
vent l'été  passer  plusieurs  semaines  de  suite  chez  des 
amis  dévoués  :  M.  et  M"^  des  Essarts,  sur  les  hauteurs  de 
Guérard,  près  Crécy-en-Brie.  Ses  études  au  bord  du 
Morin  et  dans  les  plaines  environnantes  lui  ont  souvent 
servi  de  thèmes  pour  ses  tableaux.  Il  y  laissait  parfois 
femme  et  enfants  quand  ses  travaux  le  retenaient  à 
Paris. 

A  sa  femme. 

Atelier,  mercredi,  7  h.  1 /a,  1849. 

Chère  amie,  je  veux  avant  tout  commencer  cette  journée  par 


LA   CORRESPONDANCE  167 

toi.  Tu  n'as  reçu  peut-être  ma  lettre  qu'hier  matin  mardi,  le 
dimanche  en  est  cause.  J'avais  cependant  pris  la  précaution  de 
porter  moi-même  ma  lettre  rue  J.-J.  Rousseau  dans  l'espérance 
d'arriver  à  temps  et  beaucoup  aussi  par  un  sentiment  de  sou- 
venir ;  je  veux  parler  de  ce  temps  où  je  t'envoyais,  à  toi  jeune 
fille,  ces  lonojues,  longues  épîtres,  et  où  je  recevais  ces  réponses 
qui  m'ont  lait  connaître  ton  cœur  si  simple,  si  pur,  et  si  bon. 
L'heure  venait  de  sonner  à  mon  grand  désappointement. 

...  Je  ne  conçois  point  comment  ma  première  lettre  ne  t'est 
pas  parvenue.  Des  Essarts,  qui  a  passé  dans  mon  atelier  hier 
un  long  et  bon  temps  de  flânerie,  m'a  dit  qu'un  paquet  avait 
été  perdu  a  la  poste,  ce  paquet  doit  se  retrouver;  outre  bien  des 
tendresses  et  des  càlineries,  faibles  expressions  de  ce  que  ressent 
mon  cœur,  chère  amie,  je  te  contais  un  volume  de  toutes  sortes 
de  choses,  les  unes  qui  méritaient  réponse  peut-être,  les  autres, 
pour  prolonger  ma  causerie  avec  toi  et  tromper  ainsi  une  sépa- 
ration qui  me  paraît  à  moi  fort  longue.  J'ai  déjà  eu  bien  envie  de 
t'aller  embrasser,  l'espace  qui  nous  sépare  est  peu  de  chose  et 
c'est  triste  de  penser  qu'une  question  d'économie  est  un  obs- 
tacle. Les  amoureux  d'autrefois  fendaient  des  montagnes  pour 
se  rejoindre,  hélas  !  nous  nous  arrêtons  devant  des  gros  sols.  Les 
temps  héroïques  sont  passés  et  cependant  nous  nous  aimons  bien 
je  crois  C'est  qu'il  faut  charrier  droit,  comme  dit  père  Plutarque, 
qui  n'est  pas  plus  amusant  que  sa  morale.  Nous  allons  avoir  bien 
des  dépenses  et  ce  côté  du  budget  parait  toujours  plus  clair  que 
celui  des  recettes.  On  n'entend  à  Paris  qu'un  concert  de  plaintes, 
c'est  le  chant  des  banqueroutiers,  chœur  qui  occupe  une  grande 
place  dans  le  théâtre  moderne  ;  tout  cela  n'est  point  rassurant. 

Tout  le  monde  n'est  cependant  pas  malheureux,  George  Sand 
vient  d'hériter  de  40.000  livres  de  rente,  dit-on  ;  elle  a  fait  noble- 
ment ses  parts  :  10  aux  Clesinger',  lo  qu'elle  garde  pour  son 
fils,  10  qu'elle  donne  à  une  nièce  qu'elle  a  adoptée,  du  consente- 
ment de  ses  enfants  et  en  les  prévenant  qu'elle  serait  comptée 
comme  eux  dans  le  partage  de  son  cœur  et  de  sa  fortune  ; 
10  enfin  qu'elle  a  gardées  pour  elle.  Voilà  une  belle  conduite  et 
cela  sent  l'artiste,  n'est-ce  pas  ? 

Un  ami  très  intime,  M.  Legendre-,  élève  de  Delacroix 
et  peintre  de  fleurs,  plus  tard  conservateur  du  musée  de 
Blois,  l'entraîne  à  Andilly  en  1849;  ^^  J  ^^^^  '^^^  études 
intéressantes,  entre  autres,  une  Étude  dans  le  bois  de  la 
chasse,  exposée  l'année  suivante  au  salon  de  i85o. 

'  Clésinger  (J.-B.-A.),  sculpteur  et  peintre,  i8i4-i883,  gendre  de  George 
Sand. 

-  Isidore  Legendre,  peintre,  1811-1878.  Salons  18Î8  à  1872.  —  Course  de 
taureau.  —  Picciola.  —  Pavots.  —  Chrysanthèmes,  etc. 


i68  PAUL    HUET 

C'est  seulement  en  i85o  qu'il  vient  s'installer  à  Fon- 
tainebleau pour  y  travailler;  à  partir  de  cette  époque  il  y 
reviendra  avec  passion,  et  son  admiration  pour  la  forêt 
ira  toujours  grandissant.  Jusque-là  il  restait  fidèle  à  ses 
premières  impressions  de  Gompiègne. 

Jaloux  de  son  indépendance,  fuyant  les  trop  nombreuses 
colonies  d'artistes,  il  a  toujours  préféré  le  séjour  de  Fon- 
tainebleau à  celui  de  Marlotte  ou  de  Barbizon. 

A  M.  Sollier. 

Fontainebleau,  i8  août  i85o. 

Il  est  à  peine  sept  heures  du  matin,  mon  cher  Sollier,  c'est 
l'heure  du  facteur,  pour  répondre  à  ta  lettre,  je  ne  prends  que 
le  temps  nécessaire  d'en  donner  connaissance  à  ma  femme,  je 
suis  tout  disposé  à  te  rendre  le  service  que  tu   demandes 

Nous  avons  ici  des  temps  plus  supportables  qu'à  Paris,  j'ai  pu 
faire  hier  ma  première  pochade  dans  la  forêt,  et,  excepté  vendredi, 
la  parcourir  dans  bien  des  sens  déjà  ;  je  vais  aujourd'hui  aller  à 
Moret  voir  un  M.  Souiller,  ami  intime  de  Delacroix  et  des 
Pierret,  c'est  un  garçon  des  plus  aimables  à  qui  je  promets  une 
visite  depuis  vingt  ans.  J'espère  que  tu  ne  nous  feras  pas  attendre 
la  tienne  si  longtemps.  J'ai  bien  pensé  aux  fleurs,  mais  je  n'ai  pu 
encore  les  entreprendre,  tant  que  la  forêt  sera  praticable,  elles 
auront  probablement  tort.  Je  suis  émerveillé  de  cette  forêt  de 
Fontainebleau,  qui  est  bien  autre  chose  que  Compiègne  par  la 
sauvagerie  et  la  variété.  Il  n'y  manque  qu'un  torrent  quelconque 
pour  rivaliser  avec  certains  beaux  endroits  du  Midi.  Je  suis  déjà 
capable  de  te  servir  de  guide  et  voudrais  te  donner  le  désir  de 
hâter  ton  arrivée 

Je  t'embrasse. 

Paul  Hlet. 

Pendant  l'été  de  i85o,  il  retourne  à  Trouville,  fait  des 
études  dans  la  vallée  de  Toucques  avec  Troyon  qui  com- 
mençait à  faire  des  animaux,  passe  quinze  jours  à  Mor- 
tain  ;  enthousiasmé  par  ce  coin  de  la  Suisse  normande, 
il  va  jusqu'à  Avranches  et  au  mont  Saint-Michel,  demeure 
encore  quinze  jours  à  Granville  où  il  fait  des  études  de 
falaises  et  de  vagues  qui  lui  serviront  pour  ses  Brisants 
à  Granville.  11  est  très  désolé  de  la  perte  d'un  cahier  de 


LA   CORRESPONDANCE  169 

croquis  plein  de  figures  de  marins  et  de  pêcheurs,  tombé 
sans  doute  dans  les  rochers.  Enfin  il  revient  par  Le  Mans. 
La  mort  de  A.  Bazin  '  donne  lieu  à  une  correspondance 
avec  Sainte-Beuve  qui  écrivait  un  article  dans  ses  Lundis 
sur  l'auteur  du  Louis  XIU. 

De  Sainte-Beiae  '-. 

Ce  2  septembre  i85o,  lundi. 
Mon  cher  ami, 

J'ai  à  écrire  quelque  chose  sur  ^I.  Bazin.  Je  vois,  d'après  la  lettre 
de  faire-part,  que  vous  lui  étiez  allié'.  Je  voudrais  bien  avoir  de  vous 
quelques  renseignements  positifs  sur  sa  vie  et  ses  origines,  moins  pour 
le  dire  que  pour  le  savoir  :  voudriez-vous  me  donner  un  rendez-vous 
pour  demain  mardi  vers  4  heures  chez  vous,  si  vous  vouliez  — ou  vers 
midi  chez  moi  si  vous  sortiez. 

Tout  avoua,  mon  cher  ami, 

Sainte-Beuve. 
n"  5,  rue  Saint-Benoît. 

De  Sainte-Beuve. 

Ce  7  septembre  i85o. 
Mon  cher  ami. 

J'ai  été  si  absorbé  par  le  travail  que  je  n'ai  pu  encore  vous  répondre. 
Mon  article  est  fini  et  j'aurais  voulu  y  pouvoir  tenir  plus  de  compte  de 
votre  désir.  Mais  quand  vous  l'aurez  lu,  veuillez  aussi  tenir  compte  de 
mes  rais(ms. 

Je  crois  en  effet  que  les  familles  sont  ennemies  de  la  littérature. 
Depuis  que  je  me  livre  à  ce  genre  de  portraits  et  d'études,  je  n'ai  jamais 
rencontré  que  difficultés  de  ce  côté  et  demande  d' adoucissements.  Or, 
vous  artiste,  vous  savez  ce  que  c'est  qu  un  portrait  adouci. 

Cromwell,  dont  on  faisait  le  portrait,  montrait  son  visage  tout  plein 
de  verrues  et  de  poireaux  à  son  peintre,  et  lui  disait  :  «  Ah  !  ça,  vous 
allez  me  faire  au  vrai  tout  cela,  entendez-vous  ». 

Ce  que  disait  là  Croravvell  est  tout  le  contraire  de  ce  que  disent  les 
familles.  S'il  y  a  dans  une  physionomie  un  trait  saillant,  une  ride,  une 
gerçure,  un  tic,  il  faudrait  l'eU'acer. 

Tout  ceci  est  pour  vous  expliquer  le  sens  de  cette  parole  que  j'ai  jetée 

'  Ana'ïs  Bazin  de  Raucoii,  historien,  1797-1830.  Histoire  de  France  sous 
Louis  XIII  et  sous  le  cardinal  Mazarin,  couronnée  par  l'Académie  (le  pre- 
mier prix  Gobert  décerné).  Voir  l'éloge  de  Sainte-Beuve  dans  les  Causeries 
du  Lundi,  t.  II,  p.  464-485. 

^  Ces  lettres  ont  été  communiquées  à  M.  Léon  Séché  qui  les  a  publiées 
dans  la  Bévue  de  Paris   du  is  juin  1908. 

^  A.  Bazin  était  oncle  de  la  femme  de  Paul  Huet. 


I70  PAUL   IIUET 

devant  vous  l'autre  jour.  Dans  le  cas  présent,  j'avais  affaire  à  un  homme 
d'esprit,  ironi(jue,  nullement  bienveillant.  Supérieur  par  l'intelligence, 
ayant  bien  des  parties  fines  et  d'autres  petites,  j'ai  essayé  de  marquer 
tout  cela  sans  pouvoir  supprimer  la  clé  secrète,  selon  moi  le  principe 
de  son  ironie  ou  du  moins  le  principal  ressort.  Mais  je  l'ai  laissé  encore 
à  demi  enveloppé. 

Est-ce  avec  douleur  que  je  pourrai  choquer  et  blesser  en  agissant 
ainsi  et  en  ne  supprimant  pas  ce  que  je  crois  la  vérité  ?  —  Non,  mon 
;imi,  ce  n'est  pas  une  douleur  :  ce  que  vous  m'avez  dit  m'a  montré  assez 
quels  sentiments  pouvait  inspirer  auprès  de  lui  et  chez  les  meilleurs 
des  siens  celui  qui  y  répondait  si  peu.  —  Homère  et  Shakspeare  n'ont 
pas  de  biographie  —  bien  —  mais  M.  Bazin  n'était  ni  l'un  ni  l'autre  : 
s'il  a  chance  de  vivre,  il  faut  pour  cela  qu'on  le  dessine  de  près  et  qu'on 
le  grade.  —  Lui-même,  quand  il  a  pu  faire  les  biographies  de  Molière 
ou  de  Bussy-Rabutin,  demandez-lui  comment  il  s'y  est  pris  et  avec 
quelle  précision  rigoureuse  il  a  tout  recherché  et  enregistré  !  J'aurais 
voulu  avoir  le  talent  singulier  qu'il  a  montré  dans  ces  deux  biographies, 
pour  le  lui  appliquer  à  lui-même.  C'est  ainsi,  après  tout,  qu'on  honore 
les  gens  de  lettres  ;  —  il  faut  les  honorer,  non  selon  la  charité  morale 
trop  fade,  mais  selon  la  vérité  morale,  la  seule  digne  des  esprits  fermes, 
des  philosophes  et  des  hommes.  —  Excusez-moi,  cher  ami,  il  faut  que 
j'aie  eu  la  conscience  bien  forte  de  ce  que  je  faisais,  pour  ne  pas  vous 
céder  entièrement  et  tout  d'abord. 
A  vous, 

Sainte-Beuve. 

De  Sainte-Beu\e. 

Ce  i5  septembre  i85o. 
Mon  cher  ami, 

J'avais  besoin  de  votre  témoignage  pour  être  un  peu  rassuré.  Il  m'a 
été  très  sensible,  je  vous  assure,  et  j'aurais  été  vous  en  remercier  si  je 
n'étais  occupé  comme  un  ouvrier  à  la  semaine. 

Je  vous  serre  la  main  encore  une  fois  et  je  vous  remercie. 
A  vous, 

Sainte-Beuve. 

Attiré  à  Seine-Port  par  Ernest  Legouvé,  en  i85i,  séduit 
par  le  charme  de  ce  voisinage,  au  moins  autant  que  par 
les  bords  de  la  Seine  très  pittoresques  alors,  Paul  Huet 
y  revient  trois  années  de  suite. 

Entre  temps,  il  laisse  sa  femme  à  Seine-Port  pour  aller 
à  Ghailly  faire  des  études  dans  la  forêt  de  Fontainebleau. 

A  sa  femme. 

Dp  Chaill}-,  a4  octobre  i85i. 

Il  me  semble,  ma  chère  enfant,  qu'il  y  a  un  siècle  que  je  n'ai 
entendu  parler  de  toi;  je  ne  sais  si  le  temps  te  semble  aussi  long. 


LA   CORRESPONDANCE  171 

je  devrais  pourtant  le  trouver  bien  rapide,  par  le  peu  que  je  puis 
l'aire  ici 

J'ai,  aussitôt  mon  arrivée,  ébauché  une  grande  étude  et  vu,  à 
côté  même,  un  motif  qui  me  serait  bien  utile.  Le  froid,  le 
brouillard,  les  changements  de  temps  me  laisseront-ils  la  possi- 
bilité de  tirer  quelque  chose  de  tout  cela,  c'est  ce  que  je  ne  puis 
me  promettre  et  j'en  éprouve  grande  impatience.  Vers  les  quatre 
heures  et  demie,  il  m'a  fallu  quitter  hier  !  Mais  tout  n'a  pas  été 
perdu;  j'ai  visité  le  vieux  Bas  Bréau,  la  partie  qui  fait  face  aux 
gorges  d'Apremont,  et  vu  des  choses  magnifiques  au  bord  de  la 
route.  Au  coin  du  carrefour  de  l'Epine  est  un  motif  assez  sem- 
blable au  sujet  de  mon  grand  fusain  et  dont  je  voudrais  bien 
aussi  saisir  l'aspect;  mais  tout  cela  est  beaucoup,  quand  on  pense 
que  le  brouillard  se  lève  vers  les  midi  et  qu'en  partant  de  bonne 
heure  on  passe  son  temps  h  frotlailler  un  eflet  gris  que  l'on  ne 
retrouvera  pas,  qu'on  gratte  le  lendemain,  ou  bien  à  faire  du  feu 
dans  la  forêt  pour  se  déraidir  un  peu.  —  Mais  combien  je  vous 
regrette  cependant  et  quelles  belles  promenades  ne  ferais-tu  pas, 
chère  Claire,  sous  ces  tapis  d'or  parsemés  d'émeraudes  et  de 
rubis.  Il  est  des  moments  où  cette  nature  se  pare  d'une  façon  si 
magique  qu'on  se  figure  ne  l'avoir  jamais  vue  si  belle;  rien 
n'est  plus  séduisant  que  d'assister  à  toutes  ces  charmantes  trans- 
formations, la  forêt  semble  échapper  au  brouillard,  et  quand  elle 
a  étalé  toutes  ses  richesses,  la  nuit  vient  lui  rendre  sa  grandeur 
et  sa  mélancolie.  Malheureusement  tout  cela  se  succède  avec  une 
telle  rapidité  qu'on  assiste  à  des  coups  de  théâtre  et  que  l'admi- 
ration qui  vous  saisit  laisse  bien  peu  d'heures  pour  un  travail 
sérieux,  suivi  et  profitable.  Ne  viendras-tu  pas  jouir  un  peu  de 
tout  cela,  chère  chérie  amie?  Viens  pour  la  forêt  et  pour  moi 
aussi  un  peu.  Je  vous  avais  parlé  d'une  voiture  en  concurrence 
du  chemin  de  fer,  elle  a  commencé  avant-hier  son  premier  voyage 
et  doit  passer  bien  près  de  Seine-Port.  —  Voilà  qui  serait 
charmant  pour  venir  tous  passer  quelques  heures  en  forêt 

Ne  m'oublie  pas  auprès  des  Legouvé 

De  sa  femme . 
A  M.  Paul  Huet,  Hôtel  du  Cheval-Blanc,  à  Chailly,  près  Melun. 

Seine-Port,  octobre  iSoi. 

Ami  aimé,  quelle  journée  !  Je  l'ai  passée  tout  entière  avec  les  Legouvé 
qui  m'ont  entourée  de  fleurs,  de  raisins,  de  bonnes  grâces  charmantes. 
Nous  avons  vendangé  tout  leur  jardin  et  puis  fini  par  une  promenade 
en  forêt.  J'ai  vu  l'horizon  lointain  de  la  tienne  forêt  ;  j'ai  envoyé  dans 
l'espace  un  baiser  intérieur.  Le  ciel  était  beau  !  quelle  tendresse  partout 
dans  cette  nature  voilée  et  caressante.  La  rivière  était  si  vaporeuse  que 
tout  paraissait  grand.  J'aimais  ce  pays  aujourd'hui  parce  que  j'aime  ces 
gens,  qui  font  tout  aimer  autour  d'eux,  jusqu  à  leur  grande,  belle  et 
innocente  fille  qui  paraît  plus  sérieuse  qu'elle  ne  l'est,  et  qui  porte  plus 


I7Î  PAUL    HUET 

de  majesté  qu'elle  n'en  a  dans  le  caractère.  Hier  quelle  journée  sombre 
et  triste,  un  vrai  jour  de  Toussaint,  ou  jour  des  morts.  J'ai  promené 
nos  chéris  bien  loin,  marchant  en  pensant  toujours  que  je  suis  heureuse 
d'avoir  le  temps  de  penser  que  je  suis  heureuse.  A  Paris,  je  n  ai  jamais 
cette  liberté.  Je  suis  décidée  à  jouir  de  mon  bonheur.  Je  suis  embaumée, 
enchantée  de  fleurs  ravissantes  qui  me  donnent  envie  de  peindre  !  Je 
suis  triste  de  les  voir  sans  toi  ;  donne-moi  un  coin  pour  faire  naître  des 
fleurs,  c  est  ma  passion,  ce  serait  mon  seul  luxe.  J'ai  mes  enfants  qui 
sont  bien  des  fleurs  délicieuses  ;  ils  ont  des  sabots  et  c'est  une  folle  joie 
pour  eux.  J'ai  passé  la  soirée  hier  chez  les  Legouvé,  ils  m'avaient 
invitée  à  venir,  M""  Flavie  est  passée  me  prendre.  J'ai  tapissé  ; 
M.  Legouvé  ne  disait  pas  grand'chose,  c'était  assez  calme.  Ils  m'ont 
donné  à  lire  un  article  de  Pelletan  sur  le  livre  de  M.  Legouvé,  qui  est 
fièrement  bien  et  qui  fait  honneur  à  sa  femme,  qui  a  dû  lui  inspirer  cette 
haute  estime  pour  notre  espèce. 

Nous  irons  un  jour  avec  les  Legouvé  te  voir.  Je  te  permets  de  nous 
recevoir  dignement  et  je  serai  enchantée  de  cette  partie.  Je  t'aime  et  j'ai 
beau  vouloir  te  dire  quelque  chose,  je  n'imagine  rien  de  plus.  Je  vou- 
drais bien  organiser  notre  vie  pour  être  ensemble  toujours  et  dans  un 
lieu  que  tu  aimes.  Les  Legouvé  m'ont  fait  voir  une  petite  maison  qui  se 
vendra  l.ooo  francs.  11  y  a  tout  ce  qu'il  faut  ;  tu  sais  que  je  n'ai  pas 
d'ambition,  pas  de  vanité,  ni  toi  non  plus,  n'est-ce  pas  ?  de  l'air  et  de  la 
liberté,  un  abri  s'il  vient  un  orage.  Les  Legouvé  jouissent  bien  d'eux- 
mêmes,  leur  malheur  paraît  adouci,  ils  s'aiment  tant.  Ce  sont  d  aimables 
gens  et  bien  bons On  me  fait  causer  un  peu  ;  M.  Le- 
gouvé m  intimide  comme  tous  les  hommes  de  mérite  ;  j'aime  bien  mieux 
écouter  causer,  mais  je  me  lance  dans  l'art.  Voilà  le  brouillard  qui 
t'enveloppe,  j'ai  froid  pour  toi,  tu  ne  penses  à  rien,  je  ne  suis  pas  là 
pour  te  gronder  ;  souviens-toi  de  notre  premier  voyage  à  Fontainebleau  ; 
pense  un  peu  que  je  t'aime,  que  nous  t'aimons,  et  ne  te  laisse  pas  souf- 
frir; écris-moi.  Je  t'écris  entre  chien  et  loup,  à  1  heure  où  l'on  ne  peut 
rien  faire  que  s'aimer  en  se  regardant  auprès  du  feu.  René  va  bien,  il 
mange,  il  dort,  il  est  plus  entrain,  nous  travaillons  à  1  heure  du  brouil- 
lard et  puis  après  je  le  laisse  pousser.  Edraée  est  très  admirée  des 
Legouvé,  ils  disaient  tout  bas  tous  deux  :  elle  a  l'air  bon  et  intelligent 
comme  sa  mère;  cela  m'a  fait  un  charme  pour  toi.  René  doit  leur  faire 
mal.  Ce  n'est  pas  Georges  pour  eux,  car  Hené  n'a  rien  d'avancé,  ni 
d'extraordinaire,  je  n'en  sais  rien  faire  et  je  me  dis  tous  les  jours  que  je 
devrais  le  faire  instruire  par  un  maître.  Adieu,  je  ne  veux  pas  t'en  dire 
trop  long,  je  sais  que  tu  n'aimes  pas  les  longues  lettres.  Je  vais  écrire 
à  ma  mère.  Je  t'envoie  tous  nos  baisers  bien  tendres,  mon  Paul  ami, 
écris-moi.  Que  je  suis  quelquefois  joyeuse  de  n'être  plus  avare  de 
toutes  ces  petites  dépenses  que  je  craignais  souvent  et  qui  portent  tant 
de  bonheur.  Addio  caro  a  me.  Je  vais  lire  l'histoire  des  Mérovingiens 
de  Thierry,  puisque  je  ne  sais  pas  dormir  sans  toi. 

Ta  Claire. 

A  son  fils. 

Chailly,  octobre  5. 

Si  tu  n'es  pas  content  de  ta  lettre,  mon  cher  aimé  René,  j'en 
suis,  moi,  très  content  et  très  heureux;  surtout,  puisque  d'après 


LA   CORRESPONDANCK  173 

ce  que  me  dit  mère,  elle  est  de  toi  seul  et  sans  brouillon.  Aussi, 
bien  que  pressé  d'aller  dans  la  forêt  travailler,  je  veux  te  répondre, 
sans  perdre  un  moment  et  te  dire  combien  je  suis  fier  quand  je 
vois  quelque  chose  de  toi  qui  m'annonce  du  travail  et  des  pro- 
grès. Tes  ellorts  pour  bien  l'aire,  mon  cher  enfant,  seront  tou- 
jours la  meilleure  preuve  d'afrection  que  tu  puisses  nous  donner. 
Quand  je  m'exprime  ainsi,  mon  enfant  chéri,  sois  sûr  que  c'est 
bien  ton  ami  qui  te  parle  et  un  ami  comme  tu  en  trouveras  dilli- 
cilement  de  meilleur.  Mère  me  dit,  mon  enfant,  que  tu  lui  parles 
de  moi  et  que  tu  es  son  ami  en  mon  absence.  J'ai  trouvé  cela 
bien  gentil,  en  même  temps  que  bien  raisonnable;  il  faut  alors 
bien  travailler,  pour  pouvoir  un  jour  être  un  véritable  ami  pour 
mère,  un  ami  qui  puisse  la  protéger  et  remplacer  père.  C'est 
pourquoi  nous  désirons  tant  te  voir  devenir  un  homme,  c'est-à- 
dire  instruit  et  capable  de  dire  et  de  faire  tout  ce  que  ton  bon  petit 
cœur  renferme.  Tu  seras  aussi  le  protecteur  d'Edmée,  et  plus  tu 
seras  capable  de  lui  être  utile,  plus  tu  l'aimeras;  c'est  parce  que 
tu  as  besoin  de  nous,  mon  cher  enfant,  que  nous  t'aimons  tant. 
Je  voudrais  bien,  moi  aussi,  mon  cher  René,  être  avec  toi,  avec 
Edmée,  avec  mère,  avec  vous  tous  ou  vous  avoir  avec  moi  dans 
cette  belle  forêt.  Mère  aurait  bien  mieux  fait  de  venir  me  voir 
avec  vous  deux.  Mais  elle  a  un  devoir  à  remplir,  il  faut  qu'elle  le 
fasse.  Quand  j'aurai  bien  travaillé  et  fait  moi  aussi,  bien  mon 
devoir,  j'irai  vous  joindre  et  vous  embrasser.  Ce  sera  là  ma  récom- 
pense. Je  désire  que  cela  en  soit  une  pour  toi.  Adieu,  je  t'em- 
brasse ainsi  que  Edmée  bien  tendrement. 

A  M"'"  Paul  Hiiet. 

Je  devrais  ne  pas  t'écrire  et  j'avais  résolu  de  ne  répondre  qu'à 
René  qui  va  rester  seul  à  la  maison,  mais  définitivement,  je  suis 
un  homme  plein  de  faiblesse  et  je  ne  puis  laisser  partir  ce  chiffon 
de  papier  sans  t'embrasser  et  te  pardonner,  tout  en  me  réser- 
vant de  régler  nos  comptes  quand  je  te  verrai.  J'ai  été  vraiment  assez 
indisposé,  j'ai  encore  aux  lèvres  des  boutons  de  fièvre,  mais  cela  va 
mieux  et  le  bon  air  de  la  forêt  va,  j'espère,  me  remettre.  Je  veux, 
moi  aussi,  être  bien  raisonnable  et  tâcher  de  remporter  d'ici  de 
bons  souvenirs  ;  au  moins  tu  dois  penser  combien  la  forêt  était 
belle  hier  et  avant-hier,  bien  que  le  brouillard  ne  se  soit  levé  que 
vers  midi.  J'ai,  pour  me  rendre  au  premier  arbre,  juste  une 
demilieue,  ce  qui  explique  comment  on  va  s'entasser  à  Barbizon. 
Je  vais  aujourd'hui  essayer  d'un  gamin,  car  mal  en  train  comme 
je  l'étais  ces  deux  jours,  je  n'ai  pas  eu  hier  le  courage  de  porter 
ma  boite.  Mon  indisposition  s'est  terminée  du  reste  comme  d'ha- 
bitude et  j'espère  que  je  vais  en  être  quitte  ;  si  cela  n'était  pas, 
ce  serait  un  bon  prétexte  pour  aller  t'embrasser.  Je  vois  cepen- 
dant que  tu  peux  parfaitement  te  passer  de  moi,  je  ne  puis  t'en 
dire  autant.   Adieu,  chère  amie,  je  suis  déjà  bien    en   retard,  je 


174  PAUL   HUET 

devrais  avoir  déjeuné  depuis  trois  quarts  d'heure.  J'attends  une 
lettre  et  plus  de  détails  sur  votre  installation.  Mes  compliments 
affectueux  ou  aimables. 

De  sa  femme. 
Seine-Port.  Ce  matin  mercredi,  i5  octobre  i85i. 

Mon  cher  aimé  bon,  je  prenais  cette  plume  pour  te  dire  bonjour 
quand  j'ai  entendu  Vliomme  de  lettres  crier  M'"'  Huet  et  j'ai  couru 
joyeuse.  L'adresse  à  René  m'a  fait  respecter  le  cachet,  mais  son  amour 
de  propriété  lui  ayant  l'ait  garder  la  lettre  à  lui  tout  seul,  je  me  suis 
révoltée  et  je  me  suis  emparée  de  son  trésor.  J'avoue  que  j'ai  cherché 
les  lignes  qui  m'étaient  destinées  et  je  conviens  que  j'ai  bien  mérité 
d'être  grondée,  je  demande  pardon  bien  tendrement.  Je  vois  que  tu  as 
souffert  et  je  vais  être  inquiète.  La  position  de  Chailly  n'étant  pas  con- 
venable, je  vais  te  conseiller  Barbizon;  cette  solitude  m'attriste  pour 
toi  et  ne  pouvant  être  là,  je  te  désire  quelques  humains  pour  causer  ; 
mon  pauvre  cher,  combien  je  suis  touchée  de  ta  lettre  à  René,  il  ne  veut 
pas  que  je  la  lui  lise. 

J'avais  bien  à  te  dire  des  tendresses  pour  réparer  ma  sécheresse  de 
l'autre  jour;  et  je  t'aurais  écrit,  même  sans  attendre  ta  lettre,  quoique 
je  sois  une  femme  d'ordre  avant  tout.  Ma  journée  d'hier  s'est  bien  pas- 
sée, ma  mère  a  été  heureuse,  mon  père  très  aimable,  ils  m'ont  recon- 
duite le  soir  jusqu'au  chemin  de  fer  à  huit  heures;  arrivée  à  la  station 
de  Cesson,  pas  de  voiture  pour  Seine-Port  !  J'ai  pris  mon  parti  en  brave, 
et  comme  le  temps  était  assez  beau,  malgré  les  apparences  de  pluie  qui 
nous  avaient  réjouis  René  et  moi  dans  la  journée,  j'ai  crié  :  Enfants, 
enfants  du  courage  et  j'ai  invité  tendrement  le  facteur  à  m'accompagner  ; 
c'était  un  brave  homme,  il  nous  a  beaucoup  distraits  avec  un  gros  chien, 
qu  il  avait  emmené  pour  nous  défendre  et  qui  a  chassé  un  hérisson. 
Cette  lieue,  à  un  demi-clair  de  lune,  s'est  faite  assez  bien  ;  les  petits 
n'ont  pas  dormi,  ni  grogné,  et  j'ai  été  très  contente  de  René  ;  j'ai  donné 

une  pièce  de  quarante  sous  au  brave  homme Ce  retour  en  plaine  à 

neuf  heures  du  soir  n'était  pas  aussi  dangereux  que  par  le  brouillard  du 
matin.  Tu  n'es  pas  content  de  moi,  je  ne  soigne  pas  bien  tes  enfants. 
Mon  cher  aimé,  comme  je  suis  triste  d'en  jouir  seule  ;  toute  la  journée 
de  lundi  j  ai  toujours  pensé  à  toi  en  tirant  mes  points,  sans  me  reposer  ; 
mais  hier,  j'ai  perdu  ma  journée,  je  voudrais  si  bien  que  ma  broderie 
fût  finie  pour  la  fête  de  ta  sœur  que  j'en  perds  mes  yeux.  J'aime  la  cam- 
pagne parce  que  j'ai  le  temps  de  faire  quelque  chose  pour  les  autres  et 
de  penser,  ce  calme  repose  ma  tête.  Il  se  passe  un  si  grand  silence  dans 
cette  maison,  que  le  soir,  avec  Louise,  nous  avons  peur.  Je  n'ai  pas 
revu  les  sœurs  de  M"^  Legouvé.  J'irai  porter  ma  lettre  ce  matin,  j'espère 
qu'elle  va  partir  et  que  tu  l'auras  ce  soir.  Je  t'embrasse,  je  t'aime,  je 
t'attends,  j'ai  besoin  de  toi,  mais  je  veux  m'en  passer  pour  te  laisser  à 
tes  études.  Je  suis  bien  fière  de  te  voir  impatient  de  nous  rejoindre. 
Cette  peinture,  dont  j'aurais  pu  être  jalouse,  je  voudrais  quelquefois 
maintenant  te  la  faire  aimer  plus  que  moi.  Les  années  viennent  ;  si  Dieu 
nous  laisse  vieillir  l'un  près  de  l'autre,  nous  garderons  toujours  notre 
bonheur,  mais  les  années  qui  viendront  affaibliront  tes  forces  pour  le 
travail  et  l'art,  et  je  voudrais  encore  entendre  chanter  tes  louanges  ; 
c'est  un  doux  murmure  à  mon  oreille.  Pardonne-moi  mon  orgueil  de 
femme  et  de  mère,  car  je  sens  aussi  qu'il  y  a  de  l'ambition  pour  ton  fils 


LA   CORRESPOiNDANCE  ijS 

dans  ce  désir  d'entendre  nommer  son  père.  Je  t'aime,  c'est  tout  ce  que 
je  sais  dire  et  penser. 

A  bientôt,  n'est-ce  pas? 
Ta  Claire. 

J'aime  beaucoup  mon  installation,  il  ne  me  manque  que  toi  et  des 
fleurs;  apporte-moi  des  bruyères  de  ta  forêt.  En  la  ti'aversant  hier, 
j'avais  le  cœur  bien  triste,  je  me  rappelais  nos  souffrances  de  l'année 
dernière  et  quelques  beaux  jours  que  nous  y  avons  passés  ensemble 
heureux  et  libres.  Addio...  Caro  Paolo  inio. 

A   aM.  Sollier. 

i852. 

Cher  gros  bon,  voici  plus  de  six  semaines  que  je  me  mords 
les  poings  ;  aussi  je  ne  te  demande  point  grâce  pour  un  pauvre 
aveugle  (s'il  vous  plaît);  tu  sais  la  cause  de  mon  long  silence, 
elle  serait  plus  que  suffisante  pour  l'attendrir  s'il  en  était  besoin. 
Toutefois,  je  ne  vois  rien  de  grave  dans  mon  indisposition  toute 
tenace  qu'elle  paraît.  L'ophtalmie  est  terminée  depuis  long- 
temps, il  ne  me  reste  qu'un  trouble  nerveux,  fort  insupportable, 
d'autant  plus  insupportable  que  je  ne  puis  travailler  et  que  faute 
d'un  point,  mes  tableaux  restent  en  panne  malgré  l'heure  mena- 
çante de  l'exposition.  Voilii  un  hiver  bien  mal  passé.  La  rou- 
geole pour  les  petits,  une  gastrite  pour  ma  pauvie  femme,  et 
pour  moi  une  indisposition,  bien  ennuyeuse  pour  tous,  insup- 
portable pour  un  peintre.  Ne  nous  plaignons  point  trop  puisque 
je  puis  t'écrire  et  qu'on  peut  penser  comme  toujours  au  malheur 
plus  grand  dont  on  est  si  voisin.  Jouissons  du  bonheur  que 
nous  avons  et  de  celui  de  nos  amis.  Tu  ne  saurais  croire  com- 
bien il  nous  est  bon  de  te  savoir  heureux,  tranquille  et  sage  là-bas, 
mon  bon  philosophe  :  et  quels  remerciements  nous  donnons  à 
l'affection  qui  te  protège  et  te  soutient.  Nous  avons  vu  tes 
enfants,  parlé  de  toi,  vu  ta  petite  fille  et  écouté  les  projets  de 
Sollier,  il  espère  une  recette  qui  vous  rapprochera. 

Ta  petite  fille  est  une  bien  charmante  enfant;  nous  sommes 
allés  dimanche  pour  leur  rendre  notre  visite  sans  les  trouver. 

Quelle   mascarade  que  la  comédie  humaine,    les 

gens  sont-ils  fourbes,  dupes  ou  méchants?  Ils  ont  souvent  de 
tout  cela.  Heureusement  que  d'après  mon  système,  l'échelle  a 
deux  extrémités  et  je  crois  encore  aux  bonnes  gens,  aux  amis, 
à  toi,  à  mon  bonheur,  à  ma  bonne  femme  ;  et  que  de  penser  que 
tu  es  heureux  nous  réjouit.  Je  ne  crains  pas  de  te  parler  de  ce 
que  j'ai  de  bon,  de  ces  petits  qui  donnent  tant  d'émoi,  de  ce  que 
j'ai  autour  de  moi  d'excellent,  fais  de  même  et  tu  nous  feras 
plaisir.  Tu  vis  en  philosophe  et  en  sage,  pourtant  que  tes  choux 
ne  te  fassent  pas  oublier  que  tu  as  ici  de  bonnes  et  vieilles  affec- 
tions. 

Je  voudrais  te  parler  art,  lettres,  nouvelles,  mais  que  te  dire  ? 


176  PAUL   HUIiT 

Mon  parti  est  vaincu,  jamais  tout  cela  n'a  été  si  mort  :  la  Bourse 
fait  merveille,  les  ouvriers  travaillent,  Paris  se  démolit,  les 
appartements  sont  hors  de  prix.  Lambessa  et  Cnyenne  se  peu- 
plent. La  littérature  des  quatrains  même  se  tait;  il  y  a  queue  pour 
être  sénateur  ou  plutôt,  pour  avoir  trente  mille  francs.  Le  vieux 
Isabey  est  ofllcier  de  la  Légion  d'honneur,  Lépaulle'  est  premier 
peintre  de  rimpératrice,  M.  de  Morny  et  M'""  Lehon  ont 
gagné  dix-sept  millions  dans  ces  honnêtes  spéculations  de  crédit 
foncier  et  mobilier  qui  feront  la  gloire  de  ce  règne  :  avec  les 
chemins  de  fer  dont  les  concessions  portées  à  99  ans  ont  fait  la 
fortune,  M.  Fould  ■  regorge,  Sa  Majesté  paye  les  dettes  de 
Saint-Arnaud'.  Si  la  France  n'est  pas  contente,  elle  est  bien  diffi- 
cile !  Les  peintres  peut-être  ne  sont  pas  contents,  mais  connais- 
tu  cette  espèce  ?  Si  tu  la  connais,  n'en  parle  pas. 

Adieu.  Compliments,  affection,  voilà  ce  que  je  t'envoie  de  vrai 
et  de  tous. 

Paul. 


Nous  le  retrouvons  à  Seine-Port  en  1802,  il  rapporte 
d'une  course  à  Paris  le  germe  de  la  rougeole.  Le  méde- 
cin, ne  soupçonnant  pas  la  nature  de  son  mal,  ordonne 
un  bain  frais.  —  Il  le  prend  heureusement  trop  chaud,  y 
perd  connaissance;  on  le  retire  avec  peine,  mais  couvert 
de  taches  rouges.  Si  l'eau  eût  été  fraîche,  comme  il  était 
recommandé,  il  serait  resté  dans  le  bain.  La  convalescence 
fut  longue  et  pénible. 

A  M.  Sollier. 

Seine-Port,  8  octobre  i85a. 

Enfin,  cher  bon,  me  voici  à  toi  :  Il  n'est  pas  encore  sept  heures 
du  matin,  mais  il  est  bien  dit  qu'aujourd'hui  je  commencerai 
par  faire  ce  que  tous  les  soirs  j'ai  le  regret  de  n'avoir  pas  encore 
lait  :  t'écrire,  causer  avec  toi,  de  ta  santé,  car  Dieu  sait  com- 
ment elle  échappe  au  moment  de  la  plus  aveugle  confiance  ;  te 
parler  de  ton  installation,  de  ton  bonheur  surtout  auquel  je 
crois  maintenant,  et  que  tu  mérites  si  bien.  Tu  dois  être  tout  à 
fait  établi,  inspectant  tes  terres,  toisant  tes  murailles,  récoltant 
tes  fruits,  plantant  tes  choux  et  les  mangeant.  Que  de  petits 
bonheurs  ;   et   avant  tout,    celui  de   t'occuper  de  l'amie    qui   t'a 

'  Lépaulle,  né  en  1804. 

^  Fould,  homme  d'Etat  et  financier,  ministre,  sénateur,  1800-1867. 

'Saint-Arnaud,  maréchal  de  France,  prit  part  au  Coup  d  Etat  du  2  décembre. 


LA   CORRESPONDANCE  177 

porté  son  dévouement  dans  ta  retraite  et  dont  l'existence  est 
pour  jamais  liée  à  la  tienne.  Combien  je  la  remercie  et  l'aime 
pour  ma  part,  combien  je  voudrais  lui  exprimer  les  sentiments 
que  me  fait  éprouver  son  attachement  pour  toi,  attachement  dont 
j'apprécie  la  délicatesse. 

Ma  santé  est  revenue  après  une  convalescence  bien  longue. 
Si  mes  forces  ne  sont  pas  ce  qu'elles  étaient,  elles  suffisent  pour 
me  donner  l'envie  et  la  joie  du  travail  ;  c'est  depuis  peu  de 
jours  que  je  l'ai  repris,  à  notre  retour  de  chez  nos  amis  Carnol. 
Nous  avons  passé,  pour  me  refaire,  une  douzaine  de  jours  dans  la 
belle  propriété  de  Presles,  chez  des  amis  bien  bons.  Les  enfants 
s'en  sont  donné  à  cœur  joie  et  la  grosse  a  été  très  gâtée.  Qua- 
rante arpents  de  parc,  des  eaux  vives  partout,  une  maison  simple, 
bâtie  sur  l'emplacement  d'un  ancien  château  et  habitée  par  des 
amis  simples  eux-mêmes  et  excellents,  qu'on  apprécie  mieux 
dans  l'intimité. 

Tu  ne  reçois  pas  le  Mfli,''flsm /;«V/ores(7«e.  Ce  recueil 

a  publié  un  bois  d'après  mon  grand  tableau.  La  gravure  est  un  peu 
lourde  et  noire,  mais  l'article  qui  l'accompagne  est  charmant  et 
doit  être  de  la  main  de  Charton'.  J'ai  été  sensible  à  l'attention, 
à  la  forme  de  l'éloge.  Legouvé,  à  notre  retour,  m'a  remis  cet 
article.  Nous  étions  passés  à  Paris  pour  retrouver  ma  sœur  et 
Caroline  parties  pour  aller  au-devant  de  la  sœur  de  Georges 
Poppleton,  dans  ce  moment  à  Paris.  Cette  rencontre  nous  a 
causé  beaucoup  de  plaisir,  plaisir  entremêlé  d'une  certaine 
mélancolie  de  souvenirs.  Combien  nous  parlons  de  toi  ;  je  pourrais 
dire  presque  tous  les  jours.  Il  est  si  triste  de  s'éparpiller  ainsi, 
heureux  encore  de  ne  point  se  perdre.  Aujourd'hui  que  nous 
sommes  heureux,  c'est  ce  qu'il  faut  nous  garder  de  faire,  si 
nous  pouvons.  Adieu,  cher  bon,  amitiés  de  tout  le  monde  chez 
moi,  les  enfants  l'embrassent  et  moi  aussi. 

Paul. 

A  M.  Sol/ier. 

i853. 

Je  ne  puis  te  donner  des  nouvelles  de  l'exposi- 
tion; depuis  cinq  ou  six  jours  les  ouvriers  abattent  les  baraques 
du  Palais  Royal  (j'ignore  si  l'on  doit  dire  impérial)  qui  doit  rece- 
voir le  prince  héréditaire,  il  était  bien  juste  qu'on  mît  les 
artistes  a  la  porte  pour  un  personnage  si  éminent.  En  attendant, 
l'exposition  est  remise  pour  un  mois,  trois  mois,  ou  cinq  ans. 
Comme  du  temps  du  Grand,  il  est  question  de  réformes  qui  doi- 
vent nous  atteindre,  nous  en  avons  grand  besoin,  mais  quand 
on  promet   des  réformes   on  peut  à  peu  près  compter  sur  des 

'  Edouard  Charton,  avocat,  homme  politique,  fondateur  du  Magasin  pitto- 
resque, de  l Illustration,  du  Tour  du  monde,  etc. 


178  PAUL   HUKT 

abus.  Lorsque  Vauban  proposa  d'établir  un  impôt  général  qui 
devait  dégrever  les  petits,  on  laissa  les  petits  et  on  établit 
l'impôt  de  Vauban,  parce  que  le  règne  de  Louis  XIV  était  un 
grand  règne  ! 

J  ai  h  peu  près  fini  mes  trois  tableaux  pour  l'exposition,  main- 
tenant qu'elle  est  retardée  je  ne  serai  peut-être  point  prêt,  aussi 
vais-je  me  tenir  pour  averti. 


Au  Président  Petit. 

Juillet  i853. 

Mon  cher  Auguste,  vous  êtes  mécontent  et  vous  ne  vous 
expliquez  pas  ma  négligence...  J'avais,  à  l'intention  de  Grenoble, 
fait  trois  petites  toiles  que  je  n'ai  pas  voulu  vous  envoyer  dans 
des  cadres  parcimonieux  et  trop  défavorables,  et  c'est  en  dépit 
de  tout  que  je  vous  al  expédié  par  conscience  et  sans  doute 
trop  tard,  le  tableau  :  Le  chêne  de  Pau  que  vous  aviez  vous-même 
choisi  et  une  étude  de  la  forêt  de  F ontainehleaii . 

J'ai  eu  beaucoup  d'occupations  et  d'ennuis.  Mon  tableau  des 
Marais^  bien  que  mal  placé,  a  été  remarqué  et  a  fini  par  obtenir 
au  renouvellement  une  des  places  les  plus  en  honneur  de  l'expo- 
sition. Malheureusement,  il  n'en  est  pas  plus  vendu,  n'ayant 
pour  introducteur  aucun  grand  dignitaire  de  1  empire,  pas  même 
le  plus  petit  sénateur  quelconque.  J'ai  appris  hier  que  quelques 
membres  du  jury,  —  lejury,  en  général,  fait  ses  afTaires  plutôt  que 
les  nôtres,  —  voulaient,  ■par  exception,  me  faire  avoir  un  renouvel- 
lement de  médaille.  J'ai  passé  par  toutes  les  récompenses,  l'on  a, 
en  conséquence,  passé  outre  et  je  n'ai  pas  obtenu  celte  fiche  de 
consolation.  Il  n'entrait  ni  dans  les  possibilités,  ni  dans  nos  arran- 
gements d'aller  visiter  cette  année  vos  belles  montagnes,  mais  vous 
comprenez  combien  tout  cela  coupe  nos  ailes,  malgré  le  bien  grand 
désir  que  j'ai  de  vous  aller  voir  et  de  présenter  ma  femme  et  les 
deux  moutards  à  ma  chère  et  bonne  cousine  et  a  vos  enfants,  au  train 
des  choses,  je  ne  puis  prévoir  l'époque  d'un  si  grand  voyage.  La 
saison  d'ailleurs  est  on  ne  peut  plus  défavorable,  les  bains  de  mer 
sont  ordonnés  à  ma  femme  qui,  vous  le  savez,  a  été  fort  souffrante, 
et  à  mon  petit  garçon  qui  a  besoin  de  forces.  Venus  à  Paris  pour 
nos  affaires  et  l'arrangement  de  ce  petit  voyage  nous  sommes 
arrêtés  par  le  froid  et  la  pluie. 

J'oubliais  de  vous  raconter,  mon  cher  ami,  que  si  le  gouver- 
nement de  Sa  Sublime  Majesté  Napoléon  III  Empereur,  etc.,  etc., 
ne  peut  acheter  beaucoup  de  tableaux,  et  en  particulier  les  pay- 
sages de  votre  serviteur  ;  en  compensation,  il  a  été  accroché  à 
la  plus  belle  place  du  salon,  contre  toutes  les  règles  et  les  habi- 
tudes, au  milieu  de  l'exposition,  une  croûte  informe,  recom- 
mandée, il  est  vrai,  à  notre  sublime  Empereur  par  la  Grande 
Duchesse    de  Bade    et   que    Sa    Majesté,   dans  sa   magnificence. 


LA   CORRESPONDANCE 


179 


trouvait  très  naturel  de  donner  4o-ooo  francs  de  ce  tableau 
représentant  une  revue  fantastique  de  Napoléon  P"'  aux  Champs 
élyséens  ;  composition  pillée  de  la  charnian  te  petite  lithographie  de 
Raff'et.  Le  directeur  des  musées,  M.  de  Nieuwerkerke,  a  trouvé 
que  dans  ce  moment  de  pénurie,  c'était  bien  dur  de  donner 
40.000  francs  et  a  obtenu  de  Sa  Majesté  l'Empereur  de  n'en 
donner  que  10.000;  il  a,  de  plus,  fait  mettre  au  bas  du 
tableau  cette  inscription  à  la  fois  courageuse  et  impudente  : 
Exposé  par  ordre. 

Paul  Huet  séjourne  au  Tréport  où  le  costume  des 
pêcheurs  avait  conservé  encore  tout  son  caractère,  et  en 
profite  pour  faire  beaucoup  d'études  de  figures.  —  Son 
ami  Legendre  l'appelle  à  Blois  pour  quelques  jours  ;  il  ter- 
mine la  saison  à  Seine-Port  comme  l'indique  ce  passage 
d'une  lettre  à  son  cousin  Petit,  du  19  novembre  : 

«  Enfin,  dans  ce  petit  pays  d'où  je  vous  écris,  depuis  trois  ans. 
la  société  intime  de  Lcgouvé,  de  Pelletan  '  et  de  Jean  Reynaud  " 
nous  a  rapprochés  de  Seine-Port.  Ces  trois  noms  doivent  vous 
être  sympathiques  et  vous  faire  concevoir  notre  goût.  » 


A  M.  Sollier. 


Tréport,  14  août  i853. 


Il  y  a  bien  longtemps,  cher  vieux  bon,  que  je  ne  t'ai  écrit, 
encore  plus  longtemps,  sans  reproche,  que  nous  n'avons  reçu  de 
tes  nouvelles.  Nous  avons  pensé  un  instant  en  aller  chercher; 
parmi  vingt  projets,  celui  d'aller  en  Bretagne,  faire  prendre  des 
bains  de  mer  à  ma  femme  et  aux  enfants,  me  souriait  d'autant 
plus  qu'il  servait  de  prétexte  au  désir  de  passer  t'embrasser  ;  tu 
dois  penser  combien  de  raisons  et  bonnes  raisons  sont  venues 
s'opposer  à  nos  désirs.  La  raison  du  plus  fort,  l'argent,  était  déjà 
bien  décisive,  lorsque  la  santé  de  ma  sœur,  en  nous  donnant  des 
inquiétudes  graves,  a  décidé  après  bien  des  retards  pour  le  plus 
près.  C'est  donc  d'un  petit  port  assez  peu  pittoresque,  le  Tréport, 
que  je  viens  te  demander  raison  de  ton  silence  et  réparer  le 
mien  en  causant  avec  toi  de  tout  ce  qui  nous  intéresse,  de  ton 
bonheur,  j'espère,  du  mien,  de  l'art,  du  Salon,  de  mes  ennuis  et 
de  tant  de  choses  permises  ou  plutôt  défendues  aujourd'hui,  que 
nous  aimions  tant  à  toucher  ensemble.  Tu  as  dû  voir  tes  enfants, 

'  Eugène  Pelletan,  écrivain,  homme  politique,  i8i3-i884,  membre  du 
gouvernement  de  la  Défense  nationale. 

-  Jean  Reynaud,  pliilosophe,  i8o6-i863,  auteur  de  Ciel  et  terre. 


i8o  TAUL   IIUKT 

j'ai  vu  la  gracieuse  jeune  femme  avant  notre  départ  pour  Fon- 
tainebleau, où  nous  avons  passe  un  mois  avant  de  venir  ici,  elle 
se  promettait  le  prochain  bonheur  d'embrasser  bientôt  sa  sœur 
et  toi-même.  C'est  de  Fontainebleau  que  j'ai  eu  les  meilleures 
nouvelles  de  mon  Salon,  J'étais  parti  assez  désespéré  de  la  place 
éloignée  de  mes  toiles,  malgré  la  bonne  volonté  apparente  et 
les  éloges  de  la  direction,  elles  se  trouvaient  perdues  dans  un 
immense  bazar  où,  je  dois  l'avouer,  beaucoup  de  mes  amis  ne  les 
avaient  pas  trouvées,  je  parle  même  des  mieux  intentionnés.  Au 
renouvellement,  mon  tableau  des  Marais  a  été  placé  à  une  des 
meilleures  places  du  salon  carré;  et  j'ai  pu  juger,  que  si  cette 
place  lui  eût  appartenu  dès  l'origine,  mon  tableau,  malgré  la  mau- 
vaise volonté  et  le  goût  actuel,  eût  eu  un  des  succès  légitimes 
de  l'exposition.  J'ai  eu  la  satisfaction  de  savoir  que  Delacroix, 
dans  le  jury,  ne  trouvant  pas  de  tableaux  dignes  de  premières 
médailles,  demandait  un  rappel  de  médailles  exceptionnel  pour 
les  gens  déjà  récompensés  et  appuyait  avec  une  grande  insistance 
son  opinion  du  mérite  de  mon  tableau.  Cette  proposition  pou- 
vait d'autant  moins  réussir,  mon  cher  ami,  qu'il  est  bien  décidé 
que  notre  temps  est  fini;  je  représente,  pour  ma  part,  le  roman- 
tisme, dont  il  n'est  plus  question  depuis  longtemps;  ma  seule 
consolation  est  de  mourir  en  bonne  compagnie.  J'avais  quelque- 
fois entendu,  dans  ma  cour  ',  la  jeunesse  traiter  Lamartine,  Victor 
Hugo,  comme  des  pleutres  ;  en  peinture,  Géricault  et  Delacroix 
de  pas  grand'c/iose.  Mais  voici  le  mot  d'ordre  donné  :  il  faut 
un  art  nouveau  à  ce  nouvel  et  grand  règne  et  j'ai  vu  hier  dans 
un  journal  patente  :  le  Pays^  il  n'en  est  plus  d'autres  !  qu  il 
n'était  plus  question  depuis  longtemps  de  ces  pauvres  diables 
dont  on  avait  fait  quelque  bruit  dans  leur  temps  :  Chateaubriand, 
M"""  de  Staël,  Paul-Louis  Courier,  Béranger;  que  pour  ceux 
qui  vivent  encore  :  par  politesse,  par  un  reste  de  pitié,  on  peut 
les  ménager  pour  qu'ils  aient  le  temps  d'assister,  tout  vivants,  à 
leur  enterrement;  que  cette  philosophie  éclectique  (Cousin), 
cette  poésie  protestante  (fjamartine),  etc.,  était  la  honte  d'un  pays 
catholique  et  àun  goui>ernement  moral.  Voilà  où  nous  en  sommes, 
voilà  comment  le  grand  principe  d'autorité  s'y  prend  pour  former 
l'esprit  public  !  Dans  un  style  de  portière  on  insulte  par  ordre 
les  plus  belles  gloires  de  la  France.  Au  moment  où  l'art  n-e  trouve 
de  succès  que  dans  ses  tendances  les  plus  matérialistes,  on  fait, 
à  l'aide  de  deux  ou  trois  phrases  incomprises  de  de  Maistre", 
du  catholicisme  de  tréteaux  ;  et  l'on  insulte  tout  ce  qui  a  jeté 
dans  les  temps  nouveaux  un  peu  de  grandeur  et  de  générosité. 
Pour  moi  qui  n'ai  été  qu'un  soldat  dans  cette  glorieuse  phalange 
moderne,  je  n'en  souffre  pas  moins  de  ce  que  je  vois  et  j'entends. 

'   Paul  Huet  habitait  alors  rue  du  Cherche-Midi   $7,  une  m.iison  où  se 
trouvaient  de  nombreux  ateliers  autour  d'une  grande  cour. 

'  Joseph  de  Maistre,  philosophe  religieux,  i^SS-lSai. 


LA   CORRESPONDANCE  i8i 

Je  n'ai  pas  besoin  de  te  dire  que  je  n'ai  rien  eu  d'acheté.  Ce 
gouvernement  qui  dispose  de  tout  l'or  de  la  France,  qui  se 
donne  3o  millions  de  liste  civile,  qui  a  dans  les  mains  le  jeu  de  la 
Bourse  et  des  chemins  de  fer,  n'a  pas  de  quoi  encourager  les  arts, 
il  paye  ostensiblement  fort  cher  quelques  œuvres,  décore  les 
remuants  et  les  populaires  et  met  le  reste  au  bâillon  ou  à  la  porte. 
L'exposition  était  cependant  intéressante,  forte  comme  exécution, 
aucune  tendance  à  l'idéal  ou  h  la  grandeur.  Delacroix,  plus  incor- 
rect que  jamais,  et  aussi  coloriste  compositeur  que  toujours, 
avait  l'air  d'un  vrai  barbare,  avec  son  grand  style  au  milieu  de 
cette  facilité  gracieuse,  de  ce  naturalisme  (le  mot  est  à  la  mode) 
aimable,  qui  ne  veut  ni  pensée,  ni  sujet,  ni  drame.  Le  succès  du 
salon  a  été  pour  Rosa  Bonheur',  qui  a  fait  une  immense  étude 
du  marché  aux  chevaux  de  Paris,  et  Troyon  ",  qui  a  donné  le 
résultat  de  ses  belles  études  d'animaux. 

Il  n'a  été  fait  bruit  d'abord  que  des  paysages  de  Daubigny^  :  deux 
études  de  mares  d' après  nature  et  une  étude  de  mauvais  chaumes. 
Je  puis  dire  mauvais  chaumes,  ceci  était  mauvais  en  tout;  une 
seule  des  éludes  était  bonne,  mais  tout  cela  était  bien  au-dessous 
du  succès.  Français  avait  aussi  trois  études,  trois  bonnes  choses, 
dont  une  certainement  très  remarquable.  Il  a  été  décoré.  Quant 
il  l'histoire,  au  genre  historique,  au  paysage  de  style,  je  ne  vois 
pas  ce  que  je  pourrais  te  citer.  Quelques  peintres  de  genre, 
belges,  se  sont  distingués.  Je  ne  vois  dans  tout  cela  que  de  fortes 
raisons  pour  ne  pas  abandonner  le  genre  de  style  qui  m'appar- 
tient, mais  aussi  bien  peu  de  motifs  encourageants  pour  m'aider 
au  travail.  Est-ce  donc  cette  raison,  ou  la  paresse  naturelle  et  la 
pente  de  l'âge  qui  m'encouragent  à  jouir  de  mon  bonheur  inté- 
rieur, au  dessus  de  toutes  ces  vanités  !  —  Mais  depuis  que  je  suis 
ici,  je  n'ai  pu  toucher  ni  brosses,  ni  crayons;  tu  auras  peine  ii 
croire  une  telle  chose  de  ton  peintre  ordinaire,  du  travailleur 
infatigable  que  tu  connais  ;  voilà  cependant,  comme  je  te  le  disais 
plus  haut,  où  nous  en  sommes.  Je  n'en  pense  pus  moins  à  toi, 
mon  cher  bon,  et  je  ne  suis  pas  seul  à  le  faire,  femme,  enfants, 
tout  ce  qui  te  regrette,  fait  des  vœux  pour  toi  et  ta  chère  com- 
pagne au  souvenir  de  laquelle  jeté  prie  de  nous  rappeler.  Je  ne 
sais  pourquoi,  il  me  semble  que  nous  devons  aujourd'hui  avoir 
une  petite  place  dans  son  afifection. 

Paul. 

Tréport,  chez  la  V  Sire,  rue  aux  Vaches. 

'  Rosa  Bonheur,  peintre,  1822-1899. 

2  Troyon  (Constant),  paysagiste  et  animalier,  i8i3-i865. 

'  Daubigny  (Cfiarles-François),  paysagiste,   1817-1878. 


18-2  PAUI.    nUET 

A  sa  femme. 

Blois,  i853. 

Le  temps,  depuis  mon  arrivée,  est  en  harmonie  parfaite  avec 
le  pays,  qui  est  vraiment  laid  et  maussade,  je  devrais  dire  aflreux, 
comme  la  journée  d'hier.  Nous  avons  parié  de  toi,  des  enfants, 
peinturluré  un  commencement  de  nature  morte  et  j'ai  visité  le 
château  de  Blois  avec  Legendre  :  l'architecture  en  est,  comme 
dans  beaucoup  de  nos  plus  beaux  monuments,  trop  échantillonnée, 
ce  qui,  avec  la  disposition  du  terrain,  donne  à  l'ensemble  un 
aspect  aussi  bizarre  que  pittoresque.  La  partie  Louis  XII  est  très 
remarquable,  surtout  dans  )a  cour.  La  restauration  en  a  été  faite 
avec  soin  et  goût,  bien  que  cela  ne  paraisse  pas  suffisant  pour  éta- 
blir très  haut  la  gloire  d'un  architecte  et  faire  pardonner  les 
incongruités  de  la  restauration  du  Louvre.  Je  doute  fort  que  la 
couleur  donnée  aux  fresques  intérieures  soit  la  couleur  des  fresques 
exécutées  sous  Catherine  de  Médicis  ;  quant  aux  souvenirs  histo- 
riques, tu  sais  ce  que  valent  les  descriptions  des  animaux  parlants 
qui  vous  conduisent;  ce  qui  paraît  probable,  c'est  qu  il  est  diffi- 
cile de  bien  constater  la  place  où  le  duc  de  Guise  a  été  escotié, 
et  qu'on  a  le  droit  de  choisir  entre  trois  ou  quatre  portes  qui  se 
disputent  cet  honneur  !  Comme  dans  mon  opinion ,  ces  deux 
coquins  historiques  se  valent  bien,  la  chose  me  paraît  d'un 
médiocre  intérêt  et  j'aime  mieux  les  cliarmantes  sculptures  renais- 
sance exécutées  par  une  main  inconnue  aujourd'hui  et  peut-être 
fort  peu  célèbre  alors.  Legendre  fait  le  projet  d'aller  à  Cham- 
bord,  je  désire  voir  ce  château  avant  de  partir  et  j'aurai  grand 
plaisir  à  le  visiter  avec  cet  aimable  compagnon.  M™°  Legendre 
est  toujours  la  même,  tout  occupée  de  la  tenue  de  sa  maison  et 
surtout  de  l'éducation  de  sa  fille.  Mathilde  travaille  son  piano 
sept  ou  huit  heures  par  jour;  ce  sont  les  vacances  de  la  fille  et 
de  la  mère.  Je  n'ai  rien  à  te  souhaiter,  tu  le  sais,  chère  chérie 
amie,  tu  es  pour  moi  la  meilleure  et  la  plus  dévouée  femme 
rêvée,  je  te  voudrais  seulement  le  flegme  de  cette  charmante  et 
coquette  jeune  femme  qui  fait  toutes  ses  petites  affaires  avec  le 
calme  administratif  le  plus  parfait. 

Les  Legendre  m'ont  bien  déclaré  qu'ils  ne  me  laisseraient  point 
partir  au  bout  de  huit  jours.  Je  pense  cependant  être  exact  à  tes 
instructions  et  ne  pas  dépasser  ma  permission;  j'ai  trop  hâte  de  te 
rejoindre  un  peu  et  de  voir  des  arbres.  Ce  qu'il  y  a  cependant  de 
plus  beau  ici  c'est  l'ancienne  route  qui  passe  devant  la  porte  de 
cette  maison  ;  il  ne  reste  qu'un  très  petit  morceau  de  ces  ormes 
antiques,  mais  ils  sont  vraiment  remarquables. 

Adieu,  amie,  je  désire  bien  recevoir  de  tes  nouvelles,  écris-moi 
et  récris-moi,  il  est  fort  indifférent  que  les  lettres  se  croisent. 

Ton  ami, 

Paul. 
Aux  Allées,  maison  du  Belvédère. 


LA   CORRESPONDANCE  i83 

A  sa  femme. 
Blois,  mardi  lO  heures  et  demie  du  soir. 

Nous  arrivons  du  château  féerique  de  Chambord,  chère  chérie, 
et  je  trouve  enfin  ta  lettre  tant  désirée,  malgré  les  merveilles 
que  vient  de  m'offrir  ce  palais  enchanté  de  la  Renaissance, 
malgré  un  appétit  excité  par  ce  retour  tardif  et  dix  heures  de 
jeûne,  elle  était  toute  ma  préoccupation,  enfin  la  voici  !  Et  j'ai 
quelque  chose  de  toi,  si  je  ne  puis  t'avoir  toi-même  !  J'étais 
inquiet,  agité,  mécontent,  ta  lettre  me  fait  comme  un  rayon  de 
soleil;  à  cette  époque  de  sombres  nuages,  elle  a  réchauffé  et 
coloré  mon  âme  découragée.  Les  plaisanteries  ne  tarissent  pas  h 
ce  sujet,  le  mari  et  la  femme  s'en  donnent  à  cœur  joie;  si  je  dois 
les  croire,  tu  es  bien  enchantée  d'être  débarrassée  de  moi,  et  tes 
belles  phrases  ne  sont  là  que  pour  la  forme;  à  ma  place,  ils  sau- 
raient à  quoi  s'en  tenir  sur  ton  compte,  etc..  Je  voulais  t'aller 
chercher  samedi  et  te  ramener  lundi  matin  à  Paris,  donner 
ce  témoignage  de  ma  sympathie  bien  vraie  à  notre  pauvre  amie 
de  Lumière  et  te  rejoindre;  je  ne  conçois  une  absence  pro- 
longée loin  de  toi  que  si  elle  peut  être  utile  à  mon  travail;  malgré 
les  tristes  résultats  de  mes  peines,  je  comprends  comme  un  devoir 
de  donner  à  l'étude  les  dernières  années  de  force  et  d'énergie 
qui  me  restent,  et  de  leur  sacrifier  le  seul  bonheur,  crois-le  bien, 
qui  me  soit  véritable,  celui  que  je  goûte  près  de  vous  trois,  près 
de  toi  surtout.  Je  suis  cependant  fort  gâté  ici,  comme  tu  le  dis 
dans  ta  lettre,  et  si  nous  n'avons  pas  toute  la  gaieté  d'Andilly, 
c'est  que  ton  absence  fait  ombie  au  milieu  des  aimables  folies 
de  mes  hôtes.  Legendre  veut  absolument  t'écrire  pour  obtenir 
une  prolonga /ion  de  congé,  je  ne  sais  comment  il  s'y  prendra  et 
quelle  pomme  de  discorde  il  veut  jeter  entre  le  mari  et  la  femme, 
je  suis  aussi  curieux  de  voir  ta  réponse  et  j'ai  hâte  de  la  voir  !  Je 
devrais  un  peu  croire  les  mauvaises  paroles  qu'on  me  siffle  aux 
oreilles,  sais-tu?  Déjà  tu  t'arranges  pour  me  laisser  ici  et  ta 
lettre  contient  des  doutes  et  des  duretés  qui  sentent  plus  Fon- 
tainebleau que  Lumière  ;  pour  moi,  je  leur  ai  dit  mon  avis;  d'un 
autre  côté  la  saison  s'avance  malgré  ce  que  tu  peux  dire,  et  ce 
pays  est  tout  à  fait  misérable.  De  Blois  à  Chambord  il  y  a,  sous 
la  levée,  d'assez  jolies  oseraies,  il  faudrait  faire  deux  lieues  pour 
aller  les  chercher,  elles  ne  valent  pas  les  saules  de  Seine-Fort, 
en  vérité.  L'amitié,  sous  ce  point  de  vue,  m'a  tendu  un  véritable 
guet-apens,  et  Legendre,  qui  prétend  m'avoir  prévenu  dans  toutes 
ses  lettres  que  ce  pays  était  affreux;  il  faut  toute  leur  amabilité 
et  leur  bonne  grâce  pour  faire  passer  là-dessus  ;  leur  empresse- 
ment est  extrême  et  je  suis  honteux  de  me  voir  aussi  engagé. 
Legendre  complote  toute  espèce  d'excursions  et  est  parvenu,  non 
sans  peine,  à  organiser  la  partie  de  Chambord.  C'est  le  moment 
des  vacances,  les  chevaux  de  louage  sont  rares  et  exténués;  nous 


i84  PAUL   HUET 

avons  été  obligés  hier  de  laisser  notre  équipage  à  deux  lieues  de 
la  ville  et  de  revenir  h  pied;  ce  qui  pour  toi,  ma  gilana.  eût  été 
une  promenade,  paraissait  un  prodige  pour  cette  petite  lemme 
si  soigneuse  de  sa  beauté,  de  ses  lorces,  de  toute  sa  personne, 
et  cependant  si  courageuse  pour  les  devoirs  tracés.  Sois  tran- 
quille, si  j'attaque  quelquefois  ta  simplicité  trop  modeste,  je  ne 
la  ménage  pas  de  mes  feux  d'artifice,  de  compliments  et  de 
railleries  sur  ses  grâces  vraiment  charmantes  et  sur  les  panaches 
dont  elle  croit  devoir  les  orner.  Tu  sais  combien  ils  sont  gais, 
aimables  et  braves  ;  la  plaisanterie  ne  va  que  jusqu'où  elle  doit 
aller. 

Pour  revenir  h  Chambord,  nous  nous  sommes  mis  en  route 
vers  les  une  heure  aujourd'hui  ;  à  un  quart  de  lieue  il  a  fallu 
revenir,  changer  de  cheval,  tant  le  nôtre  était  éreinté  et  à  bout  de 
service  :  dix  lieues  à  faire,  un  château  magnifique  h  voir,  nous 
sommes  rentrés  à  Blois  silencieux  de  fatigue  et  d'appétit.  Cham- 
bord est  un  monument  que  l'Italie  peut  nous  envier;  extérieure- 
ment, c'est  un  chef-d'œuvre  de  grandeur,  de  magnificence  et  en 
même  temps  de  caprice.  Malheureusement  il  a  été  la  proie  de 
plus  d'un  sauvage,  Louis  XIV  a  détruit  l'audace  du  grand  esca- 
lier et  l'a  sali  de  ses  mansardes,  cet  homme  fourrait  ses  perruques 
partout;  le  maréchal  de  Saxe  a  comblé  ses  fossés,  la  Terreur 
pillé  les  meubles  et  les  plombs,  et  le  soldat  Berthier,  auquel  le 
Napoléon  l'avait  donné  en  apanage,  a  détruit  le  bois  et  le  parc, 
•j  lieues  de  bois;  cette  coupe  réglée,  cette  conquête  pacifique  lui 
a  rapporté  six  cent  mille  francs.  Avant  de  le  vendre  au  comte  de 
Chambord,  qui  le  fait  modestement  restaurer  avec  les  idées  plus 
justes  de  ce  temps-ci  ;  le  château  a  coûté  aux  donataires,  aux  sous- 
cripteurs si  tu  aimes  mieux,  douze  cent  mille  francs,  il  faudrait 
plus  de  deux  millions  pour  le  remettre  en  état  et  le  meubler;  sa 
nudité  intérieure  est  tout  à  fait  indécente. 


Au  président  Petit. 

Paris,  20  janvier  i854 

Vous  avez  été  bien  cruellement  atteint,  mon  cher  ami,  et 
j'éprouve  un  serrement  de  coeur  à  vous  parler  aujourd'hui  d'un 
événement  si  triste  et  déjà  un  peu  loin,  tant  le  temps  nous 
emporte  même  dans  nos  douleurs.  Je  sens  que  je  ne  puis  le  faire 
qu'en  touchant  des  blessures  qui  ne  sauraient  être  fermées.  Je  sais 
combien  était  tendre  l'afTection  que  vous  portiez  à  votre  mère. 
Le  bruit  de  son  mérite,  de  sa  forte  et  maternelle  influence 
m'était  parvenu,  et  je  n'avais  pas  besoin  de  ces  détails  pour 
savoir  qu'un  cœur  comme  le  vôtre  devait  être  brisé  par  cette  sépa- 
ration, toute  fatale,  toute  voulue  qu'elle  est  par  les  lois  sévères 
qui  gouvernent  toutes  choses  ici-bas.  Si  votre  âme  est  faite  pour 
sentir  plus  qu'une  âme  ordinaire  la  grandeur  d'une  telle  perte, 


LA   CORRESPONDANCE  i85 

mieux  qu'une  autre  elle  est  préparée  pour  la  lutte  et  contre  le 
malheur.  Celle  que  vous  regrettez  a  été  la  première,  je  crois,  h 
vous  armer  contre  l'adversité,  j'ai  entendu  parler  de  son  carac- 
tère noble  et  courageux  ;  puis  vous  avez  autour  de  vous  de  bonnes 
et  gracieuses  consolatrices,  d'aimables  et  tendres  cœurs  pour 
caresser,  attendrir,  apaiser  votre  chagrin. 

Pendant  que  je  rouvre  vos  plaies,  elles  s'entendent  pour  vous 
guérir  et  vous  faire  sourire  au  bonheur.  Un  regard  de  votre 
chère  femme,  un  baiser  de  votre  Marie  et  de  ces  autres  jeunes 
et  frais  visages,  inconnus  ou  vagues  pour  moi,  font  plus  qu'un 
serrement  de  main  d'un  ami;  je  ne  puis  cependant  ni'empêcher 
de  vous  offrir  toute  ma  sympathie.  J'ai  perdu  ma  mère  bien 
enfant,  mon  père  bien  jeune  encore,  je  n'en  sens  peut-être  que 
plus  vivement  l'excellence  de  ces  affections  protectrices  et  natu- 
relles ;  et  c'est  l'amour  de  nos  enfants  qui  nous  fait  mieux  com- 
prendre l'affection  pour  les  pères. 

Je  ne  puis  vous  parler  d'autres  choses  dans  cette  lettre  :  les 
événements,  les  arts  si  singulièrement  protégés,  dirigés  et  pra- 
tiqués aujourd'hui,  me  laisseraient  de  quoi  remplir  une  lettre; 
bien  des  choses  d'un  autre  côté,  bonnes  pour  l'intimité,  se  ris- 
quent peu  sous  la  protection  de  ^I.  Tayer,  le  directeur  général 
des  postes.  Le  bruit  est  plus  que  jamais  à  la  guerre,  les  affaires 
vont  mal  ou  plutôt  ne  vont  pas  du  tout.  Je  vous  laisse  à  penser  ce 
que  sont  les  arts  au  milieu  de  cette  agitation. 

Adieu,  mon  cher  ami,  nous  sommes  revenus  de  la  campagne 
fort  tard  cette  année  avec  une  provision  de  santé  qui  s'écoule 
bien  vite  sur  le  macadam  de  Paris. 

P.tUL    HUET. 


A  M.   Sollier. 


Janvier,  ib5/l. 


Ça,  cher  ami,  tu  es,  j'espère,  passé  à  l'état  superlatif,  impalpable, 
omnipotent,  incarné  au  Dieu  Vischnou  !  et  tellement  absorbé 
dans  les  régions  supérieures  de  ta  félicité,  que  du  fond  de  ton 
extase,  et  du  milieu  de  tes  choux,  tu  regardes  avec  profond 
dédain,  si  toutelois  tu  regardes,  la  pauvre  espèce  qui  grouille, 
patauge  et  croit  vivre  ici,  en  prenant  chaque  jour  les  bains  du 
macadam  moral,  politique  et  tristement  liquide  qui  déborde  à 
pleins  bords  notre  pauvre  Babylone. 

Permets-moi,  après  un  moment  de  respiration  que  celte  longue 
période  demande,  de  tourner  mes  regards  vers  toi,  de  te  dire  que 
tu  nous  mancjues,  que  ton  silence  nous  attriste  !  On  te  voyait 
rarement,  mais  enfin  on  te  voyait.  Là-bas,  c'est  fini  ;  tu  commences 
h  ne  plus  exister  pour  nous,  ou  comme  je  disais  mieux,  nous 
n'existons  plus  pour  toi. 

Je  voulais  t'aller  voir  :   le  temps,    l'espace,  la  raison  suprême 


i8G  PAUL  Huirr 

m'ont  retenu,  privé  de  ce  plaisir.  Partie  remise  j'espère.  Quand? 
Je  ne  sais. 

Les  aflaires  vont  mal,  les  miennes  du  moins  et  je  ne  les  crois 
pas  exceptionnelles.  11  est  vrai  qu'un  honnête  homme,  aimant  son 
art  et  travaillant  chez  lui,  n'a  pas  beaucoup  de  chance  de  fortune. 
11  faut  aujourd'hui  être  un  X***,  l'cflronté  coquin,  (jui  vient  de 
carotter  Sa  Majesté  de  dix  mille  Irancsen  se  donnant  des  airs  de 
Benvenuto  Cellini.  Tu  as  vu  quelquefois  Paillasse  ou  plutôt  Gali- 
malré  faisant  cours  de  morale  à  sa  façon,  sur  la  place  publique, 
volant  son  maître  et  mettant  les  doif^ts  dans  le  fricot.  Nous  en 
sommes  là  aujourd'hui.  Quand  je  dis  nous,  je  veux  dire  nos  grands 
hommes  d'Etat,  nos  grands  artistes,  tout  ce  que  nous  avons  de 
grand. 

L'effronterie  est  le  suprême  du  jour,  à  moins  qu'on  ne  préfère 
la  tartufade  qui  n'est  pas  non  plus  sans  succès.  Aussi,  au  milieu 
de  tout  cela,  des  grandes  présentations,  des  ballets  où  les  dames 
a  queue  paraissent  en  mousquetaires  ou  en  vivandières,  je  n'ai 
pas  encore  donné  une  robe  à  queue  à  ma  femme,  mais  bien  un  bel 
et  bon  cachemire,  oui  mon  cher,  un  de  vrai,  l'objet  de  ses  désirs 
les  plus  anciens  et  encore  les  plus  vifs.  Un  beau  matin  ou  plutôt 
un  beau  soir,  je  suis  allé  tout  droit  chez  Brousse,  A  la  Caravane. 
Je  le  savais  un  peu  amateur,  je  lui  ai  proposé  un  échange,  moitié 
argent,  moitié  peinture.  Accepté,  cachemire  choisi,  échangé. 
Seulement  aujourd'hui  le  tableau  est  en  vente  à  la  porte  du  mar- 
chand ! 

Je  suis  fâché  de  ne  t'avoir  pas  conté  l'affaire  X***,  d'un  bout 
à  l'autre,  elle  est  réelle,  très  vraie,  j'en  tiens  les  détails  de  bonne 
source.  Il  a  dit,  dans  tous  les  cas,  d'assez  grandes  vérités,  je  crois, 
h  Sa  Majesté  sur  le  personnel  qui  l'entoure. 

Adieu,  cher  ami  vieux,  nos  compliments  les  plus  affectueux  à 
ta  chère  compagne. 

Je  t'embrasse  de  cœur  en  mon  nom  et  comme  chargé  de 
pouvoirs. 

P.VUL. 

A  M.  Sol  lier. 

Commencement  de  i854. 

Vieux  bon,  je  voulais,  en  te  donnant  le  bon  exemple, 
répondre  de  suite  h  ta  lettre,  piqué  d'ailleurs  par  certain  pas- 
sage, j'avais  hâte  de  relever  ta  légèreté,   le  temps   m'a    manqué. 

Comment  toi  !  campagnard  bourgeois,  qui  n'as  plus  d'autre 
affaire  que  de  savourer,  à  travers  tes  plates-bandes  ou  au  coin  de 
ton  feu,  les  élucubrations  de  Girardin  '  ou  les  sottises  de  notre 
ami  Dumas,  comment  lis-tu  ta  feuille  quotidienne,  ta  presse 
enfin  !  Tu  te  perds,  mon  cher  ami,  la  bonne  littérature  t'échappe  ; 

'  Emile  de  Girardin,  publiciste,   1806-1881. 


LA   CORRESPONDANCE  187 

certes,  si  tu  négligeais  moins  ton  feuilleton,  tu  aurais  reconnu 
mon  innocence  au  sujet  de  cette  lettre  canard  servie  h  propos 
d'un  poisson  d'avril.  Comment  n'as-tu  pas  vu  que  cette  réclame 
de  la  main  de  Dumas',  n'était  lancée  que  pour  ridiculiser  les 
réclamateurs,  susceptibles  des  mémoires.  Bonnes  gens,  en  vérité, 
qui  s'inquiètent  de  l'exactitude  des  mémoires  de  Dumas  et  viennent 
se  mettre  en  travers  les  plaisirs  du  public  et  les  blagues  de  ce 
farceur  spirituel,  notre  ami.  Pour  moi,  je  m'en  suis  bien  gardé, 
j'ai  trouvé  que  j'en  avais  assez  comme  cela,  les  conseils,  non 
plus  que  les  compliments,  voire  même  les  reproches  et  les 
hontes  ne  m'ont  point  manqué.  Tu  as  eu  le  courage  de  m'en 
écrire,  bien  des  amis  n'ont  pas  osé  me  parler  de  cette  grosse 
sottise,  mise  sur  mon  dos,  et  si  j'en  avais  cru  Buloz  (de  la  Revue 
des  Deux  Mondes)  j'aurais  joint  mon  procès  au  sien  et  attaqué 
Dumas  comme  coupable  de  faux  en  écriture  privée!  Il  a  fallu  me 
consoler  avec  les  gens  qui,  trouvant  la  lettre  spirituelle,  venaient 
m'en  faire  compliment,  et  tout  en  déclinant  la  responsabilité,  ne 
pas  être  trop  humilié  de  cette  aventure.  Me  vois-tu  réclamant 
contre  cette  réclame  et  ballotté  pendant  un  mois  encore  au 
plus  grand  amusement  du  public  !  Je  le  pouvais  d'autant  moins 
qu'il  m'aurait  fallu  demander  l'insertion  de  ma  véritable  lettre, 
car  j'avais  écrit;  comme  il  y  a  bien  quelque  chose  de  vrai 
au  milieu  de  toute  blague,  j'avais  en  effet  écrit  à  Dumas  non 
pour  Valtarjiie/\  mais  pour  le  remercier  de  son  aimable  souvenir 
et  lui  reprocher  en  même  temps  son  manque  de  mémoire.  Je 
lui  racontais  tout  au  long  l'histoire  véritable  et  authentique  de 
l'arête  de  Trouville  !  dont  il  eût  pu  tirer  un  bien  meilleur  parti. 
Quelque  jour  au  coin  du  feu,  rapprochés  du  même  tison,  je 
te  donnerai  le  plaisir  de  cette  histoire  dont  le  préambule, 
comme  tu  vois,  est  vraiment  trop  long. 

Je  travaille,  c'est  toujours  le  seul  et  le  grand  plaisir  de  ma 
vie,  à  part  nos  joies  de  famille.  11  le  faut,  il  faut  aimer  l'art 
pour  lui-même  pour  travailler  malgré  les  dégoûts,  les  petites 
épines  du  métier.  Il  est  des  destinées!  la  mienne  est  de  conquérir 
péniblement  quelque  sérieuse  estime  et  de  voir  se  renouveler 
sans  cesse  de  nouvelles  modes,  de  nouveaux  succès  et  de  nou- 
velles médiocrités.  Bien  que  j'aie  quelque  droit  de  me  plaindre, 
et  que  l'expérience  me  montre  combien  il  est  difficile  d'être 
honnête  homme,  consciencieux  et  d'avoir  le  succès,  j'accepte 
ma  tâche  et  je  veux,  autant  que  mes  forces  le  permettront,  me 
contenter  moi-même  et  faire  chaque  chose  de  mon  mieux  Mon 
plus  grand  chagrin  est  de  voir  combien  l'existence  est  courte  pour 
poursuivre  une  idée  et  qu'avec  les  difficultés  de  la  vie,  diificultés 
dont  j'ai  eu  ma  part,  la  fin  arrive  sans  qu'on  ait  rempli  sa 
tâche.    Il    est,   au  milieu  de   tous  les    écueils,  bien   difficile  de 

'  Voir,  pour  l'e-xplication  de  ce  passage,  la  lettre  adressée  à  M.  Léon 
Séché,  p.  106. 


i88  PAUL   HUET 

garder  sa  fermeté  et  son  sang-froid.  Le  peintre  a  besoin  de 
trouver  son  emploi,  et  l'accumulation  de  ses  toiles  dans  son  ate- 
lier est  bien  faite  pour  troubler  et  donner  le  doute.  Sans  ses 
grands  travaux  oii  Delacroix  en  serait-il?  Ceci  est  une  ques- 
tion qu'on  peut  se  poser.  Il  vient  de  terminer  le  grand  salon  de 
la  paix  à  rilôtel  de  Ville.  Avec  une  incorrection  plus  grande  que 
jamais,  c'est  plaisir  de  voir  combien  cet  homme  conserve  sa 
vigueur  et  sa  nature.  C'est  toujours,  et  peut-être  mieux  que 
jamais,  d'un  grand  style  et  d'une  belle  et  harmonieuse  couleur. 
Le  fait  des  grands  artistes  est  de  conserver  la  foi  et  le  naturel  des 
premiers  débuts,  l'inspiration  !  et  de  ne  point  perdre  leurs  défauts, 
on  pourrait  dire.  C'est  ce  quia  lieu  pour  Delacroix,  pour  Ingres, 
qui  lui  aussi  vient  de  faire  un  plafond  pour  l'Hôtel  de  Ville,  l'Apo- 
théose de  Napoléon  I"'  !  !  !  80.000  francs  !  !  !  Une  médaille  antique 
mise  aux  points  comme  Ingres  seul  peut  la  mettre  et  peinte  avec 
des  couleurs  et  une  gaucherie  de  gestes,  dont  il  faut  lui  laisser 
la  responsabilité. 

Il  y  a  eu  une  certaine  distribution  de  largesses  impériales  dont 
j'ai  été,  comme  toujours,  naturellement  exclu.  On  a  (ait  venir  une 
douzaine  des  hommes  de  mon  temps,  de  mon  école,  Rousseau, 
Troyon,  Français,  Benouvllle ',  Saint-Jean  ^,  etc.,  etc.  Le  ministre 
d'Etat  leur  a  donné  des  conseils,  dicté  des  programmes,  fait  des 
discours  et  les  a  congédiés.  On  se  croyait  volé  (par  habitude)  ; 
au  bout  de  huit  jour.-.  :  M.  Rousseau  une  commande  de  dix  mille, 
M.  Français  de  huit  mille,  et  Troyon  beaucoup  plus,  je  crois, 
n'importe.  Delacroix  prétend  que  les  opinions  légèrement /^o«zm- 
goU'stes  de  ces  messieurs  ont  pu  les  servir.  Je  crois  que  certaine 
adresse,  une  popularité  habilement  conquise  les  servent  beau- 
coup mieux  ;  j'entendais  dire  h  l'un  d'eux,  qui  est  certainement 
le  plus  fort  dans  ce  genre,  parce  qu'il  n'a  pas  l'air  d'y  toucher, 
et  qu'il  est  avec  cela  très  bon  enfant,  très  aimable  et  très  aimé  : 
qu'il  ferait  aujourd'hui  un  xi/ccès  à  n  importe  qui  ! 

Je  ne  te  dis  pas  un   mot   de  politique,  la    chose 

est  fort  peu  intéressante.  Jules  Janin  '  était  arrêté  hier,  disait-on, 
pour  avoir  dit  à  l'Opéra,  en  apercevant  Fould  :  «  Tiens,  voilà  celui 
qui  nous  envoie  des  sergents  de  ville  pour  nous  dicter  des  articles.  « 
Le  fait  était  vrai.  C'est  le  moyen  nouveau  employé  non  pas  seule- 
ment pour  le  premier  Paris,  mais  pour  faire  dire  telle  ou  telle 
chose  d'une  actrice  ou  d'une  pièce  !  Ainsi  soit-il  ;  tu  l'as  voulu, 
Georges  Dandin.  As-tu  entendu  les  cris  de  nos  sénateurs  et  de 
nos  députés,  cela  a  dû  te  réjouir  le  cœur.  Adieu,  cher  ami,  la 
place  me  manque,  il  m'en  faudrait  beaucoup  pour  te  dire  tout  ce 
que  j'ai  encore  h  te  dire  pour  toi  et  ta  chère  compagne,  veuille 

'  Bcnouvillo  (Jcan-Acliille).  iSiS-iSgi,  prix  de  paysage,  1837. 

'^  Saint-Jean,  peintre  de  fleurs,  1808-1860. 

'■>  Jules  Janin,  critique  littéraire  et  dramatique,    1804-1874- 


LA   CORRESPONDANCE  189 

bien  me  rappeler  à   son  souvenir,  ma  femme  se  joint  à  moi  et  les 
enfants  t'embrassent. 

Veux-tu  la  lettre  de  Montalembert  P 


En  1854,  c'est  encore  vers  la  côte  normande,  vers  la 
région  de  la  vallée  d'Auge  qu  il  est  attiré.  II  prend 
un  soir  de  juillet,  dans  la  cour  des  Messageries  de  la 
rue  du  Bouloi,  la  diligence  pour  Honfleur  ;  mise  sur 
une  prolonge  de  la  ligne  de  l'Ouest  à  la  gare  du  Havre, 
elle  roule  sur  rails  jusqu'à  Rouen,  où  une  nouvelle  méta- 
morphose la  replace  sur  des  roues,  avec  attelage  et 
postillon,  on  traverse  de  nuit  la  vieille  ville  et  la  Seine 
pour  se  réveiller  au  matin  à  Pont-Audemer,  où,  pendant 
un  relais,  il  est  ])Ossible  de  visiter  les  vieilles  églises 
et  leurs  superbes  vitraux.  Arrivé  à  Honfleur,  il  fait  une 
tournée  au  pied  de  la  côte  de  Grâce,  puis  pousse  jus- 
qu'à Trouville.  La  foule  élégante,  qui  a  de  plus  en  plus 
envahi  et  transformé  le  petit  coin,  découvert  avec  Dumas! 
le  fait  fuir.  Enfin,  deux  lieues  plus  loin,  il  trouve  un 
refuge  dans  une  ferme,  près  d'une  plage  déserte  et  d'un 
hameau  de  deux  ou  trois  chaumières,  groupées  autour 
d'un  petit  clocher,  sous  le  nom  de  Villers.  11  prend  pen- 
sion avec  sa  famille  dans  la  ferme  Fauvel  qui  existe  en- 
core, et  pendant  plus  de  deux  mois,  dans  ce  trou  inac- 
cessible, travaille  avec  passion  au  milieu  de  cette  vie 
rustique.  Troupeaux  de  bœufs,  chevaux,  porcs,  volailles, 
tout  lui  sert  de  modèle,  il  remplit  des  cahiers  de  croquis, 
fait  des  études  peintes  des  vieux  moulins,  des  cours 
plantées  de  pommiers,  des  ruisseaux,  des  masures  ;  prend 
des  effets  de  marine  sur  la  plage  et  dans  les  falaises  des 
Vaches-Noires,  commence  avant  le  lever  du  jour  et  finit 
après  la  nuit  tombée. 

Un  matin,  il  est  arraché  à  son  travail  par  l'arrivée  de 
deux  Parisiens  et  une  Parisienne,  grand  événement  dans 
ce  désert  ;  c'étaient  Hippolyte  Garnot  et  sa  femme,  accom- 
pagnés d'un  ami,  M.  Dutrône,  ancien  magistrat  protes- 
tataire contre  le  coup  d'Etat,  chez  lequel  ils  étaient  en 


igo  PAUL   llUET 

visite  au  château  de  Sarlabot,  près  Dives  :  «  Nous  avons 
eu  du  mal  à  vous  trouver,  dit  Carnot,  vous  êtes  bien 
caché  ici,  mais  nous  vous  tenons  et  nous  vous  enlevons, 
vous  venez  avec  nous  chez  notre  ami  qui  sera  heureux  de 
vous  faire  voir  son  domaine,  situé  sur  les  hauteurs  de 
Dives,  d'où  il  domine  à  perte  de  vue  toute  la  plaine  de 
Caen,  nous  ne  repartons  pas  sans  vous.  » 

Pour  donner  une  idée  de  ce  qu'était  alors  ce  pays, 
aujourd'hui  sillonné  par  les  automobiles,  la  voiture  n'avait 
pu  descendre  dans  la  vallée.  M.  Dutrône  avait  dû  l'aban- 
donner près  du  château  de  Villers,  à  plus  dune  demi- 
lieue  dans  les  terres;  il  tenait  en  main  son  cheval  dételé. 
C'est  au  milieu  des  petits  ruisseaux  ravinés  par  les  orages, 
à  travers  les  herbages  plus  ou  moins  marécageux,  qu'il 
fallait  chercher  un  passage.  Aucun  chemin  pour  aller  à  la 
mer. 

C'est  ainsi  que  Paul  lluet  voit  pour  la  première  fois 
cette  côte  de  Dives.  Après  trois  jours  de  fctes  normandes, 
dîners  pantagruéliques  commençant  à  midi  pour  finir  à 
cinq  heures,  suivis  de  soupers  de  sept  à  neuf!  il  déclare 
que  malgré  le  charme  de  cette  réception,  l'amabilité  de 
ses  hôtes,  il  lui  faut  se  retirer  et  rejoindre  son  travail; 
que  d'ailleurs,  il  ne  saurait  résister  à  un  pareil  régime. 
On  ne  veut  pas  le  laisser  partir,  il  est  prisonnier.  Aux 
pressantes  instances  pour  le  garder,  il  répond  que  puis- 
qu'il est  impossible  de  partir  en  plein  jour,  il  se  sau- 
vera de  nuit.  —  Le  lendemain  matin,  à  cinq  heures,  il 
laisse  un  mot  de  remerciements  à  son  ami  Carnot  et  à  son 
aimable  hôte  et  part  à  pied  par  la  falaise  de  Beuzeval,  à 
travers  des  éboulements,  appelés  le  Colimaçon,  qui  sont 
aujourd'hui  la  ville  de  Iloulgate. 

A  la  fin  de  son  séjour  à  la  ferme  de  Villers,  il  a  le 
désir  de  revoir  cette  côte  de  Dives  entrevue,  de  rendre 
à  M.  Dutrône  une  visite  un  peu  correcte  pour  se  faire 
pardonner  son  escapade  d'écolier.  Les  bagages  sont  ju- 
chés sur  un  banneau  de  la  ferme,  les  enfants  par-dessus, 
et  par  la  grève  à  marée  basse,  la  seule  route  praticable. 


LA   CORRESPONDANCE  191 

il  longe  les  belles  falaises  dites  les  Vaches-Noires.  C'est 
en  cet  équipage  qu'il  arrive  à  Dives  et  descend  dans 
une  vieille  auberge  pleine  de  caractère.  Malgré  son  titre 
pompeusement  historique,  Thôtel  de  Guillaume  le  Con- 
quérant ne  se  doutait  pas  alors,  dans  sa  rusticité  primi- 
tive, de  la  glorieuse  destinée  qui  lui  était  réservée,  et 
M""  Lerémois,  la  mère  du  charmant  antiquaire,  qui  a 
fait  de  cette  maison  un  véritable  musée,  était  loin  de 
prévoir  que  sa  table  recevrait  un  jour  tout  ce  que  la  lit- 
térature, la  politique,  l'art  ou  le  théâtre  pouvaient  avoir 
de  célébrités,  et  à  sa  suite  tout  le  snobisme  parisien. 

De  là,  Paul  Huet  rayonne  dans  tous  les  environs  ;  la 
visite  à  M.  Dutrône  amène  des  relations  plus  suivies,  il 
fait  des  études  à  Sarlabot,  à  Montdimont,  à  Trousseau- 
ville,  études  dont  il  va  tirer  parti  pour  ses  panneaux 
décoratifs.  L'aimable  châtelain,  peu  artiste  mais  ardent 
patriote  et  philanthrope,  a  introduit  en  France  une  race 
bovine  sans  cornes,  la  race  anglaise  de  Durham  ;  il  fait 
poser  lui-même  son  taureau  noir,  donnant  à  Paul  Huet 
des  renseignements  précieux  pour  les  proportions  par- 
ticulières à  la  race,  pour  les  formes  qui  caractérisent  le 
type. 

Dans  la  vallée  de  Beuzeval,  alors  si  sauvage  et  si  pit- 
toresque avec  ses  vieux  moulins,  il  rencontre  M.  Delise, 
jeune  avocat  de  Lisieux,  qui,  plus  tard,  sera  Procureur 
général  à  Paris,  sous  la  République,  son  beau-frère, 
M.  Jouvet,  très  artiste,  faisant  un  peu  de  peinture;  ce 
dernier  lui  dit  qu'il  l'a  déjà  vu  àMortainen  i85i,  étant  avec 
son  ami  le  peintre  Legrain,  de  Vire.  Paul  Huet  est  reçu 
au  chalet,  unique  habitation  alors  construite  sur  la  plage. 
Les  soirées  se  passent  en  causeries  d'art,  de  littérature. 
Pendant  qu'il  dessine  ses  souvenirs  de  la  journée,  on  fait 
de  la  musique,  une  très  belle  voix  d'homme  complète 
la  séduction.  Quand  Paul  Huet  part  pour  Paris,  il  est 
déjà  convenu  qu'il  reviendra  l'année  suivante  dans  un  loge- 
ment de  douanier  pouvant  offrir  un  refuge  pour  la  sai- 
son. C'est  alors  qu'il  retrouve  M.   Legrain,   qui  devient 


Kji  PAUL    HUET 

Fanii  avec  lequel  il  échange  jusqu'au  dernier  jour  une 
correspondance  suivie,  correspondance  qui  fournit  sur 
ses  impressions  d'art,  sur  ses  travaux,  ses  projets,  ses 
enthousiasmes  ou  ses  découragements,  une  des  notes 
intimes. 

A  Villers,  un  camarade  de  son  fils,  Georges  Clairin, 
encore  enfant,  fait  près  de  lui  ses  premiers  essais  de 
dessins  d'après  nature. 

A   M.    Sollier. 

Paris,  19  octobre  i854. 

Comme  il  y  a  longtemps  que  je  ne  t'ai  écrit,  cher  bon,  j'ai 
commencé  à  ton  intention  plusieurs  lettres  toutes  restées  en 
plan;  il  faut  que  celle-ci  soit  plus  heureuse,  je  sais  que  sans  cela 
ta  plume  resterait  tout  à  fait  muette,  heureusement  que  j'explique 
ta  paresse  par  ton  bonheur  et  que  je  lui  pardonne,  comme  un 
homme  heureux  moi-même  :  tout  va  bien  ici,  femme,  enfants  se 
portent  a  merveille.  Quand  je  dis  ici,  la  chose  n'est  pas  abso- 
lument exacte  ;  nous  débarquons  de  Normandie  où  nous  avons, 
au  bord  de  la  mer,  à  l'abri  des  mécliants  et  des  sols,  comme 
dit  Lafontaine,  passé  deux  mois  et  demi  ;  et  à  peine  sortis  des 
wagons,  j'ai  conduit  ma  femme  à  Fontainebleau,  où  elle  va  rester 
à  peu  près  jusqu'à  la  fin  du  mois... 

J'ai  travaillé  en  voyage,  comme  aux  beaux  jours  de  la  jeunesse, 
et  je  prépare  pour  l'Exposition,  dite  universelle,  trois  toiles  impo- 
santes par  la  dimension  !  Souviens-toi,  cher  ami,  que  tu  nous  as 
promis  ta  visite,  j'aurai,  au  besoin,  un  lit  médiocre  à  l'offrir. 

Me  voici  donc  seul  à  Paris  où,  tu  le  vois,  j'ai  fort  à  faire.  Je  le 
sens  si  bien  que  je  ne  sais  par  où  commencer.  J'ignore  quelles 
sont,  je  ne  dirai  pas  mes  chances  de  succès,  mais  même  les 
chances  de  succès  d'une  exposition  de  peinture  ouverte  à  côté 
d'une  exposition  universelle  de  l'industrie,  au  milieu  des  fanfares 
de  la  garde  impériale,  de  l'inauguration  d'un  nouveau  Paris,  et  des 
pompes  triomphales  de  la  victoire.  Tout  cela  est  commandé  pour 
la  même  époque,  sans  compter  les  surprises.  Les  Français  s'en- 
nuient, on  les  amuse.  Pour  les  arts,  comme  ils  sont  là  sous  forme 
de  trophées  accessoires,  je  pense  qu'ils  seront  facilement  dévorés; 
sans  compter  qu'ils  offrent  peu  de  dividende  et  se  mettent  peu  en 
commandite.  Non,  non,  l'esprit  du  siècle  n'est  pas  là,  il  faut  en 
prendre  son  parti;  je  le  dis,  je  t'assure,  sans  trop  de  mauvaise 
humeur,  le  travail  seul  est  un  assez  bon  plaisir  et  vaut  la  peine 
qu'il  donne.  Je  suis  heureux,  tu  le  sais;  ma  femme  est  toujours 
la  bonne  et  charmante  compagne  que  tu  connais,  les  enfants 
poussent   à    ravir    comme    de    vrais   et  bons    champignons,    ils 


LA   CORRESPONDANCE  ,93 

t'aiment  car  ils  aiment  mes  amis,  mais  s'il  m'était  défendu  de 
travailler,  cela  me  manquerait  beaucoup.  Sans  pouvoir,  comme 
Delacroix  que  j'admire,  calculer  toutes  mes  forces,  mes  instants, 
mes  plaisirs  et  ma  vie  pour  le  culte  de  lart,  je  suis  heureux,  tout 
en  jouissant  d'autres  bonheurs  qu'il  ne  connaît  pas,  et  dont  je 
puis  te  parler,  à  toi  qui  sais  en  jouir,  d'avoir  un  peu  de  sa  pas- 
sion et  de  son  amour  pour  le  métier  ingrat  et  perfide  après 
lequel  nous  crions  tant.  A  qui  donc  parlerais-je  de  cette  coquette 
maîtresse  si  ce  n'est  à  toi,  cher  ami,  à  toi  qui  l'aimes  aussi,  qui 
as  partagé  mes  émotions,  encouragé  mes  luttes.  Combien  je  pense 
à  toi,  combien  tu  me  manques!  l^'aniitié  est  une  bonne  et  sainte 
chose,  à  laquelle  je  ne  veux  pas  plus  renoncer.  Quelle  triste  sépa- 
ration, au  bout  du  compte,  que  celle  qui  tient  éloignés  deux 
vieux  amis  comme  nous.  Je  n'ai  écrit  à  personne  pendant  mon 
absence  et  n'ai  eu  de  remords  que  pour  toi,  ingrat  qui  vis  dans 
ton  fromage. 

Adieu,  cher  ami,  mille  respectueuses  amitiés  à  ta  compagne, 
et  écris-moi. 

Je  te  parlerais  bien,  si  j'en  avais  la  place  et  le  courage,  de  mes 
affaires,  de  certains  mécomptes,  de  la  tenue  que  je  garde,  fierté 
dont  on  ne  me  saura  aucun  gré  et  qui  profite  si  bien  à  d'autres. 
Mais  tous  ces  accidents  ont  peu  d'intérêt,  ils  rentrent  plus  ou 
moins  dans  l'histoire  du  monde  où  le  masque  de  l'hypocrisie  le 
plus  sale,  le  plus  connu,  le  plus  traîné,  réussit  toujours,  puis  j'ai 
souvenir  de  ta  dernière  lettre  et  tu  croirais  en  vérité  que  je 
prends  ces  choses  plus  à  cœur  qu'elles  ne  valent  et  que  ma 
propre  dignité  ne  le  permet. 

Paul. 

A  sa  femme. 

23  octobre  i854- 

Si  ce  n'était  le  plaisir  que  j'éprouve  des  bonnes  nouvelles  de 
ta  santé,  je  me  laisserais  aller  à  une  disposition  assez  maussade, 
et  tu  risquerais,  ingrate,  comme  tu  te  nommes  si  bien,  de  rece- 
voir le  contre-coup  de  mon  humeur.  J'ai  décloitté  la  caisse  de 
Nantes,  et  la  vue  de  ce  capital  à  fonds  perdu  est  loin  de  me 
réjouir.  Je  viens  d'écrire  à  ma  nièce  pour  lui  dire  que  nous 
n'irions  pas  dimanche  et  je  reprends  la  plume  pour  toi,  qui 
trouves  mes  lettres  bâclées  et  peu  tendres,  qui  ne  me  répondras 
pas,  et  qui  reçoisde  ces  lettres, /je«  /e«rf/'es,  tous  les  jours.  Décidé- 
ment Ihomme  est  bien  l'être  incompris.  N'êtes-vous  donc  pas 
contente,  belle  dame,  que  je  vous  tienne  si  bien  registre  de  ma 
conduite,  que  je  vous  donne  le  journal  de  mes  heures,  que  je 
vous  rende  compte  de  tout.  Si  je  n'ai  pas  parlé  de  tout  ce  qui 
me  tenait  au  cœur  et  qui  y  tient  bien,  c'est  que  c'était  un  peu 
triste  pour  moi  isolé  ici  ;  je  puis  commencer  à  le  dire  maintenant 

i3 


,94  PAUL   HUET 

que  la  (in  approche,  mais  je  tenais  à  ne  pas  troubler  vos  derniers 
jours  (le  campagne  et  de  famille,  chère  madame. 

J'ai  passé  la  soirée  de  lundi  chez  Bixio,  il  m'avait  prêté  la 
dernière  revue,  que  je  devais  lui  rendre  de  suite  :  Un  article  de 
Planche  très  beau  sur  Rubans,  Chez  Bixio,  on  accusait  Planche 
de  plagiat  à  propos  de  cet  article.  Je  ne  suis  pas  Rubens,  mal- 
heureusement, et  ne  puis  payer  de  ma  gloire  le  nombre  de  mes 
années.  Je  voudrais  avoir  comme  lui  à  offrir  h  ma  jeune  femme 
une  splendeur  éclatante.  Il  y  avait  entre  elle  et  lui  une  différence 
de  36  ans  qu'il  a  su  combler  par  la  gloire,  il  a  été  comme  moi, 
ma  chère,  un  mari  amoureux  et  heureux.  C'est  le  plus  beau  point 
de  ressemblance,  n'est-ce  pas?  11  y  avait  chez  Bixio  le  petit 
cercle  des  habitués,  cercle  qui  vieillit  et  s'endort.  Hier,  j'ai  redîné 
chez  Legendre  ;  pour  mettre  h  profit  les  derniers  jours  de 
liberté  que  laisse  le  vieux  père,  nous  n'y  avons  pas  manqué,  et 
pour  nous  refaire  de  l'affreux  mélodrame  de  l'autre  jour,  nous 
avons  été  entendre,  au  Théâtre  lyrique,  une  jolie  pièce  nouvelle 
parfaitement  montée  et  dont  la  musique  gracieuse,  facile,  est  char- 
mante. 11  nous  a  fallu  même  admirer  les  décors.  Naturellement  nous 
avons  parlé  de  toi,  j'ai  parlé  de  toi,  qui  troublais  mon  plaisir  par  ta 
santé.  M™^  Legendre  et  tes  amis  disent  tous  que  tu  ne  te  couvres 
pas  assez.  Les  trois  quarts  des  maladies,  à  mon  avis,  viennent  du 
changement  d'air  et  des  impressions  qu'on  en  reçoit.  Soigne-toi 
pour  moi,  qui  ai  besoin  de  toi,  pour  tes  enfants  qui  en  auront 
plus  besoin  encore,  et  crois  que  je  ne  puis  te  dire  rien  de 
mieux  que  ce  mot  qui  sort  si  bien  du  fond  de  mon  cœur  :  je 
t'aime. 

J'ai  beaucoup  travaillé,  aussi  n'ai-je  vu  personne.  Je  voulais 
aller  chez  les  Miet  voir  Zélie.  Je  voulais  écrire  à  ma  tante,  à 
M.  Dutrône,  je  n'ai  rien  fait  de  tout  cela  et  toi?  A  bientôt  chère 
chérie  amie,  moi  aussi  je  compte  les  heures.  Embrasse  pour 
moi  père  et  mère  et  comble  les  petits,  je  te  le  rendrai. 


A  son  fils. 

Mon  cher  René,  je  sais  que  tu  tiens  à  ce  qu'on  te  réponde.  Je 
ne  te  promets  pas  de  toujours  le  faire,  mais  comme  aujourd'hui 
je  veux  te  recommander  de  me  bien  donner  tous  les  jours  des 
nouvelles  de  mère,  je  n'y  manquerai  pas.  Tu  sais,  mon  bien  cher 
enfant,  que  tes  lettres  me  feront  toujours  plaisir;  je  veux  non 
seulement  être  ton  bon  petit  père,  mais  encore  être  ton  bon 
petit  ami,  et  sois  sur  que  tu  n'auras  jamais  de  meilleur  confi- 
dent, ni  de  plus  sincère  comme  de  plus  indulgent  conseiller  que 
moi  ou  ta  bonne  mère.  Ce  que  je  serai  pour  toi,  tu  le  seras  à  ton 
tour  pour  ta  sœur,  dont  tu  sais  être,  parfois,  le  protecteur  et 
l'ami.  Plus  vous  vous  aimerez,  plus  vous  vous  élèverez  ensemble 
en  intelligence   dans  les  mêmes  idées,  dans  les  mêmes  besoins, 


LA   CORRESPONDANCE  igS 

et  plus  vous  serez  heureux.  Je  suis  content  de  toi  pour  ton  trav<Til, 
cela  me  fait  beaucoup  de  plaisir.  Ton  maître  te  donne  des  choses 
faciles,  tant  mieux  si  tu  les  fais  bien.  Dans  la  vie,  on  ne  s'inquiète 
jamais  si  une  tâche,  un  devoir  est  facile,  mais  s'il  est  bien  fait. 
Adieu,  chéri,  nous  t'aimons  bien  tendrement  et  tu  sais  qu'en 
parlant  de  toi  ou  de  ta  sœur,  en  vous  regardant,  ta  mère  et  moi 
avons  eu  souvent  les  larmes  aux  yeux. 

Ton  petit  père. 

L'Exposition  universelle  était  annoncée  pour  i855. 
Paul  Huet,  plongé  dans  le  plus  grand  découragement, 
n'osait  rien  entreprendre.  Les  événements  de  i852  ne 
l'avaient  pas  seulement  atteint  moralement,  il  était  encore 
frappé  dans  sa  carrière  ;  depuis  le  coup  d'État,  ses  toiles 
n'étaient  plus  achetées  par  le  ministère,  il  se  sentait  à 
l'index  et  véritablement,  comme  il  le  dit  lui-même, 
((  proscrit  à  l'intérieur  ».  Un  jeune  artiste,  qui  eut  plus 
tard  quelques  succès  et  un  moment  de  vogue,  et  qui  avait 
travaillé  beaucoup  près  de  lui  depuis  quelques  années, 
Desjobert',  dit  en  feuilletant  ses  cartons  :  «  Vous  qui  me 
prêchez  si  bien  le  travail,  qui  toujours  prêchez  surtout 
d'exemple,  qu'aurez-vous  pour  l'Exposition  universelle  ? 
Comment  se  fait-il  que  vous  n'ayez  pas  encore  commencé 
une  toile  exprès  ?  Voilà  l'occasion  de  vous  montrer  et  de 
répondre  aux  injustices  dont  vous  êtes  victime.  »  Et  avec 
une  verve  charmante  :  «  N'oubliez  pas  que  vous  êtes  notre 
vieux  chef  de  file,  il  ne  sera  pas  dit,  je  pense,  que  vous 
désertez  devant  l'étranger,  etc.,  etc.  »  Il  fait  si  bien  que 
Paul  Huet,  piqué  au  jeu,  tend  sur  le  mur  d'une  petite 
chambre  de  débarras  un  grand  papier  bulle  sans  fin  sur  une 
largeur  de  trois  mètres,  et  trace,  en  trois  ou  quatre  jours, 
avec  un  entrain  merveilleux,  le  carton  au  fusain  de  Y  Inon- 
dation, dans  lequel  la  composition  est  tellement  écrite  et 
arrêtée,  qu'il  n'aura  qu'à  le  reporter  sur  la  toile,  exacte- 
ment de  la  même  taille,  pour  l'exécution  du  tableau. 

Quand  Desjobert  revient  peu  de  jours  après,  il  ne  peut 
croire  que  ce  travail,  enlevé  si  vite,   ait  été  commencé 

'  Eugène  Desjobort.  1817-1863. 


196  l'AUL    HUKT 

depuis  sa  dernière  visite.  Paul  Huet  ne  l'ayant  pas  fait 
dans  son  atelier,  il  supposait  qu'il  s'était  caché  pour  le 
faire  depuis  de  longs  jours. 

Ce  dessin,  décalqué  sur  une  toile,  fut  peint  avec  la  même 
lapidité  et  la  même  verve. 

Desjobert,  enthousiasmé  du  carton,  avait  déjà  parlé  de 
l'œuvre,  il  en  parla  au  furet  à  mesure  de  l'exécution; 
quelques  artistes  vinrent,  entre  autres  Français,  qui,  pré- 
venu du  succès  qui  semblait  se  préparer,  ne  put  s'empê- 
cher d'être  frappé  et  d'avouer  à  Paul  Huet  que  plusieurs 
l'admiraient  assez  pour  qu'il  ait  été  déjà  question  de 
donner  au  «  paysage  »  une  grande  médaille  d  honneur, 
afin  de  la  lui  attribuer. 

Avant  l'ouverture  des  salles,  Paul  Huet  reçut  de  Dela- 
croix, qui  était  du  jury,  la  lettre  suivante  déjà  publiée 
par  Ph.  Burty  dans  le  journal  de  Delacroix. 

D' Eugène  Delacroix. 

Ce  21  avril. 

Mon  cher  ami,  je  crois  vous  faire  quelque  plaisir  en  vous  parlant  de 
celui  que  m'ont  fait  vos  tableaux  à  l'exposition.  Votre  grande //lonrfa- 
tion  est  un  chef-d'œuvre,  elle  pulvérise  la  recherche  des  petits  effets  à  la 
mode  :  votre  rivière  fait  également  fort  bien  et  ils  sont  tous  les  trois 
placés  de  manière  à  ce  qu'ils  se  donnent  une  vigueur  mutuelle.  J'espère 
que  vous  serez  content  de  ce  que  tout  le  monde  vous  en  dira  ;  car  mon 
jugement  est  celui  que  j'ai  entendu  porter  par  tous  ceux  qui  vous  ont  vu. 

Recevez,  mon  cher  ami,  l'assurance  du  plaisir  que  me  fait  votre 
succès  si  mérité  et  celle  de  ma  vieille  et  sincère  amitié, 

Eugène  Delacroix. 

On  trouvera  plus  loin'  une  autre  lettre  de  Delacroix 
datée  du  17  avril  1857,  écrite  au  moment  où  le  tableau  de 
\  Inondation  fut  acheté  pour  le  musée  de  Luxembourg,  qui 
vient  encore  confirmer  cette  bonne  opinion  et  ces  éloges 
de  Delacroix. 

A  l'heure  du  vote  des  récompenses,  non  seulement 
la    grande    médaille    d'honneur    à    donner    au    paysage 

'  Page  iio. 


LA   CORRESPONDANCE  197 

l'ut  passée  sous  silence,  mais  après  la  distribution  des 
premières  médailles  dont  disposait  le  jury,  on  s'aperçut 
avec  stupéfaction  que  Corot,  ni  Paul  Huet  n'en  avaient. 
Français,  qui  était  du  jury,  ne  s'était  pas  oublié,  bien 
entendu  ;  aussi  put-il  protester  sans  danger  contre  cette 
malencontreuse  distraction,  et  comme  il  s'écriait  :  «  Huet, 
Corot  c'est  impossible,  mon  ami  Corot,  c'est  impardon- 
nable !  »  —  Delacroix,  toujours  si  réservé,  ne  put  s'em- 
pêcher de  l'apostropher  en  lui  disant  :  «  Monsieur  Fran- 
çais ne  criez  pas  si  fort,  Corot  n'a  eu  que  deux  voix,  celle 
de  Dauzats  et  la  mienne,  ainsi  vous  n'avez  pas  voté  pour 
lui.  — C'est  une  erreur,  on  aura  lu  Court'  »  !  —  Delacroix 
haussait  les  épaules  en  lui  tournant  le  dos.  Ecœuré  et 
désolé,  il  arrivait  aussitôt  chez  Paul  Huet  en  sortant  de 
cette  séance,  lui  racontait  la  scène  et  ajoutait  :  «  Nous 
avons  envoyé  une  délégation  auprès  du  ministre  pour 
demander  les  deux  médailles  supplémentaires,  votées 
d'acclamation;  si  l'empereur  ne  les  accorde  pas,  je 
demande  pour  vous  la  croix  d'officier-  ». 

Le  lendemain,  la  liste  officielle  paraissait  avec  quatre 
noms  de  plus  ;  l'empereur  avait  accordé  deux  médailles 
au  jury  et  en  avait,  de  son  autorité  privée,  attribué  deux 
autres  à  des  étrangers  ;  convenances  diplomatiques  sans 
doute. 

Cette  année  i855  est  la  date  la  plus  importante  dans 
la  carrière  de  Paul  Huet,  c'est  le  tournant  décisif,  c  est 
l'heure  où,  affranchi  des  influences  méridionales  et  repris 
par  la  poésie  du  nord  au  point  de  vue  de  la  couleur,  mais 
fortifié  par  l'étude  des  grandes  lignes  italiennes  ou  plutôt 
provençales,  il  marche  sûrement  et  largement  dans  sa 
voie  jusqu'au  bout. 

'  Court  (Joseph-Désiré),  1797-1865,  prix  de  Rome,  1821. 

'■'  J'assistais,  tout  enfant,  à  la  visite  de  Delacroix,  qui  avait  interrompu  notre 
diner  de  famille,  et  je  le  vois  encore  sur  le  palier  de  l'escalier,  quand,  au 
moment  de  quitter  mon  père,  il  lui  lança  les  derniers  mots  au  sujet  de  la 
croix  d'olGcier.  L'a-t-il  demandée,  malgré  la  médaille,  a-t-il  essuyé  un  refus, 
précédant  de  quelques  années  les  ratures  impériales  ?  R.  P.   H. 


igS  PAUL    HUET 

La  rivière,  dont  parle  Delacroix  dans  sa  lettre,  est  le 
Soleil  couchant  à  Seine-Port^  le  troisième  est  Environs 
cT Antibes  ;  mais  il  ne  parle  pas  d'un  quatrième  mieux 
placé  encore  que  les  autres,  puisqu'il  l'avait  pris  pour 
remplir  un  vide  au  milieu  de  ses  propres  toiles,  dans 
la  salle  qui  lui  était,  à  lui  Eugène  Delacroix,  spécia- 
lement réservée.  Ce  tableau  intitulé  :  Fraîcheur  des 
bois,  Fourré  de  la  foret,  était  considéré  par  Paul  Huet, 
autant  au  point  de  vue  de  l'exécution  que  pour  la  com- 
position et  le  sentiment,  comme  l'expression  la  plus 
complète  de  son  talent.  C'est  à  l'instante  prière  de  son 
fils  qu'il  a  consenti  à  le  léguer  au  Louvre.  La  toile, 
avant  d'y  pénétrer,  devait  subir  une  aventure  assez 
curieuse  pour  être  rapportée. 

Quand  cette  donation  est  annoncée  à  M.  de  Nieuwer- 
kerkeen  1869,  l'accueil  est  des  plus  gracieux.  —  «  Nous 
sommes  heureux,  dit-il,  que  Paul  Huet  ait  songé  à  VAd- 
niinistration  [sic] ,  les  règlements  ne  nous  permettent 
pas  de  mettre  le  tableau  de  suite  au  Louvre,  il  va  être 
placé  au  Luxembourg  et  aussitôt  les  délais  expirés,  il 
sera  transporté  au  Louvre.  —  Monsieur,  le  cas  est  prévu, 
la  toile  me  revient.  Mon  père  ayant  déjà  trois  toiles  au 
Luxembourg,  je  tiendrai  celle-ci  à  votre  disposition  pour 
le  Louvre  quand  vous  la  voudrez.  » 

Cinq  ans  après  en  1874,  c'est-à-dire  bien  avant  la  date 
réglementaire,  deux  des  tableaux  du  Luxembourg  :  Inon- 
dation à  Saint-Cloud  et  Calme  du  niatin^  intérieur  de 
forêt  entrent  au  Louvre.  La  toile  en  question  est  aussitôt 
offerte  au  conservateur  des  musées  nationaux,  M.  Barbet 
de  Jouy  :  «  Je  dois,  dit-il,  soumettre  la  proposition  à  la 
commission  des  musées,  elle  se  réunit  ces  jours-ci, 
envoyez  le  tableau,  vous  aurez  la  réponse  dans  quelques 
jours  ». 

Au  bout  de  six  semaines,  pas  de  réponse  !  nouvelle 
démarche  chez  M.  Barbet  de  Jouy  :  Dans  son  cabinet, 
deux  tableaux  placés  sur  des  chevalets  frappaient  les 
regards  dès  l'entrée  :  celui  de  Paul  Huet  et  une  vue  des 


LA   CORRESPONDANCE  199 

Alpes,  de  Rousseau.  —  Silence.  —  Monsieur,  je  venais 
savoir  si  vous  aviez  une  réponse  à  me  donner  au  sujet 
de  ce  tableau...  Est-il  accepté  ou  refusé  par  la  Commis- 
sion ?  —  Oh,  il  est  accepté,  mais  sans  enthousiasme  ;  et 
pour  ce  qui  est  de  moi,  je  dois  vous  déclarer  que  je  ne 
l'exposerai  pas,  je  n'ai  pas  de  place...  puis...  qu'est-ce 
que  ce  tableau?...  Ce  n'est  pas  un  tableau,...  ce  n'est  pas 
une  étude,  on  ne  sait;  ce  n  est  pas  composé...  ça  a  Vair 
d'un  décor  (sic)  —  puis  brusquement,  montrant  le  Rous- 
seau :  Voilà  un  tableau!  —  Monsieur  (avec  un  sourire), 
vous  me  permettrez,  j'espère,  de  vous  faire  observer  que 
je  ne  puis  être  juge  entre  Rousseau  et  mon  père;  d'autres 
s'en  sont  chargés,  pas  toujours  à  l'avantage  de  Rousseau, 
mais  puisque  vous  me  mettez  au  pied  du  mur,  que  vous 
parlez  de  tableau  et  de  composition,  j'oserai  dire  que 
cette  toile  de  Rousseau,  quels  que  soient  ses  mérites,  a 
un  défaut,...  ou  une  qualité  singulière,  car  c'est  voulu 
pour  l'elïet  ;  elle  a  des  premiers  plans  étrangement  noirs  et 
sacrifiés.  — Oh!  ils  n'existent  pas.  — Monsieur,  je  n'osais 
le  dire;  vous  vous  exprimez  mieux  et  plus  franchement  que 
je  n'aurais  pu  le  faire  !  Mais  il  n'est  pas  ici,  je  vous  le  répète, 
question  de  Rousseau,  il  s'agit  de  cette  toile  et  je  suis 
désolé  de  vous  l'avoir  présentée  et  surtout  de  la  voir 
acceptée,  car  il  est  trop  tard  pour  la  reprendre,  ce  que 
je  n'aurais  pas  manqué  de  faire  si  j'avais  connu  plus  tôt 
vos  intentions.  — Oh,  il  n'est  pas  trop  tard.  —  Comment, 
je  puis  encore  la  reprendre  ?  —  Parfaitement.  —  Quand 
puis-je  l'envoyer  chercher.  — On  vous  la  portera,  aujour- 
d'hui même,  si  vous  voulez.  —  Je  rentre  chez  moi.  —  On 
vous  suit.  »  Une  heure  après,  le  tableau  était  rapporté 
par  un  gardien. 

Quelques  années  plus  tard,  rencontre  de  M.  Lafe- 
nestre  :  «  Quelle  est  cette  histoire,  dit-il,  on  m'a 
parlé  d'un  tableau  de  Paul  Huet,  destiné  au  Louvre  et 
mal  accueilli,  si  mal  reçu  que  vous  l'auriez  repris,  est- 
ce  possible  ?  Je  viens  d'être  nommé  conservateur,  si  vous 
êtes  encore  disposé  à  le  donner,  moi,  je  le  réclame,  je 


200  PAUL   HUHT 

serai  heiiieux  que  J'entiéc  de  cette  toile  au  Louvre  soit 
une  de  mes  premières  mesures.  —  Ce  tableau  est  à  votre 
disposition  avec  tout  ce  que  vous  voudrez  bien  accepter.  » 
C'est  ainsi  que,  sur  l'initiative  de  M.  Lafenestre,  neuf 
nouvelles  toiles  et  vingt-six  dessins,  plus  un  album  de 
voyage  instamment  demandé  par  lui,  ont  été  choisis 
pour  le  Louvre  et  sont  allés  y  rejoindre  les  toiles  du 
Luxembourg. 

Voici,  du  reste,  le  jugement  de  Burty  sur  le  tableau 
Fourré  de  la  forêt,  exposé  à  Lille  en  1866  sous  ce  titre 
un  peu  différent  :  Intérieur  de  forêt  dans  les  Pyrénées  '  : 

«  Celui-ci  est  certainement  un  des  chefs-d'œuvre  de  M.  Paul 
Huet,  c'est  un  tableau  déjà  ancien  sur  lequel  la  pâte  a  opéré 
tout  son  travail,  qui  est  admirablement  ensoleillé  et  qui  ne  chan- 
gera pas  plus  qu'une  maïolique  qui  a  cuit  au  four.  C'est  un  des 
échantillons  les  plus  sobres  et  les  plus  sains  de  l'école  roman- 
tique, c'est  un  coin  de  forêt  plantureux  et  verdoyant,  les  rochers 
disparaissent  sous  la  mousse,  les  troncs  d'arbres  lustrés  et  moirés 
s'alignent  comme  les  colonnes  dun  temple,  un  ruisseau  bondit 
et  écume.  Le  choix  du  site  est  raisonné  et  le  tout  est  admirable- 
ment dessiné  et  peint;  mais  ce  qui  est  frappant,  c'est  le  soleil 
qu'on  y  sent,  les  arômes  qu'on  y  respire,  les  vols  d'insectes  qu'on 
y  entend  bruire,  j'allais  dire  les  sonnets  qu'on  y  cueille  par  gerbes. 
C'est  plus  qu'un  paysage,  c'est  un  tableau.  Dans  le  musée,  le 
tableau  de  M.  Paul  Huet  eût  été  un  enseignement,  celui  de 
M.  Daubigny  [Bords  de  VOise)  ne  sera  qu'un  exemple  ». 

Ce  même  tableau,  comme  on  la  vu,  est  celui  que  Dela- 
croix avait  choisi  pour  remplir  un  vide  dans  le  salon  qui 
lui  était  réservé  à  l'Exposition  universelle  en  i855  et 
Maxime  Du  Camp  s'exprime  ainsi  à  ce  sujet'  : 

«  M.  Paul  Huet  a  une  telle  puissance  de  savant  coloris,  que  ses 
paysages  ont  pu  alTronter  sans  pâlir  le  dangereux  voisinage  des 
toiles  d'Eugène  Delacroix.  —  Son  Fourré  de  la  forêt  déjà  exposé 
en  1802,  est  un  tableau  de  premier  ordre  où  le  peintre  a  eu  à 
lutter  contre  des  obstacles  sans  nombre  qu'il  a  su  vaincre  à  force 

de  science C'est  vrai  comme  la  nature.    Qui  de  vous,  après 

des  heures  de  marche,  de  soleil  et    de  fatigue,   n'a  été  heureux 

'  Gazette  des  Beaux-Arts,  septembre  1866,  t.  XXI,  p.  386. 
^  Les  Beaux-Arts  à  l'exposition  universelle  de  i855,  p.  aSi. 


LA   CORRESPONDANCE  201 

de    trouver  un  abri   semblable  pour  s'y  étendre   et  y    dormir  à 
l'aise.  » 

«  On  retrouve',  dit  Théophile  Gautier,  dans  le  Fourré  de  la 
forêt  cette  densité  touffue,  cette  luxuriance  de  frondaison,  cette 
fraîcheur  opaque   [frigiis  opaciun)  dont  l'artiste  a  le  secret.  » 

Est-il  besoin,  après  ces  témoignages,  de  rappeler  ce 
mot  d'Ernest  Chesneau  ■  s'adressant  à  la  jeune  génération. 

«  Le  tableau,  nous  le  trouvons  toujours  chez  vos  prédé- 
cesseurs et  maîtres,  Paul  Huet,  Théodore  Rousseau,  Corot;  chez 
Paul  Huet  surtout.  » 

A  M.  Sollier. 

Mai  i855. 
Cher  bon, 

J'ai,  en  eflet,  beaucoup  travaillé,  et  fait,  dit-on,  merveilles.  J'ai 
reçu  h  ce  sujet  les  plus  vifs  compliments;  entre  autres  une  lettre 
de  Delacroix,  qui  a  vu  mes  tableaux  en  place  et  s'est  empressé 
de  m'écrire  que  j'avais  fait  [Inondation  à  Saint-Cloud  9  pieds 
sur  6)  un  véritable  chef-d" œuvre  qui  pulvérise  toutes  les  petites 
manières  à  la  mode  [sic).  Tu  vois  que  voilà  un  bel  éloge  et  d'une 
bouche  précieuse,  mais  je  ne  m'abuse  pas  trop.  Delacroix,  Ingres, 
Decamps  exposent,  ainsi  que  d'autres  moins  effrayants,  tout  l'en- 
semble de  leurs  œuvres  ;  l'étranger  envoie  des  quatre  parties 
du  monde  la  quintessence  de  ses  chefs-d'œuvre.  Voilà  plus  qu'il 
n'en  faut  pour  rendre  modeste;  on  n'a  pas  besoin  de  se  rappeler 
que  dans  ce  bienheureux  pays  tout  est  caprice,  mode,  intrigue 
et  fausse  faveur,  et  que  les  étrangers  ont  toujours  une  chance 
de  plus  que  nous,  en  vertu  de  ce  vieil  adage  :  que  nul  n  est  pro- 
phète en  son  pays.  Les  arts  d'ailleurs,  comme  toutes  les  choses 
d'intelligence,  occupent  aujourd'hui  une  bien  faible  place,  et  la 
locomotion,  qui  sème  de  l'or  et  ouvre  les  palais  de  la  bourse  et  les 
temples  de  la  fortune,  écrase,  dans  sa  course,  tous  les  pauvres 
(aiseurs  de  livres,  ou  badigeonneurs  de  toiles.  C'est  curieux, 
amusant  et  triste  aussi,  quoique  grand.  Nous  avons  rêvé,  prédit 
des  temps  nouveaux  ;  nous  avons  tous  été  plus  ou  moins  les  pro- 
phètes de  ce  règne  des  Juifs  et  du  Saint-Simonisme.  Voilà  que 
nous  y  touchons  et  nous  reculons  d'horreur,  comme,  pour  ma  part, 
je  le  pressentais  du  reste.  Tu  vas  venir  voir  tout  cela  qui  mérite 
certes  la  peine  d'être  vu.  Je  compte  dans  tous  les  cas  sur  le  plaisir 
de  te  voir. 

*  Les  Beaux-Arts  en  Europe,  i855,  1"  série,  p.  i55;  (voir  les  articles  com- 
plets aux  Salons. 

-  Salon  de  1866,  Constitutionnel,  5  juin. 


PAUL   IlUb:'!' 


Adieu,  cher  bon,  mille  compliments  pour  vous  de  la  part  de 
ma  femme.  Les  entants  se  portent  bien  et  t'embrassent. 

Tu  ne  reconnaîtras  plus  Paris,  qui,  lorsqu'il  n'est  pas  abattu,  a 
le  malheur  d'être  badigeonné. 


Au  président  Petit. 

J'ai  été  très  sensible,  mon  cher  Auguste,  à  vos  bons  souvenirs 
affectueux.  La  France,  en  effet,  s'est  montrée  d'une  supériorité 
incontestée,  et  à  une  telle  distance  en  général,  qu'il  eùl  été  ditli- 
cile  de  lui  disputer  le  rang  qu'elle  occupe.  Pour  moi,  mon  cher 
ami,  j'ai  été  heureux  dans  cette  grande  bagarre.  J'avais,  en  ellet, 
travaillé  avec  l'idée  ambitieuse  de  défendre  l'honneur  national  et 
mon  nom  sur  ce  champ  de  bataille  pacifique;  et  cet  orgueil  m'a 
servi,  au  point  de  vue  de  la  vanité  personnelle  satisfaite  au  moins, 
car  les  résultats  matériels  jusqu'à  présent  sont  nuls  encore  cette 
année,  quatrième  du  règne  ;  vous  pensez  que  je  n'ai  pas  le  vent  de 
la  faveur  et  que  sous  ce  régime,  il  règne  et  souffle  mieux  que 
jamais.  J'ai  reçu  au  moins  de  nombreux  témoignages  de  sympa- 
thie et  je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  que  votre  souvenir  n'est 
pas  celui  qui  m'a  fait  le  moins  de  plaisir 

Le  ministre,  lui,  n'a  pas  encore  fait  ses  acquisitions,  je  ne  sais 
quels  seront  ses  choix.  On  parle  de  la  singularité  de  goût  qui  a 
présidé  à  ceux  du  maître  et  l'on  dit  seulement  que  les  acquisi- 
tions ministérielles  seront  rares  ;  comme  vous  voyez,  j'ai  cepen- 
dant encore  une  faible  chance. 

En  fait  d'art  et  de  nouvelles,  il  est  toujours  question  ici  de  la 
destruction  des  Champs-Elysées  au  profit  du  bois  de  Boulogne 
et  surtout  de  la  spéculation.  M.  de  Morny,  dit-on,  est  acquéreur 
au  nom  d'une  compagnie;  on  reprendrait  un  ancien  projet.  Le 
bois  de  Boulogne  deviendrait  le  centre  de  la  science  et  des  plai- 
sirs. Le  jardin  des  Plantes,  métamorphosé  en  caserne,  irait  y  cher- 
cher de  l'air  et  de  l'espace  pour  les  animaux.  Si,  comme  le  bruit 
court,  Sa  Majesté  le  veut,  nous  verrons  ce  projet,  qui,  à  la  des- 
truction près  des  Champs-Elysées,  ne  manque  pas  de  grandeur, 
se  réaliser  bientôt. 

Il  est  question  aussi,  puisque  je  vous  donne  des  nouvelles,  d'une 
chose  plus  grave  qui  met  le  conseil  d'Etat  et  surtout  (dit-on,  tou- 
jours) M.  Baroche  '  sens  dessus  dessous,  d'une  nouvelle  des 
plus  singulières,  des  plus  incroyables  et  des  plus  impossibles, 
d'une  nouvelle  qui  ne  peut  manquer  de  vous  piquer,  vous,  avocat 
légiste  et  président  de  cour  :  il  est  question  donc  d'un  maximum 
sur  les  loyers,  il  s'agirait  de  diviser  Paris  par  zones  et  de  tari- 
fer les  propriétaires  suivant  les  quartiers,  l'espace,  la  hauteur,  etc. 
L'exécution   sera  difficile,  mais  le   bruit  seul    a  de  quoi  amuser 

'  Baroche  (Pierre-Jules),   homme  d  Etal,  ministre,  1802-1870. 


LA   CORRESPONDANCE  ao3 

les  Français  puisqu'ils  en  avaient  besoin,  et  les  propriétaires  en 
particulier.  Pour  moi,  mon  cher  ami,  je  prends  l'esprit  de  mon 
temps  et  accepte  toutes  ces  singularités  comme  pluie  ou  giboulée 
qu'il  plaît  au  bon  Dieu.  Définitivement  l'amour  de  l'or  et  des  spec- 
tacles est  la  passion  du  peuple,  le  courage  est  à  l'armée,  et  la 
servitude  dans  les  mœurs;  que  votre  amitié  reste 

Vale  et  ama  me, 

Paul. 


.1   M.    Sollier. 

A  quoi  songes-tu,  que  deviens-tu?  Définitivement  mon  cher 
ami,  les  bêtes  t'absorbent,  et  disposé  peut-être  à  leur  trouver 
plus  de  raison  qu'aux  gens  d'esprit,  tu  romps  avec  Paris,  tes  sou- 
venirs et  notre  bruit.  Tu  aurais  peut-être  raison  si  en  vérité 
l'amitié  n'était  une  bonne  chose.  Il  me  semble,  à  celle  que  nous 
te  portons  ici,  que  tu  pourrais  en  faire  quelque  cas  et  ne  pas 
tant  la  mépriser.  Sois  tranquille,  parle-nous  élevage,  bêtes  à 
cornes,  prairies  artificielles,  fenaison,  nous  t'écouterons.  Tu 
parleras  à  un  paysagiste  d'abord,  puis  h  des  Parisiens  qui  aiment 
d'autant  mieux  la  campagne  qu'ils  en  sont  loin.  Crois-tu  que  les 
Géorgiques  aient  été  faites  pour  des  fermiers,  par  hasard?  Le  bon- 
heur est  parfois  égoïste  ;  si  c'est  cela,  je  te  pardonne  et  n'ai  que  le 
regret  de  ne  pas  t'entendre  dire  que  tu  es  heureux.  Si  tu  as  des 
soucis,  des  chagrins,  ne  peux-tu  nous  les  dire  et  ne  sais-tu  pas 
la  part  que  nous  prendrons  à  tes  peines.  Tu  étais,  lors  de  ton  court 
voyage,  inquiet  de  M""  Sollier,  et  tu  sais  combien,  sans  la  con- 
naître, nous  aimons  cette  compagne  de  ta  vie.  A  peine  de  retour 
des  bords  de  la  mer,  l'inquiétude  des  santés  commence  ici  pour 
nous.  Ma  femme,  qui  rapporte  toujours  de  l'Océan  une  santé 
brillante,  est  déjà  atteinte  du  marasme  de  Paris. 

Tu  sais  sans  doute  que  j'ai  eu  ici  une  première  médaille  en 
grande  compagnie,  fort  partagée  comme  tu  as  pu  voir,  et  que 
d'ailleurs  j'ai  failli  ne  pas  avoir.  J'ai  reçu  à  cette  occasion  force 
félicitations,  plus  que  la  chose  n'en  mérite  assurément,  mais  les 
tiennes  me  manquaient  et  il  faut  que  je  ne  sois  pas  fier  pour  t'en 
parler.  J'espérais  mieux,  du  reste,  et  tu  connais  tellement,  moncher 
philosophe,  la  vanité  de  ces  récompenses  et  le  ridicule  du  choix, 
que  tu  as  préféré  ne  pas  donner  h  ta  paresse  ce  prétexte 
pour  nous  écrire.  J'aimerais  mieux  tannoncer,  en  ell'et,  que 
mes  tableaux  sont  vendus  fort  bien  et  que  j'ai  à  décorer  un  salon 
du  nouveau  Louvre,  il  n'en  est  rien  encore,  hélas  !  Sa  Majesté  a 
fait  ses  acquisitions  que  l'on  trouve,  près  de  lui,  très  singulières 
et  que  j'approuverai  pour  ma  part  d'autant  moins  que  je  n'y  suis 
pas  compris.  J'ai  du  reste  une  jolie  commande,  c'est  la  décoration 
d'un  petit  salon  :  huit  tableaux  en  hauteur  à  faire  pour  un  brave 
et  aimable  normand. 


3o4  PAUL    HUET 

J'ai  vu  Comairas  un  instant  à  Fontainebleau,  où  je  reste  le 
moins  possible  quand  je  ne  vais  pas  pour  y  travailler;  il  a  gagné 
ses  procès  et  n'en  travaille  pas  plus 

Adieu,  bien  des  compliments  les  plus  affectueux  de  la  part  de 
tous,  et  de  ma  part  amitié  quand  même. 

Paul. 

Sois  sur  que  tu  as  raison,  et  comme  toi  nous  trouvons  Paris 
stupide. 

De  Ernest  Legouvé. 

Bravo,  cher  ami,  je  suis  bien  heureux  de  voir  votre  nom  placé  au 
premier  rang.  N'est-ce  pas  un  hasard  charmant  que  celui  qui  met  dans 
la  même  année  mon  entrée  à  l'Institut  et  votre  belle  reprise  de  posses- 
sion de  la  renommée.  Allons  !  ferme  !  M"""  Huet  doit  être  bien  contente  ; 
car  ma  femme  l'est  beaucoup  ainsi  que  ma  fille  :  je  voudrais  bien  que 
ma  chère  femme  fût  aussi  bien  portante  que  la  vôtre,  rien  ne  manque- 
rait à  mon  contentement  :  malheureusement  elle  est  toujours  bien  débile 
et  bien  maigre.  C'est  une  cruelle  épreuve  que  cette  longue  maladie,  et 
où  il  faut  tout  son  courage  pour  rester  douce  et  calme  comme  elle  l'est. 
Nous  reviendrons  lundi  à  Paris  et  nous  comptons,  parmi  nos  plaisirs, 
la  joie  de  vous  serrer  la  main. 

A  vous  de  coeur. 

E.  Legouvé. 

Paul  Huet  passe  le  printemps  de  i856  sur  la  hauteur 
de  Châtillon,  en  un  joli  coin  très  boisé  avec  la  vue  de  Paris 
dans  le  fond.  Puis  il  retourne  à  Beuzeval.  Le  caractère  de  ce 
pays  resté  sauvage  l'attirait.  Houlgate  était  une  lande 
dominée  par  une  avalanche  de  terrains  éboulés,  cahotés, 
en  un  mot  l'entrée  du  désert,  des  roches  ou  Vaches 
Noires.  C'est  ainsi  que  cette  vallée  sert  de  thème  à  plu- 
sieurs tableaux  de  Paul  Huet.  Les  Vaches  Noires  (musée 
royal  de  Bruxelles)  ;  Les  Falaises  de  Houlgate  (musée  de 
Bordeaux)  ;  La  chaumière  Vauquelin{M^^Y)2iy\àà'  Knger^)  ; 
Le  moulin  à  Vïllers  (M.  Jacques  Redelsperger),  enfin  la 
série  des  panneaux  décoratifs  pour  un  hôtel  à  Vire. 

Mais  en  i856,  la  vallée  de  Beuzeval  est  envahie  par 
une  épidémie  de  fièvre  typhoïde  ;  sous  cette  influence. 
Paul  Huet  rentre  souffrant  à  Paris,  est  pris  d'une  maladie 
d'intestins,  extrêmement  grave,  qui  dure  deux  ans  avec 

'  La  lettre  n'est  pas  datée,  mais  l'entrée  de  Legouvé  à  l'Académie  est  de 
i856. 


LA   CORRESPONDANCE  2o5 

des  alternatives  de  mieux  et  de  rechutes  plus  terribles. 
Il  est  plus  de  six  mois  sans  pouvoir  supporter  autre 
chose  qu'une  bouillie  de  maïs;  il  mourait  de  faim  !  Son 
ami,  le  docteur  qui  le  soigne,  sort  un  jour  en  jetant  le 
drap  sur  lui  et  dit  à  sa  femme  en  lui  serrant  la  main  : 
<(  Allons  du  courage  !  »  Puis,  revenant  peu  après  et  n'osant 
entrer,  murmure  :  «  Il  est  encore  là  ?  »  Une  lueur  d'es- 
poir revient,  il  ordonne  des  frictions  à  l'alcool  camphré 
sur  la  colonne  vertébrale.  Sur  ce  corps  décharné,  le 
squelette  perçait  la  peau,  chaque  vertèbre  était  à  vif,  le 
sang  perlait  sous  la  friction  et  toujours  énergique, 
Paul  Huet  ne  cessait  de  dire  :  «  Plus  fort,  frotte  donc. 
—  Mais  le  sang  coule.  —  Eh  !  qu'importe,  frotte  !  » 
Aussi,  quand  vint  la  convalescence  et  l'heure  où  il  dit  à 
son  vieil  ami  :  «  Eh  bien,  docteur,  vous  m'avez  encore 
sauvé  la  vie  ;  j'ai  été  bien  bas  !»  —  «  Mon  cher,  lui  répond 
ce  dernier,  je  crois  vous  avoir  tiré  de  très  mauvais  pas 
dans  deux  ou  trois  circonstances,  mais  cette  fois,  je  n'y 
suis  pour  rien,  c'est  vous  qui,  littéralement,  n'avez  pas 
voulu  mourir  ;  votre  énergie  vous  a  sauvé,  moi,  je  vous 
avais  abandonné.   » 

Cette  maladie  le  désespérait  parce  qu'elle  arrêtait  ses 
travaux.  Les  panneaux  décoratifs  pour  la  Normandie 
étaient  depuis  peu  commencés,  il  était  impatient  de 
montrer  ce  qu'il  pouvait  faire  en  ce  genre  ;  à  peine 
remis,  il  reprend  son  travail  et  le  pousse,  avec  un  entrain 
plus  jeune  que  jamais. 

Pendant  la  convalescence,  au  printemps  de  1857,  il 
avait  trouvé  asile  à  Lumière,  près  Grécy,  dans  la  pro- 
priété de  ses  vieux  amis  Des  Essarts. 

A  M.  Le  grain. 

Dives,  il  août  i856. 

Vous  êtes  parti  bien  vite,  mon  cher  Monsieur  Legrain,  et 
comme  un  homme  bien  charmé  de  fuir  la  capitale  pour  retourner 
à  ses  moutons  ou  plutôt  à  son  grand  fauteuil  et  aux  petits  soins 
d'une  bonne  maman.  Il  y  a  de  l'ingratitude  cependant,    et  sans 


•jo6  PAUL   HUET 

trop  vous  reprocher  votre  fuite,  je  dois   vous  dire  que  tous  ici 

vous  ont  vu  partir  avec  regret. 

...  Après  votre  départ,  j'ai  beaucoup  travaillé  aux  panneaux. 
Jouvet  en  est  enchanté,  Dieu  veuille  qu'il  ne  se  trompe  pas  ; 
deux  sont  aujourd'hui  avancés  et  j'en  ai  ébauché  un  cinquième. 
Nous  avions  pensé  un  moment  à  les  aller  essayer  mais,  réflexion 
faite,  tant  de  diflicultés  se  présentent  qu'il  nous  a  paru  plus  prudent 
d'attendre  que  le  tout  soit  terminé.  Nous  établirons  à  Paris  des 
conditions  factices  qui  nous  permettront  d'en  faire  un  peu  l'épreuve. 
Nous  voici  ici  depuis  lundi  et  je  n'ai  pas  encore  ouvert  un  cahier 
de  croquis.  Je  suis  parti  de  Paris  extrêmement  fatigué  par  les 
chaleurs  ;  et  la  fatigue  du  voyage,  le  changement  de  temps  m'ont 
tellement  éprouvé  que  je  me  crois  obligé  de  ne  rien  faire  encore 
et  de  soigner  une  espèce  de  bronchite  ou  de  refroidissement 
dont  je  suis  victime.  Vous  devriez,  si  vous  avez  un  peu  de 
courage,  venir  nous  trouver,  cette  promenade  vous  ferait  grand 
bien  et  à  nous  grand  plaisir. 

D  Eugène  Delacroix. 

Ce  rî  janvier  1857. 
Mon  cher  ami, 

Je  vous  remercie  bien  vivement  de  la  marque  damitié  que  vous  me 
donnez  et  vos  félicitations  me  sont  bien  sensibles.  Vous  m'affligez  en 
ra'apprenant  que  vous  êtes  souffrant  et  même  au  lit  :  sans  être  au  lit,  je 
suis  à  peu  près  dans  le  même  cas  que  vous.  Depuis  près  de  vingt-cinq 
jours  je  n'ai  pu  mettre  le  pied  dehors  ;  un  maudit  rhume  négligé  m'a 
interdit  toute  sortie  :  cela  arrivait  doublement  mal  avec  la  position  de 
candidat.  On  a  su  ma  position  et  grâce  à  quelques  lettres  et  au  zèle  de 
quelques  amis,  cela  n'a  pas  influé  sur  le  résultat.  J'ai  trouvé  là  trois  ou 
quatre  personnes  qui  ont  pris  ma  cause  en  main  avec  une  chaleur  que 
je  n'eusse  pu  y  mettre  moi-même  assurément;  l'assurance  de  cette 
sympathie  ajoute  beaucoup  au  plaisir  de  la  réussite. 

Avant  comme  après,  mon  cher  ami,  et  toujours  je  suis,  avec  l'estime 
et  la  sincère  affection  que  je  vous  ai  toujours  portés, 
Votre  bien  dévoué, 

E.  Delacroix. 


A  M.  Le  grain. 


•}  février  1857. 


Mon  cher  jeune  et  aimable  ami, 

Les  bons  comptes  font,  dit-on,  les  bons  amis  :  ce  vieil  adage 
me  fait  peur  et  je  voudrais  par  respect  pour  lui  et  surtout  à 
cause  de  l'amitié  que  je  vous  porte,  me  mettre  un  peu  en  règle 
avec  vous,  cela  est,  je  le  crains,  difficile. 

...Vous  avez  appris  que  j'avais  été  malade,  sachez  donc  pour  mon 
excuse,  au  moins  de  ces   derniers   temps,  que  je  suis    bien  et 


LA   CORRESPONDANCE 

gravement    malade    encore.   Le    travail,    le    déménagement    de 
1  atelier    deux  mois  presque  déjà  d'une  maladie   qui  s'annonçait 
depuis  les  grandes    chaleurs  de    cet  été,   c'est-à-dire  depuis  le 
moment  où  j  ai  eu  tant    de    plaisir  à  vous  voir,    et  à   travailler 
avec  vous  dans  cette  afiVeuse  serre  de  l'atelier  ;    des  épidémies 
régnantes  partout,  et  même  à  Beuzeval,  des  fièvres  muqueuses  et 
typhoïdes,  m  ont  jeté  une  mauvaise  influence  ;  j'ai  malheureuse- 
ment une  atlection  un  peu  chronique  des  muqueuses  de  l'estomac 
et  des  intestins,  et  depuis  deux  mois  mes  entrailles  sont  dans  le 
plus   déplorable    état.    Je   ne  sais,   à    vous   dire  vrai     mon    cher 
monsieur  ami,  comment  tout  cela  finira  !  J'ai  un   grand  cham-in 
de  ne  pas  pouvoir  m'occuper  des  panneaux  de   M     Adrien  •   sa 
confiance    augmente    si   c'est   possible    mes    regrets     Je  la   dois 
surtout,  sans  doute,  à  votre  gracieuse  indulgence  et  cependant  je 
dois   vous  dire   que  malgré  ma  mauvaise   disposition   de    santé 
je  crois  que  ce  que  vous  avez  vu  a  beaucoup  gagné  depuis  mon 
retour.  J  a.  cinq  tableaux  ébauchés  dont  quatre  presque  Terminés 
On  m  engage  beaucoup  a  les  exposer.  Je  ne  sais  même  auioui- 
dhui  si  ma  santé,  d  ici  à  l'exposition,  me  permettra  d'achever  le 
fét"at\"cVuef  '  '  ''""'  '  "  '"  "'*  deux  que  je  pourrais  exposer  dans 
...  Je  vous  remercie   vraiment  de  cœur  d'avoir    si  bien  parlé 
de  moi  ;  bien  que  je  ne  sois  pas  mécontent  de  mon  travail     ie 
n  a,  pas  la  même  confiance   que  M.   Adrien  et  je   me  demande 
avec  quelque  anxiété  comment  tout  cela  fera  en  place    la  préoc- 
cupation du  jour,  de  la  couleur  du  fond,  de  l'élégance  moderne 
du  salon     le  peu  de   reculé,   etc.,  voilà  bien    des  scrupules  qui 
passent  et  repassent  devant  mon  exécution,  et  encore   si   j'avais 
la   santé!    mais  une  ulcération  des   intestins    est  une  chose   qui 
donne  de  1  inquiétude  a  un  homme  qui  du  reste  n'a,   au   milieu 
de   ses  douleurs,   éprouvé  jusqu'ici   d'autre   fièvre   que   celle  du 
travail.  Heureux  ceux  qui  travaillent!  J'arrive  à  cet  âge  où  l'on 
sent  bien  vivement  le  prix  du  temps  et  la  rapidité  avec  laquelle 
Il  vous  échappe.  Et    vous   qui  avez  repos,  tranquillité  d'esprit 
bonheur  incommensurable  de  la  santé,  travaillez-vous  beaucoup  ^ 
On   m  a  dit,   et  j  ai   reçu    cette    nouvelle    avec  grand  plaisir    et 
quelque  orgueil,  que  votre  voyage  à  Paris  vous  .avait  donné    non 
pas    comme  a   moi    une    inflammation,    mais    le  feu  an  centre 
Travaillez,  travaillez   c'est,  croyez-le  bien,  le  plus  grand  bonheur. 
Vous  en  serez  plus  heureux  et  aussi    meilleur   pour   vous     pour 
ceux  qui  vous  entourent.  '   ^ 

Au  président  Petit. 

17  février  1857. 
Mon  cher  ami, 

re^rochlr*"'^'*'^^'"'  ''''  ""  """"''  P""  *""  *^*'''  ^^  ^"PP^'-'^r  vos 


2o8  PAUL    HUET 

...Voici  plus  de  deux  mois  que  je  suis  étendu  en  victime,  soit  au 
lit,  soit  en  chaise  longue,  sans  que  je  puisse  encore  me  croire  en 
convalescence... 

.le  ne  vous  parle  pas  de  mes  travaux,  c'est,  vous  le  pensez,  ce  qui 
me  tient  le  plus  au  cœur  et  qui  me  fait  compter  les  heures  de 
maladie.  J'ai  laissé  de  nombreuses  toiles  en  train,  un  assez  beau 
travail,  décoration  d'un  salon  de  province  qu'il  me  tarde,  si  Dieu 
le  permet,  hélas  !  de  reprendre  et  d'achever.  Ne  vous  étonnez 
pas  de  la  tournure  un  peu  découragée  de  cette  lettre,  elle  s'ex- 
plique, n'est-ce  pas  ?  et  j'ai  lieu  d'être  en  harmonie  avec  le  temps. 
Vous  avez  eu  la  bonté  de  vous  informer  des  résultats  de  mon 
exposition  universelle.  Soyez  tranquille,  tout  cela  est  rentré  chez 
moi.  Après  un  succès,  11  est  vrai,  très  constaté  parmi  les  artistes, 
tout  le  monde  s'attendait  à  de  grands  et  fructueux  résultats  pour 
moi.  Il  ne  suffit  pas,  vous  le  savez,  de  faire  de  bonnes  choses,  il 
faut  savoir  les  produire  et  je  ne  suis  pas  à  la  hauteur  de  notre 
temps. 

Adieu,  mon  cher  ami. 

A  M.   Legrain. 

i8  mars  1857. 

Je  n'espérais  pas  vous  écrire  si  vite,  mon  cher  Monsieur  I^^egrain, 
mais  je  suis  si  convaincu  du  plaisir  que  vous  aurez  en  apprenant 
que  mon  Inondation  va  prendre  place  au  Luxembourg,  que  je 
veux  que  vous  soyez  des  premiers  à  apprendre  cette  bonne 
affaire.  Je  la  regarde  comme  assez  certaine  pour  pouvoir  vous 
en  faire  part.  Une  discrétion  qui  m'était  recommandée,  je  ne  sais 
trop  pourquoi,  et  qui  me  coûtait  je  dois  l'avouer,  ma  empêché 
de  vous  remercier  de  vos  bons  efforts  pour  placer  ce  tableau  au 
musée  de  Caen.  Je  puis  vous  dire  aujourd'hui  combien  j'ai  été 
touché  de  la  chaleur  de  votre  jeune  amitié  dans  cette  circonstance. 
C'est  donc  le  moins  que  je  vous  apprenne  avant  personne  que 
le  ministre  d'État  s'est  bien  conduit.  M.  Fould  s'est  vraiment 
montré  aimable,  mais  je  ne  saurais  vous  dire  quel  empressement 
les  amis  qui  ont  entrepris  cette  affaire  ont  su  y  mettre.  Vous  le 
concevrez  par  votre  propre  préoccupation  dont  je  vous  remercie 
de  cœur.  J'ai  eu  le  bon  esprit  de  ne  demander  que  6.000  francs, 
prix  qui  n'a  pas  été  trop  débattu,  à  ce  qu'il  paraît,  malgré  la 
pénurie  du  ministère  d'Etat  en  cet  instant,  car  on  l'a  jugé 
convenable  et  modeste.  Je  serais  donc  content,  ayant  outre  cela 
plusieurs  petites  choses  ;  petits  tableaux  et  bois  arrivent  pour 
me  donner  de  l'occupation  juste  au  moment  où  les  forces  me 
manquent  à  mon  grand  désespoir  car,  je  ne  prévois  pas  l'époque 
où  je  pourrai  reprendre  mes  chers  panneaux,  objet  de  ma  grande 
préoccupation.  Ma  santé  ne  se  remet  pas,  chute  ou  rechutes 
viennent  incessamment  détruire  mes  forces  renaissantes,  et  j'ai 
plus  maigri  depuis  un  accident  survenu  il  y  a  une  quinzaine  de 


LA    CORRESPONDANCE  aog 

jours  que  dans  le  cours  de  la  maladie.  J'attends  l'air  et  le  soleil 
avec  impatience  et  la  possibilité  d'aller  quelque  part  réchauffer 
mes  pauvres  boyaux  au  soleil.  Hélas  !  hélas  !  que  de  temps  usé  en 
souffrance  dans  cette  pauvre  vie  où  les  années  arrivent  si  vite. 
Profitez  de  votre  bonne  santé,  usez-en  et  n'en  abusez  pas  sur- 
tout. 

Du  président  Petit. 

i857 
Mon  cher  Paul, 

Le  courrier  m'apporte  avec  le  19"  Entretien  de  Lamartine,  de  ce 
grand  cœur  que  j'aime  et  admire  autant  que  vous  pouvez  l'admirer  et 
l'aimer,  votre  bonne  et  rassurante  lettre.  Le  hasard,  vous  le  voyez,  a 
quelquefois  de  bien  touchantes  rencontres. 

Je  réponds  de  suite  et  vais  au  plus  pressé  ;  et  avant  tout,  votre  santé 
s'améliore,  vous  reprenez  vos  travaux,  vous  préparez  votre  palette. 
Dieu  soit  loué  !  Je  savais  par  M.  Genêts  que  vous  alliez  mieux,  mais  je 
vois  que  vous  marchez  à  un  complet  rétablissement.  Recevez-en  mes 
cordiales  félicitations. 

Je  voudrais  bien  insister  de  nouveau  pour  que  vous  veniez  nous  voir, 
afin  d'aspirer  dans  notre  belle  contrée /'«('/■  ^«?'  du  sommet  des  monts, 
comme  disait,  hélas  !  ce  bon  Béranger. 


Notre  exposition  se  prépare  ;  nous  avons  reçu  beaucoup  de  toiles, 
mais  peu  d'oeuvres.  Cependant  il  y  a  un  paysage  de  Diaz,  un  Dupré  ; 
je  ne  sais  si  ces  tableaux  nous  sont  adressés  directement  par  les  artistes 
ou  par  des  intermédiaires  ;  je  soupçonne  qu'il  y  a  là-dessous  un  peu  de 
commerce...  Nous  serions  bien  heureux  d'avoir  les  petits  tableaux  dont 
vous  me  parlez.  L'exposition  ouvre  le  10  août.  (Quelle  date  !  Dieu  me 

pardonne.)   Je  vous  suis  bien  reconnaissant  de  tenir  compte  de  la 

demande  que  je  vous  ai  faite  d'une  petite  reproduction  de  votre  Inon- 
dation. J'espère  que  votre  santé  et  vos  loisirs  vous  permettront  de  me 
l'adresser.  Je  lisais  ce  matin  encore  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  un 
article  de  Gustave  Planche  sur  le  salon  de  cette  année  ;  il  regrette  votre 
absence  et  rappelle  votre  Inondation  en  termes  qui  me  font  désirer  de 
plus  en  plus  de  jouir  de  cette  œuvre.  Ainsi  pensez  à  moi. 

Je  vous  écrirai  peut-être  ces  jours-ci.  Un  artiste  de  Grenoble, 
M.  Rahould,  ira  pour  quelques  jours  à  Paris  ;  il  serait  heureux  de  visiter 
votre  atelier;  c'est  un  bon  et  excellent  jeune  homme,  élève  de  Goignet. 

Recevez  mes  vives  amitiés, 

A.  Petit. 

Au  président  Petit. 

Paris,  avril  57. 

Hélas  !  mon  cher  ami,  M.  Genêts  vous  a  dit  que  j'étais 
souffrant  !  je  suis  malheureusement  bien  malade,  et  voici  quatre 
mois,  d'une  aSection  d'entrailles,  espèce  de  fièvre  typhoïde, 
dont  j'aurai  bien  du  mal  i»  me  tirer.  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous 
dire  toute  la  tristesse  que  cette  situation  répand  sur  la  maison. 
Si  quelque  chose  pouvait  adoucir  cette  position,  ce  seraient  certai- 

14 


a  10  J'AUL    HUET 

neiiient  les  preuves  d'adVction  et  d'intérêt  qui  me  sont  venues  de 
toutes  pnrts  et  dont  votre  aimiible  lettre  est  un  nouveau  témoi 
gnage.  Je  vous  remercie  de  votre  vive  et  chaleureuse  sym- 
pathie, c'est  un  bon  réconfort  pour  un  pauvre  et  ad'iiibli  malade 
comme  moi,  et  qui  compte,  même  auprès  des  tendres  soins  dont 
je  suis  entouré. 

Vous  apprendrez  avec  plaisir  que  mon  Inondation  va  sans 
doute  prendre  place  au  Luxembourg  par  l'intermédiaire  de  Mon- 
sieur Bethmont',  votre  illustre  confrère,  qui  s'est  montré  très 
charmant  pour  moi  dans  cette  circonstance.  Cette  all'aire  s'est 
laite  comme  par  enchantement.  M.  Fould  s'est  montré  bon  prince 
et  je  dois  dire  bon  ministre,  si,  comme  tout  le  monde  me  le  dit 
et  comme  je  le  laisse  dire,  il  n'a  fait  que  justice.  Je  ne  lui  en 
sais  pas  moins  de  gré  et  je  voudrais  bien  que  ma  santé  me  permit 
de  lui  donner  encore  mieux  raison,  ainsi  qu'à  vous,  mon  cher 
ami,  qui  me  gâtez  dans  votre  lettre.  Ce  n'est  pas  une  des  choses 
les  moins  douloureuses  pour  moi  que  cet  abandon  des  forces  qui 
ne  me  permet  pas  de  prendre  la  palette.  —  Je  ne  veux  pas  vous 
attrister  de  mes  douleurs.  Assez  autour  de  moi  coulent  les 
larmes  et  s'alanguissent  les  âmes. 

Votre  bien  dévoué, 

Paul  h. 


D  Eugène  Delacroix. 

Ce  17  avril  iSS;. 

Mon  cher  ami,  je  vous  remercie  mille  fois  de  votre  aimable  souvenir. 
C'était  à  moi,  qui  commence  à  me  remuer,  à  ra'informer  de  votre  santé. 
Je  vous  ai  su  malade  avec  bien  du  chagrin,  et  l'ayant  été  moi-iiième 
pendant  près  de  quatre  mois,  je  vous  ai  plaint  davantage  encore. 
Quoique  convalescent,  je  ne  puis  encore  travailler,  je  sors  très  peu  et 
je  n'ai  pas  repris  le  libre  usage  de  la  parole,  la  moindre  conversation 
me  fatigue  et  le  moindre  froid  me  fait  craindre  le  retour  des  accidents 
de  la  maladie. 

Je  suis  très  heureux  de  voir  qu'on  a  rendu  à  votre  tableau  la  der- 
nière justice  en  l'achetant  :  car,  hélas  !  les  éloges  ne  sulfisent  pas.  Si 
j'avais  eu  un  conseil  à  donner  à  cet  égard,  il  était  à  la  tête  de  ceux  qui 
méritaient  de  figurer  dans  un  musée.  Remettez-vous  vite  en  état  de 
nous  en  faire  de  pareils.  II  faut  plus  de  force  qu'on  ne  l'imagine  pour 
faire  le  moindre  travail  en  peinture,  à  plus  forte  raison  quand  il  faut 
donner  tout  ce  qu'on  a  d'expression  et  d'exécution. 

Présentez,  je  vous  prie,  mes  souvenirs  respectueux  à  M""*  Huet  et 
recevez,  mon  cher  ami,  les  nouvelles  expressions  de  mon  bien  sincère 
et  vieux  dévouement. 

E.  Delackoix. 


'  Bethmont  (Eugène),  bâtonnier  de  Tordre  des  avocats  de  Paris,  homme 
politique,  député,  membre  du  gouvernement  provisoire  et  garde  des  Sceaux 
eu  1848,  1804-1860. 


LA   CORRESPONDAA'CE 
A  M.  Legrain. 


Cher  Monsieur  ami,  j'espère  que  vous  acceptez  mon  aflTection 
quoique  peu  ancienne  de  date,  comme  bien  vraie  et  bien  sym- 
pathique, et  que  dans  hi  triste  heure  que  vous  avez  à  passer  vous 
me  permettez  de  vous  presser  la  main  comme  un  vieil  ami. 

Je  ne  chercherai  pas  à  vous  ofi'rir  des  consolations;  je  sais 
trop  qu'il  est  des  douleurs  qu'il  faut  respecter,  sentir,  partager, 
et  que  des  mots  même  vrais  ne  font  qu'irriter  au  lieu  d'apporter 
le  calme  de  la  bonne  intention.  J'ai  perdu  moi-même  ma  mère 
trop  jeune  pour  sentir  cette  perte  comme  je  l'aurais  lait  plus 
lard,  quand  le  vide  de  cette  alFection  bienfaisante  m'a  fait  com- 
prendre tout  ce  qui  me  manquait,  tout  ce  qui  avait  manqué  ii 
mon  enfance,  a  ma  jeunesse,  même  à  mon  âge  mûr,  alors  que 
j'aurais  pu,  comme  vous,  rendre  en  reconnaissance  et  en  soins, 
un  peu  de  cette  affection  maternelle  que  rien  ne  peut  remplacer  : 
on  s'attache  par  les  devoirs  comme  par  l'affection,  comme  par  les 
soins  ;  c'est  ce  qui  place  si  haut  l'amour  maternel,  et  ce  qui  fait 
que  vous-même  êtes  bien  frappé  par  cet  événement  dont,  par 
privilège,  vous  avez  encore  été  frappé  plus  tard  que  d'autres. 
Si  j'osais,  j'ajouterais  que  cette  mort  était  inévitable  et  que, 
d'après  une  parole  de  notre  bon  Jouvet,  le  genre  d'affection  qui 
emporte  votre  mère  peut  faire  dire  qu'il  est  heureu.\,  au  moins 
pour  elle,  que  de  si  tristes  jours  n'aient  pas  été  prolongés. 
Courage  et  force,  c'est  tout  ce  qui  me  reste  à  vous  dire,  il  le 
faut,  vous  êtes  homme,  et  par  souvenir,  en  mémoire  de  celle 
que  vous  venez  de  perdre,  vous  en  aurez. 

Vous  avez  près  de  vous  des  amis,  de  nobles  cœurs  je  crois, 
qui  vous  aiment  et  vous  entourent;  leurs  soins  pourront  beau- 
coup J'ai  su  que  M™"  Emile,  cette  mère  par  excellence,  vous 
avait  fait  du  bien  en  obtenant  vos  larmes.  J'espère  que  vous  ne 
luyez  pas  ces  secours  de  l'affection,  je  voudrais  pouvoir  y  joindre 
mes  efforts.  Si  vous  voyagez,  vous  viendrez  nous  voir,  j'ose  y 
compter,  je  voudrais  que  ma  santé,  dont  l'état  est  encore  bien 
triste,  me  permît  de  vous  aller  joindre. 
Votre  tout  dévoué. 


Paul  IIukt. 


A  M.  Georges  Poppleton  ' 


Mon  cher  Georges, 

J'ai  sur  le   cœur  une  faute  bien   plus  palpable  que  les  crimes 
imaginaires  dont  tu  demandes  pardon;  ton  inquiétude    de  néo- 

'  Georges  Popplclou,  peiulre,  Salous  de  i8j3  à   i844- 


■xii  PAUL    UUET 

phyte  va  trop  loin  et  te  trouble.  Sans  être  catholique  comme  toi, 
ma  conscience  a  lieu  d'être  moins  satisfaite,  j'aurais  dû  de  suite 
répondre  à  ta  lettre,  toute  de  cœur,  empreinte  d'une  vertu  nou- 
velle, et  spirituelle  comme  au  temps  où  tu  étais  philosophe. 
Mais  aussi  lu  m'as  mis  à  une  singulière  épreuve  ;  je  cherche,  et 
je  chercherai  longtemps  encore  ce  que  je  pourrais  avoir  à  te 
pardonner.  Je  ne  vols  d'autre  coupable  que  moi,  d'autre  faute 
que  mon  silence  que  je  confesse,  et  que  tu  me  pardonnes,  j'espère. 
J'ignore  tout  autant  si  d'autres  parmi  mes  amis  devaient  s'ins- 
crire avant  ou  après  toi,  mettre  à  profit  la  circonstance  solen- 
nelle qui  m'a  valu  ton  bon  souvenir  et  me  demander  pardon  de 
quelques  petites  trahisons  ignorées  ou  oubliées  ;  comme  tu  l'avais 
prévu,  tu  as  été  le  premier,  et  tu  es  resté  le  dernier  sur  cette 
liste  ouverte  par  d'afTectueux  scrupules  et  une  délicatesse  de 
sentiments  nouveaux.  Ce  que  je  puis  dire,  ce  qui  est  sur 
dans  ma  mémoire,  c'est  que  ce  n'est  pas  la  première  fois  que  je  te 
retrouve  aux  heures  d'épreuve;  une  fois  de  plus  seulement  ton 
témoignage  me  fait  grand  plaisir  et  grand  bien.  Je  n'ai  qu'une 
liste,  celle  des  bons  souvenirs,  et,  sur  celle-là,  tu  peux  t'inscrire 
un  des  premiers. 

Pourquoi  ne  pas  l'avouer?  Ma  négligence  vient  peut-être  aussi 
de  l'embarras  que  j'éprouve  ;  le  signe  qui  nous  réunit  ne  nous 
sépare-t-il  pas  ?  Je  me  sens  un  peu  intimidé  devant  l'homme 
nouveau.  Le  philosophe  dogmatique  est  souvent  entier  et  dédai- 
gneux, mais  au  fond,  le  sectaire  catholique  se  croit  seul  le  droit 
de  fouler  la  liberté  de  penser.  Je  n'ai  cependant  pas,  certes, 
l'intention  d'attaquer  tes  nouvelles  opinions,  tu  as  le  courage  de 
les  poser  et  la  foi  sincère  est  toujours  respectable  ;  comme  tout 
amour,  elle  vient  du  cœur.  N'est-elle  pas  d'ailleurs  le  bonheur, 
au  dire  de  tous  ceux  qui  la  possèdent?  Comment  ne  pas  res- 
pecter le  bonheur  de  ses  amis  ?  Ce  que  je  te  demanderai,  mon 
cher  ami,  c'est  que  ta  loi,  que  je  crois  ardente  puisqu'elle  a  pu 
te  décider  h  quitter  la  forme  de  tes  pères,  soit  toujours  bienveil- 
lante et  charitable.  Je  conçois  les  gens  qui,  croyant  à  la  prière, 
s'adressent  à  toi  pour  arriver  à  Dieu.  La  prière,  ce  cri  de  notre 
faiblesse,  donne  du  courage  quand  elle  est  personnelle,  mais 
combien  elle  doit  élever  l'âme  quand  elle  vient  d'un  élan  de  cha- 
rité vraiment  chrétienne!  Le  catholique  maudit  souvent,  il  me 
semble;  les  foudres  du  Vatican,  dit-on,  écrasent;  mais  le  vrai 
chrétien  prie  pour  ses  ennemis  et  les  embrasse.  Quoi  de  plus 
beau!  Bien  que  j'aie  de  la  justice  de  Dieu  une  idée  plus  haute, 
il  me  semble,  en  ne  la  soumettant  pas  à  l'intervention  humaine, 
j'avoue  que  je  sens  mon  cœur  disposé  à  ces  appels  vers  lui,  et 
que,  sans  être  un  croyant,  je  serai  heureux  si  mon  souvenir 
trouve  sa  place  dans  tes  prières.  Je  crois  à  la  force  du  sentiment, 
à  cette  communion  des  âmes  entre  elles  et  avec  Dieu.  La  béné- 
diction d'un  vieillard  ne  fait  pas  de  mal,  disait  Pie  VII;  la 
prière  est  dans  le  même  cas,  puisse-t-elle  me   réunir  en  pensée 


LA   CORRESPOMOANCli  -ni 

avec  toi,  n'aurait-elle  que  ce  mérite,  il  ne  faudrait  qu'y  applaudir. 

Malgré  mon  état  de  faiblesse,  j'ai  pu  assister  à  la  piemière 
communion  de  René,  cérémonie  solennelle,  comme  tu  l'appelles, 
et  touchante,  même  pour  des  sceptiques  comme  moi.  Il  est  des 
points  où  les  cœurs  se  rapprochent.  L'humanité  est  une  dans 
certains  moments  de  communion  morale.  Le  nouvel  archevêque 
olficiait  pour  la  première  fois  h  Paris  en  faveur  de  ces  jeunes 
écoliers.  Un  peu  faible,  suivant  moi,  en  parlant  du  dogme  devant 
cette  réunion  de  professeurs,  sa  parole  s'est  élevée  en  touchant 
les  devoirs  de  l'homme  dans  la  société,  devant  et  pour  ces 
enfants  qui  doivent  un  jour  lutter  sur  cette  mer  d'épreuves  et 
faire  eux-mêmes  la  société  de  leur  temps.  L'émotion  a  gagné  les 
cœurs  et  confondu  les  âmes  et  les  intelligences.  Il  y  a  moins 
loin  qu'on  ne  pense  de  l'adorateur  de  Vichnou  à  l'adorateur  de 
Jésus,  de  l'incrédule  au  croyant;  la  flamme  est  la  même,  bien 
que  les  cierges  ne  soient  pas  de  la  même  fabrique. 

J'ai  voulu  répondre  a  ta  lettre,  te  montrer  combien  je  te 
savais  gré  d'aborder  avec  moi  tes  nouvelles  opinions,  mais  je 
serais  désespéré  de  me  laisser  aller  à  rien  qui  pût  ressembler  à 
de  la  controverse;  reconnaissant  Dieu  plus  facilement  si  l'on  ne 
me  contraint  pas  à  le  définir,  perdant  ma  pensée  dans  son  infini, 
j'admets  toutes  les  révélations  et  toutes  les  croyances.  Nous 
avons  d'ailleurs  tant  de  sujets  qui  nous  rapprochent,  qu'on  peut 
facilement  laisser  des  sujets  qui  se  décident  d'autant  moins  sous 
enveloppe  que  l'humanité  n'est  pas  encore  prête  a  les  résoudre. 
Bien  des  siècles  seront  oubliés  avant  la  connaissance  parlaite  du 
sublime  inconnu.  Courbons  la  tête  et  parlons  santé,  lamille, 
beaux-arts,  nature,  sujets  toujours  vrais,  d'autant  plus  vrais 
qu'ils  touchent  tout  le  monde  et  parlent  le  même  langage.  Je 
relève  pour  ma  part  d'une  bien  longue  et  bien  douloureuse 
maladie,  triste  épreuve  adoucie  par  les  tendres  soins  de  ma 
femme,  la  science  affectueuse  du  docteur,  l'amitié  des  miens  et 
des  amis.  Sans  être  très  vaillant,  mon  état  de  santé  est  bien 
amélioré,  j'ai  l'espoir  que  je  toucherai  encore  la  main  que  tu 
m'as  tendue  de  si  loin.  Toi-même,  mon  cher  ami,  comment  vas- 
tu  ?  Comment  se  trouve  ton  aimable  et  bonne  sœur,  celte  amie 
dont  on  regrette  tant  l'intimité?  La  chaleur  est-elle  plus  suppor- 
table sous  vos  oliviers,  à  l'aide  de  vos  oranges  et  de  vos  limons, 
que  cette  chaleur  de  Paris  qui  n'a,  pour  se  tempérer,  que  les 
ruisseaux  et  le  coco  de  réglisse.  Il  ne  me  faut  pas  trop  en 
médire  si,  comme  je  le  crois,  ce  temps  est  favorable  à  ma  con- 
valescence, j'ai  soif  de  la  campagne  où  je  devrais  être.  Retenus 
à  Paris  par  les  études  de  René,  qui  nous  fait  espérer  quelques 
succès,  il  nous  a  fallu  opérer  un  déménagement  qu'il  nous 
faudra  sans  doute  recommencer  dans  trois  mois;  les  congréga- 
tions sont  puissantes  et  riches  aujourd'hui.  Est-ce  un  signe  de 
renaissance  religieuse?  Je  laisse  cette  question,  mais  elles 
envahissent   tout  le  quartier  du  Luxembourg  et  M.  Ratisbonne 


PAUL    HUET 


espère  bien  nous  mettre  sous  peu  à  la  porte,  pour  le  plus  grand 
bien  des  filles  de  Sion  et  de  l'Eglise.  Je  voudrais  te  dire  un 
mot  de  mes  enfants  qui,  à  nos  yeux  paternels,  méritent  bien  un 
petit  article.  René  aura-t-il  sa  première  couronne?  Hélas  !  notre 
ambition  est  de  lui  voir  mériter  ce  premier  témoignage  de  la 
vanité  humaine,  comme  prélude  à  d'autres  ambitions.  Pour  sa 
sœur,  elle  se  contente,  jusqu'il  présent,  de  son  prix  de  caté- 
chisme, prix  plus  modeste,  mais  qui  a  aussi  sa  vanité. 

L'espace  me  manque  pour  causer  plus  longuement  avec  toi,  le 
.Salon  d'ailleurs  t'intéresse  peu,  et,  par  le  lait,  il  est  assez  peu 
intéressant  pour  qu'il  soit  permis  de  le  passer  sous  silence.  La 
spéculation  en  est  le  premier  mobile  et  les  couronnes  y  sont 
moins  disputées  que  les  billets  de  mille  francs.  C'est  à  qui  tou- 
chera mieux  les  faiblesses  du  public  ! 

Adieu,  mon  cher  ami,  rappelle-moi  à  l'aDTection  de  ta  bonne 
sœur,  sois  l'interprète  de  ma  femme  et  de  ma  nièce  près  d'elle 
et  crois  à  mon  amitié'. 

Paul  Hlet. 


A  M.  Sollier 


Cher  ami,  j'ai  dû  t'écrire,  au  moins  cela  était  si  bien  dans  mon 
cœur  et  dans  mes  papiers  que  je  crois  1  avoir  fait.  Tu  vois 
donc  que  ma  négligence  n'est  pas  de  l'oubli,  nous  ne  pouvons 
être  indifférents  l'un  à  l'autre  et  nous  pensons  beaucoup  à  toi,  ii 
vous,  dois-je  dire  ;  et  cependant  tu  as  toi-même  été  bien  lent  à 
t'informer  de  moi  ;  ta  conscience  doitte  faire  croire  que  je  prends 
ma  revanche  et  satisfais  une  rancune  ;  mais,  comme  je  te  le  dis, 
bien  que  nos  mains  se  soient  serrées  pour  un  long  adieu,  je  ne 
puis  penser  que  tu  m'as  oublié  soit  volontairement,  soit  involon- 
tairement. Tout  me  fait  espérer  que  nous  nous  donnerons  une 
main  amie  encore  plus  d'une  fois.  Sans  être  ce  que  je  voudrais 
qu'elle  fût,  ma  santé  s'est  améliorée  infiniment  ;  je  suis  sur  pieds, 
je  travaille  un  peu,  j'aspire  la  vie  par  ce  qu'elle  a  de  bon  ;  en  un 
mot,  je  ne  suis  pas  encore  mort  j'espère,  pour  cette  fois,  ni  pour 
moi,  ni  pour  les  miens,  ni  pour  les  vrais  amis.  Grâces  soient 
rendues  au  bon  docteur  dont  l'affection  plus  encore  que  le  talent 
m'a  été  d'un  si  heureux  secours  ;  lorsque  j'en  trouve  l'occasion, 
j'aime  »  lui  paver  ce  faible  tribut  de  reconnaissance.  Une  fois 
de  plus,  il  m'a  tendu  la  main  pour  me  faire  revenir  de  loin.  Je 
connais  sa  grimace  débonnaire,  il  m'a  cru  f...  perdu  et  toi  aussi  ! 

Je  devrais  être  à  la  campagne  ii  retremper  aux  émanations  de 
la  forêt  ou  a  l'air  vivifiant  de  la  mer  ces  malheureux  organes 
affaiblis.  J'ai  tout  un  vieux  cuir  h  refaire  et  ce  n'est  pas  facile. 
Ce  qui  ajoute  encore  aux  dilficultés  de  la   nature,    ce   sont   ces 

'  roramuniquc'e  à  M.  G.  Lanoë  et  publiée  dans  son   Histoire   du  Paysage. 


LA   CORRESPONDANCE  2i5 

mille  riens  qui  arrêtent  la  vie;  j'ai  fait  et  défait  deux  ou  trois 
fois  mes  préparatifs  de  départ  et  c'est  encore  de  mon  atelier  que 
je  t'envoie  de  mes  nouvelles;  il  est  un  de  mes  meilleurs  abris  contre 
la  température  tropicale  qui  favorise  les  récoltes,  et  j'espère 
aussi  mon  rétablissement.  Tout  fait  espérer  qu'on  pourra  boire 
aux  amis  ;  j'ai  passé  trois  semaines  h  la  campagne  chez  M"""  Des 
Essarts,  je  n'ai  jamais  vu  la  nature  si  belle  et  si  prodigue  de 
belles  promesses  ;  maintenantjattendsies  vacances  pour  emmener 
avec  moi  tout  mon  monde.  René  marche  bien  et  nous  avons 
quelqu'espoir  de  succès  à  la  distribution,  ni  pour  lui  ni  pour  moi 
je  ne  voudrais  être  absent. 

Ne  devais-tu  pas  venir  à  cette  époque  jeter  un  coup  d'oeil  sur 
l'exposition  ?  Je  voudrais  bien,  dans  ce  cas,  que  nous  ne  soyons 
pas  partis.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  au  Salon,  il  faut  le 
dire,  c'est  le  local  ;  s'il  n'était  pas  si  chaud,  il  n'y  aurait  que  des 
éloges  a  faire  sur  le  jour,  la  grandeur  et  la  disposition.  Tout  le 
monde  peut  se  dire  dans  le  grand  salon  ;  malheureusement,  il 
n'y  a  de  grand  que  les  pièces,  et  les  peintures  les  plus  grandes 
seraient  celles  de  Meissonier  si  Robert  Fleury'  n'avait  pas  fait 
un  excellent  tableau  d'un  mètre  carré  ;  tableau  de  genre  comme 
tout  ce  qui  se  trouve  a  l'exposition  y  compris  les  batailles  ofii- 
cielles  et  officieuses.  Nous  sommes  en  pleine  rue  Laffitte,  devant 
une  foule  de  tableaux  charmants,  créés  et  mis  au  monde  pour 
lutter  avec  la  crinoline  et  charmer  les  sens  de  l'amateur.  Que 
de  talents  !  que  de  coups  de  pinceaux,  comme  dit  la  foule,  donnés 
non  pour  se  faire  ouvrir  le  temple  de  la  gloire,  style  i8o4,  mais 
le  cofFre-lbrt  de  M.  Rothschild  ou  le  simple  gousset  de  M.  Péreire, 
raison  iSS-".  On  entre  au  Palais  de  l'Industrie,  on  demande  au 
premier  gardien  :  Veuillez  m'indiquer  le  tableau  de  vingt  mille 
francs  de  M.  Gérôme  !  vingt  mille  ni  plus  ni  moins,  par  un 
marchand  encore  !  ne  va  pas  trop  donner  là  dedans.  Talent  d'une 
grande  volonté,  facture  patiente,  modelé  vigoureux,  drame  réel 
sous  les  costumes  ridicules  du  bal  masqué.  Est-ce  un  chef- 
d'œuvre  que  cette  peinture  sèche  et  sans  couleur  de  l'école 
Delaroche  %  qui  nous  donne  le  spectacle  d'une  société  Mabile 
s'égorgeant  comme  des  gens  comme  il  laut,  au  lieu  de  vider  h 
coups  de  poings  une  querelle  commencée  sans  doute  a  coups  de 
pieds?  Pour  moi,  je  ne  puis  m'intéresser  beaucoup  ni  aux  acteurs 
ni  à  l'auteur  de  ce  drame,  tout  en  reconnaissant  un  talent  aussi  réel 
que  bien  coté  h  la  bourse.  Lorsque  le  peintre  n'a  plus  l'émotion 
(lu  sujet,  cette  botte  secrète  que  connaissait  si  bien  son  maître 
Delaroche,  il  devient,  à  mon  avis,  d'une  nullité  fâcheuse  ;  si  la 
vogue  n'était  là  pour  faire  tout  accepter,  sa  peinture  passerait 
inaperçue  et  surtout  inachetée.  Il  ne  me  reste  plus  de  place 
pour  causer.    Le   paysage   n'existe  que  faiblement    représenté    : 

'  Robert-Fleury  (Joseph),  1797-1890. 
^  Paul  Delaroche,  1797-1856. 


ai6  PAUL   HUET 

trois  paysages  d'un  grand  sentiment  de  nature  par  Daubigny,  un 
joli  Corot,  sur  trois  très  mauvais,  une  belle  nature  morte  de 
Courbet,  de  jolies  Fantasias  Arabes,  et  voilà  bien  en  abrégé  le 
Salon.  Sur  ce  je  t'embrasse  au  nom  de  tous  et  te  charge  de  mes 
respects  près  de  M""  SoUier.  Sois  moins  long  à  nous  donner  de 
tes  nouvelles. 

Paui. 

Je  m'aperçois  que  je  n'ai  pas  parlé  d'une  chose  essentielle  : 
notre  déménagement,  malheureusement  suivant  toutes  les  proba- 
bilités, provisoire  ;  ni  des  élections  sur  lesquelles  tu  m'inter- 
roges :  pour  vider  cette  dernière  question,  je  crois  peu  à  la 
colère  contre  l^aris  et  surtout  aux  résultats  de  cette  colère  ;  la 
province  est  fort  divisée  et  pour  que  tu  n'en  ignores,  la  majorité, 
dans  presque  toutes  les  villes  de  France,  pour  ne  pas  dire  toutes, 
a  été  pour  l'opposition.  Les  journaux,  à  commencer  par  le 
Moniteur,  avaient  d'abord  donné  le  résultat  des  voles,  ce  qui 
bientôt  leur  a  été  justement  interdit,  la  vérité  n'étant  pas  tou- 
jours bonne  à  dire.  Quant  à  ce  que  feront  les  membres  de  l'op 
position,  malgré  tout  en  si  petite  minorité,  ils  ne  le  savent  eux- 
mêmes,  je  crois,  je  ne  t'en  instruirai  donc  pas.  L'opinion  publique 
est  pour  qu'ils  siègent,  le  serment  leur  étant  imposé  latalement. 
On  peut  donc  supposer  qu'ils  siégeront.  Si  l'on  pouvait  tâter 
sincèrement  l'opinion,  on  trouverait,  je  crois,  que  le  pouls  bat 
pour  la  liberté  entre  une  dictature  militaire  et  la  dictature  des 
clubs  ;  on  ne  veut,  au  moins  dans  la  moyenne,  ni  de  Lourdes,  ni 
du  sabre.  —  Voilà  pour  la  politique;  le  peuple  s'abstient,  garde 
sa  neutralité,  attend  le  moment  de  mettre  le  glaive  gaulois  dans 
la  balance.  En  attendant,  nous  sommes  aujourd'hui  rue  de 
l'Ouest,  5o,  dans  une  maison  charmante,  convoitée  par  les  Jésuites 
miiîtres  d'une  grande  partie  du  quartier  et  qui  ne  tarderont  pas 
à  nous  mettre  à  la  porte.  Le  propriétaire  est  jNI.  Yavin,  homme 
d'argent,  fin  matois  qui  saura  les  faire  payer.  Ils  payeront,  qu'est- 
ce  que  l'argent  pour  les  congrégations?  Jamais  elles  n'ont  été 
plus  riches,  les  familles  en  font  les  frais.  Notre  maison  est  des- 
tinée à  couver  certains  héritages,  on  y  met  des  pensionnaires. 
M.  Ratisbonne,  le  directeur  rubicond  et  fleuri  des  dames  de 
Sion,  congrégation  de  juives  converties,  entretient  là  certaines 
âmes  ascètes  toutes  confites  en  Dieu.  On  communique  au  couvent 
par  une  petite  porte  qui  donne  sur  les  deux  jardins. 

Soit  adresse,  soit  calcul  ou  ennui  d'une  telle  privante,  M.  Vavin 
s'était  défait  de  ces  locataires  demi  séculières,  demi  religieuses, 
dont  fort  innocemment  nous  avons  un  peu  pris  la  place;  il  s'agit 
de  les  faire  rentrer  et  de  rentrer  en  maître  soi-même,  c'est  ce 
que  fera  le  Ratisbonne,  aidé  du  secours  d'en  haut  et  surtout  de 
l'argent  des  fidèles.  Ce  à  quoi  serviront  les  petites  souscriptions 
de  la  Propagation  de  la  foi.  Le  pis  de  l'afTaire,  c'est  que  nous  en 
serons  les  tristes  victimes,  que  nous  ne  pouvons,  ni  n'osons  nous 


LA   CORRESPONDANCE  217 

installer  et  qu'il  faudra  bientôt  regretter  notre  vue,  la  dépense 
et  toutes  les  avaries  d'un  déménagement.  Un  coup  de  maître 
serait  d'acheter  la  maison  et  de  la  faire  payer  à  M.  Ratisbonne, 
mais  comment  lutter  avec  Tartufe? 

«  C'est  à  vous  d'en  sortir,  vous  qui  parlez  en  maître.  »  Au 
fond,  Louis  (XIV)  est  pour  Tartufe. 

Voici  donc  l'adresse  provisoire  :  rue  de  l'Ouest,  5o, 

Il  passe  encore  une  saison  au  Tréport,  son  ami  Legrain 
vient  l'y  rejoindre  et  l'entraîne  à  Vire. 

A   M.   Legrain. 
Tréporl,  20  août  185",  rue  aux  Vaches,  chez  la  V*  Sire. 

Je  veux  m'y  prendre  au  saut  du  lit,  pour  vous  donner  de  nos 
nouvelles  et  vous  presser  d'accomplir  votre  bonne  promesse. 
J'ai  tardé  plus  que  je  ne  voulais,  l'encombrement  d'une  installa- 
tion n'est  pas  favorable  à  l'écriture,  meubles  et  enfants  sont  un 
peu  sur  le  dos,  tout  vous  pousse  vers  la  plage,  oii  l'on  pense  h 
ses  amis,  mais  où  il  est  difficile  de  leur  écrire.  J'espère,  cher 
monsieur  ami,  que  vous  reprenez  courage,  combien  je  voudrais 
vous  en  donner,  moi  qui  n'en  ai  pas  tout  ce  que  je  devrais  avoir. 
Venez  donc  nous  rejoindre,  nos  forces  réunies  feront  quelque 
chose,  vous  trouverez  des  cœurs  ouverts,  bien  heureux  de  vous 
avoir;  le  travail  y  gagnera  tout  en  étant  l'agent  principal  et  le 
premier  réparateur.  Je  plains  pour  ma  part,  les  gens  qui  n'ont 
pas  cette  ressource,  souvenons-nous  tous  les  deux  que  nous 
sommes  jusqu'ici  des  favoris  du  ciel,  nous  qui  avons  une  occu- 
pation si  attrayante,  qu'elle  est  la  consolation  des  mauvais  jours 
et  le  bonheur  encore  dans  les  meilleurs  instants.  Venez,  je 
serai  avec  bien  du  plaisir  votre  compagnon  et  si  je  puis,  votre 
guide  et  votre  soutien.  Je  compte  dans  mes  succès  et  mes  bonheurs 
de  travail  la  rencontre  des  amis  de  Beuzeval  au  nombre  desquels 
je  me  plais  à  vous  placer  un  des  premiers  :  puissiez-vous  trouver, 
dans  l'afTection  que  nous  vous  oiï'rons,  l'appui  dont  vous  avez 
besoin  aujourd'hui  ;  tout  n'est  pas  désespéré  quand  on  croit  à 
la  sûreté  de  l'intimité  et  des  bonnes  relations.  Venez  me  prendre, 
les  voyages  sont  d'un  bon  secours,  le  déplacement  est  (avorable 
à  ce  que  j'appellerais  la  circulation  morale.  Vous  verrez  d'ailleurs, 
et,  j'espère,  nous  verrons  ensemble  un  charmant  pays.  La  vallée 
d'Arqués  est  une  des  merveilles  de  la  Normandie,  les  vieilles 
ruines  de  son  château  une  des  premières  émotions  de  ma  jeunesse, 
que  j'irais  retrouver  avec  plaisir  et  dont  je  serais  heureux  de  vous 
faire  les  honneurs;  mais  vous  n'avez  pas  l'idée  d'une  Normandie 
plus  normande,  d'une  richesse  de  végétation  si  abondante;  pour 
moi,  qui  ai  vu  des  lits  de  verdures  et  des  eaux  transparentes,  je 


2i8  PAUL   HUET 

n'ai  pas  souvenir  d'une  terre  si  bien  matelassée,  plus  amoureuse- 
ment arrosée  que  les  six  ou  huit  lieues  qui  précèdent  Dieppe  en 
venant  de  Rouen  par  le  chemin  de  fer.  Tréport  est,  vous  le  savez, 
un  joli  petit  port  de  pécheurs  Iri-s  pittoresque,  très  animé  par 
ses  costumes  et  toujours  amusant  (juoi([ue  bien  gâté  par  la  crino- 
line ;  on  y  met  les  entants  de  l'aris  en  sevrage  et  à  la  sortie  de 
la  nourrice  on  les  lance  dans  la  polka  et  peut-être  aussi  vers  le 
léger  cancan  qui  les  conduit  un  jour  à  Mabile  ou  à  la  Chartreuse. 
0  teinpora,  ô  mores!  Suis-je  donc  devenu  bien  père  noble  et 
bien  ganache,  puisque  tout  cet  emportement  à  froid  ne  m'enthou- 
siasme pas  comme  toutes  les  bonnes  mères  de  famille  qui  se 
sacrifient  en  tapisserie  derrière  des  jeunes  personnes  de  six  à 
quinze  ans. 

Que  voulez-vous,  j'aime  mieux  les  arbres  du  vieux  parc  d'Eu, 
et  après  Saint-Cloud  que  vous  n'avez  guère  vu,  vous  ne  trou- 
verez pas  ce  château  indigne  d'être  visité.  Hélas  1  peut-être  faut-il 
se  presser.  Le  nouveau  propriétaire  a  déjà  vendu  le  mobilier  ! 
La  France  est  plus  riche  de  six  mille  francs  dans  la  personne  de 
son  monarque,  et  le  beau  parc  au  premier  jour  sera  peut-être 
livré  à  la  bande  noire,  ou  au  moins  vendu  pour  quelqu'établisse- 
ment  industriel,  tel  que  la  Chartreuse  dont  je  vous  parlais  tout 
il  l'heure.  Quelle  bonne  idée  de  porter  cette  spéculation 
en  grand  au  bord  de  la  mer  !  Si  on  pouvait  obtenir  le  privilège 
d'établir  une  roulette,  quelle  fortune  ferait  l'entrepreneur, 
homme  de  génie,  qui  aurait  assez  d'argent  pour  obtenir  et  monter 
cette  bonne  affaire!  Ce  n'est  pas  la  nôtre  et  je  compte  sur  vous 
pour  des  plaisirs  plus  simples,  n'y  manquez  pas  et  venez  me 
prendre.  Ma  santé  toujours  bien  délicate  a  été  fort  éprouvée  du 
changement  d'air,  j'espère  qu'elle  gagnera  en  force  sous  l'impres- 
sion un  peu  constante  de  la  mer.  Je  la  soigne  en  ne  travaillant 
pas,  pour  cela  je  vous  attends,  arrangez-vous,  d'abord  sachez 
bien  que  je  veux  m'emparer  un  peu  de  votre  personne  et  vous 
imposer  l'amitié   de  votre  bien  dévoué, 

Paul  Huet. 

De  M.  Le  grain. 

Caen,  mardi  25  août  1857. 
Mon  cher  Monsieur  Huet, 

Si  je  n'étais  encore  pris  par  le  pied,  je  serais  déjà  parti  pour  vous 
aller  retrouver,  mais  je  soutfre  toujours  beaucoup.  Les  jours  passent 
sans  apporter  d'améUoratlon  sensible,  je  me  vois  contraint  à  garder  à 
peu  près  la  chambre,  et  je  voudrais,  à  force  de  repos,  me  guérir  pour 
être  en  état  de  faire  ces  belles  promenades  dont  vous  me  parlez  et  qui 
seraient  si  bonnes  avec  vous. 

Soyez  assez  bon,  je  vous  prie,  pour  me  dire  à  quelle  époque  vous 
comptez  quitter  le  Tréport,  et  je  m'arrangerai  certainement  de  façon  à  y 
aller  passer  avec  vous  les  huit  derniers  jours  de  votre  séjour  ;  puis,  je 


LA   CORRESPONDANCE  219 

vous  emmènerai  à  Vire,  où  nous  serons  tous  si  heureux  de  vous  pos- 
séder. 

Que  votre  lettre  était  excellente,  naon  bon  monsieur  Huet,  mon  bon 
ami,  puisque  vous  voulez  bien  que  je  vous  parle  ainsi  !  Dans  la  disposi- 
tion morale  où  je  suis,  une  lettre  comme  celle-là  fait  grand  bien  et  je 
dois  encore  remercier  Uieu,  puisqu'après  m'avoir  si  cruellement  frappé, 
il  met  sur  mon  chemin  de  vraies  et  franches  amitiés.  Merci,  mon  cher 
monsieur  Huet.  des  bonnes  paroles  que  vous  me  dites  :  j'en  suis  recon- 
naissant et  fier. 

Veuillez,  je  vous  prie,  me  rappeler  au  souvenir  de  M""'  Huet  et 
embrasser  pour  moi  Edmée  et  René  qui  a  si  bien  gagné  le  droit  de 
jouir  de  ses  vacances. 


A  vous  de  cœur, 


Edm.  Lecuain. 


A  M.   Le  grain . 


Tropoi't,  vendredi.   27  Roùt. 

Mon  cher  monsieur  nmi,  eu  vous  parlant  comme  je  l'ai  fait,  je 
n'ai  que  donné  satisfaction  à  mon  cœur  et  crois  bien  n'avoir 
rien  dit  de  trop  :  heureux,  bien  heureux  si  je  puis  avoir  tait  un 

jeune  ami Ma  santé  quoique  parfaitement  remise 

en  apparence,  est  toujours  soumise  à  bien  des  incertitudes  et  des 
épreuves,  mais  vous,  vous  devez  avoir  envie  de  mettre  h  profit 
votre  jeunesse  et  votre  liberté  pour  travailler  et  faire  les  progrès 
que  vous  êtes  en  droit  d'espérer  et  d'attendre.  Pour  cela,  si  vous 
m'en  croyez,  vous  ne  resterez  pas  constamment  à  Vire  ;  bien  que 
le  séjour  en  province  ne  soit  pas  aussi  fatal  qu'on  se  le  figure 
au  développement  de  l'artiste  :  la  pensée  y  est  plus  libre,  la  spon- 
tanéité plus  naïve  et  plus  facile,  le  travail  plus  calme,  plus 
maître  de  son  exécution,  plus  dégagé  de  toutes  les  misères  des 
grandes  agglomérations  d'individus,  de  toutes  les  petites  in- 
fluences de  la  mode.  Mais  encore  faut-il  voir  pour  se  connaître  et 
comparer.  Corrège  ne  sut  qu'il  était  peintre  qu'en  voyant  Raphaël, 
et  les  Corrège  sont  rares.  Tous  les  peintres  ne  deviendront  pas 
par  l'isolement  et  le  simple  aperçu  des  ouvrages  de  Raphaël,  la 
gloire  de  Parme  comme  Allegri.  De  notre  temps  Maréchal  de 
Metz',  talent  bien  distingué,  a  su  tirer  parti  de  son  éloignement 
au  profit  de  son  originalité  et  l'on  peut  dire  que  sa  fortune  d'ar- 
tiste n'y  a  rien  perdu.  Mais  Maréchal  n'est  jamais  resté  igno- 
rant de  Paris  et  de  ce  qui  s'y  fait.  Elève  de  Paris,  il  a  eu  le  bon 
esprit  de  tout  oublier  et  de  tout  rapprendre  une  fois  rentré  chez 
lui.  C'est  ce  que  plusieurs  d'entre  nous  avons  été  obligés  de  faire 
au  sein  de  Paris  même,  ce  qui  est  plus  dllFicile  peut-être.  Pour 
vous,  mon  cher  ami,  vous  êtes  doué,  au  milieu  d'une  nature 
charmante,  et  vous   n'avez   pas  à  deviner  que  le    travail   est   le 

'  Maréchal  (Charles-Laurent),  peintre,  né  à  Metz  en  1801. 


•J20  PAUL   HUET 

meilleur  soutien,  l'art,  le  plus  grand  consolateur.  Je  serais  heu- 
reux de  partager  avec  vous  les  prémices  de  votre  belle  Nor- 
mandie, qui  est  aussi  un  peu  mienne.  Jouvet  et  vous,  devez 
vous  souvenir  que  Claude'  n'est  devenu  peintre  que  vers  qua- 
rante ans,  et  que  ce  n'est  guère  qu'à  cet  âge  que  Poussin,  par- 
venu à  grand'peine  à  Rome,  a  refait  sa  manière,  oubliant  les 
leçons  de  Vouet  '  et  fuyant  les  succès  faciles  de  l'école 

J'attends  maintenant  votre  réponse,  votre  arrivée  voudrais-je 
dire  ;  votre  lettre  décidera  de  quel  côté  je  ferai  voile  pour 
parler  la  langue  du  pays.  Vous  savez  tout  le  plaisir  que  votre 
présence  fera  ici,  si  vous  avez  le  même  plaisir  h  venir,  vous  serez 
ici  bientôt 

A  vous  de  cœur. 

Pâli,  Huet. 

A  sa  femme. 

Vire,    iS    septembre    1857. 

Chère  chérie  amie,  te  voilà  déjà  en  retard  et  moi  dans  l'inquié- 
tude et  avec  un  mécompte.  J'espère  que  l'embarras  de  ton  débar- 
quement et  tant  de  choses  à  faire  et  à  défaire  ont  pu  seuls  t'em- 
pècher  de  remplir  une  promesse  à  laquelle  j'attache,  tu  le  sais,  une 
véritable  importance.  Après  un  voyage  de  sept  heures  en  diligence, 
pour  faire  quatorze  lieues,  qui  n'a  pas  laissé  que  de  faire  valoir 
les  chemins  de  fer,  nous  sommes  arrivés  ici  hier  soir  à  onze  heures  ; 
nous  avons  passé  une  journée  à  Caen,  soignés  par  une  demoi- 
selle Marie,  vraie  Gauchot  par  le  cœur  et  laffection  maternelle 
de  sœur  aîuée  qu'elle  porte  à  notre  ami.  Nous  avons  passé  une 
partie  de  notre  journée  à  voir  le  musée,  que  tu  connais,  je  crois, 
un  peu  et  aussi  les  prairies  et  quelques  intérieurs  de  cours  d'hôtel 
très  remarquables  que  nous  ne  connaissions  pas  et  que  peu  de 
voyageurs  visitent.  Il  faudra  dire  bientôt  adieu  à  ces  derniers  ves- 
tiges d'architecture  pittoresque  que  nos  enfants  ne  verront  plus. 
Je  suis  très  gâté  par  mon  compagnon  qui  cherche  et  connaît  les 
moyens  d'épargner  les  fatigues  du  voyage,  mais  je  me  félicite 
aussi  d'être  auprès  de  lui.  Sa  tête  n'est  pas  encore  bien  forte  pour 
résister  aux  souvenirs  présents.  Comment  se  plaindre  de  notre 
séparation  momentanée  !  Et  cependant,  dans  ces  wagons  qui  m'en- 
portaient  en  sens  contraire,  je  disais  :  ils  sont  là,  ils  arrivent  et 
pensent  à  moi  aussi  sans  doute.  A  Vire,  deux  vieilles  sibylles  qui 
ont  dû  présider  à  bien  des  naissances  et  des  enterrements  dans 
la  famille  nous  attendaient  pour  nous  recevoir  avec  le  dévoue- 
ment traditionnel  des  vieux  serviteurs  d'autrefois.  Je  croyais 
que  ces  sortes  de  figures  n'existaient  plus  que  dans  quelques  per- 
sonnages des  romans  historiques. 

'  Claude  Geléo,  <Iit  le  Lorrain. 

^  Vouet  (Simon),  peintre,  iSgo-iG^g. 


LA   CORRESPONDANCE  221 

M.  Adrien,  chez  qui  nous  avons  déjeuné,  est  toujours  plein 
d'enthousiasme  en  espérance  pour  mes  peintures  décoratives.  J'ai 
revu  son  salon  avec  plaisir,  ma  peinture  y  sera  soutenue  par 
beaucoup  plus  d'or  que  je  ne  croyais  et  je  n'ai  aucun  regret  de 
l'avoir  tenue  un  peu  vigoureuse.  Je  voudrais  bien  que  les  toiles 
ne  tardassent  pas  trop  à  venir;  j'ai  hâte  de  faire  la  première 
épreuve  et  n'aurais-je  fait  que  revoir  l'emplacement,  mon  voyage 
dans  tous  les  cas  ne  serait  pas  inutile.  C'est  du  reste  ce  que 
je  souhaitais  le  plus,  revoir  la  place  et  m'assurer  du  cadre.  Je 
désire  que  l'on  envoie  cela  par  un  roulage  au  moins  accéléré, 
car  je  prévois  que  le  temps  ici  va  se  passer  fort  vite,  pour  la 
besogne  du  moins. 

Ma  lettre  va  te  trouver  j'espère  à  Fontainebleau  et  non  pas 
t'y  attendre,  tu  voudras  bien  témoigner  à  M.  et  M""  Sallard 
mon  regret  de  n'être  pas  avec  toi  pour  les  voir  ces  derniers  jours 
de  vacances,  regrets  qui  seront  augmentés  de  beaucoup  si  tu  dois 
entendre  tous  les  jours  la  voix  de  M™''  Félix  Sallard  à  laquelle 
je  te  prie  de  présenter  aussi  mes  aflectueux  respects. 

Adieu,  je  ne  sais  comment  abréger,  et  cependant  il  me  faut 
avant  de  fermer,  t'embrasser  mille  et  mille  fois  ainsi  que  les  deux 
gâtés  chéris, 

Paul. 


A  sa  femme. 

Septembre  1857.  Vire,  mardi  matin. 

La  bieu-aimée,  je  n'ai  pu  t'écrire  hier  et  tu  n'attendais  sans 
doute  pas  ma  lettre  :  mère,  père,  belle-sœur,  enfants,  les  uns  avec 
leurs  exigences,  les  autres  avec  leurs  doux  chants  et  leurs  caresses. 
Voilà  de  quoi  te  tenir  en  haleine  et  faire  passer  le  temps  ;  tu  ne 
manques  jamais  d'occupations!  Pour  moi  quelles  que  soient  mes 
distractions  ici,  et  bien  que  le  temps  passe  vite  partout,  attendre 
tes  lettres  et  penser  à  vous,  voilà  toujours  la  grande  affaire. 
J'écrirais  donc  volontiers  tous  les  jours  pour  me  recueillir  dans 
mon  affection  d'abord  et  aussi  pour  réchauffer  ton  zèle  à  me 
donner  les  nouvelles. 

Tu  sais  que  nous  étions  dimanche  à  Mortain;  partie  charmante 
malgré  le  mauvais  vouloir  du  temps  qui  nous  a  disputé  ses 
moindres  rayons  de  soleil  et  gratifiés  de  quelques  ondées.  M™"  G... 
m'a  demandé  de  tes  nouvelles  et  reçu  avec  force  témoignages  de 
souvenirs  les  plus  flatteurs  pour  toi,  pour  moi,  pour  les  enfants, 
pour  tout  le  monde.  Triomphe  réel,  tempéré  par  le  cri  de  la 
conscience  :  quatre  pensionnaires  de  plus  faisaient  bien  et 
feraient  bien  à  la  table  de  l'hôtel  de  la  poste  à  Mortain.  Cette 
fine  mouche  conserve  encore  les  traces  d'une  vieille  beauté, 
rajeunie  par  une  petite  fille  de  trois  ou  quatre  ans,  venue  après 
notre  départ  !  M"'  Emile   était    ravie  de  ce  petit  voyage  qu'elle 


222  i>.\i;l  huet 

desirait  faire  depuis  longtemps,  elle  lui  avait  fait  le  sacrifice 
facile  d'un  dîner  et  celui  plus  réel  d'une  soirée  où  elle  devait  se 
faire  entendre.  J'avais  eu  la  pensée  de  jeter  pour  elle  sur  un 
morceau  de  toile  l'esquisse  du  buisson  il  la  croix  du  Bourg 
d'Ault  et  de  lui  porter  mon  improvisation  toute  fraîche  samedi, 
mon  attention  a  eu  d'autant  plus  de  succès,  qu  il  y  a  toujours  un 
point  laible  dans  le  coin  des  meilleurs  cœurs.  Sans  le  savoir,  je 
caressais  un  peu  la  jalousie  d'une  belle-sœur  et  excitais  l'autre 
en  m'adressant  à  la  délicatesse  et  au  goût  de  la  femme  artiste. 
Le  silence  de  Legrain  m'a  éclairé;  il  n'a  pas  été  question  le 
moins  du  monde  de  mon  cadeau  pendant  notre  pérégrina- 
tion et  je  me  suis  empressé  se  réparer  la  chose  et  de  la  remettre 
en  équilibre  en  faisant  pour  M""'  Lenormand,  avant  notre 
déjeuner  d'hier,  un  petit  souvenir  de  notre  e.xcursion.  Je  n'ai 
donc  pu  hier  écrire  comme  je  le  voulais  ni  à  toi,  ni  à  Legendre, 
ni  à  M.  V.,  auquel  je  n'ai  pas  encore  répondu.  J'y  ai  d'autant 
moins  pensé,  que  venant  de  porter  ma  tartine  et  causant  bahut, 
M.  Adrien  a  fait  atteler  et  nous  a  conduits,  M.  Edmond  et  moi, 
voir  un  meuble  de  la  Renaissance  à  trois  ;i  quatre  lieues  de  Vire. 
Ce  meuble  tout  en  ébène,  h  portes  sculptées,  serait  d'uu  grand 
prix  s'il  n'était  fort  malade,  bien  qu'il  appartienne  depuis  trente 
ans  à  un  médecin  qui  l'a  payé  60  francs  et  en  voudrait  700.  On 
se  demande  de  suite  si  ce  brave  homme,  qui  se  porte  si  bien  dans 
cette  solitude,  soigne  ses  malades  comme  ses  curiosités. 
M.  Adrien  en  a  offert  3oo  francs  (pour  moi),  mais  la  chose  n'a 
pas  eu  de  succès.  Je  voulais  attendre  quelques  jours  pour  te 
donner  des  nouvelles  de  ma  santé  et  te  dire  fièrement  qu'aussitôt 
arrivé  ici  et  il  peine  reposé  de  mon  voyage,  mon  affection  avait 
comme  par  enchantement  changé  de  nature  et  que  j'allais  à 
merveille.  Malheureusement,  la  métamorphose  n'a  point  tout  à 
fait  tenu,  et  ce  matin,  je  suis  un  peu  repris,  soit  que  le  froid 
ail  eu  son  influence,  soit  le  régime  des  dîners  qui,  bien  que 
simples  et  excellents,  n'ont  pas  notre  simplicité  ni  notre  excel- 
lence patriarcales.  C'est  dommage;  je  me  trouvais  tout  rasséréné 
et  les  plus  beaux  projets  de  travail,  parmi  lesquels  ton  image 
était  mêlée,  me  passaient  dans  la  tête.  Il  faut  croire  d'après 
cela  cependant,  qu'il  peut  s'opérer  un  changement  sur  et  com- 
plet. 

Pas  de  nouvelles  des  panneaux?  J'espérais  que  mon  frère  les 
ayant  expédiés  de  suite  me  donnerait  aussitôt  de  leurs  nouvelles. 
Je  ne  voudrais  pas  les  attendre  ici,  oii  je  ne  lerai  rien.  J'ai 
relapé  en  quelques  coups  un  paysage  de  mon  hôte  avant  de  tou- 
cher à  l'esquisse  de  M™"  Emile,  et  je  crois  que  si  nous  arrivons 
il  faire,  dans  le  jardin  de  cette  dame,  un  bout  d'étude  d'après  un 
coin  assez  insignifiant,  ce  sera  la  grande  affaire  de  mon  voyage. 
Le  pays,  bien  que  pittoresque,  ne  prête  pas  à  la  peinture,  les 
lignes  sont  ramassées,  les  arbres  plantés  en  haie,  symétri<[ue- 
ment  distribués  ;  il  est  d'ailleurs  abîmé  d'affreuses  fabriques.  11 


LA   CORRESPONUANCE  ni 

faut  ajouter  que  le  temps  a  changé  et  <[uc  nous  sommes,  à  tra- 
vers quelques  pluies,  passés  h  un  froid  assez  vif.  Adieu,  amie,  je 
ne  fermerai  ma  lettre  qu'après  le  courrier  que  j'espère.  Eu 
attendant,  je  t'embrasse  de  mille  tendresses,  la  suite  sera  adressée 
à  mes  deux  correspondants. 

Je  reçois  ta  lettre  h  l'instant,  mais  je  pars  chez  M.  Lenormand 
déjeuner  et  je  vois  que  je  puis  me  dispenser  d'y  répondre  ;  à 
bientôt,  dans  ma  première  je  te  donnerai  des  détails  sur  ma 
course  à  Mortain. 

A  sa  femme. 

Do  Vire,  jeudi,  i'^''  octobre   li^^■]. 

Je  t'aime,  chère  bien-aimée  amie,  et  je  sens  à  ma  tendresse  pour 
toi,  plus  encore  qu'à  ma  passion  pour  l'art,  dont  tu  ne  peux  être 
jalouse,  que  tout  ce  qui  tient  à  l'âme  ne  saurait  vieillir.  Je  vis  de 
ta  vie  et  tu  connais  ma  pensée,  sans  que  j'aie  besoin,  je  crois, 
de  t'ouvrir  mon  cœur. 

Ah  !  pauvre  amie,  si  je  n'écoutais  que  mon  cœur,  je  ferais  de 
mon  fils  ce  que  je  n'ai  pu  faire  de  toi,  ce  que  tu  devrais  être 
encore,  mon  compagnon  d'atelier,  le  successeur  de  mes  idées, 
l'exécuteur  de  mes  rêves.  Mais  tu  sais  qu'il  faut  aimer  les 
enfants  pour  eux  et  les  tremper  impitoyablement  dans  les  eaux 
du  Slyx;  il  lestera  toujours  un  talon  vulnérable. 

Tu  t'étonnes  h  propos  de  la  légèreté  de  ces  viveurs  que  l'on 
rencontre  parfois  et  tu  cherches  leur  excuse  dans  leur  manque 
de  cœur.  La  vie  est  facile,  en  effet,  pour  ceux  qui  n'ont  d'amoui' 
ni  pour  le  beau,  ni  pour  le  bon,  de  tendresse  que  pour  eu.x- 
mèmes,  ils  prendront  de  l'art  et  de  l'affection  ce  qui  peut 
charmer  entre  deux  verres,  comme  on  aime  la  lumière  des  bou- 
gies dans  un  festin.  Ces  méchants  sont  souvent  les  plus  redou- 
tables, car  ils  sont  méchants  sans  passion,  seulement  pour  ajouter 
à  leurs  plaisirs.  En  voilii  trop  sur  ce  sujet  qui  ne  vaut  pas  toutes 
ces  phrases. 

René  me  paraît  bien  sévère  en  fait  de  chant,  je  me  laisse 
cependant  aller  au  plaisir  de  lui  trouver  du  bon  sens  et  du  senti- 
ment en  bien  des  choses  ;  ce  côté  de  caractère  a  frappé 
M.  lîdmond.  Cependant,  M""...  a  une  belle  voix,  une  charmante 
méthode  et  beaucoup  de  goût.  La  beauté  a  son  prestige  incon- 
testable et  tout-puissant,  a-t-elle  ce  feu  sacré  qui  rend  belles 
celles  qui  n'ont  que  le  sentiment  pour  se  faire  valoir?  C'est  ce 
que  je  ne  saurais  dire.  M™"  Emile  est  loin  d'être  jolie,  mais  elle 
a  la  grâce  du  sentiment,  la  bonté  et  la  distinction  d'un  cœur 
artiste,  tout  le  monde  l'aime  ici,  et  elle  est  charmante  pour  tout 
le  monde;  nous  avons  dîné  hier  chez  elle,  après  y  avoir  déjeuné 
en  famille.  Dans  l'entre  deux,  nous  avons  peint  d'après  un  petit 


2î4  PAL'L    HUIÎT 

coin  pittoresque  de  ce  nid  de  fauvettes  que  tu  envierais.  Com- 
bien de  lois  ai-je  répondu  à  son  enthousiasme  pour  sa  maison- 
nette de  chaume  :  «  Je  connais  quelqu'un  à  qui  cette  suspension 
ferait  bien  envie  ».  L'air,  la  vue,  la  campagne  et  la  ville,  le 
calme  et  le  chant  font  de  cette  petite  retraite  unendroit  char- 
mant où  tu  serais  à  merveille,  tu  l'as  rêvé  bien  des  fois. 

Je  voulais  te  parler  de  Mortain,  puisque  je  te  l'ai  promis. 
Deux  ou  trois  vieilles  femmes  possèdent,  par  suite  d'un  procès 
de  famille,  quelques  toiles  de  Géricaultet  quelques  centaines  de 
croquis.  Tu  juges  du  désir  que  j'ai  éprouvé  de  jeter  les  yeux  sur 
ces  feuilles  perdues  de  notre  grand  peintre.  Nos  démarches,  il 
faut  l'avouer,  ont  été  vaines.  Ces  sorcières,  incapables  de  juger, 
ni  dejouir  de  ces  œuvres  que  le  hasard  a  jetées  dans  leurs  mains, 
ne  permettent,  dit-on,  à  personne  d'y  jeter  les  yeux;  au  pre- 
mier jour,  le  feu,  allumé  par  quelque  curé,  finira  par  dévorer 
ces  dessins,  sous  le  prétexte  des  nudités  ou  d'autres  signes  plus 
ou  moins  diaboliques  ou  cabalistiques.  Ayez  donc  une  patrie  et 
de  la  famille,  soyez  Géricault,  pour  que  le  sort  se  joue  ainsi  de 
vos  rêves  de  gloire  et  de  toute  votre  existence  de  luttes  et  de 
travaux. 

Je  te  remercie  des  détails  que  tu  me  donnes  sur  ce  pauvre 
Planche;  je  regrette  de  n'avoir  pu  lui  tendre  la  main  dans  ses 
derniers  jours,  mais  au  moins  je  sais  qu'il  n'est  pas  mort  aban- 
donné de  tous.  J'ai  lu  quelques  articles  sur  lui,  dans  aucun  on 
n'a  parlé  comme  il  convient  de  sa  vraie  vertu,  le  désintéresse- 
ment. Tu  sais  les  deux  ou  trois  faits  dont  je  veux  parler. 

Adieu,  ma  bien-aimée  amie,  bientôt  je  t'embrasserai  ainsi 
que  les  deux  chers  enfants,  qui  me  manquent  comme  toi  ;  tout  le 
monde  ici  parle  de  vous,  de  toi  surtout  et  te  regrette... 

J'espère  encore  vous  rejoindre  a  Fontainebleau;  si  mes  toiles 
étaient  arrivées,  je  serais  déjà  parti  pour  vous  serrer  bien  tendre- 
ment quelques  jours,  quelques  heures  plus  tôt... 

A  sa  femme. 

Octobre  1857.   i  heure  1/2. 

Chère  amie,  je  t'écris  du  salon  de  M.  Adrien  au  milieu  de 
mes  peintures.  Cette  caisse  si  attendue  est  donc  arrivée,  déballée, 
et  pendue  aux  murs  dorés  de  la  petite  maison.  Nous  venons  de 
faire  l'essai  aux  lumières,  allumées  pendant  que  nous  déjeunions. 
Tout  le  monde  paraît  fort  satisfait,  et  pour  ce  qui  est  de  moi,  je 
suis  content  de  l'effet  produit.  Aux  lumières,  les  peintures  parais- 
sent un  peu  des  vieilles  tapisseries  ;  mais  opposées  au  soleil,  il 
nous  a  été  impossible,  je  crois,  d'en  juger  la  valeur;  au  lieu  de 
la  lumière  éblouissante  d'un  salon,  on  avait  le  jour  éteint  d  une 
caverne  et  j'ai  demandé  que  1  opération  fût  recommencée  ce  soir. 

Je  pense  me  mettre  en  route  demain  matin  avec  Jouvet,  j'irai 


LA   CORRESPONDANCE  225 

sans  doute  dîner  à  Beuzeval  pour  partir,  si  je  puis,  vendredi  pour 
Paris.  Serez-vous  revenus,  mes  aimés,  c'est  ce  que  je  saurai  en  arri- 
vant rue  de  l'Ouest  oii  je  ne  comptais  pas  d'abord  m'arrêter.  Mon 
projet  était  d'aller  d'un  trait  h  Fontainebleau  vous  embrasser  au 
plus  vite  ;  mais  ta  dernière  lettre  me  donne  la  crainte  de  ne  pas 
t'y  rencontrer  malgré  une  lettre  de  Caroline  qui  me  fait  part  de 
sa  bonne  intention  d'aller  passer  la  fin  de  la  semaine  avec  toi. 
Le  temps  est  incertain,  aura-t-elle  accompli  son  projet,  aura- 
t-elle  pu  s'arracher  à  sa  chapelle  et  à  son  banc  d'œuvre  ?  Le  temps 
qui  gronde  et  tempête  me  donne  par  ses  violents  caprices  le  droit 
d'en  douter.  J'aurais  cependant  eu  bien  du  plaisir  à  faire  avec 
vous  un  tour  dans  notre  belle  forêt  ;  quel  charmant  lieu  de 
rendez-vous,  chère  amie  !  Au  moment  où  j'écris  cette  ligne,  le  ciel 
éclate,  les  vents  se  déchaînent,  la  grêle,  la  pluie,  la  tempête  tom- 
bent, traversent  et  retentissent.  Ce  coup  inattendu  m'inquiète. 
Pourra-t-on  porter  ce  chiffon  de  lettre  que  je  t'écris  à  la  hâte  et 
qui  sera  sans  doute  le  dernier  que  je  t'envoie  d'ici?  Pourrons-nous 
partir  demain  par  ces  bourrasques  qui  font  rire  en  dessous  nos 
manufacturiers.  L'on  manquait  d'eau  et  bientôt  le  torrent  va 
remplacer  la  vapeur,  c'est  une  économie  de  vingt  pour  cent! 
Pauvre  enfant,  tu  serais  manufacturière  pendant  dix  ans,  dis-tu? 
Pour  moi,  je  ne  puis  tenir  cinq  minutes  à  l'odeur  de  cette  huile 
bouillante  qui  me  donne  le  vertige  et  des  nausées,  comment 
ferais-tu?  Et  les  échéances,  les  ventes  manquées,  les  ouvriers  à 
conduire  ;  hélas,  la  liberté  a  son  prix,  l'art  et  la  nature  peuvent 
nous  consoler,  prenons-en  notre  parti.  Pour  le  bon  M.  Edmond, 
jamais,  dit-il,  il  ne  voudrait  être  dans  la  fabrique. 

Adieu  amie,  adieu  enfants,  au  bruit  de  cette  grêle,  mon  cœur 
se  réjouit  car  je  vais  bientôt  vous  embrasser. 

Chacun  ici  s'empresse,  amie,  de  te  faire  ses  compliments  et  de 
l'adresser  des  souvenirs. 

Je  ne  sais  pourquoi  mon  frère  n'a  pas  joint  le  clair  de  lune  aux 
autres  toiles.  J'espère  malgré  tout  qu'ils  sont  près  de  vous. 
Mes  compliments  affectueux  à  tous,  je  t'aime,  je  vous  aime. 

Paul. 


A  M.  Lesrain. 


Octobre   1857. 


Cher  monsieur  et  ami,  toute  séparation  est  triste  surtout  lorsque 
l'on  quitte,  comme  je  l'ai  fait,  une  hospitalité  charmante  et  un 
milieu  d'affection  et  de  bienveillance  extrême.  Mais  ce  qui  m'a 
rendu  mon  départ  pénible,  mon  cher  monsieur  Legrain,  c'est  l'état 
dans  lequel  je  vous  ai  laissé.  Si  d'impérieux  besoins  de  cœur  et  de 
doux  devoirs  de  lamille  ne  m'avaient  pas  rappelé,  je  serais  resté 
pour  vous  seul  encore  quelques  jours, car  il  me  semblait  en  vous 
quittant  que  je  vous  laissais  moins  bien   qu'au  moment  de  notre 

i5 


îiG  PAUL    HUET 

arrivée,  peut-ôtre,  est-ce  trop  présumer  de  mon  influence,  mais 
j'aurais  voulu  lâcher  d'agir  sur  vous  pour  vous  sortir  de  vos 
vapeurs  dangereuses  et  funestes,  d  un  abandon  ([u'il  dépend  de 
vous  surtout  de  secouer.  C'est  parce  que  vous  avez  du  cœur 
qu'il  faut  vouloir,  et  c'est  mal  aimer  ceux  dont  la  mémoire  nous 
est  encore  si  chère,  que  de  céder  à  des  entraînements  qu'eux- 
mêmes  condamneraient.  Pour  bien  regretter  ceux  que  nous 
pleurons,  il  faudrait  se  demander  comment  ils  voudraient  nous 
voir,  on  aime  à  se  persuader  que  les  êtres  qui  nous  ont  aimés 
nous  suivent  toujours  de  leur  pensée  et  de  leur  protection  ;  et 
que  demanderait  une  mère,  si  ce  n'est  le  bonheur  de  celui  qu'elle 
a  élevé  et  chéri,  bonheur  que  vous  saurez,  vous,  mon  ciier  ami, 
toujours  reporter  à  celle  qui  l'a  préparé.  La  vie  est  sans  doute 
une  épreuve,  mais  une  épreuve  que  notre  volonté  et  notre  con- 
science traversent  plus  ou  moins  bien.  Croyez-moi,  mon  cher 
ami,  ne  cherchons  pas  à  aller  plus  vite  que  le  temps,  il  marche 
trop  vite  pour  nous  et  tout  moment  perdu  est  irréparable;  ces 
vérités  qui  semblent  si  banales  sont  les  premières  oubliées,  on 
ne  s'en  souvient  qu'au  moment  où  le  bûcheron  veut  compter  avec 
la  mort.  Ce  qu'il  nous  est  permis  de  faire,  ce  qu'il  nous  est  sage 
de  chercher,  c'est  de  calculer  les  moments  qui  nous  sont  donnés 
pour  accomplir  notre  tâche.  L'art  nous  offre  plus  que  rien  au 
monde  le  moyen  d'oublier  les  heures  et  d'arriver  noblement  au 
port.  Vous  avez  tout  ce  qu'il  faut  pour  y  réussir  et  surtout  pour 
en  tirer  les  fleurs  les  plus  charmantes  ;  liberté  d'action  et  de 
fortune,  forces  de  cœur  et  d  intelligence  ;  vous  pouvez  entrer 
dans  la  carrière  en  soldat  ou  en  volontaire,  en  rapin  ou  en 
amateur  ;  jouissant  de  ce  que  vous  ferez  et  de  ce  que  feront  les 
autres,  sans  déception  d'un  côté,  sans  jalousie  de  l'autre. 

Pour  moi,  quelles  que  soient  les  amertumes  que  m'a  données 
mon  métier,  je  m'estime  encore  heureux  d'avoir  une  carrière  où 
l'on  trouve  des  jouissances  inconnues  aux  plus  heureux  du 
monde.  Je  rabâche  sans  doute,  tout  ce  que  je  vous  dis,  vous  le 
savez  mieux  que  moi,  mais  pourquoi  n'avez-vous  pas  vous-même 
plus  de  volonté  soutenue  ? 

•l'aurais  dû  vous  remercier  tout  d'abord  de  votre  bonne  et 
affectueuse  hospitalité,  les  moments  ont  été  bien  rapides  pour 
moi  à  Vire,  je  me  demande  si  j'ai  pu  abréger  aussi  les  vôtres. 

Veuillez,  quand  vous  verrez  M"""  Emile,  la  remercier  plus 
particulièrement  que  je  ne  le  fais  dans  ma  lettre  h  M.  Adrien 
des  bons  instants  qu'elle  nous  a  donnés.  Voila  une  artiste,  un 
vrai  sentiment,  une  âme  douée  et  sympathique,  qui  sait  commu- 
niquer aux  autres  la  flamme  secrète.  Je  désire  qu'elle  puisse, 
comme  il  me  semble  qu'elle  doit  le  faire,  vous  entraîner  où  jamais 
mes  paroles  sans  doute  n'auront  la  puissance  de  vous  conduire. 
La  musique  ainsi  comprise  est  l'art  le  plus  saisissant,  le  plus 
puissant  sur  l'imagination  ;  en  écoutant  ces  belles  symphonies, 
on  rêve  mieux  peinture. 


LA   CORRESPONDANCE  227 

Au  président  Petit. 


Mon  cher  Auguste,  je  ne  puis  que  vous  tendre  la  main,  une  main 
amie  bien  sympathique  à  votre  douleur.  Moi  aussi  j'ai  perdu 
mon  père!  et,  bien  que  je  l'aie  perdu  fort  jeune,  je  sens  encore 
aujourd'hui  l'immensité  de  ce  malheur,  car  j'aimais  mon  père 
comme  vous  aimiez  le  vôtre,  d'une  affection  aussi  tendre  que  res- 
pectueuse, d'une  tendresse  pleine  de  vénération.  Nous  perdons 
nos  meilleurs  parents,  nos  enfants  subiront  les  mêmes  épreuves  ; 
cette  loi  fatale,  dont  la  seule  douceur  est  de  n'être  pas  inter- 
vertie, n'en  est  pas  moins  aflVeuse,  comme  beaucoup  hélas  !  de 
celles  qui  président  à  notre  pauvre  humaine  nature.  J'espère  que 
lorsque  vous  recevrez  ces  lignes,  mon  cher  ami,  vous  aurez  déjà 
subi  la  douce  et  bonne  influence  qui  vous  entoure  et  que  votre 
douleur  sera  au  moins  adoucie  par  les  caresses  de  ce  jeune 
monde,  que  vous  aimez  comme  votre  père  vous  aimait. 


A   M.   Legrain. 


6  décembre  57. 


Mon  cher  jeune  élève, 

Vive  la  peinture,  qui  dans  d'autres  moments  nous  fait  damner  ; 
on  se  fait  damner  et  l'on  se  damne,  vous  le  savez,  pour  de  char- 
mantes choses.  Ce  n'est  pas  trop  médire  de  l'art  que  de  le  ranger 
parmi  les  choses  damnables  que  vous  et  M.  Adrien  connaissez 
mieux  que  moi. 

Je  travaille,  malgré  tant  de  dérangements;  le  Clair  de  lune 
fini,  le  tableau  des  Fabriques  (côté  de  la  fenêtre)  très  avancé  et 
venant  assez  bien,  suivant  moi,  voilà  pour  ce  qui  concerne  la 
ville  de  Vire  et  ce  que  je  dois  à  ses  aimables  hôtes.  Mais  vous, 
cher  maître,  qu'avez-vous  fait  ?  N'est-il  donc  question  que  du 
portrait  de  M.  René,  que  vous  faites  bien  de  conduire  à  bonne 
fin,  et  qui  y  arrive,  à  ce  qu'on  m'écrit.  Mais  n'avez-vous  pas 
commencé  autre  chose?  Ne  vous  avais-je  pas  commandé  une  tête 
par  jour,  bien  attaquée,  franchement  modelée  comme  le  portrait 
de  M"°  Marie,  par  exemple. 

11  est  bien  bon,  je  crois,  de  faire  une  étude  serrée,  comme 
nous  disons  nous  autres,  mais  l'étude  est  surtout  dans  l'exercice 
du  coup  d'œil,  dans  le  grand  accent  donné  à  l'œuvre.  Ceci  est 
rendu  sensible  par  les  copies  de  l'antique  et  de  quelques  grands 
maîtres;  la  copie  d'une  œuvre  médiocre  ne  laisse  rien,  la  copie 
d'un  antique,  pour  peu  qu'elle  soit  dans  les  lignes  et  l'aspect, 
fait  grand  plaisir.  Les  esquisses,  les  croquis  de  maîtres  démon- 
trent, vous  le  savez,  encore  mieux  ce  principe,  elles  offrent  ce 
suc  que  je  vous  veux  faire  donner.  Ah,  mon  cher,  si  l'on  pouvait 


ïî8  PAUL   HUKT 

refaire  son  éducation  !  I^orsque  l'on  doit  tout,  comme  moi,  h  de 
longues  réflexions  et  à  sa  propre  expérience,  il  semble  que  l'on 
pourrait  aller  loin  et  faire  quelque  chose.  Marchez  donc  pendant 
qu'il  est  temps  encore,  et  croyez-moi,  car  je  vous  parle  comme 
l'évangile  :  En  vérité  !  Vous  avez  du  reste  un  beau  modèle  et  de 
quoi  faire  un  chef-d'œuvre,  veuillez  lui  faire  mes  compliments 
en  attendant  ceux  que  je  désire  vous  adresser  h  ce  sujet. 

Nous  sommes,  comme  on  dit  en  province,  au  sein  des  plaisirs, 
mais  prés  de  votre  aimable  musicienne  vous  entendez  probable- 
ment plus  de  musique  à  Vire  que  nous  h  Paris.  Avec  nos  snntés, 
nos  all'aires,  et  notre  éloignement,  nous  ne  sortons  pas,  j'ai 
entendu  cependant  Nadaud  '  il  y  a  deux  jours  et  j'ai  pu  lui  dire 
que  j'avais  eu  un  souvenir  charmant  de  sa  musique  pendant  les 
vacances.  J'ai  aussi,  Dieu  me  pardonne,  été  une  fois  aux  Variétés, 
entendre  les  chansons  de  Béranger"  par  Déjazet^;  n'allez  pas  là, 
croyez-moi,  h  moins  que  ce  ne  soit  pour  voir  le  C/ievrertil,  jolie 
petite  pièce,  ou  pour  chasser  comme  moi  bien  des  ennuis.  Je 
voudrais  que  vous  eussiez  quelque  plaisir  à  m'écrire  comme  je 
l'ai  en  me  recommandant  à  votre  affection. 

Votre  bien  dévoué  de  cœur, 

Paul  Huet. 

Les  enfants  vous  embrassent  et  ma  femme  vous  fait  ses  com- 
pliments affectueux. 

A  M.   Le  grain. 

i6  décembre  1857. 

Cher  Monsieur  Edmond,  vous  parlez  de  lettres,  les  vôtres  sont 
charmantes.  Votre  dernière  nous  a  fait  d'autant  plus  de  plaisir 
qu'il  y  règne  une  certaine  gaieté  de  cœur  que  vous  avez  dans  les 
bons  moments  et  qui  vous  va  très  bien  ainsi  qu'à  vos  amis  ;  écrivez- 
nous  souvent  sur  ce  ton,  nous  en  tirerons  un  bon  proHt  pour  nous- 
mêmes  et  l'heureux  augure  que  votre  situation  morale  est  meil- 
leure. Prenez  le  dessus  et  rentrez  dans  la  vie.  Vous  avez  des  amis, 
faites-le  pour  eux,  ce  sera  déjà  un  bonheur. 

Je  voudrais,  comme  vous  me  l'avez  dit  quelquefois  avec  une 
bienveillance  qui  vous  est  propre,  contribuer  par  mon  bavardage 
à  vous  rendre  le  calme  et  le  repos  que  je  vous  prêche.  Faites  ce 
que  je  dis  et  non  ce  que  je  fais,  dit  M.  le  curé;  aussi  c'est  moi 
qui  solliciterai  votre  secours;  je  ne  suis  guère  en  train  en  ce 
moment  au  moins.  Le  froid  remue  mes  entrailles,  et  ma  maudite 

'  Nadaud  (Gustave),  musicien  et  cliausonnier,  1820-1893. 
2  Bérauger  (Pierre-Jean  de),  chansonnier,  1780-1857. 
■*  Déjazet  (Virginie),  célèbre  comédienne,  1797-1875. 


LA   CORRESPONDANCE  iig 

affaire  mon  cerveau,  tout  cela  d'autant  plus  cruel  qu'il  s'y  joint 
un  grand  appétit  de  peinture.  Ma  nièce  vient  de  nous  quitter  avec 
mon  frère,  ils  vont  passer  l'hiver  à  Nice  !  Pour  nous,  nous  les 
regardons  faire;  comment  trouvez-vous  cela?  J'avais  envie  de 
vous  écrire  de  venir  nous  joindre  et  de  partir  tous  pour  la  vraie 
Italie  ;  nous  aurions  dit  bonjour  en  passant  à  ces  gens-là,  et  aurions 
été  voir  quel  temps  il  fait  à  Rome.  Au  diable  les  afi'aires  et  l'hiver 

aussi,  puisque  tout  cela  est  un  rêve 

Je  vais  commencer  les  trois  derniers  panneaux.  Si  Dieu  me 
prête  vie,  ils  iront,  j'espère,  assez  rondement.  Je  suis  content 
des  esquisses,  qui  sont  toutes  arrêtées.  Si  j'avais  le  bon  esprit 
de  prendre  la  méthode  des  maîtres  dont  aujourd'hui  on  tient 
trop  peu  compte,  si  je  mettais  mon  esquisse  sur  du  papier  bien 
arrêté,  avec  figures  et  principaux  détails  pour  reporter  le  dessin 
ensuite  au  carreau  sur  la  toile,  j'irais  vite  et  sûrement.  Notre 
défaut,  défaut  auquel  nous  devons  quelques-unes  de  nos  qualités 
modernes,  est  de  trop  livrer  au  hasard,  au  sentiment.  Si  vous 
étiez  à  Paris,  je  vous  engagerais  h  aller  au  Musée  (salles  des 
dessins)  copier  quelques  esquisses  des  maîtres,  je  vous  accompa- 
gnerais avec  grand  plaisir.  Je  ne  connais  pas  l,-»  galerie  des  des- 
sins de  Florence,  la  nôtre  est  merveilleuse  et  dirigée  avec  goût. 
Notre  Musée,  lorsqu'il  sera  rouvert  entièrement,  sera  vraiment 
splendide.  On  vient  de  livrer  au  public  deux  travées  de  la  grande 
galerie  avec  éclairage  large  et  doux  à  la  fois,  par  en  haut;  j'es- 
père que  les  autres  ne  tarderont  pas  ;  pour  moi,  c'est  une  privation 
de  ne  pas  avoir  ma  galerie  complète  et  certains  de  mes  maîtres 
les  plus  adorés.  Je  ne  sais  si  je  vous  intéresserai  en  vous  parlant 
des  palettes  de  Delacroix,  qui  font  grand  bruit  parmi  quelques 
artistes.  Delacroix  a  l'habitude  de  préparer  de  riches  palettes  sui- 
vant le  tableau,  le  sujet  qu'il  traite;  il  fait  des  tons,  les  numé- 
rote et  en  conserve  des  échantillons  sur  du  papier  h  peindre.  C'est 
ainsi  que  l'on  fait  circuler  la  palette  de  Trajan\  la  palette  du 
Christ  au  Jardin  des  oliçiers'^,  etc.,  etc.  Ces  tons,  suivant  moi, 
sont  pour  ainsi  dire  des  tous  primitifs,  qui  viennent  augmenter  les 
couleurs  nombreuses  dontce  peintre  lait  usage.  Il  cherche,  en  tons 
principaux,  tous  les  tons  les  plus  riches  qui  peuvent  se  soutenir  et 
aussi  laire  opposition.  Delà,  on  veut  voir  un  calcul  beaucoup  plus 
profond  et  qui  tiendrait  vraiment  du  sortilège,  on  y  voit  un  tableau 
entièrement  combiné  dans  ses  plus  minutieux  détails,  ce  qui  serait 
aussi  impossible  qu'insensé  de  la  part  d'un  homme  qui,  il  est  vrai, 
raisonne  tout  ce  qu'il  fait.  Ce  système,  excellent  surtout  pour 
celui  qui  l'invente  à  son  propre  usage,  lui  procure  un  succès  auquel 
peut-être  le  malin  artiste  a  pu  quelquefois  songer,  le  succès  qu'on 
obtient  en  frappant  les  esprits.  Cela  n'en  est  pas  moins  intéres- 
sant à    étudier   et  je  tâcherai  de  m'en  procurer  une  pour  l'ana- 

*  Justice  de  Trajan,  tableau  au  Salon  de  1840,  musée  de  Rouen. 
-  Le  Christ  au  Jardin  des  Oliviers,  Salon  i855,  église  Saint-Paul. 


23o  PAUL   llUET 

lyser,  je  vous  en  ferai  part.  Jusqu'à  présent,  je  ne  puis  y  voir 
qu'une  richesse  de  tons  et  un  soin  de  préparation  et  de  palette 
qui  laisse  bien  loin  les  conseils  que  j'ai  pu  vous  donner  à  cet  égard 
et  ce  que  je  lais  niol-nième.  Nous  avons,  vous  et  moi,  beaucoup 
à  gagner  à  étudier  les  procédés  d'un  si  habile  homme. 

Voici  une  longue  lettre;  vous  m'en  avez  demandé  de  longues, 
vous  voilà  puni.  Je  la  termine  donc.  Je  voulais  cependant  vous 
parler  des  études  de  Troyon  qui,  cette  année,  a  rapporté  une 
trentaine  de  toiles  couvertes  en  deux  mois.  Il  en  a,  dit-on,  refusé 
cent  mille  francs,...  c'est  le  plus  extraordinaire  exemple  de 
succès. 

Votre  tout  dévoué  de  cœur, 

Paul  Huet. 


A  M.   Lesrrain. 


Décembre   1857. 


Je  viens  de  lire  un  livre  qui  correspond  si  bien  à  ma  fibre, 
que  je  ne  puis  m'empècher  de  vous  en  parler,  tâchez  donc  de 
lire  VEsstii  sur-  la  Révolution  de  Lanfrcy,  car  je  désire  que  vous 
soyez  de  mon  avis.  Voilà  un  jugement  sain,  fort  et  fécond  sur  ce 
grand  drame  de  89  qui  nous  agite  tous  encore  aujourd'hui. 
L'auteur  débute  par  un  coup  de  plume  sur  de  Maislre  et  un 
coup  de  massue  sur  Louis  Blanc'.  Le  chapitre  sur  la  Déclara- 
tion des  droits  de  l'homme  est  très  remarquable  par  la  profon- 
deur. Il  ne  manque  à  ce  livre,  parfaitement  écrit,  qu'un  peu  de  jeu- 
nesse dans  la  forme.  La  force  nécessaire  s'y  trouve  mais  on  vou- 
drait, il  me  semble,  un  peu  plus  d'éclat  dans  un  tel  sujet.  Au 
résultat,  livre  de  fond  qui  doit  rester,  qu'il  faut  lire  et  faire  lire. 

Pour  parler  moins  haut,  les  panneaux  sont  en  bon  train,  tous 
sont  à  peu  près  aujourd'hui  au  même  point  et  les  derniers,  à  cer- 
tains égards,  par  l'élan  et  l'enlevé  réussissent  mieux  que  ceux  que 
vous  connaissez,  au  moins  généralement.  Des  figures  de  quelque 
importance  à  faire,  l'harmonie  générale  à  revoir  et  je  n'aurai  plus 
qu'à  les  montrer.  Viendrez-vous  les  voir? 


A  M.  Le  grain. 

Luudi  matin,  4  janvier  i858. 

Cher  monsieur  Legrain,  je  n'ai  pu  encore  répondre  à  votre  bon 
souvenir,  à  ces  affectueux  souhaits  que  vous  m'envoyez  et  que  je 
voudrais  vous  rendre  ;  car  moi  aussi  je  les  ai  pour  vous  au  fond 

'  Louis  Blanc,  piibliciste,  historien. liomme  politique,  membre  du  Gouver- 
nement provisoire  en  1848,  —  1811-1882. 


LA   CORRESPONDANCE  î3i 

du  cœur.  Que  cela  vous  dise  mieux  que  toute  parole  la  différence 
lie  cette  journée  h  Paris,  avec  cette  journée  h  Vire  ;  journée  triste 
partout,  qui  là-bas  vous  appartient,  et  qui,  ici,  estlivrée  à  tous.  Ne 
regardez  pas  encore  cette  fois,  mon  cher  ami,  par  le  gros  bout 
de  la  lorgnette.  Ce  jour  est  triste  pour  tous  ceux  qui  ne  sont  plus 
enfants  !  mais  encore  pouvez-vous  penser  à  vos  amis  et  me  donner 
une  preuve  de  souvenir  que  je  n'ai  pu  vous  rendre  aussi  exac- 
tement. Ce  jour-là  surtout,  Paris  est  la  grande  ville  ;  celui  qui 
connaît  Paris  et  ne  l'a  pas  vu  à  cette  date,  ne  le  connaît  pas  encore 
et  ne  se  figure  pas  ce  tohu-bohu,  ce  contact  des  intérêts  qui 
courent  et  se  heurtent,  cette  fièvre  singulière  d'espérances  spé- 
culatives. On  a  beau  se  mettre  à  l'écart,  il  est  difficile  d'éviter 
cette  foule  qui  se  choque  et  nous  choque,  nos  affections  mêmes 
nous  entraînent  dans  le  flot.  Pour  moi,  qui,  depuis  quelques 
années,  ai  le  plus  possible  réduit  mes  visites  et  renoncé  à  cet 
usage  singulier  des  cartes,  excepté  pour  en  rendre,  je  vous  avoue 
que  j'ai  encore  de  quoi  me  mettre  en  humeur  ces  jours-là.  Je  ne 
sais  si  à  Vire  l'usage  des  cartes  est  consacré  ;  je  me  dis  tous  les 
ans  qu'il  n'en  est  plus  question  que  pour  les  fournisseurs  qui 
cherchent  pratique  ou  veulent  se  rappeler  aux  débiteurs  retar- 
dataires. Hélas,  je  vois  que  les  gens  qu'on  ne  veut  pas  voir,  les 
ennemis  prudents,  les  amis  dont  on  ne  sait  pas  le  nom  et  bien 
d'autres  encore  sont  trop  intéressés  à  ne  pas  laisser  passer  une 
mode  de  si  bon  goût. 

Un  jour  que  Dumas  écrivit  quelque  part  :  «  Un  de  mes  trois  cents 
amis  intimes  »,  il  glaça  singulièrement  mon  affection.  Que  dire  de 
ceux  qui  ont  cinq  ou  six  cents  cartes  à  envoyer  à  leurs  intimités  ! 
Je  me  tiens  heureux  de  n'être  pas  de  ceux-là  et  j'espère  que  vous 
n'accepterez  pas  comme  des  banalités,  les  consolations  et  les 
espérances  que  je  voudrais  vous  donner.  Je  voudrais  aussi  vous 
envoyer  collectivenienl  les  souhaits  que  je  forme.  Je  ne  peux  vous 
détacher  de  l'aimable  milieu  où  vous  êtes  et  du  petit  cercle  qui 
veut  bien  penser  à  moi.  Soyez  mon  interprète  près  de  chacun  et 
près  de  tous... 

Il  ne  faut  pas  être  plus  royaliste  que  le  roi,  ni  plus  romantique 
qu'en  i83o.  Je  suis  bien  de  votre  avis,  M.  Ingres,  avec  la  palette 
de  Delacroix,  ne  changerait  pas  beaucoup  sa  couleur,  cependant, 
puisque  vous  ne  vous  rendez  pas  bien  compte  de  l'importance  de 
ce  que  je  vous  ai  dit  à  propos  de  la  manière  de  procéder  de  Dela- 
croix, j'ajouterai  aujourd'hui,  en  attendant  meilleure  explication, 
que  tout  sentiment,  quelle  que  soit  son  individualité,  fait  bien 
d'avoir  recours  à  certaines  traditions;  que  rien  ne  nous  force  à 
faire  des  tons  comme  Delacroix  ni  surtout  les  mêmes  tons,  mais 
qu'il  est  bon  de  savoir  pourquoi,  dans  quel  but,  et  d'après  quelle 
méthode  il  en  fait.  Le  plus  grand  reproche  qu'on  puisse  faire  à 
l'école  de  David,  c'est  d'avoir  enterré  toute  tradition  ;  chacun  dès 
ce  jour,  et  c'est  la  gloire  du  romantisme,  s'est  mis  à  l'œuvre  pour 
la  retrouver  et  en  former  une  nouvelle,  tout  en  laissant  au  génie, 


a3ï  PAUL    IIUET 

au  senliment,  au  simple  instinct  son  initiative.  Personne  aujour- 
d'hui, certainement,  n'a  porté  la  science  de  la  couleur  aussi  loin 
que  notre  grand  coloriste  et  ses  procédés  sont  bons  à  connaître. 
Je  n'ai  pas  de  place  pour  en  écrire  plus  long,  je  ne  puis  que 
vous  embrasser  et  vous  dire  qu'en  raison  du  nouvel  an,  chacun 
ici  en  fait  autant. 

Paul  IIuet. 

A  M.  Le  grain. 

17  février  58. 
Cher  monsieur  ami, 

Je  lui  dois  la  visite  de  M.  C...  le  décorateur.  Vous 

vous  rappelez  que  je  désirais  être  en  rapport  avec  cet  habile 
homme  qui  fournit  à  juste  prix,  du  Moyen  âge,  de  la  Renaissance, 
du  Rococo,  le  tout  en  carton  pierre,  h  toute  l'Europe  indistincte- 
ment ;  ce  qui  lui  permet  de  bâtir  pour  son  petit  usage  des  palais  en 
pierre  de  taille.  Je  crains  qu'il  m'ait  assez  mal  jugé,  il  s'attendait, 
je  crois,  à  tout  autre  chose  qu'à  ce  qu'il  a  vu;  mauvaise  disposi- 
tion, vous  savez,  pour  juger  les  gens.  Il  pensait  trouver  de  vieux 
moules,  quelques  pastorales  Boucher,  ou  quelques  scènes  ita- 
liennes du  théâtre  Watteau  et  a  dû,  je  le  crains,  prendre  mau- 
vaise opinion  d'un  homme  qui  cherchait  si  loin  (et  si  mal  peut- 
être)  ce  qu'il  pouvait  trouver  tout  près,  tout  fait  et  bien  fait 
dans  les  gravures  du  temps;  ma  frayeur  est  qu'il  soit  parti  en 
disant  :  Cela  est  fort  bien,  mais  n'est  pas  dans  le  style.  Je  con- 
nais ce  jargon,  témoignage  de  l'impuissance  du  temps  (le  nôtre), 
et  vous  devez  reconnaître  à  ma  colère,  combien  je  l'ai  en  hor- 
reur et  en  mépris.  C'est  avec  cela  qu'on  nous  fait  passer  toute 
cette  vieille  défroque  de  pacotille  qui  ne  laissera  après  elle  que 
la  vermine  d'un  magasin  de  costumes  et  les  lambeaux  de  vieilles 
décorations. 

M.  Rothschild  fait  faire  chez  cet  artiste  industriel,  ou  pour 
mieux  dire  chez  cet  industriel  artiste,  une  magnifique  décoration 
Louis  XV.  Est-ce  la  faute  des  artistes,  des  architectes  de  notre 
temps  !  de  prendre  tout  fait  dans  le  passé  et  de  copier  ainsi  le 
vieux  toujours?  Au  moins  a-t-il  le  bon  goût,  que  lui  permet  sa 
fortune,  de  faire  exécuter  en  bois  au  lieu  de  carton  pierre,  ces 
charmantes  moulures  du  xviii*  siècle;  mais  ce  qu'il  y  aura  de 
plus  curieux  c'est  que  la  direction  générale  de  cette  décoration 
de  château  est  confiée  à  un  peintre  intelligent  et  spirituel,  et 
que  nous  verrons  peut-être  dans  les  panneaux  et  dessus  de  portes 
de  pâles  copies  de  ces  charmantes  peintures  de  Watteau  qu'on 
ne  pouvait  imiter  de  son  vivant.  Peintures  qui  se  font  à  l'entre- 
prise aujourd'hui  et  qui,  cependant,  ne  peuvent  encore  se 
mouler  comme  ces  cartons  complaisants  que  M.  C...  expédie 
aux  cinq  parties  du  monde  et  enverra  dans  la  lune  le  jour  où  les 
ballons  pourront  y  pénétrer. 


LA   CORRESPONDANCE  233 

Mettez  que  je  m'échauQe  peut-être  fort  à  tort,  non  pas  pour  la 
question  générale  dont  j'ai  la  bêtise,  dirait  M.  C...,  de  me  préoc- 
cuper, mais  en  ce  qui  regarde  mes  rapports  avec  lui;  en  somme, 
il  a  été  fort  aimable,  bien  qu'il  m'ait  paru  un  peu  étranger 
à  la  peinture,  pour  ne  pas  dire  ignorant  en  fait  d'art,  et  tout  à 
fait  renfermé  dans  sa  spécialité,  son  article,  dirais-je  si  j'étais 
son  commis  voyageur.  C'est  un  homme  fort  intelligent,  enten- 
dant bien,  je  ne  voudrais  pas  dire  son  affaire  que  je  compren- 
drais autrement,  mais  les  affaires  que  je  comprendrais  fort  mal. 
Je  crois,  nous  disait-il,  qu'il  y  a  des  gens  qui  ^■endent  le  néces- 
saire pour  avoir  l'ornement.  Il  ne  sait  à  qui  répondre,  tant 
l'amour  du  luxe  et  àw paraître  est  partout  !  Pour  le  goût,  d'ail- 
leurs, il  le  vend,  mais  il  n'est  pas  chargé  de  le  donner,  ni  même 
de  l'inventer  ;  il  m'a  néanmoins  promis  de  m'amener  quelques- 
uns  de  ses  clients,  de  nous  aider  dans  nos  recherches  sur  les 
moyens  de  tendre  nos  toiles  et  il  viendra  même,  je  crois,  à  Vire 
les  voir  mettre  en  place,  ce  qui  devrait  répondre  à  toutes  mes 
suppositions  ;  mais  j'y  tiens  et  je  les  crois  vraies. 

A  M.  Legrain. 


Che 


r  monsieur  ami. 


Pas  de  nouvelles,  bonnes  nouvelles?  Votre  silence  me  fait 
espérer  que  vous  allez  venir  vous-même  à  Paris  poursuivre 
votre  débiteur  ;  si  je  savais  cela,  comme  je  me  féliciterais  de  ne 
mètre  pas  encore  acquitté,  seulement  je  vous  préviendrais,  entre 
nous,  qu'il  faut  vous  presser.  Vous  pourrez  trouver  votre 
homme  déniché.  Il  n'est  plus  question  de  grippe,  d'angine,  ni 
d'épidémie  quelconque.  Apollon  a  percé  de  ses  flèches  tous  les 
monstres  de  l'hiver  y  compris  le  catarrhe  et  le  rhume  de  cer- 
veau. Paris  est  charmant  à  cette  époque  et  vous  êtes  encore,  vous, 
mon  cher  ami,  d'âge  sensible  à  cette  renaissance  du  printemps, 
où  la  femme  refleurit  et  repique  avec  les  roses.  Mais  ce  n'est 
pas  toute  la  question  :  je  compte  que  le  parfum  de  mes  huiles  et 
de  ma  térébenthine  a  bien  aussi  ses  charmes  pour  vous  attirer,  et 
dans  trois  mois  il  faut  que  je  déguerpisse;  Loyola  me  met  à  la 
porte  ;  mon  atelier,  oii  je  me  trouve  si  bien  installé,  va  être 
converti  en  école  des  Frères  et  en  salle  de  conférences  pour  la 
Propagation  de  la  foi  en  faveur  des  ouvriers  enrégimentés. 
Enfoncé  Cabet'  et  Considérant"!  Les  socialistes  ont  trouvé  plus 
forts  qu'eux  et  j'apporte  ma  part  à  l'œuvre.  Hélas?  ce  n'est 
pas  tout  à  fait  de  bonne  volonté  et  je  crains  que  cela  me  soit  peu 
compté  dans   le   paradis  des   dévots.   Quoi  qu'il   en   soit,  il   laut 

*  Cabct  (Etienne),  écrivain,  auteur  de  lii  célèbre  utopie  communiste, 
1788-1856. 

^  Considérant  (Victor),  pliilosoplie,  fouriériste  et  économiste,  iSoS-iSgS. 


■234  PAUL   IIUKT 

faire  mes  paquets,  les  bons  Pères  vont  le  9  juillet  occuper 
cette  pauvre  petite  propriété  qu'ils  viennent  de  payer  3  à 
400.000  francs,  pour  lesquels  ils  recommencent  à  quêter  de  plus 
belle  ;  11  est  vrai  que  c'est  pour  y  bâtir  ou  ajouter  les  terrains 
vastes  qui  avoisinent,  ou  pour  aller  ailleurs  fonder  une  œuvre  qui 
ne  sera  que  la  continuation  de  celle-ci.  Pour  indemnité,  on  va 
venir  me  tendre  l'escarcelle,  la  bourse  ou  la  vie  !  y  compris  la 
vie  future.  Je  ne  voudrais  pas  plaisanter  sur  un  si  trrave  sujet, 
d'autant  plus  que  je  suis  fort  vexé,  que  je  ne  prévois  pas  où  je 
vais  percher.  A  quel  saint  me  vouer  pour  parer  ce  coup  que  les 
saints  me  portent.'  Paris  devient  de  plus  en  plus  impossible.  Les 
propriétaires  alléchés,  posent  en  principe  que  la  propriété  doit 
toujours  gagner  et  comme  il  faut  vivre  vite,  gagner  vite.  Chaque 
mutation,  une  augmentation,  aussi  on  ne  tient  plus  à  ses  loca- 
taires, pas  plus  qu'aux  gouvernements;  on  se  figure  qu'on  gagnera 
quelque  chose  à  une  mutation  et  c'est  bientôt  le  seul  principe  qui 
nous  restera. 

Vous  avez  sans  doute  appris  la  ruine  complète  de  mon  héros, 
ce  pauvre  Lamartine.  11  avait  toujours  reculé  devant  une  sous- 
cription nationale,  il  en  sentait  toutes  les  conséquences,  toutes 
les  incertitudes  et  le  voilà  forcé  d'y  venir.  L'empereur  lui  accorde 
son  patronage  et  souscrit  en  tète.  Une  commission  est  nommée 
où  se  trouvent  pêle-mêle  des  sénateurs  et  des  journalistes,  le 
seul  représentant  de  la  presse  indépendante  est  Ulbach'  de  la 
Revue  de  Paris;  M.  Renée'  du  Consiitulionnel  est  un  des  mem- 
bres les  plus  influents.  Vous  avez  lu  sans  doute  la  lettre  impé- 
riale, ou  au  moins  du  ministre  de  l'Intérieur.  C'est  un  chef- 
d'œuvre,  jamais  on  ne  tua  son  adversaire  de  meilleure  grâce. 
Pauvre  Lamartine!  il  était  trop  grand!  —  Poète  et  quel  poète  ! 
Vous  savez  enfin,  jamais  homme  ne  fut  doué  à  ce  degré  du  don  de 
poésie;  de  prime  saut,  il  est  orateur,  historien,  homme  d'Etat; 
courage  civil,  courage  militaire,  grandeur  d'âme,  il  a  tout,  il 
semble  en  dehors  de  notre  pauvre  espèce  et  le  voilà  qui  tombe 
comme  un  épicier.  Ah!  mon  pauvre,  mon  pauvre  ami,  quel 
chagrin  cela  fait.  Que  les  imbéciles  se  réjouissent,  que  les 
médiocres  applaudissent,  que  les  ingrats  triomphent,  pour  moi 
je  gémis  de  cette  position,  de  cet  abaissement  d'un  grand 
homme,  du  plus  noble  et  du  plus  pur  représentant  de  l'intelli- 
gence humaine.  Cela,  croyez-moi,  retombe  sur  Ihumanité,  et 
ceux  qui  la  méprisent,  pour  lui  mettre  le  pied  sur  le  cou,  ont 
beau  jeu  en  ce  moment. 

Si    vous   ne    m'écrivez  pas,  c'est  que  vous   allez 

venir  nous  surprendre  et  piocher;  on  vient  d'ouvrir  la  galerie 
italienne,  les  jours  bien  ménagés  ne   sont  pas   encore    ce    qu'ils 

'  Louis  Ulbach,  littérateur,  1822-1889. 

-  Amédée  Renée,  publicistc,  1808-1859,  directeur  du  Pays  et  du  Constitu- 
tionnel, député  du  Calvados  en  1857. 


LA   CORRESPONDANCE  235 

devraient  ou  pourraient  être  ;  on  avait  toute  liberté,  c'est  inex- 
plicable; quant  aux  œuvres  des  maîtres,  elles  sont  remises  à 
neuf  et  sortent  de  chez  le  dégraisseur.  Il  y  a  eu,  il  paraît,  un 
décret  pour  les  peintures  comme  pour  les  maisons.  Tous  les 
dix  ans  on  badigeonnera  les  Raphaël,  les  Titien,  les  Léonard, 
les  Rembrandt,  etc.,  etc.,  comme  les  façades  de  nos  rues.  Vous 
serez  charmé  de  ce  petit  travail.  Les  artistes  n'y  entendaient 
rien,  ce  n'est  qu'un  pouce  de  crasse  que  l'on  a  enlevé  et  les 
glacis  et  les  demi-pâtes  des  Vénitiens  n'étaient  que  dans  leur 
imagination.  Le  plus  beau  de  raffaire,  c'est  que  cela  est  propre- 
ment exécuté  par  des  gens  qui  ont  abattu  l'ancienne  administra- 
tion sous  le  prétexte  de  suspicion  de  ce  crime.  11  n'est  que  de 
faire  les  choses  sur  une  large  échelle...,  et  surtout  de  pouvoir 
faire  taire  les  mauvaises  langues. 

De  M.  Le  grain. 

Vire,    12  avril  i858. 

Mon  cher  maître,  il  y  a  trop  longtemps  que  je  remets  à  vous  écrire; 
je  veux  avant  de  me  coucher  vous  présenter  mes  excuses  et  vous  prier 
de  me  pardonner  mon  trop  long  silence.  Ne  me  gardez  pas  rancune, 
je  vous  en  prie.  J'ai  passé,  depuis  un  mois,  de  mauvais  jours  ;  j'ai  été 
assailli  par  une  foule  de  diables  bleus,  de  chagrins  et  de  misères,  et 
j'ai  plus  d'une  fois  manqué  de  courage.  S'il  m'eût  été  possible  de  quitter 
Vire,  où  me  retiennent  quelques  affaires  criardes,  je  serais  ailé  me 
retremper  près  de  vous,  sentir  vos  huiles  comme  vous  dites,  et  chercher 
une  cordiale  poignée  de  main  qu'il  me  tarde  de  recevoir 

Je  voudrais  bien  un  peu  maudire  les  Jésuites  qui  vous  prennent  mai- 
son et  atelier.  Mais  je  sens  que  je  ne  pourrais  le  faire  aussi  énergique- 
ment  que  vous,  et  que  mes  imprécations,  inutiles  comme  les  vôtres, 
vous  paraîtraient  bien  maigres.  Je  me  borne  donc  à  vous  plaindre,  et 
sincèrement,  d'être  forcé  de  quitter  une  habitation  qui  vous  allait  si 
bien.  Avez-vous  en  vue  un  autre  appartement  ?  Pendant  qu'il  est  ques- 
tion de  maudire  les  gens,  je  m'unis  à  vous  contre  les  frotteurs  du 
Louvre.  On  se  trouve  heureux  de  n'être  pas  un  maître  exposé  dans 
l'avenir  à  être  écuré  comme  une  casserole  par  quelque  directeur  de 
musée.  Empâtez  ferme,  mon  maître,  et  glacez  peu,  car  un  jour  ou 
l'autre  vous  serez  frotté  !  Quel  bête  d'animal  que  l'homiue.  De  toutes 
parts  on  entend  crier  qu'il  faut  éviter  les  restaurations  aux  oeuvres  d'art, 
et  ceux  qui  ont  crié  au  meurtre,  quand  vient  leur  tour  de  conserver  les 
tableaux,  s'empressent  de  les  livrer  aux  vernisseurs.  Il  faut  avouer  que 
cela  n'a  rien  d'étonnant  par  le  temps  qui  court  :  On  veut  du  luxe,  mais 
du  luxe  pimpant,  brillant,  de  vrai  luxe  point.  On  veut  se  faire  admirer 
des  foules  et  l'on  réussit.  La  foule  aime  Saint-Jacques  la  Boucherie 
remis  à  neuf,  la  rue  de  Rivoli,  le  bois  de  Boulogne  jardiné  et  Notre- 
Dame  bariolée  :  pourrait-elle  aimer  un  Vénitien  un  peu  enfumé  ?  C'est 
pour  elle  que  l'on  travaille,  dût  périr  la  gloire  du  Titien  et  de  Véronèse. 
C'est  logique.  Des  rêveurs,  cher  maître,  voulaient  élever  le  peuple  à 
eux,  le  faire  intelligent,  épurer  ses  goûts  :  le  peuple  les  a  reniés. 
On  se  fait,  non  peuple  mais  racaille  pour  lui  plaire,  et  il  acclame  et 
applaudit.  Si  encore  le  musée  ne  subissait  pas  les  misères  du  temps  ! 


■'36  PAUL   HUET 

Mais  je  vois  qu'il  paye  sa  pari  du  tribut  général  et  j'en  suis  désolé 
comme  vous.  Voilà  Lamartine  qu'on  va  restaurer  aussi.  C'est  grand 
pitié.  Comment  n'a-t-il  pas  eu  le  courage  de  vivre  avec  i  .000  francs  de 
rente  depuis  dix  ans.  C'eût  été  beau  de  voir  un  dictateur  descendre  du 
pouvoir  et  se  retirer  pauvre  à  la  campagne.  Je  ne  l'accuse  pas  :  il  ne  le 
pouvait  pas  sans  doute,  mais  je  le  plains  du  fond  du  cccur. 

Vous  avez  peut-être  remarqué,  cher  maître,  que  moi  aussi  j'ai 

pris  ma  feuille  à  contre-sens,  comme  vous  le  fîtes  l'autre  jour.  Cela  a 
été  involontaire  et  le  hasard  seul  l'a  voulu.  Pourquoi  ne  m'est-il  pas 
donné  de  vous  imiter  aussi  facilement  en  peinture. 

Adrien,  bien  que  désireux  de  posséder  ses  panneaux,  me  charge  de 
vous  dire  qu'il  vous  donne  toute  liberté,  tout  le  temps  de  les  faire  voir 
et  qu'il  serait  désolé  que  son  impatience  vous  ravît  les  éloges  qui 
doivent  vous  revenir. 

Adieu,  cher  maître,  je  travaille  beaucoup  malgré  mes  diables  bleu  de 
Prusse;  je  ne   sais   si  je  fais  bien  ou  mal,  mais  au  moins  je  passe  le 
temps.  J'embrasse  Edmée  et  René.  Edmée  doit  être  bien  rose  par  ce 
printemps.  Veuillez  me  rappeler  au  bon  souvenir  de  M™^  Huet. 
A  vous  de  cœur, 

Edmond  Legrain. 


A.  M.  Legrain. 


Che 


r  monsieur  ami, 


Votre  lettre  a  devancé  la  mienne,  je  vous  en  remercie  ;  je  dési- 
rais vous  écrire,  mais  le  cœur,  vous  le  dirai-je,  n'était  pas  assez 
vaillant  pour  prendre  l'initiative... 

Je  ne  sais  si  c'est  sous  l'influence  de  cette  crise  que  je  vois 
mon  exposition,  comme  bien  des  choses  elle  me  parait  manquée 
il  moitié,  pour  ne  pas  dire  aux  trois  quarts.  J'ai  eu  du  monde, 
quelques  bons  enthousiasmes,  un  succès  près  de  tous  ceux 
qui  ont  bien  voulu  se  déranger,  mais  ce  n'est  pas  encore  ce 
qu'il  faudrait  pour  bien  poser  et  l'artiste  et  son  œuvre.  Je 
suis  embarrassé  pour  vous  exprimer  ma  pensée  enchevêtrée 
entre  la  modestie  et  l'orgueil,  et  surtout  bien  troublée  par  l'af- 
fliction. J'ai  eu  des  sympathies,  les  éloges  du  petit  nombre  qu'on 
désire  le  plus  ;  mais  est-ce  lii  le  succès,  cela  ne  rentre-t-il  pas 
dans,  ce  qu'au  théâtre,  on  appelle  un  succès  d'estime  et  que 
j'appellerais  volontiers  un  succès  consolateur?  Sans  prétendre  à 
ces  triomphes  h  grosse  caisse  d'Horace  Vernet,  succès  du  drapeau 
tricolore  et  du  troupier  français,  ou  à  ces  succès  après  décès 
comme  Delaroche,  succès  de  gens  comme  il  faut  qui  font  les 
choses  à  la  mode,  ne  pouvait-on  espérer  quelque  chose  de  mieux 
que  cet  enthousiasme  a  huis  clos  avec  peine  enlevé  à  l'indifférence 
du  temps  ?  L'indifférence  pour  tout  ce  qui  n'est  pas  le  dividende 
est  le  caractère  général  de  cette  époque  qui  s'endort  pour 
oublier,  comme  l'esclave  antique  s'enivrait.  Pour  constater  un 
succès,  il    faut  qu'il  soit   de  bon  goût,  dans  un  certain    monde 


LA   CORRESI'ONUArs'CE  ïj^ 

qu'on  appelle  le  monde,  d'aller  ou  d'être  allé,  —  n'importe 
où  —  voir  ou  ne  pas  voir  n'importe  quoi.  Alors  tout  le  monde  se 
presse,  les  journaux  parlent  et  leur  critique  se  fait  éloge.  Dans 
le  cas  contraire,  vous  l'avez  fort  bien  remarqué  (dans  cet  article 
du  Conslitulioitnel  arrivé  un  mois  trop  tard),  on  ne  se  compromet 
pas  et  les  mots  les  plus  charmants  ont  quelque  chose  de  banal 
et  de  prudent.  Notre  Planche  n'était  ni  prudent  ni  banal. 

Pour  ne  pas  démentir  ma  femme,  je  vous  dirai  cependant  que 
plusieurs  de  ceux  dont  je  désirais  le  plus  l'assentiment  sont 
revenus  deux  ou  trois  lois  pour  compenser  tous  ceux  qui  ne  sont 
pas  venus  i»   mon  invitation  ;  parmi  ces  indifférents,   je   dirai  il 

M.Adrien  que  son  ami  M.  le  bââââron  M...  n'est  pas  venu les 

quelques  architectes  que  j'ai  eu  l'honneur  de  voir  ont  été 
enchantés.  Votre  lettre  me  prouve  au  moins  que  ce  n'est  pas 
l'indifférence  qui  vous  a  empêché  de  venir  nous  voir,  combien 
cependant  j'aurais  eu  de  plaisir  h  retravailler  un  peu  avec  vous, 
dans  cet  atelier  que  je  vais  quitter  et  dont  je  ne  profite  guère 
avec  mes  embarras  d'exposition  ;  c'est  moi  sans  doute  qui  vais 
aller  vers  vous,  je  songe  à  partir  bientôt  pour  placer  mon 
travail,  j'espère  que  vous  en  serez  aussi  content  cette  fois  que 
la  première.  Plusieurs  panneaux  de  votre  connaissance  ont 
gagné,  ceux  que  vous  ne  connaissez  pas  vous  feront,  j'espère, 
plaisir,  ce  ne  sont  pas  ceux  que  Delacroix  et  autres  aiment  le 
moins.  J'avais  songé  à  vous  écrire  à  propos  de  l'exposition  de 
Caen,  h.  vous  demander  ce  qu'il  fallait  en  faire  et  penser,  mais 
je  viens  d'apprendre  par  notre  Leharivel'  qu'elle  n'aura  pas  lieu, 
faute  d'un  local,  ce  qui  résout  toute  dilficulté  pour  moi.  Peut- 
être  cela  vous  permettra-t-il  de  venir  me  surprendre  et  me 
prendre  ici,  nous  repartirions  tous  deux  avec  le  bagage.  Je  com- 
mence à  désirer  les  voir  installés  comme  on  désire  voir  terminé 
l'ouvrage  qu'on  a  le  plus  de  plaisir  h  laire.  Nous  nous  en  irons 
ensemble  demander  a  iM™°  Emile  la  répétition  de  quelques-uns 
des  morceaux  si  applaudis  dans  son  concert  il  bénéfice.  Vous 
n'avez  pas  besoin  de  me  dire  qu'elle  a  enlevé  la  salle.  Je  serais 
bien  heureux  d'entendre  en  petit  comité  cette  bonne  musique. 

A  M.  Legrain. 

i5  juiu   i858. 

Cher  monsieur  ami,  j'ai  besoin  de  causer  avec  vous  ;  je  voulais 
vous  écrire  depuis  plusieurs  jours.  J'avais  juré  hier  de  ne  pas 
passer  la  journée  sans  faire  cette  excellente  chose,  mais  hélas! 
c'est  l'époque  des  faux  serments,  le  parjure  est  dans  l'air  et 
cependant  nous  ne  sommes  pas  au  mois  de  décembre.  Celui-ci 
du  moins  (mon  parjure)  est  bien  involontaire.  La  chaleur, 
quelques  visites  tardives  qui  m'arrivent  encore  m'ont  empêché. 

'  Le  Harivel-Duroclier,  sculpteur,  i8i6-i8y8. 


238  PAUL   HUET 


J'étais  levé  presque  à  quatre  heures  pour  m'acquitter  de  mon 
projet,  je  me  suis  mis  à  ma  table  devant  une  des  plus  belles  vues 
de  toutes  les  villes  du  monde,  la  fenêtre  ouverte,  il  faisait  doux, 
frais  même,  les  oiseaux  s'en  donnaient  à  tue-téte  et  je  suis  resté 
là  jusqu'à  près  de  huit  heures,  je  commence  votre  lettre.  Je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  expliquer  tout  ce  manège,  vous  comprenez 
que  je  suis  livré  à  mes  préoccupations  !  D'autant  plus  triste  que  je 
suis  seul  depuis  hier;  et  cependant,  c'est  avec  joie  que  j'ai  vu 
ma  femme  s'envoler  vers  l'air  pur  de  Fontainebleau,  l'air,  il  faut 
l'espérer,  ne  sera  pas  plus  chargé  de  chaleur  électrique  qu'il  ne 
l'est  à  Paris,  il  sera  moins  méphitique  sous  les  grands  et  solennels 
ombrages  de  la  forêt. 

...  J'abuse,  n'est-ce  pas,  de  votre  bonté,  mais  que  voulez-vous, 
je  compte  sur  votre  amitié  pour  moi.  Je  n'ose  vous  reparler  de 
voyage,  vous  êtes  dans  les  bâtisses  jusqu'au  cou,  plus  attaché  que 
jamais  au  toit,  au  sol  qui  fviis  ont  vu  nailre. 

Adieu,  cher  monsieur  ami,  à  bientôt  au  moins  en  lettre;  ne 
m'oubliez  pas  près  de  tout  votre  aimable  monde  et  surtout  ne 
m'oubliez  pas... 

Il  m'est  revenu  un  vieux  camarade,  que  je  n'avais  pas  revu 
depuis  vingt  ans,  et  qui,  sur  le  bien  de  mes  panneaux,  est  tombé 
chez  moi  hier. 

A  sa  femme. 


Ma  chère  amie  aimée,  j'avais  commencé  une  grande  lettre  hier, 
elle  n'a  pas  pu  partir;  j'avais  du  monde  chez  moi  :  M.  Lemarcy, 
son  ami,  puis  Préault',  venu  me  prendre  pour  aller  au  spectacle, 
me  donner  à  dîner,  me  payer  l'omnibus  et  même  la  bière.  Il  a 
voulu  traiter  tout  du  long.  Je  suis  rentré  à  près  d'une  heure  du 
matin  et  six  actes  d'un  mélodrame  en  neuf  tableaux.  Les  gens,  qui 
se  plaignent  qu'il  n'y  a  plus  d'émotions,  n'ont  qu'à  aller  à 
V h.m.h\sn-Co)ni(iue  voir  —  les  Fugitifs^  pièce  morale  et  religieuse 
avec  approbation  de  monseigneur  l'Archevêque.  —  On  y  sert 
deux  religieuses  qui  soignent  les  vivants,  enterrent  les  morts  et 
donnent  la  vie  éternelle.  C'est  fort  beau.  Il  y  a  un  fakir  qui  fait 
beaucoup  de  politesse  à  la  religion  catholique,  ce  qui  est  bien 
goûté.  Le  public,  je  ne  savais  pas  cela,  a  adopté  un  petit  chau- 
vinisme religieux  pour  faire  pendant  au  chauvinisme  du  pompon 
et  de  la  redingote  grise.  Je  me  suis  levé  un  peu  tard  pour  recevoir 
ta  lettre,  la  lire,  et  partir  pour  la  Maison  dorée,  j'ai  déjeuné 
avec  le  docteur. 

Adieu,  je  t'embrasse. 

'  Augusle  Préault,  sculpteur,    1810-1879. 


LA   CORRESPONDANCE  aîg 

A  son  fils  René,  âgé  de  treize  ans. 


Mon  cher  enfant,  je  te  remercie  de  ta  bonne  lettre  et  je  vais 
lâcher  de  trouver  mes  guêtres  pour  aller  bien  vite  avec  toi  en 
forêt  faire  la  chasse  aux  vipères.  Je  voudrais  que  tu  pusses 
chasser  tout  de  bon,  avec  un  vrai  fusil  et  une  vraie  marche  de 
chasseur.  Tu  as  besoin  d'exercice  et  de  volonté,  de  volonté  en 
toutes  choses.  Tu  sais  combien  ta  mère  te  soigne,  t'aime,  te  gâte, 
dis-toi  bien  cela  et  fais  aussi  beaucoup  ses  volontés  pour  lui 
plaire  et  la  récompenser  du  mal  qu'elle  se  donne.  Tu  t'en  trou- 
veras bien.  Rien  n'est  plus  mauvais  que  de  lutter  pour  des 
misères  ;  c'est  un  manque  de  force  que  la  résistance  pour  des 
riens.  Tu  seras  surpris  de  trouver  du  plaisir  à  faire  ce  qui 
d'abord  t'avait  semblé  monstrueux  à  entreprendre.  Souviens-toi 
que  nous  avons  toujours  compté  beaucoup  trop  sur  ta  raison,  je 
dois  dire  beaucoup  trop  parce  que  nous  avons  commencé  trop 
tôt  à  te  consulter.  Tu  as  eu,  jeune,  la  qualité  que  cela  devait 
développer,  le  jugement,  il  faut  t'en  servir,  non  pas  pour  lutter, 
mais  au  contraire  pour  faire  volontairement  ce  que  l'on  t'impose, 
puisque  l'on  ne  veut  rien  que  pour  ton  bien.  Voilà  beaucoup  de 
morale  et  je  ne  voulais  que  te  faire  des  tendresses,  et  plaisanter 
avec  toi. 

A  M.  Legrain. 

Fontainebleau,  4  juillet  î858. 

Je  suis  ici  pour  quarante-huit  heures,  pour  embrasser  les 
miens  et  retourner  à  Paris  préparer  mon  voyage  s'il  plaît  à  Dieu. 
Je  tiens  à  vous  écrire,  cher  monsieur  ami,  et  pendant  qu'on  est 
à  la  messe  je  choisis  un  moment  et  une  feuille  de  papier  pour 
causer  avec  vous,  répondre  à  votre  aimable  lettre,  vous  remercier 
de  votre  confiance,  vous  adresser  tous  mes  vœux  et  vous  demander 
de  vouloir  bien  vous  occuper  de  mes  loiles,  qui  sont  en  route 
depuis  deux  jours  pour  leur  destination.  Je  compte  que  vous 
voudrez  bien  assister  à  l'ouverture  de  la  caisse,  qui  bientôt 
arrivera,  je  pense,  grâce  à  la  grande  vitesse.  Je  suis  inquiet  de 
leur  état  de  santé,  de  l'eilet  qu'elles  vont  faire  et  fort  confus  de 
n'être  pas  avec  M.  Adrien  pour  les  recevoir.  Le  Clair  de  lune  a 
été  détaché  de  son  châssis  et  je  n'étais  pas  là  au  moment  où  la 
caisse  a  été  fermée  pour  voir  comment  cette  toile  a  été  traitée. 
J'ai  écrit  hier  à  M.  Adrien  pour  lui  faire  part  de  tout  cela,  le  prier 
de  m'érrire  et  lui  dire  que  j'irais  de  suite  s'il  était  nécessaire; 
que,  dans  le  cas  contraire,  je  lui  demandais  d'attendre  mon  retour 
pour  les  placer. 

J'espérais  vous  montrer,  ainsi  qu'à  M.    Adrien,   cette  ville  et 


a4o  PAUL    HUET 

surtout  ma  forêt  de  Fontainebleau,  trahit  siiti  tjiipmnnp  i'olnptas  • 
vous  êtes  entraîné  vers  d'autres  découvertes,  par  d'autres  projets. 
Tel  que  je  vous  connais,  vous  ne  pouvez  en  faire  que  de  sages 
et  vous  êtes  sûr  que  mes  vœux  les  plus  affectueux  vous  accom- 
pagnent partout  et  toujours.  Je  m'en  rapporte  h  votre  caractère 
pour  être  persuadé  que  vous  ne  pouvez  vous  tromper  de  chemin 
ayant  toujours  le  cœur  pour  guide. 

Je  m'étais  fait  un  plaisir  de  vous  (aire  les  honneurs  de  ces 
sauvages  et  antiques  ramées,  de  vous  promener  dans  ces  âpres 
et  magnifiques  solitudes.  Bientôt  ces  dômes  de  verdure,  ces 
sévères  Thébaïdes  disparaîtront  sous  la  hache  des  gouverne- 
ments, ou  pis  encore,  sous  les  papiers  que  la  civilisation  sème 
partout  avec  ses  restes  de  pâtés  et  ses  bouteilles  cassées,  trace 
infecte  et  peu  pittoresque  !  Où  sont,  dites-moi  les  impressions 
devant  de  pareils  témoins  ?  J'ai  encore  le  souvenir  de  ces  terreurs 
de  jeunesse  en  pénétrant  dans  ces  sombres  taillis  qu'on  parcourt 
aujourd'hui  en  voiture  h  quatre  chevaux,  comme  le  bois  de  Bou- 
logne. Les  bandits  traditionnels  ont  cédé  la  place  anx  gandins  et 
aux  crinolines,  entre  ces  deux  extrêmes  la  poésie  a  pu  à  peine 
fourrer  son  nez. 

Nous  allons  donc  faire  un  lointain  voyage  dans  les  Alpes,  voir 
si  la  civilisation  a  de  ce  côté  aplani  les  sommets. 

Un  jour,  bientôt  peut-être,  vous  connaîtrez  toutes  ces  inquié- 
tudes de  la  paternité  et  vous  jugerez  mieux  nos  épreuves.  Pour 
des  êtres  sensibles  comme  vous,  l'isolement  et  la  solitude  sont 
impossibles  ;  la  responsabilité,  les  soucis  de  la  famille,  la  charge 
d'âme  deviennent  de  terribles  devoirs,  de  cruels  tourments!... 

On  m'avait  conseillé  de  mettre  les  panneaux  à  l'exposition  de 
Rouen,  mais  elle  n'aura  lieu  qu'au  mois  d'octobre  et  cela  m'a 
paru  impossible. 

y)e  M.  Le  grain. 

Vire,  vendredi  igjuillet  i858. 

Mon  cher  maître.  Arrivé  depuis  hier  seulement  de  la  campagne,  je 
viens  de  voir  vos  admirables  panneaux,  et  j'en  suis  ravi.  Il  est  impos- 
sible Je  rêver  un  ensemble  plus  complet,  plus  poétique,  plus  puissant 
que  cette  magnifique  décoration.  Celui  de  vos  panneaux  que  j'aime  le 
plus,  c'est  celui  que  je  vois,  et  je  serais  bien  embarrassé  s'il  me  fallait 
faire  un  choix  parmi  eux.  Vos  matin  et  soir  forment  un  adorable  con- 
traste. On  entend,  dans  le  premier,  les  oiseaux  chanter  leur  hymne 
matinal.  Et  le  château,  et  le  soleil  couchant,  peut-on  rien  imaginer  de 
plus  fin  de  ton  et  de  plus  distingué  de  composition  ?  Cher  maître,  vous 
êtes  un  grand  artiste,  et  ceux-là  sont  bien  heureux  qui  peuvent  posséder 
de  pareils  ehefs-d  oeuvre.  Une  chose  m'a  surtout  frappé  et  c'est  ce  que 
j'attendais  le  moins,  permettez-moi  de  vous  le  dire  :  vos  figures  sont 
magnifiques.  Votre  barque  du  phare  est  belle  comme  une  barque  de 
Delacroix.  Vos  têtes  sont  charmantes  et  d'un  caractère  puissant.  Il  y 
a  dans  le  matin  une  femme  en  capuchon  rouge  et  une  laveuse  magni- 


LA    CORRESPONDANCE  î4i 

fîques.  Si  j'écoutais  mes  impressions,  je  prendrais  toutes  vos  figures 
l'une  après  l'autre  et  je  les  louerais  sans  exception.  Vous  avez  dans 
l'usine  un  délicieux  groupe  d'enfants.  Votre  magnifique  talent  se  révèle 
sous  une  nouvelle  lace.  Aviez-vous  jamais  fait  des  figures  comme 
celles-là  ?  Je  ne  le  crois  pas.  Dans  ce  que  je  connais  de  vous,  rien,  sauf 
les  figures  de  l'Inondation,  n'est  aussi  beau.  Couleur,  vérité  poétique, 
composition,  tout  est  parfait.  J'insiste  surtout  sur  les  figures,  cher 
maître,  car  c'est  la  première  fois  que  j  en  vois  d'aussi  belles.  Vous 
avez  dans  vos  paysages  des  fonds  admirables  de  transparence  et  de 
profondeur  !  Enfin  vous  m'avez  fait  éprouver  aujourd'hui  un  véritable 
bonheur  artistique.  Vous  êtes  un  grand  peintre  et  plus  encore  un  grand 
poète.  Quel  malheur  qu'une  exposition  ne  se  soit  pas  trouvée  en  ce 
temps  pour  l'illustrer  de  ces  productions  qui  eussent,  je  crois,  relevé 
notre  école  si  pauvre,  à  l'heure  qu'il  est,  de  pensée  et  de  composition. 
Je  ne  finirais  pas,  cher  maître,  si  je  ne  prenais  la  résolution  de  m'arrêter 
et  de  contenir  mon  admiration. 

Je  vais  maintenant  vous  parler  un  peu  de  moi,  car  je  sais  que  vous 
voulez  bien  descendre  de  vos  hauteurs  pour  songer  aux  misères  ou  aux 
bonheurs  de  vos  amis.  Donc,  je  me  marie  :  j'épouse  une  jeune  fille, 
sœur  d'un  de  mes  plus  intimes  amis,  gracieuse  et  distinguée. 
Revers  de  la  médaille  :  On  me  fait  une  condition  de  quitter  le  quartier 
que  j'habite,  et  me  voilà  en  quête  d'une  maison  comme  un  vrai  parisien. 
Oh,  je  les  plains  bien  les  parisiens.  Vous  voyez  que  même  sans  jésuites 
on  n'est  pas  toujours  sûr  de  coucher  chez  soi.  Par  malheur,  les  appar- 
tements à  louer  sont  rares  dans  notre  ville  paisible  et  immobile  et  je 
ne  sais  où  donner  de  la  tête,  la  possibilité  d'un  atelier  me  préoccupe 

surtout Il  ne  m'est  encore  permis  de  parler  qu'à  mes 

intimes  amis  du  mariage  qui  m'est  prorais.  N'êtes-vous  pas  de  ceux-là, 
bon  et  cher  maître;  ne  me  dites  pas,  quand  mes  lettres  sont  courtes, 
que  peut-être  je  veux  vous  prouver  que  la  longueur  des  vôtres  m'en- 
nuie. Cela  me  fait  mal.  Si  ma  lettre  finit  vite,  pensez  qu'une  préoccupa- 
tion ou  un  chagrin  me  rendent  paresseux,  et  croyez  que  je  suis  très 
heureux  quand  une  lettre  de  vous,  bien  longue,  bien  remplie,  vient  me 
donner  une  nouvelle  preuve  d'une  amitié  dont  je  suis  fier. 

Veuillez,  je  vous  prie,  cher  maître,  offrir  à  M™*  Huet,  l'assurance  de 
ma  respectueuse  amitié  et  embrasser  René  et  Edmée  pour  moi. 
Je  vous  embrasse  de  tout  cœur, 

Edmond  Legrain. 


La  montagne  était  ordonnée  :  attiré  par  l'amitié  de  son 
cousin  le  président  Petit,  c'est  vers  Grenoble  que  Paul 
Huet  oriente  son  voyage. 

11  passe  six  semaines  à  Saint-Laurent  du  Pont,  fait 
des  dessins  importants  à  Fourvoirie  dans  le  Désert  de  la 
Grande-Chartreuse  qu'il  visite,  travaille  au  Bourg  d'Oisan, 
à  Séchilienne,  à  Vizille.  11  trouve  dans  le  torrent  de  la 
Grande-Cliartreuse  le  motif  de  son  Torrent  dans  les  Alpes. 

i6 


242  PAUL   HUET 

Au  retour,  il  s'arrête  pour  faire  une  visite  à  Lamartine, 
qui  depuis  longtemps  l'invitait  à  revenir  à  Saint-Point. 

A  son  frère. 
Grenoble,  hôtel  Belleinont,  quai  Créqui,  samedi  matin,  i-  juillet  i858. 

Nous  n'avons  guère  eu  le  temps,  mes  chers  bons,  de  vous 
donner  de  nos  nouvelles.  Nous  partons  encore  aujourd  hui  pour 
faire  en  famille  une  excursion  pittoresque  dans  les  environs,  et 
pendant  les  apprêts  du  départ  et  les  précipitations  de  la  tasse 
de  café,  je  vous  envoie  à  la  hâte  le  meilleur  de  nos  souvenirs  de 
voyage,  celui  qui  vous  appartient. 

Nous  sommes  arrivés  à  Grenoble,  mardi  vers  5  heures,  bien 
fatigués  par  la  chaleur,  mais  la  bonne  réception  qui  nous  attendait 
était  faite  pour  nous  reposer  et  nous  faire  oublier  les  ennuis  du 
voyage. 

Les  montagnes  apparues  par  un  coup  de  baguette  ont  produit 
sur  les  enfants  une  vive  impression.  Le  cours  du  Rhône  est  beau, 
même  près  de  la  ville,  et  avant  d'avoir  atteint  ces  admirables  pers- 
pectives de  Valence;  mais  la  route,  lorsque  l'on  change  de  voie 
pour  prendre  l'embranchement  de  Grenoble,  devient  assez 
monotone  et  triste,  surtout  pour  des  voyageurs  endormis  ;  on 
se  demande  où  sont  les  Alpes,  lorsqu'au  tournant  d'un  mamelon 
on  aperçoit,  par  enchantement,  ces  vieux  géants  du  monde. 
René  et  Edmée  ont  jeté  un  vrai  cri,  un  cri  parti  du  cœur;  ils  ne 
se  faisaient  aucune  idée  de  ces  masses  éternelles  et  imposantes. 
Notre    voyage    bien   combiné    s'est    bien    fait,   nous    partions    à 

4  heures    de   Fontainebleau  lundi    matin   et   nous    avons  eu  de 

5  heures   du  matin  jusqu'à    1 1   heures  et  demie  pour  voir  Lyon. 
Je  vais  être  obligé  de  vous  dire  adieu,  je  crains  de  me  faire 

attendre  et  crois  entendre  la  voiture  qui  doit  porter  tout  le 
monde  à  Vizille  où  nous  déjeunerons  ;  il  y  a  parc,  château  et  le 
reste,  au  milieu  des  plus  grandes  sauvageries  alpestres,  dit-on... 

A  M.  Le  grain. 

Grenoble,  24  juillet. 

Mon  cher  monsieur  ami,  je  suis  fort  mal  en  train  depuis  deux 
jours,  et  ne  saurais  mieux  faire,  pour  sortir  de  léthargie,  que  de 
répondre  à  votre  heureuse  lettre.  Recevez  mes  compliments  bien 
sincères,  partant  du  cœur  pour  aller  au  vôtre;  mon  cher  ami, 
personne  ne  prend  plus  de  part  à  l'événement  que  vous  m'an- 
noncez et  je  m'unis  de  toute  mon  âme  aux  vœux  que  vous  allez 
recevoir.  L'isolement,  qui  ne  convient  à  personne,  était  encore 
moins  fait  pour  vous  ;  vous  avez  besoin  d'échange,  il  vous  faut 


LA   CORRESPONDANCE  243 

aimer  autant  qu'être  aimé  et  vous  trouverez  dans  une  ten- 
dresse de  tous  les  instants,  dans  une  confiance  réciproque,  dans 
une  sûreté  d'afFection,  le  bonheur  dont  vous  avez  perdu  la 
trace  et  que  vous  méritez  par  toutes  vos  qualités  de  cœur  et  la 
justesse  de  votre  esprit.  Je  vous  remercie  de  m'avoir  fait  part  de 
votre  bonheur  aussitôt  qu'il  vous  a  été  permis  de  le  faire;  vous 
ayez  bien  jugé  en  pensant  que  je  prendrais  à  cette  nouvelle 
1  intérêt  d'une  véritable  aflTection  et  vous  féliciterais  d'autant 
mieux,  qu'en  vous  connaissant  je  puis  complimenter  aussi  celle 
qui  vous  a  choisi  ;  quant  aux  revers  de  la  médaille  dont  vous 
me  parlez,  je  vous  avouerai  que  je  le  trouve  tout  autre  que  vous 
et  j'applaudis  de  toutes  mes  forces  à  ce  projet.  Vous  avez  le  regret 
naturel  des  habitudes  et  des  souvenirs.  L'air  et  le  soleil 
sont  des  éléments  de  bonheur  qui  vous  feront  oublier  bien  vite 
votre  maison,  commode,  mais  triste,  et  plus  triste  pour  vous 
que  pour  un  autre  ;  car  sans  vous  l'avouer,  c'est  par  certaine 
mauvaise  influence  mélancolique  que  vous  tenez  à  une  maison 
qui,  pour  une  jeune  femme,  des  enfants  et  vous-même  plus  tard, 
pèserait  sur  vous  des  mauvais  souvenirs  d'un  passé  dont  vous  né 
devez  conserver  que  les  joies  de  cœur,  les  impressions  de  ten- 
dresse, les  recueillements  de  reconnaissance. 

En  voilà  bien  long,  mon  cher  ami,  je  suis  entraîné  par  tout  ce 
que  vous  méritez,  par  l'intérêt  que  je  vous  porte,  à  vous  parler 
d'une  décision  bien  importante  pour  vous  et  à  laquelle  mon 
amitié  ne  peut  s'empêcher  de  s'initier. 

Je  recule  d'ailleurs  certains  remerciements  à  vous  faire  et  qui 
touchent  mon  amour-propre  de  trop  près  pour  ne  pas  me  mettre 
dans  1  embarras.  Cette  charmante  musique  de  la  louange  est 
trop  douce  il  l'oreille  des  pauvres  artistes,  pour  que  je  ne  m'y 
laisse  pas  entraîner  des  premiers.  Comment  résisterais-je  à  ce 
flux  d'éloges  que  vous  me  prodiguez,  plus  en  ami  qu'en  critique, 
n  est-ce  pas  ?  Ma  carrière  heureusement  n'est  pas  assez  bril- 
lante pour  que  je  me  laisse  étourdir  par  l'enthousiasme  de  votre 
amitié.  Je  crois  bien,  du  reste,  et  je  vous  l'ai  dit,  qu'il  y  a 
quelque  chose  là  et  que  j'aurais  pu  faire,  si,  comme  me  disait 
Riesener,  ce  travail  des  panneaux  m'était  venu  à  l'âge  où  l'on  a 
1  avenir  pour  soi  et  devant  soi.  Je  suis  cependant  bien  heureux  de 
votre  sympathie  ;  ne  vint-elle  que  d'un  cœur  prévenu  j'en  serais 
encore  assez  fier. 

Me  voilà  avec  tous  les  miens  au  milieu  des  Alpes,  dans  un 
pays  des  plus  grandioses  et  des  plus  surprenants.  L'aspect  de 
ces  géants,  apparus  comme  un  coup  de  théâtre,  a  fait  jeter  un  cri 
a  mes  enfants  et  cependant  dois-je  y  regretter  nos  infinis  nor- 
mands, nos  vaporeux  espaces,  c'est  ce  que  je  ne  saurais  encore 
vous  dire  ;  nous  sommes  ici  en  famille,  fort  gâtés,  tout  à  la  santé 
de  René,  qui  ne  peut  encore  avoir  recueilli  un  grand  fruit  de 
son  séjour.  Nous  avons  hâte  d'échapper  aux  gâteries  qui  nous 
enlacent  et  d'aller  nous  installer  à  Saint-Laurent  du  Pont,  dans 


244  PAUL   HUliT 

la  Grande  Cliartreuse.  C'est  là  que  je  compte  prendre  sérieuse- 
ment le  travail  qui  m'est,  vous  le  savez,  impossible  au  milieu  du 
monde... 

...  Vous  ne  me  dites  rien  des  Adrien  L...  '  Votre  lettre  me  fait 
espérer  qu'il  a  recule  contre-coup  de  votre  enthousiasme  et  qu'il 
est  content  du  travail,  impatient  de  le  voir  en  place.  Je  n'ai  pas 
moins  que  lui  hâte  de  le  voir  définitivement  placé. 


A  sa  nièce  Caroline  Richomme. 

Saint-Laurent  du  Pont,  dimanche  i^'  août. 

Je  revenais  ce  matin  le  long  du  torrent  qui  conduit  à  la  Grande 
Chartreuse,  pour  gagner  Saint-Laurent,  où  nous  sommes  depuis 
jeudi  soir,  et  je  pensais  que,  sans  doute,  je  trouverais  les  lettres  que 
nous  attendons  depuis  notre  arrivée  à  Grenoble.  Vais-je  avoir 
ce  que  nous  espérons,  me  disais-je,  de  bonnes  nouvelles  de  leurs 
santés?  Comment  vont-ils  ceux  que  nous  aimons  et  que  nous 
avons  laissés?  De  vous  autres,  pas  un  mot!  augurons  que  vous 
allez  le  mieux  possible  et  que  la  paresse  seule  nous  prive  de 
vos  nouvelles.  Il  y  a  cependant  dans  l'attente  une  certaine  inquié- 
tude, que  vous  feriez  bien  de  faire  cesser. 

Nous  voici  donc,  au  cœur  de  la  montagne,  à  six  kilomètres 
des  Echelles,  frontière  de  la  Savoie,  à  deux  heures  et  demie  de 
cette  Grande  Chartreuse,  objet  du  pèlerinage  ou  plutôt  de  la 
curiosité  de  tant  de  touristes,  que  nous  n'avons  pas  encore 
visitée  cependant.  Les  Petit  doivent  venir  pour  faire  cette  partie 
avec  nous;  les  attendrons-nous  pour  monter  sur  les  pics  où  se 
trouve  cette  vaste  habitation  des  cénobites?  C'est  ce  que  je  n'ose 
dire.  Le  torrent  assez  pittoresque  invite  fort  et  nous  sommes 
volontiers  sur  ce  chemin.  Nous  n'avons  pas  besoin,  ma  chère 
amie,  de  ce  monument  religieux  pour  penser  à  toi,  cependant, 
tu  reviens  naturellement  du  cœur  à  l'esprit  lorsqu'une  image 
quelconque  du  catholicisme  s'offre  h  nous.  C'est  à  toi  que  je 
réserverai  la  description  de  la  Chartreuse  lorsque  nous  l'aurons 
vue,  et  nous  irons  voir  certainement  avec  intérêt  ces  austères 
moines,  que  nous  ne  connaissons  que  par  les  peintures  de  Saint 
Bruno".  Ce  que  je  puis  te  dire  déjà,  c'est  que  le  Révérend  Père 
est  ici  une  puissance  et  une  puissance  aimée.  Son  établissement 
fait  pour  huit  cent  mille  francs  d'afTaires  par  an,  il  tient  hôtel  et 
vend  de  la  liqueur,  si  connue  sous  le  nom  de  la  Chartreuse.  Le 
Révérend  a  offert  neuf  millions,  dit-on,  pour  rentrer  en  posses- 
sion de  tous  les  biens  passés  à  l'Etat  à  l'époque  de  la  Révolution. 

'  Adrien  Lenormand,    manufacturier   à    Vire,   propriétaire   des  panneaux 
décoratifs. 

-  La   vie  de    Saint-Bruno,    suite  de   24  tableaux  par   Eustache  Lesueur. 
Musée  du  Louvre,  provient  du  couvent  des  Chartreux  de  Paris. 


LA   CORRESPONDANCE  245 

Voilà  de  quoi  inspirer  le  respect,  mais  ce  qui  n'y  nuit  pas,  c'est 
que  les  bons  Pères  font  beaucoup  de  bien,  bâtissent  des  églises, 
dotent  des  religieuses,  font  entrer  des  novices  dans  les  sémi- 
naires, et  il  faut  ajouter  que,  lorsque  le  manque  de  vocation 
empêche  les  néophytes  de  continuer,  ceux-ci  savent  presque  tou- 
jours garder  la  dot  et  c'est,  dit-on,  quelquefois  un  moyen  de  se 
la  faire  donner.  Aussi  tu  serais  certainement  édifiée  de  voir 
comment  le  dimanche  est  observé  dans  les  communes  qui  dépen- 
dent du  couvent.  Il  faut  ajouter  encore  que  Saint-Laurent,  que 
nous  habitons,  a  un  curé  capable  et  un  vicaire  presque  aussi 
distingué.  Claire  te  dira  qu'il  parle  bien.  Voilà,  ma  chère  enfant, 
pour  les  nouvelles  religieuses  auxquelles  tu  peux  prendre  quelque 
intérêt.  Je  ne  te  parlerai  pas  de  la  Salette.  Ce  que  je  te  dirais 
sur  le  commerce  qui  se  fait  là,  en  concurrence  des  eaux  de  la 
Chartreuse,  ne  serait  peut-être  pas  de  ton  goût,  bien  que  pour 
appuyer  mon  opinon,  j'aie  pour  moi  quatre  ou  cinq  des  curés  les 
plus  distingués  de  Grenoble,  l'archevêque  de  Lyon  et  une  con- 
damnation en  police  correctionnelle.  Mais  comme  je  sais  que  tu 
n'aimes  pas  à  ce  qu'on  plaisante  des  miracles  quels  qu'ils  soient, 
et  que  je  ne  veux  pas  avoir  même  Vair  de  te  taquiner^  je  m'abs- 
tiendrai. On  ne  plaisante  d'ailleurs  pas  avec  des  miracles  en  bou- 
teilles qui  rapportent  plus  de  deux  cent  mille  francs  par  an  et  enri- 
chissent un  pays.  Si  je  ne  t'ai  pas  parlé  du  pays  lui-même,  c'est  que 
j'ai  un  peu  honte  de  n'en  avoir  rien  tiré  et  que  je  crains  de  le 
quitter  sans  grand  profit.  Il  est  impossible  de  voir  rien  de  plus 
pittoresque.  Je  connaissais  assez  les  Alpes  pour  n'avoir  aucune 
surprise,  mais  c'est  toujours  un  grand  spectacle  que  celui  de 
ces  éternels  bouleversements.  Pourquoi  les  peintres  reculent-ils 
tous  devant  ces  magnificences?  La  didiculté  de  les  rendre  est  sans 
doute  pour  beaucoup,  mais  aussi  bien  des  conditions  qui  sont 
en  dehors  de  l'art  ;  un  manque  de  proportions,  certaine  crudité 
de  couleur,  une  monotonie  dans  l'efifet  des  sapins,  voilà  pour  la 
peinture;  ajoutez  à  cela  qu'il  faut  s'acclimater  à  un  pays  morale- 
ment et  physiquement  et  que  celui-ci,  qui  fait  passer  des  cha- 
leurs d'Afrique  aux  neiges  de  Saint-Pétersbourg,  étonne  autant 
les  habitudes  que  les  yeux.  Nous  avons  eu  d'ailleurs  une  si 
aimable  réception  à  Grenoble,  des  promenades  si  intéressantes, 
qu'il  était  bien  difficile  de  travailler.  J'en  suis  au  regret,  vais-je 
faire  mieux  ici  ?  Je  ne  sais... 


A  sa  nièce  Caroline  Ricliomme. 

14  septembre  i858. 

Ma  chère  Caroline, 

Bien  que  nos  lettres  vous  soient  certainement  communes,  je 
veux  cependant  t'écrire  un  petit  mot  à  part,  c'est  le  moins  que 
je  puisse  faire  pour  toi.  J'ai  commencé  trois  ou  quatre  lettres  à 


246  PAUL   HUKT 

ton  intention,  sans  pouvoir  jamais  arriver  à  donner  un  corps 
quelconque  à  mes  bonnes  pensées  et  je  voudrais  réparer  un  peu 
cette  faute,  l'assaut  continuellement  d'une  excursion  extravagante, 
quand  on  la  fait  surtout  dans  un  but  d'étude,  à  une  prostration 
maladive,  je  suis  arrivé  h  ne  pouvoir  remuer  ni  bras,  ni  pattes  ; 
heureux  d'avoir  encore  ma  main  pour  l'écrire  et  te  dire  que  nous 
t'aimons  ici  quand  même.  Est-ce  a  celte  vie  de  fatigue  que  je 
dois  le  découragement  que  j'éprouve,  ou  au  pays  lui-même  qui  me 
va  peu  ?  Je  crois  que  le  pays  a  beaucoup  d'inHuence  sur  la  santé  ; 
et  la  fatigue,  sur  l'opinion  qu'on  peut  avoir  du  pays.  Les  Alpes, 
dont  tu  ne  connais  que  la  partie  italienne,  sont,  je  le  maintiens, 
plus  extraordinaires  que  belles  h  peindre.  Je  parle  toujours 
des  montagnes  vues  de  près,  dans  leurs  intérieurs,  leurs  défilés 
presque  toujours  en  coulisses.  Mais  les  Alpes  du  Dauphiné, 
trop  hautes  pour  être  belles,  trop  grandes  pour  être  vues  de 
si  près,  ont  un  inconvénient  de  plus  que  celui  de  lignes  fatigantes 
par  leur  parallélisme,  c'est  la  couleur.  Si  le  Midi,  si  la  Pro- 
vence en  un  mot,  que  tu  aimes  tant,  manque  beaucoup  de  cette 
rêverie  et  de  cette  douce  intimité  qui  font  la  beauté  des  paysages 
du  Nord,  il  lui  esl  si  supérieur  par  la  beauté  des  lignes,  la 
splendeur  et  l'éclat  de  la  couleur,  la  grandeur  des  spectacles, 
qu'on  peut  se  prendre  d'une  grande  admiration  et  trouver  les 
plus  beaux  motifs  d'un  tableau;  à  Nice,  d'ailleurs,  on  a  devant  soi 
de  grands  et  beaux  pays.  Ici,  la  vallée  que  nous  occupons  a  bien 
assez  d'espace  aussi  pour  otl'rir  des  vues,  comme  l'on  dit;  mais 
les  montagnes,  sur  lesquelles  Saint-Laurent  s'appuie,  sont  de 
vraies  murailles  dont  la  couleur,  d'un  vert  absolu,  diminuerait 
beaucoup  la  hauteur,  si  l'œil  n'était  obligé  de  la  mesurer  en  se 
levant  sans  cesse  vers  le  ciel,  si  les  jambes,  surtout,  n'en  don- 
naient pas  la  preuve  à  chaque  petite  course?  Le  torrent  qui  mène 
à  la  Chartreuse  est  des  plus  pittoresques,  les  eaux,  toujours  admi- 
rables dans  ce  pays,  coulent  dans  de  magnifiques  rochers  ou 
sous  des  arbres  presque  aussi  beaux  que  ceux  de  Fontainebleau. 
Malheureusement  il  est  bien  diilicile  de  se  placer  pour  prendre 
la  moindre  étude.  Ce  n'est  pas  d'ailleurs  quelque  chose  d'assez 
caractérisé  pour  donner  l'aspect  du  pays,  qui  manque  essentiel- 
lement de  caractère.  C'est  cependant  là  que  j'ai  porté  mes 
efTorts,  et  c'est  là,  hélas,  qu'à  chaque  tentative,  et  je  les  ai  beau- 
coup répétées,  j'ai  attrappé  d'affreux  et  dangereux  refroidisse- 
ments et  les  courbatures  qui  en  sont  la  suite  ;  heureux  si  ma 
poitrine,  bien  fatiguée  par  ces  efTorts  réitérés,  n'en  porte  pas  de 
plus  mauvaises  impressions. 

J'avais,  ma  chère  bonne,  promis  de  te  parler  de  la  Chartreuse, 
mais  vraiment  comment  traiter  ce  sujet  avec  toi?  Tu  voudrais 
bien,  dis-tu  dans  une  de  tes  rares  lettres,  me  voir  un  peu  moins 
mécréant,  et  moi  je  voudrais  te  voir  un  peu  plus  philosophe, 
voltairienne  même  ;  ne  ris  pas  trop,  et  comprends  que  par  là 
j'entends,  un  peu  plus  indulgente  pour  les  opinions  des  autres, 


LA   CORRESPONDANCE  147 

un  peu  plus  portée  h  l'esprit  d'examen,  h  l'étude  des  faits  et  de 
l'histoire,  sans  te  souhaiter  de  rien  perdre  du  sentiment  reli- 
gieux qui  fait,  dis-tu,  ton  bonheur  et  ta  joie  la  plus  pure;  sui- 
vant moi,  cela  peut  très  bien  s'accorder.  A  ce  prix,  tu  serais 
étonnée  de  voir  que  nous  serions  rapprochés  plus  que  tu  ne  le 
crois.  Par  le  fait,  il  me  serait  dilficlle  d'avoir  une  opinion  sur  les 
Chartreux  et,  je  l'avoue,  surtout  avec  toi.  Peut-être  certains 
hommes  ont-ils  en  efTet  besoin  de  cet  isolement,  que  je  ne  con- 
çois guère,  pas  plus  pour  le  bonze  indien,  ou  le  derviche  turc, 
que  pour  le  Chartreux  catholique  ;  ton  appel  à  la  prière  de  Moïse 
m'a  paru  plus  spirituel  que  convainquant.  Je  crois  plutôt  que 
pour  juger  les  moines,  il  faut  se  reporter  au  moyen  âge,  au 
temps  de  leurs  institutions.  Aujourd'hui  nous  pouvons  encore 
admirer  les  ordres  utiles  à  l'humanité,  mais  il  nous  est  difficile 
d'admettre  les  ordres  purement  ascétiques.  Chaque  époque  a  ses 
refuges  et  ses  nécessités.  Pour  les  Chartreux,  qui  se  font  avec 
leur  liqueur  quinze  à  dix-huit  cent  mille  francs,  dit-on,  par  an, 
qui  tiennent  auberge  et  font  valoir,  11  y  aurait  beaucoup  à  dire, 
mais  j'admets  avec  toi,  sauf  réserve,  la  nécessité  d'un  asile  pour 
quelques  âmes  frappées,  pour  des  repentirs  peu  intelligents, 
pour  quelques  cœurs  égarés  qui  croient  trouver  un  refuge  dans 
le  cloître  et  ses  macérations.  Tant  est  que  le  Père  qui  nous  a 
conduits  paraissait  charmé  de  pouvoir  causer  avec  nous,  que 
nous  l'avons  trouvé  fort  aimable  et  fort  empressé  à  nous  initier 
à  l'intérieur  du  cloître.  Le  cloître  dont  une  partie  est  d'une 
charmante  architecture  du  xv"  siècle,  reçoit  le  jour  sur  le  cime- 
tière et  donne  entrée  aux  cellules.  Les  Pères  ne  communiquent 
entre  eux  qu'une  fois  par  semaine,  ce  jour-là,  ils  vont  en  pro- 
menade dehors,  dînent  ensemble  et  se  dédommagent  du  silence 
et  de  l'isolement  de  la  semaine.  Une  cellule  se  compose  :  d'un 
promenoir,  d'une  pièce  d'entrée,  d'un  petit  cabinet  de  travail, 
d'une  chambre  à  coucher.  Le  promenoir,  qui  a  un  petit  guichet 
pour  recevoir  le  dîner,  prend  le  jour  ainsi  que  les  pièces,  sur  le 
petit  jardin  attaché  à  chaque  cellule  et  donne  Issue  à  l'escalier, 
qui  descend  a  un  bûcher  et  à  un  atelier  de  menuiserie  qui  con- 
tient un  tour  et  un  établi  :  ces  deux  pièces  ont  entrée  sur  le 
jardin.  La  chambre  contient,  en  face  le  lit,  une  espèce  d'alcôve 
oîi  se  trouvent  une  stalle  et  un  prie-Dieu,  c'est  là  que  le  Père  se 
livre  à  la  contemplation,  principale  occupation  de  ses  heures 
d'isolement  et  de  silence.  Chaque  porte  de  cellule  est  désignée 
par  une  devise,  presque  toujours  tirée  parmi  les  plus  désolantes 
de  l'Imitation.  Je  ne  sais  si  cette  vie  peut  être  agréable  à  Dieu, 
mais  je  t'avoue,  ma  chère  enfant,  qu'elle  me  paraît  aussi 
ennuyeuse  pour  celui  qui  la  mène,  qu'inutile  aux  autres.  Je 
viens  de  relire  la  vie  de  Franklin,  et  suis  persuadé  que  si  l'on 
avait  un  saint  à  ajouter  au  calendrier,  on  choisirait  à  notre 
époque  le  nom  de  cet  excellent  homme  et  de  cet  utile  citoyen 
philosophe,  plutôt  que  celui  du  plus  ascétique  Père  de  la  Trappe 


■i/iS  PAUL    HUET 

ou  de  la  Chartreuse  ;  autres  temps,  autres  exigences  devant  les 
hommes...  mais  assez  sur  ce  sujet,  je  ne  veux  pas  te  blesser,  ni 
même  te  taquiner  ;  je  te  parle  comme  à  une  sœur  que  j'aime  et 
que  j'estime.  Si  l'espace  me  le  permettait,  je  te  donnerais  sur  les 
Pères  des  détails  que  je  réserve  h  nos  causeries.  Qu'il  te  suffise 
aujourd'hui  de  savoir  que  les  Pères  se  portent  tous  1res  bien, 
vivent  vieux,  sont  pour  la  plupart  des  ouvriers  et  comptent  parmi 
eux  quelques  hommes  revenus  des  vanités  du  monde.  Le  plus 
jeune  frère  a  18  ans,  le  père  le  plus  âgé  ^4  >  i'  f^"'  ^t''^  d'une 
bonne  santé  pour  être  reçu  et  le  chant  des  matines  nous  a  prouvé 
que  les  poitrines  sont  excellentes.  Cette  vie  les  engraisse  géné- 
ralement et  peu  de  Pères,  d'après  ceux  que  j'ai  vus,  offrent  cet 
aspect  ascétique  qu'on  imagine  toujours.  Adieu,  chère  amie,  je 
crois,  malgré  ta  douce  et  pure  piété,  que  tu  comprendrais  que  les 
sites  sauvages  qui  cntourentla  Chartreuse  inspirent  des  sentiments 
plus  religieux  que  l'intérieur  de  ce  cloître,  d'où  les  Pères  ne 
sortent  qu'une  fois  par  semaine,  pour  bien  babiller  entre  eux. 
Il  y  a  au  couvent  une  bibliothèque  de  livres  ascétiques  et  théo- 
logiques, mais  les  Pères  la  connaissent  peut-être  moins  de  vue 
que  les  étrangers.  Adieu  encore,  je  t  embrasse  de  tout  cœur, 
ceux  qui  sont  autour  de  moi  en  font  autant. 

Paul. 

Notre  pays  est  vert  comme  au  printemps,  d'un  vert  éternel, 
aussi  quelles  belles  promenades  et  quel  étonnement  pour  les  tou- 
ristes. 

De  Saint-Laureul  du  Pont. 

...  Le  découragement  que  j'éprouve  n'est  balancé  que  par 
l'espérance  que  j'ai  toujours  et  que  tu  me  connais,  d'emporter 
quelque  chose  de  ce  pays,  qui  tout  beau  qu  il  est  ne  me  va  guère. 
C'est  un  pays  que  je  ne  voudrais  pas  juger  par  ce  que  j'en  ai  vu, 
mais  que  je  trouve  fait  bien  plus  pour  les  touristes  que  pour 
l'art.  Je  crois  que  les  Alpes  méridionales  (d'après  ce  que  j'en 
connais)  sont  bien  supérieures  et  tout  cela  ne  ressemble  en  rien 
à  l'Italie... 

Nous  partons  définitivement  de  Saint-Laurent  mercredi  matin; 
si  mes  reins  et  ma  poitrine  me  le  permettent,  nous  nous  met- 
trons en  route  par  la  montagne  et,  passant  par  la  Chartreuse, 
nous  nous  rendrons  à  Grenoble  en  deux  ou  trois  jours,  c'est-à- 
dire  le  plus  doucement  possible  et  en  faisant  quelques  croquis, 
si  je  puis. 

C'est  au  retour  de  ce  voyage  en  Dauphiné  qu'il  se 
décide  à  répondre  à  l'invitation  que  Lamartine  lui  avait 
faite   depuis  longtemps.  Arrivé  à  Màcon,   il  prend   une 


LA   CORRESPONDANCE  .249 

voiture,  qui,  passant  devant  Milly  fermé  et  abandonné, 
arrive,  en  contournant  le  coteau  ombragé  par  une  route 
montante  et  sinueuse,  au  château  de  Saint-Point.  Sur  la 
droite  de  la  route,  un  cheval  blanc  en  liberté  dans  un 
pré,  est  signalé  comme  étant  celui  que  montait  Lamar- 
tine en   1848. 

La  demeure  simple,  poétique,  couverte  de  plantes,  de 
lianes,  est  précédée  d'un  terre-plein,  grand  espace  vide, 
sur  lequel  s'avance  Lamartine,  maigre  et  ravagé,  mais 
digne  et  imposant,  accompagné  de  M™^  de  Lamartine  et 
de  M™^  de  Cessia  sa  nièce,  de  beaux  chiens  gamba- 
dent autour  de  lui  ;  un  lévrier,  au  poil  soyeux  et  d'une 
beauté  tout  exceptionnelle,  est  présenté  par  lui  comme 
un  souvenir  donné  par  un  chef  pendant  son  voyage  en 
Orient.  C'est  un  spécimen  d'une  race  fort  rare  dans  le 
pays  même  et  conservée  jalousement  par  quelques  princes 
persans;  une  exception  avait  été  faite  en  sa  faveur.  11 
en  avait  compris  la  valeur  et  en  paraissait  très  fier. 

Des  paons  superbes,  reste  des  splendeurs  passées,  font 
la  roue  et  donnent  une  note  brillante  dans  ce  milieu 
austère  et  recueilli. 

Au  dîner,  les  chiens  entouraient  les  convives.  — 
M""  Huet,  sollicitée  par  l'un  d'eux,  le  caresse;  pendant 
ce  temps  le  premier  morceau  servi  dans  son  assiette, 
disparaît  enlevé  par  un  compère  qui,  rejoint  aussitôt  par 
son  complice,  va  partager  avec  lui  la  proie  dans  un  coin; 
M™"  Huet,  un  peu  saisie  hésite;  aussitôt  M.  de  Lamartine 
souriant  la  prévient  que  c'est  le  tribut  levé  sur  toute 
personne  s'asseyant  pour  la  première  fois  à  la  table  de 
Saint-Point  :  —  «  Vous  pouvez  être  sûre  qu'ils  ne  recom- 
menceront pas  demain.  »  —  En  effet,  les  jours  suivants, 
non  moins  aimables  pour  quêter  une  aubaine,  ils  se 
gardent  de  la  prendre. 

Dans  la  soirée,  Lamartine  aborde  le  sujet  de  sa  situa- 
tion lamentable,  désastreuse,  expose  sa  ruine  complète, 
irrémédiable,  annonce  la  vente  de  ses  biens  par  autorité 
de  justice,  l'arrivée  des  huissiers  pour  le  lendemain  matin, 


•i5o  PAUL  HUirr 

la  saisie  et  l'afficliage  à  la  porte;  paroles  d'autant  plus 
impressionnantes  quelles  étaient  exprimées  par  cette 
noble  figure  sur  un  ton  grave,  posé,  pénétrant,  avec  une 
élévation  et  une  noblesse  d'expression  remarquables, 
une  grande  dignité  triste  et  mélancolique.  Tout  en  mau- 
dissant le  destin  et  l'ingratitude  des  hommes,  il  sem- 
blait un  Dieu  dictant  les  arrêts  de  la  fatalité. 

Profondément  ému  et  secoué  d'une  véritable  douleur, 
Paul  Huet,  retiré  dans  la  chambre  qui  lui  était  offerte, 
s'empresse  de  déplorer  avec  sa  femme  leur  indiscrète 
arrivée  dans  un  moment  aussi  néfaste,  et  songe  à  la 
nécessité  de  se  retirer  dès  le  lendemain  matin,  afin  de 
ne  pas  prolonger  un  séjour  qui  trouble  encore  plus  cet 
intérieur  brisé. 

Lamartine  travaillait  le  matin  ;  levé  avant  le  jour,  il 
restait  invisible  et  ne  descendait  que  vers  midi  pour  le 
déjeuner;  à  partir  de  ce  moment,  il  était  libre  et  se  don- 
nait à  tous. 

M""  de  Lamartine  et  M""^  de  Cessia  avaient  déjà 
calmé  les  scrupules  et  le  trouble  de  Paul  Huet  et  de 
sa  femme,  les  avaient  tout  au  moins  rassurés  quant  à 
l'imminence  des  événements  redoutés.  Mais,  quand  le 
Dieu  apparaît,  c'est  dans  un  rayon  de  splendeur,  souriant, 
rajeuni;  il  établit  avec  emphase  son  bilan  :  —  «  J'ai 
passé  la  nuit  à  faire  des  comptes,  à  aligner  des  chiffres; 
je  vends  tout,  Milly  d'abord,  tout,  les  meubles,  —  suit 
une  énumération,  —  ce  tapis,  —  et  il  frappe  du  pied  en 
disant  un  chiffre;  —  mais  les  murs  de  Saint-Point  me 
restent  et  j'ai  encore  un  million  liquide!  » 

Pendant  le  déjeuner  il  ne  tarissait  pas.  M™*  de  Lamar- 
tine, silencieuse,  jetait  de  temps  en  temps  un  regard 
vers  Paul  Huet,  qui,  plus  triste  peut-être  que  la  veille, 
sentait  plus  cruellement  encore  l'abîme  insondable  creusé 
sous  les  pas  de  ce  génie  inconscient. 

Après  le  repas,  Lamartine  montre  son  cabinet  de  tra- 
vail situé  dans  une  tour  du  château,  cueille  lui-même 
une  fleur  et  donne  une  gerbe  de  plumes  de  paons  à  la 


LA   CORRESPOXDAXCE  aii 

fille    de    Paul    Iliiet   qu'il    avait    vue  en    ramasser   une. 

Dans  l'après-midi  de  ce  même  jour,  ou  le  lendemain, 
on  descendait  dans  la  vallée  pour  faire  le  tour  du  châ- 
teau à  une  certaine  distance,  afin  d'en  contempler  l'as- 
pect sous  ses  diverses  faces.  Au  moment  de  partir, 
y[me  jg  Lamartine,  qui  ne  pouvait  venir  à  cette  prome- 
nade, prend  Paul  Huet  à  part  et  lui  demande  de  veiller, 
s'il  est  possible  :  «  Il  est  si  bon,  je  redoute  les  rencon- 
tres. »  —  A  peine  sorti,  Lamartine  était  arrêté  par  un 
paysan  qui  semblait  le  guetter  de  loin,  l'entretien  se 
prolongeait,  l'homme  était  obséquieux,  Lamartine  parais- 
sait bon  prince.  Enfin  après  une  station  un  peu  longue, 
il  rejoignait  en  s'excusant  :  —  «  Ce  brave  homme  est 
un  de  mes  voisins  ;  gêné  en  ce  moment,  il  me  demandait 
de  lui  acheter  son  champ,  je  n'ai  pu  lui  refuser  ce  ser- 
vice; l'affaire  est  conclue,  pour  dix  mille  francs.  »  — 
Et  un  peu  plus  loin,  il  montrait  un  bout  de  terrain 
inculte  paraissant  sans  aucune  valeur. 

Paul  Huet,  qui  avait  senti  l'impossibilité  d'intervenir, 
eut  l'impression  que  ce  ne  devait  pas  être  la  première 
fois  que  ce  teriain  était  ainsi  acheté,  qu'il  avait  dû,  avec 
bien  d'autres,  être  payé  plusieurs  fois  déjà.  On  sentait 
l'ignorance  absolue  de  la  valeur  de  l'argent,  le  vertige 
du  grand  seigneur,  vivant  dans  un  rêve  avec  l'insou- 
ciance d'un  enfant. 

Paul  Huet  faisait  un  bout  de  croquis,  simple  trait  de 
la  silhouette  du  cliàteau  flanqué  de  ses  deux  tours;  puis 
on  rentrait  en  passant  par  la  tombe  où  M""  de  Lamar- 
tine, inconsolable  dans  sa  douleur,  venait  chaque  matin 
pleurer  sa  fille  comme  au  premier  jour.  Cette  souf- 
france était  toujours  telle  qu'elle  l'exprimait  dans  cette 
lettre  écrite  douze  ans  plus  tôt. 

De  M"''  de  Lamartine. 

Je  vous  prie  d'offrir  mes  compliments  et  mes  félicitations  à  M""  Huet 
sur  la  naissance  de  votre  enfant.  C'est  la  plus  grande  joie  de  la  vie. 
Je  ne  dis  pas  le  plus  grand  bonheur,  car  de  passer  sa  vie  avec  celui  qu'on 
aime  par-dessus  tout,  est  en  fait  le  bonheur  le  plus  grand  ;  mais  l'en- 


aSa  PALI,   HL'ET 

fant  est  le  complément  si  indispensable  de  ce  bonheur-là,  que  lorsqu'on 
Ta  eu  et  qu'on  ne  l'a  plus,  tout  bonheur  a  fui.  Lorsqu'on  est  jeune  on 
conserve  l'espoir  de  revivre  encore  dans  un  autre  enfant,  mais  lorsque 
le  temps  a  enlevé  cette  dernière  espérance,  il  y  a  une  sorte  d'isolement 
dans  le  cœur  d'une  mère  qui  augmente  avec  1  âge.  C'est  le  contraire  des 
autres  blessures  que  le  temps  cicatrise,  celle-là  se  creuse  toujours  plus. 
Soignez-vous,  monsieur,  et  agréez  1  assurance  de  mes  sentiments 
bien  distingués, 

M"""  de  Lamartine. 

Nous  causons  souvent  de  vous  avec  votre  ami  M.  Decaisne. 
19  février  i845. 

Enfin  l'école,  fondée  par  elle,  était  proche,  oii,  après 
sa  visite  quotidienne,  elle  allait  se  consacrer  à  l'éduca 
tion  des  enfants  :  —  «  C'est  ma  seule  joie  maintenant 
en  ce  monde,  de  m'occuper  de  ces  enfants,  disait-elle, 
et  encore  cette  joie  est  bien  troublée  par  mes  inquié- 
tudes pour  l'avenir.  Où  serai-je  demain,  que  deviendra 
cette  œuvre  après  moi  ?  »  ' 

On  conçoit  quelle  profonde  impression  de  tristesse  et 
de  mélancolie  Paul  Huet  emportait  en  quittant  Saint- 
Point,  où  il  avait  été  si  heureux  de  pouvoir  venir  rendre 
hommage  au  poète  dans  son  cadre  intime.  Rentré  à 
Paris,  il  recevait,  peu  de  temps  après,  cette  lettre,  cri 
sublime  de  souffrance  et  de  révolte. 

De  Lamartine. 

Mon  cher  Huet,  vos  deux  mots  m'ont  bien  touché,  j  attendais  un 
calme  pour  vous  le  dire. 

Ma  femme  à  l'agonie  vingt-huit  jours  de  suite.  ]\Iieux. 

Valentine  à  la  mort  vingt-trois  jours.  Moins  de  danger. 

Notre  ami  et  médecin  mort  en  neuf  jours  chez  moi. 

La  femme  qui  le  servait,  morte  de  fatigue  et  de  chagrin. 

Une  servante  admirable,  devenue  folle  subitement  après  la  mort  de 
son  maître. 

Moi,  fort  souffrant  de  corps  et  de  cœur,  allant  d'un  lit  à  un  cercueil. 

Pendant  ce  temps-là,  vingt  huissiers  à  mes  portes  et  pas  un  acqué- 
reur pour  mes  dépouilles  ! 

'  Ai-je  besoin  de  dire  que  ce  récit  est  autant  le  résultat  de  mes  impres- 
sions personnelles  que  le  reflet  des  conversations  de  mon  père.  J'étais  pré- 
sent lors  de  cette  visite  à  Saint-Point  et,  sans  parler  des  notes  que  j'ai 
prises  sur  l'heure,  j'étais  à  l'âge  où  de  pareils  faits  se  gravent  pour  jamais 
dans  le  souvenir  d'une  façon  indélébile. 

R.  P.  H. 


LA   CORRESPOiNDANCE  a53 

Voilà  le  bulletin. 

Vous  avez  beau  dire,  allez,  la  France  est  une  vilaine  patrie  et  j'aurai 
la  consolation  de  mourir  en  la  maudissant  !  ^ 

Mais  on  y  a  de  bons  amis  et  vous  en  êtes.  Adieu, 

LAMAnTINE. 

D'Eugène  Delacroix. 

Ce  i3  octobre  i858. 

Mon  cher  ami,  vous  faites  confusion  dans  le  souvenir  qui  a  pu  vous 
rester  de  mon  procédé  pour  mater.  J'emploie  tout  simplement  de  la 
cire  et  de  l'essence  rectifiée  fondues  ensemble  à  froid  ou  au  bain-marie  ; 
mais,  chose  essentielle,  j'ai  ce  mélange  sur  ma  palette  au  moment  où  je 
peins  et  j'en  prends  à  chaque  touche  pour  mêler  aux  tons  ordinaires. 
Vous  n'obtenez  aucun  effet  ou  plutôt  cet  effet  est  très  désagréable  quand 
vous  passez  cette  drogue  sur  le  tableau  achevé. 

Haro  a  une  espèce  de  cire  qu  il  passe  sur  les  tableaux  pour  les  mater 
après  coup  :  mais  ce  procédé  mate  très  irrégulièrement,  de  sorte  que 
vous  n'obtenez  plus,  même  en  plus  faible,  l'effet  de  votre  tableau.  Vous 
concevez  que  si,  en  peignant,  vous  matez  vous-même,  vous  tenez 
compte  dans  l'exécution  des  couleurs  qui  perdent  plus  que  les  autres  à 
être  matées  et  vous  renforcez  en  conséquence.  L'opération  faite  ensuite 
donne  un  très  mauvais  résultat  et  je  vous  en  parle  pour  1  avoir  essayé. 

A  votre  place,  je  vernirais  mes  tableaux  :  ils  valent  bien  la  peine 
qu'on  cherche  le  jour  pour  les  voir;  autrement  vous  aurez  un  résultat 
louche  et  qui  ne  sera  avantageux  ni  pour  vous  ni  pour  les  personnes 
qui  possèdent  vos  tableaux. 

J'espère  que  le  séjour  que  vous  faites  à  la  campagne  vous  fait  du  bien  : 
pour  moi,  c'est  mon  grand  remède.  Maintenant  je  suis  très  occupé  de 
ma  chapelle  Saint-Sulpiee  -  qui  avance  et  ne  me  fatigue  pas  autant  que  je 
l'aurais  cru. 

Adieu,  mon  cher  ami,  recevez  l'expression  de  mon  bien  sincère 
dévouement. 

E.  Delacroix. 

Au  président  Petit. 

9  novembre  i858. 

Mon  cher  Auguste, 

...  Malgré  votre  juste  passion  pour  vos  montagnes,  vous  goû- 
teriez bien  de  même  la  modeste  Normandie;  si  elle  ne  touche  pas 

'  Daos  le  XXI'^  entretien  du  Cours  familier  de  littérature,  t.  IV,  p.  i6l, 
Lamartine,  dans  un  article  sur  Béranger,  dit  à  propos  de  ses  funérailles  du 
i6  juillet  1857  et  de  l'enthousiasme  populaire  : 

c  Ah!  quel  peuple!  On  peut  le  maudire  pour  ses  inconstances,  mais  il 
faut  l'adorer  pour  ses  Gdélités  et  pour  ses  retours  !  Qu'on  dise  ce  que  l'on 
voudra,  l'àme  de  cette  terre  est  mobile,  mais  c'est  une  belle  âme  parmi  toutes 
les  âmes  populaires  de  l'antiquité  et  du  temps  présent.  On  peut  se  plaindre 
quelquefois  d  y  vivre,  mais  il  faut  se  féliciter  au  moins  d'y  mourir  !  » 

^  La  chapelle  des  Saints-Anges  à  l'église  Saint-Sulpice. 


2^4  PAUL  HUET 

au  ciel,  elle  atteint  aussi  l'infini  par  la  mer  et  je  f  rois  l'âme  de 
Marie  et  la  vôtre,  mon  cher  Auguste,  capables  de  sentir  les 
beautés  de  l'Océan.  Je  voudrais  bien  voir  comment  Marie  com- 
prendrait cet  horizon  mystérieux  qui  emporte  la  pensée  bien 
plus  loin  que  ces  pics  magnifiques,  dont  elle  est  si  enthousiaste. 
Je  ne  sais,  mon  cher  ami,  si  je  pourrai  tirer  parti  de  ces  mer- 
veilles de  votre  nature  alpestre  si  particulière  ;  à  peine  si  j'ai 
pu  la  bien  comprendre,  malgré  toute  1  impression  qu'elle  a  faite 
sur  moi.  Mais  pour  rendre  ce  beau  pays,  s'il  peut  se  rendre,  il 
faut  y  vivre  longtemps,  peut-être  aussi  ne  pas  le  voir  de  si 
près  ;  car  vous  avez  beau  dire,  je  le  crois  hors  de  proportion  ;  non 
seulement  l'homme  n'est  plus  rien,  mais  vos  sapins  de  deux 
cents  pieds  disparaissent  comme  des  brins  d'herbe,  l'Oisans  '  seul 
me  laisse  une  vive  impression  et  le  désir  de  revoir  ces  merveilles 
avec  vous... 

...  Je  vous  embrasse  et  je  vous  aime, 

Paul. 

Au  président  Petit. 

3i  décembre   i858. 

Mon  cher  bon,  ou  plutôt  mes  chers  bons,  car  c'est  à  vous  tous 
aujourd'hui,  plus  qu'un  autre  jour  encore,  que  je  veux  envoyer 
ce  souvenir  de  bonne  tendresse.  Bien  que  nous  n'ayons  point 
besoin  d'aucune  date  précise  pour  penser  h  vous,  instinctive- 
ment on  est  disposé  à  s'embrasser  avec  une  plus  vive  émotion  à 
ce  moment  où  l'on  remonte  l'horloge,  et  ce  n'est  pas  pour 
céder  à  l'usage  que  des  cœurs  attachés  et  inquiets  échangent  les 
vœux  les  plus  tendres  et  les  sentiments  les  plus  affectueux.  On  se 
compte,  on  serre  les  rangs,  et,  de  loin  comme  de  près,  on  sent 
l'émotion  et  la  douce  étreinte.  Nous  vous  embrassons  du  meil- 
leur, croyez-le  bien.  Si  les  souhaits  peuvent  quelque  chose,  vous 
serez  heureux... 

Je  puis  ajouter  à  ces  vœux  le  désir  que  nous  avons  de  vous 
voir  et  de  vous  embrasser.  Il  n'est  pas  possible  que  nous  oubliions 
les  moments  passés  ensemble,  vous  nous  avez  trop  gâtés!  et  nous 
les  comptons  parmi  les  bons  jours  de  notre  vie  d'affection.  C'est 
lorsque  l'on  vieillit,  que  l'on  sait,  mieux  que  jamais,  que  les  seules 
joies  véritables  sont  dans  les  attachements  sûrs  et  solides.  La 
jeunesse  épanche  le  trop-plein  de  son  cœur  ;  mais  nous,  mon  vieil 
Auguste  (c'est  de  moi  vieux  que  je  parle),  nous  nous  réchauffons 
aux  bons  foyers  d'affection  et  de  vieille  amitié  I  Si  je  sui- 
vais mon  penchant,  je  vous  écrirais  plus  souvent,  hélas,  les 
bonnes  choses  sont  celles  qu'on  sait  le  moins  se  donner.  Je  ne 
suis  pas  un  homme  de  plume,  je  m'acoquine  à  mon  chevalet, 
pendant  que  Claire  s'attelle  aux  enfants.  Les  jours  passent  dans 

'  Le  Bourg-d  Oisans  près  Grenoble. 


LA   CORRESPOiNDAACE  aSS 

le  travail  et  la  fatigue,  le  découragement  est  trop  souvent  au 
bout,  pour  se  trouver  bien  en  train  de  communiquer  à  ceux  qu'on 
aime  les  impressions  pénibles,  les  tristes  pensées  et  quelque- 
fois de  trop  vrais  chagrins.  La  mort,  cette  brutale  insensée,  a 
enlevé  en  cinq  ou  six  jours  un  ami  de  René  ;  elle  traîne  avec 
cette  cruauté  inexorable,  que  je  connais  trop  bien,  le  jeune  et 
charmant  cousin  à  Cannes  où  il  est  allé  chercher  quelques  der- 
niers rayons  du  soleil.  Voilà  pourquoi  je  ne  vous  ai  pas  écrit  et  ce 
dont  je  ne  voudrais  pas  vous  attrister.  Sans  compter  une 
lettre  navrante  de  Lamartine,  devant  laquelle  tombent  les 
petits  ridicules  dont  profitent  trop  bien  ses  ennemis.  —  Certes, 
c'est  un  singulier  spectacle  de  voir  ce  grand  poète  demander 
pardon  d'avoir  publié  quelques  vers  dans  sa  jeunesse  et  dire 
qu'il  n'est  qu'un  homme  d'Etat,  qu'un  homme  d'affaires  ou  au 
moins  le  premier  marchand  de  vins  de  la  France.  Le  malheur, 
l'injustice  et  l'ingratitude  égarent  ce  grand  esprit,  qui  pour- 
rait certes  parler  de  plus  haut  à  la  France,  et  dire  qu'elle  n'a 
pas  pu  le  suivre,  parce  que  poète,  il  la  menait  trop  haut  pour 
elle.  C'est  la  pourriture  seule  qui  l'a  détachée  de  l'héroïsme  et 
c'est  cette  pourriture  qu'il  veut  à  tout  prix  retenir.  Il  n'y  par- 
viendra pas,  lui  moins  que  personne,  et  déjà  il  jette  cette  pous- 
sière au  vent  comme  une  malédiction  qu'il  jette  au  pays  :  «  Vous 
avez  beau  dire,  m'écrit-il  la  France  est  un  affreux  pays  et  je 
n'aurai  de  consolation  que  de  mourir  en  la  maudissant.   » 

Vous  le  voyez,  mes  chers  amis,  malgré  moi,  lorsque  je  voudrais 
vous  parler  de  choses  riantes,  d'affections,  d'enfants  et  d'aima- 
bles espérances,  je  tombe  dans  les  tristes  réalités;  mais  la  neige 
nous  entoure,  ce  ciel  gris  et  souffreteux  a  son  influence  et  vous 
devez  vous-mêmes  en  recevoir,  malgré  vos  belles  montagnes,  plus 
d'une  triste  impression. 

Je  termine  en  me  rappelant  à  ceux  de  vos  amis  qui  veulent 
bien  se  souvenir  de  nous  et  en  vous  embrassant  de  cœur  comme 
j'ai  commencé. 


A  M.   Lesrain. 


Paul. 


4  janvier  i858. 


Mon  cher  ami,  vous  êtes  heureux  :  soyez-le  le  plus  long- 
temps possible,  et  ce  sera  toujours  court;  jouissez  de  cette  féli- 
cité nouvelle  qui  vous  a  rendu  la  santé,  bien  plus  encore  que 
l'air  natal.  Tout  ce  que  nous  avons  pu  dire  de  votre  charmante 
compagne,  nous  l'avons  senti  et  pensons  n'avoir  rien  deviné  que 
de  juste  et  de  vrai.  Pour  moi,  je  n'ai  que  trop  l'occasion  de  com- 
prendre le  prix  de  la  santé,  ce  seul  bien  qui  me  manque  et  dont 
l'absence  détruit  autour  de  moi  et  en  moi  le  bonheur  dont  tous 
nous  pourrions  jouir  :  travail,  tranquillité  d'esprit,  confiance  dans 
l'avenir,    quelle    nomenclature    dépend    de    cet    état     suprême , 


■j>6  PAUL   HU£T 

iiutour  de  nous  tout  ce  qui  nous  aime  souffre  de  notre  souffrance 
et  ce  n'est  pas  la  plus  petite  douleur  de  la  maladie.  Si  vous 
attribuez  a  l'air  natal  votre  guérison  subite,  pour  moi,  c'est 
tlepuis  que  j'ai  remis  le  pied  dans  ce  sale  pays  qui  m'a  vu  naître, 
comme  disent  messieurs  les  poètes,  que  je  vais  de  mal  en  pis  et 
tellement  que  je  crains  de  retomber  dans  l'état  ou  j'étais  il  y  a 
deux  ans.  Mais  c'est  mal  à  moi  d'attrister  vos  beaux  jours.  Je 
dois  m'empresser  de  vous  dire  que  je  vais  mieux,  qu'il  faut 
espérer  que  bientôt  j'aurai  repris  «  le  cours  accoutumé  de  ma 
modeste  vie  »,  je  dis  modeste  vie,  car  pour  des  exploits  il  n'y  faut 
plus  compter.  Si  l'âge  des  béros  est  passé  pour  tous,  je  ne  puis 
avoir  la  prétention  de  le  faire  renaître.  Je  ne  puis  cependant  ne 
pas  m'allliger  de  la  privation  de  mon  atelier.  Vous  savez  com- 
bien j'aime  le  travail,  le  Salon  approche  et  les  années  ne  me 
laissent  pas  beaucoup  de  temps  à  perdre,  vous  voyez,  mon  cher 
monsieur  Legrain,  qu'on  a  encore  des  illusions  ! 

Pour  revenir  à  des  choses  meilleures,  êtes-vous  installés,  avez- 
vous  placé  M"'"  Legrain  dans  un  nid  de  son  goût?  et  jouissez-vous 
du  plaisir  de  dépenser  tout  votre  savoir  faire  à  l'embellissement 
de  votre  cher  coin?  Le  bahut  fait-il  bien?  les  tableaux  sont-ils 
placés,  l'atelier  prêt,  terminé,  occupé,  et  la  couleur  des  rideaux 
plaît-elle  à  Madame?  Votre  vue  doit  être  bien  triste  et  je  ne  veux 
vous  en  parler,  cependant  tout  est  beau  sous  l'impression  du  bon- 
heur, et  ce  grand  horizon  doit  encore  parler  à  votre  cœur... 

Vous  êtes  ou  vous  devrez  être  si  occupé  que  je  ne  vous  par- 
lerai de  rien  ;  vous  avez  avec  vous,  en  ce  moment,  plus  de  poésie 
que  l'on  n'en  publie  en  bien  des  années... 

A  vous  de  cœur, 

Paul  Hleï. 

Le  médecin  voulait  m'envoyer  dans  le  Midi,  mais  je  crois 
qu'aujourd'hui,  il  me  renvoie  à  Pâques  ou  à  la  Trinité,  c'est-à- 
dire  au  printemps,  alors  seulement  il  exigera  mon  départ  pour 
la  campagne. 

Au  président  Petit. 

29  janvier  59. 

Cher  ami,  vous  sentez  bien  que  je  voulais  vous  écrire,  que 
l'entrain  seul  m'a  manqué.  —  Depuis  mon  retour  de  Normandie,  je 
traîne  une  vie  triste,  sans  ressort  et  sans  force.  Comme  tous  les 
malades,  j'attends  le  soleil  du  printemps,  qu'on  me  montre  en 
espérance  comme  un  joujou  dont  on  flatte  les  enfants.  J'espérais 
pouvoir  vous  écrire  que  tout  cela  était  fini,  que  je  travaillais, 
vivais,  marchais  comme  le  premier  venu!  Mais  il  n'en  est  rien; 
ma  passion  du  travail  n'avance  pas  d'une  seconde  l'heure  de  la 
délivrance.   Je   ne  prends  pas  toujours  mon   mal  en  patience  et 


LA   CORRESPONDANCE  aï; 

c'est  pourquoi  je  tardais  à  vous  écrire  ;  a  quoi  sert  d'attrister 
des  amis!  qui,  eux  aussi,  out  leurs  tristesses!...  Hélas!  j'écri- 
vais tout  à  l'heure  a  un  vieil  ami  :  j'ai  beaucoup  travaillé  et 
peu  récolté...  J'ai  été  sobre  toujours  et  j'ai  toujours  eu  des  mala- 
dies d'entrailles  et  d'estomac,  ainsi  va  le  monde!  ...Je  n'aurai 
donc  rien  de  nouveau  pour  le  Salon,  mon  cher  Auguste  ;  le  pro- 
priétaire des  panneaux  me  permettra-t-il  de  les  exposer,  c'est 
ce  que  je  ne  saurais  dire  encore.  Mais  combien  j'ai  admiré  la  naï- 
veté de  votre  amitié  lorsque  vous  voyez  déjà  le  succès  assuré 
de  ces  toiles  et  que  vous  parlez  de  la  grande  médaille  d'honneur 
à  propos  de  ces  décorations.  Comment,  mon  cher  ami,  un 
homme  de  votre  expérience,  président  s'il  vous  plaît  d'une  Cour 
Impériale,  peut-il  s'égarer  ainsi?  Si  ce  n'était  votre  affection  qui 
vous  aveugle  et  pour  laquelle  je  voudrais  vous  embrasser,  je 
rirais  un  peu  à  votre  barbe,  car  vous  en  portez,  monsieur  le 
magistrat  '.  Hélas  !  ne  savez  vous  pas  ce  que  c'est  que  les  comités, 
les  autorités,  rivalités,  les  grands  mots  de  peintre  d'histoire,  les 
jalousies  d'artistes,  etc.,  etc.  Je  n'ai  pas  la  prétention  d'avoir  fait 
des  chefs-d'œuvre,  mais  vous  voyez  que,  fussent-elles  des  chefs- 
d'œuvre,  mes  peintures  ne  seraient  pas  encore  si  près  du 
triomphe.  J'ai  une  santé  bien  appauvrie,  le  travail,  la  lutte, 
les  maladies,  voilà  sans  doute  bien  des  causes  de  mon  état 
de  souffrance  ;  mais  ne  puis-je  pas  dire  encore  que  je  m'en  vais 
un  peu  du  mal  des  Robert^  et  des  Donizetti'^  et  de  tant 
d'autres  qui  n'ont  pas  su  vaincre.  Sans  rêver  la  grande  médaille 
à  propos  de  mes  panneaux,  j'ai  le  regret  d'une  vie  manquée,  des 
travaux  que  j'aurais  pu  faire  et  qui  m'étaient,  je  crois,  légitime- 
ment dus  si  les  choses  dans  ce  monde  marchaient  comme  elles 
doivent  marcher.  Pardonnez,  mon  cher  ami,  ces  tristes  plaintes 
échappées  à  un  malade  qui  voit  en  noir;  un  peu  de  santé,  le  pre- 
mier rayon  de  soleil,  la  force  de  reprendre  la  palette  et  je  vous 
écrirai  avec  de  nouvelles  illusions  et  un  nouveau  courage.  J'as- 
pire à  vous  revoir  tous,  à  revoir  aussi  votre  beau  pays  dont  je 
n'ai  rien  su  tirer  que  le  souvenir  des  bons  moments  passés  près 
de  vous... 

Lamartine  est  venu  me  voir  deux  fois  pendant  ma  maladie,  il 
avait  repris  quelques  illusions,  prétendant  que  de  tous  côtés,  il 
reçoit,  surtout  parmi  les  petits,  les  plus  nombreuses  marques  de 
sympathie.  Sur  4oo  habitants  d'un  village  de  l'Aisne,  plus  de  36o 
ont  apporté  leur  petite  souscription,  aussi  ne  peut-il  pas  déses- 
pérer de  ce  beau  pays  de  l'Isère  si  patriote  et  si  poétique,  il  sait 


'   Le  président  Petit  portait  la  barbe  en  pointe  et  ne  rasait  que  ses  mous- 
taches. 

-  Léopold  Robert,  peintre   et  graveur,  né  en   1794.   s'est    suicidé  à  Venise 
le  20  mars  i835. 

^  Donizetti  (Gaetano),  compositeur  italien.  1797-1848,  est  mort  tou. 

17 


a58  l'AUL   HUET 

qu'il  a,   dans   ce   coin   de    la  terre   nationale,    des   amis   comme 
M.  Petit,  etc.,  etc.  Quand  vous  verrai-je,   mes  chers  amis?... 
...  Nous  vous  embrassons  de  cœur. 


A  ri. 


Au  président  Petit. 


Avril  1859. 


...  Alen  jacln  est  !  Jai  donc  envoyé  les  panneaux  à  rexposilion 
et,  faute  de  mieux  puisque  je  n"ai  pu  travailler  de  1  hiver,  sept 
petites  toiles  accumulées  depuis  plus  ou  moins  de  temps  et  ter- 
minées pour  la  circonstance.  (]e  n'est  pas  sans  inquiétude  qu'on 
lance  ses  pauvres  toiles  dans  cet  océan.  8.000  tableaux  présentés! 
L'on  parle  de  quelques  très  belles  choses. 

Il  paraît,  mon  cher  ami,  que  la  souscription  Lamartine  est 
abandonnée  définitivement  à  Grenoble  ;  c'est  au  moins  ce  que 
me  disait  notre  poète  avec  une  triste  amertume,  dimanche  der- 
nier. Il  voit  arriver  le  moment  où  ses  propriétés  vont  être  dépe- 
cées à  vil  prix,  et  où  lui-même  sera  obligé  de  s'aller  cacher 
dans  quelque  village  des  environs,  ou  même  en  Angleterre  ! 

De  E.  Delacroix. 

Ce  mercredi,  juin  18S9. 

Mon  cher  ami,  j'apprends  en  rentrant  que  vous  avez  pris  la  peine  de 
passer.  Pardonnez-moi;  depuis  quelques  jours  je  me  suis  trouvé  forcé 
d'être  presque  toujours  hors  de  chez  moi  et  j'ai  négligé  malheureuse- 
ment de  répondre  à  votre  lettre  si  amicale  et  si  chaleureuse.  Je  me  le 
reproche  d'autant  plus  qu'il  y  était  question  d'affaire.  Je  vous  remercie 
bien  de  me  remonter  un  peu  sur  l'effet  de  ces  pauvres  tableaux  que 
j'étais  presque  aux  regrets  d'avoir  exposés;  au  reste,  je  devrais  être 
habitué  à  cet  effet  de  presque  toutes  mes  expositions.  Soit  le  contraste 
de  mes  tableaux  avec  les  autres,  soit  toute  autre  cause,  telle  que  l'ab- 
sence de  vernis,  il  y  a  toujours  une  sorte  d'hésitation  à  les  approuver 
même  chez  mes  amis  ou  ceux  qui  ont  l'habitude  de  ma  peinture  :  à  plus 
forte  raison  chez  les  gens  qui  ne  jugent  que  sur  parole,  ou  qui  pré- 
fèrent à  tout,  les  tons  fraîchement  vernis  et  criards  de  beaucoup  de 
peintures  toutes  fraîches. 

Je  crains  que  le  prix  que  je  veux  avoir  de  mes  tableaux  n'effarouche 
votre  amateur  :  Ce  prix,  qui  est  un  peu  au-dessus  de  ceux  que  je  demande 
ordinairement,  tient  au  désir  que  j'aurais,  pour  des  choses  que  je  regarde 
comme  un  peu  réussies  et  qui  m'ont  donné  beaucoup  de  peine,  d'avoir 
un  prix  au  moins  égal  à  celui  que  les  marchands  obtiennent  des  ama- 
teurs :  je  ne  les  céderai  que  moyennant  ,',.000  francs  pour  chacun. 

Je  vous  prie  donc  de  croire  à  mon  regret,  si  ce  prix  dépasse  ce  que 
peut  mettre  votre  ami  :  Peut-être,  dans  d'autres  ouvrages,  moins 
importants  relativement,  trouverai-je  à  le  satisfaire  en  lui  vendant  quelque 
chose  au  même  prix  que  je  fais  à  des  marchands. 

Voilà  bien  des  paroles  pour  une  all'aire  d'intérêt.  Ce  qui  m'a  charmé 


LA   CORRESPONDANCE  iâg 

dans  votre  lettre,  c'est  d'y  voir  votre  partialité  pour  moi,  qui  rae  flatte 
et  qui  m'honore  encore  plus. 

Je  n'ai  pas  encore  osé  aller  au  Salon  par  la  crainte  de  m'y  voir  :  de 
sorte  que  je  ne  peux  pas  vous  parler  de  vos  beaux  panneaux.  L'effet 
m'en  a  suivi  longtemps  après  la  visite  que  je  leur  fis  chez  vous  l'été 
dernier.  Je  ne  doute  pas  qu'on  ne  les  estime  à  leur  valeur,  c'est-à-dire 
très  haut. 

Je  vous  serre  bien  la  main  en  attendant  le  plaisir  de  vous  voir, 

E.  Delacroix. 


Dans  le  journal  d'Eugène  Delacroix  on  trouve,  à  la 
date  indiquée  ici,  c'est-à-dire  l'été  précédent,  ce  passage 
où  il  parle  évidemment  de  cette  visite  : 

i3  avril  i858. 

«  J'ai  été  à  trois  heures  chez  Huet.  Ses  tableaux  m'ont  fort  impres- 
sionné, il  y  a  une  vigueur  rare  ;  encore  des  endroits  vagues,  mais  c'est 
dans  son  talent.  On  ne  peut  rien  admirer  sans  regretter  quelque  chose 
à  côté.  En  somme,  grand  progrès  dans  ses  bonnes  parties.  En  voilà  assez 
pour  des  ouvrages  qui  restent  dans  le  souvenir.  Ce  qui  m'est  arrivé 
pour  ceux-ci.  J'y  ai  pensé  avec  beaucoup  de  plaisir  toute  la  soirée'.  » 

Cette  note  prouve  combien  Delacroix  était  sincère 
({uand  il  faisait  un  compliment  à  son  ami.  Les  termes 
de  la  lettre  et  ceux  du  journal  intime  sont  presque  iden- 
tiques; d'une  part  :  «  l'effet  m'en  a  suivi  longtemps 
après  la  visite  que  je  leur  fis  chez  vous  Tan  dernier  », 
de  l'autre  :  «  ses  tableaux  m'ont  fort  impressionné,  il 
y  a  une  vigueur  rare,...  en  voilà  assez  pour  des  ouvrages 
qui  restent  dans  le  souvenir.  Ce  qui  m'est  arrivé  pour 
ceux-ci.  J'y  ai  pensé  avec  beaucoup  de  plaisir  toute  la 
soirée  »\ 

'  Journal  d'Eugène  Delacroix,  t.  III,  p.  32j. 

-  Je  ne  crains  pas  d'aborder,  sans  aucune  hésitation,  un  point  un  peu 
délicat.  Ce  Journal  de  Delacroix  contient  une  boutade  de  mauvaise  humeur 
qui  a,  paraît-il,  fait  à  la  mémoire  de  Paul  Huet  le  plus  grand  tort  auprès 
des  amateurs  ;  elle  se  trouve  à  la  page  377  du  tome  II,  datée  du  18  juin  i854. 
Burty  l'a  relevée  lui-même,  en  publiant  à  côté  la  lettre  de  Delacroix  à  Paul 
Huet  du  24  avril  i855,  c'est-à-dire  presque  de  la  même  époque  ;  mais  il  suffit 
de  lire  ce  qui  précède  la  boutade,  pour  l'expliquer  et  la  comprendre  : 
n  18  juin.  A  huit  heures,  chez  Durieu  ;  jusqu'à  près  de  cinq  heures,  nous 
n'avons  fait  que  poser...  Huet  m'a  mené  chez  lui  :  je  m'y  suis  aperçu  que 
j'avais  oublié  mes  lunettes,   et  je  suis  revenu,  tout   courant   et  fatigué,  les 


l'ALL   HUDT 


L'année  précédente,  évidemment  avant  la  visite  du 
i3  avril,  Iluet  avait  reçu  cette  autre  lettre  qui  donne 
l'impression  de  Hiesener,  transmise  j)ar  Delacroix. 


De  E .   Delacroix. 

Ce  lo  mars. 

Mon  cher  ami,  je  regrette  beaucoup  de  vous  avoir  manqué;  vous  me 
trouveriez  surtout  vers  deux  heures;  au  reste,  voilà  plusieurs  jours  que 
je  me  propose  d'aller  vous  voir;  Riesener  m'a  parlé  de  choses  très 
belles  que  vous  avez  en  train  que  je  voudrais  que  vous  me  montriez. 

Ma  santé  se  soutient  grâce  à  des  précautions  assez  minutieuses  :  Le 
repos  à  propos  est  le  meilleur  remède.  J'espère   que  vous  n'êtes  pas 
mécontent  de  votre  état  et  je  le  désire  bien. 
A  vous  de  cœur, 

E.  Delaciioix. 


A  M.  Legrain. 

Avril  1859. 

Mon  cher  ami,  après  avoir  commencé  et  recommencé  dix  fois 
à  vous  écrire,  sans  parvenir  h  pouvoir  ou  h  vouloir  vous  envoyer 
mes  épîtres,  —  trop  tristes  témoignages  de  mes  souffrances,  car 
je  ne  voulais  pas  attrister  vos  heureux  jours  ;  —  il  faut  bien,  cette 
fois,  que  je  me  décide  à  vous  dire  combien  nous  vous  remercions 
de  votre  aimable  souvenir.  Si  j  attendais,  comme  je  le  voulais, 
mon  parfait  rétablissement,  j'attendrais  trop  longtemps.  Depuis 
votre  passage  si  court  à  Paris,  où  vous  nous  avez  fait  entrevoir 
en  jaloux  votre  jeune  femme  comme  une  de  ces  charmantes 
apparitions  qu'on  voudrait  retenir  et  fixer,  notre  vie  a  été  tra- 
versée par  tous  les  ennuis  imaginables  ;  cet  hiver  si  doux  et 
presque  italien  nous  a  été  funeste  à  tous,  malades  les  uns  ou  les 
autres  ou  les  uns  et  les  autres  ensemble,  tourmentés  de  tracas, 
de  misères,  d'inquiétudes  et  de  souffrances,  comment  écrire, 
ennuyer  ses  amis  de  ces  sottes  confidences? 

...  Pour  moi,  vous  le  savez,  j'ai  passé  l'hiver  sinon  dans  mon 
lit,  au  moins  comme  un  vieux  podagre,  les  pieds  enchaînés  et 
la  tète  assez  libre  pour  souQrir  de  l'impossibilité  de  songer  au 
moindre  travail.  C'est  ît  grand'peine  si,  à  force  de  volonté  et  au 
dernier  moment,  j'ai  pu  terminer  quelques  petits  tableaux  pour 


reprendre  au  septième  étage  de  Durieu.  0  Et  l'homme  nerveux,  exaspéré  (et 

sans  lunettes)  d'ajouter  :   «  Ce  pauvre  Huel  n'a  plus  le  moindre  talent 

Comme  ceci  montre  la  justesse  de  cette  note  de  Meissonier,  qui  pourtant, 
lui,  n'était  pas  un  nerveux  comme  Delacroix  ;  «  Il  y  a  des  jours  où  l'on  ne 
peut  rien  goûter,  d'autres  où  tout  vous  enivre.  En  fait  d'art,  tout  dépend  de 
la  disposition  intime  que  nous  apportons  devant  les  choses.  »  (Grcard. 
Souvenirs  de  Meissonier,  p.  186.) 


LA   CORRESPONDANCE  2G1 

faire  cortège  aux  panneaux  que  M.  Adrien,  vous  le  savez,  a  eu  la 
complaisance  de  nous  expédier.  Encore  ma  femme,  peu  confiante 
en  moi,  prétend-elle  que  j'aurais  bien  mieux  fait  de  faire  l'éco- 
nomie de  mes  forces  et  surtout  de  mes  cadres  pour  ces  petites 
toiles!  A-t-elle  raison?  Je  dois  le  craindre.  Comment  feront  les 
panneaux  eux-mêmes  dans  cette  mer  immense  de  l'exposition? 
Que  vous  êtes  heureux,  vous,  cher  ami,  de  n'être  pas  obligé  de 
vous  jeter  à  la  nage  au  milieu  de  ce  pêle-mêle  du  Salon  et  de 
prendre  un  bain  dans  cette  infecte  purée  de  peinture!  Songez 
qu'il  y  a  8.000  présentations  !  Les  pauvres  hameçons,  que  j'ai 
lancés  là-dedans,  seront  sans  doute  perdus.  J'espère  que  vous 
viendrez  cependant  voir  tout  ce  tapage.  Votre  santé  a  été  excel- 
lente et  comme  doit  être  la  santé  d'un  jeune  marié,  il  faut 
espérer   que    Paris   cette  fois   ne  vous  éprouvera  pas. 

Je  ne  vous  ai  pas  encore  parlé  de  vos  ambassadeurs,  c'est  par 
là  que  j'aurais  dû  commencer.  Tudieu  !  quelle  noble  idée  ils 
donnent  de  la  cour  qu'ils  représentent;  je  n'ai  vu  que  Dumas, 
fraîchement  débarqué  du  Caucase  dans  son  magnifique  costume 
oriental,  qui  puisse  rivaliser  avec  ces  gaillards-là  de  fraîcheur  et 
de  rotondité.  Merci,  merci  surtout  du  souvenir  qui  vous  a  sug- 
géré  l'idée   de  nous   envoyer  ces  beaux    normands... 

Adieu,  mon  cher  ami,  pensez  toujours  à  nous  et  sans  nous 
donner  des  preuves  aussi  palpables,  écrivez-nous  quelquefois  un 
mot  d'amitié,  vous  ne  sauriez  croire  combien  cela  fait  plaisir 
aux  pauvres  souffreteux. 


Votre  tout  dévoué. 


Paul  Huet. 

A  M.  Lesrain. 


Mon  cher  ami,  depuis  ma  dernière  lettre,  voici  la  première 
minute  dont  je  puis  à  peu  près  disposer;  tout  fatigué,  mal  en 
train  que  je  suis  encore,  je  veux  vous  la  consacrer  et  vous  dire  au 
moins  que  je  pense  à  vous.  Sans  entrer  dans  les  tristesses  de 
santé  et  d'afï'aires,  nous  venons  d'être  pris  par  d'aimables 
et  bons  cousins  de  Grenoble  que  nous  aimons  et  dont  nous  avons 
dû  presque  exclusivement  nous  occuper.  Le  pèreetla  fille,  char- 
mants tous  deux  (dans  leur  genre),  malgré  leur  amour  de  la  pein- 
ture, ne  venaient  pas  à  Paris  pour  travailler  et  faire  des  études 
dans  mon  atelier,  ceci  pour  rappeler  nos  bons  moments  passés 
ensemble.  Le  père  est  un  président  de  cour  dont  la  gravité  est 
fort  douce  et  fort  aimable,  la  jeune  fille  un  type  italien  sévère 
et  pur,  elle  aurait  sans  doute  votre  préférence  sur  le  président 
fort  beau  aussi.  Quoi  qu'il  en  soit,  j'ai  dû  les  promener  et  l'ex- 
position, comme  vous  pensez,  a  été  le  but  obligé  de  nos  excur- 
sions ;  ne  viendrez-vous  pas  la  voir? Paris,  vous  le  savez,  est 


^5,  PAUL   HLKT 

toujours  bien  séduisant  au  p.inten.ps,  t..ut  paré  déjeunes  femmes 
et    de    fleurs,    c'est    le    moment    d'y    ramener   M       '^«g''''  "^    ^^ 
voudrais,  en  vous  parlant  du  Salon  et  de  toutes  les  coquetteries 
Cu'U  renferme,  exciter  votre  activité  et  vous  donner  pour  ven 
ici  le  désir  que  j'ai  de  vous  y  voir.  Que  ne  vous  ai-je  écrit  le  jour 
de  l'ouverture  sous  l'impression  des  premières  agaceries  de   cet 
irt  singulier,  corrupteur  et  corrompu  !  Malheureusement  .jesuis. 
pourvLenparlerfun  peu  à  bout  de  cette  pacotille  en  plein  air 
En  appelle^'exp^sitio'n  de  peinture  et  de  sculpture.  C  est  un 
bazar  o  iental  fort  séduisant  le  premier  jour  et  qui  fatigue  bien- 
tôt comme  les  plus  jolis  kaléidoscopes.  Je  suis  mal  venu  aujour- 
d'hui pour  vous^arler  de  tant  de  talents,  d'efforts  et  d  éclats  ;  j  en 
ai  été  ébûuritré  d'abord  et  j'en  suis   revenu   presque  aussi  Mte, 
deuttorts  sans  doute.  Venel  juger  la  question.  Pour  moi,  je  me 
sens  peu  à  l'aise  au  milieu  de  cette  peinture  troussée,   vernie, 
lu'ré^e     Vous   avez  vu   quelque  pauvre  diable  entrant   dans    un 
salon  avec  un  pantalon  trop    court   et  des  gan  s  dépare  lies     il 
vaut  mieux  quelquefois  que  les  gens  qui  sont  la,   mais  il  ne  s  y 
Irouve  pas  mieux  pour  cela;  c'est  mol-même,  mon  cher  ami,  je 
ne  sens  dans  mes  petits  souliers.  J'ai  eu  beau  faire,  je  ne  sai 
plis  mettre  un  faux'col   comme    ces    g--l^  ^  "^^  ^^J^d'êtr 
mesquins,  ma  peinture  un  peu  sauvage,  maigre  sa  volonté  d  être 
a  malle.   J'entends  dire   :   ce  tableau    a   été  payé  .0  ooo    rancs, 
"eïui-ci  1..000,  on  veut  .0.000  de  cet  autre,  car  c'est  le  critérium 
pr  excellence  et  je  me  cacherais  ne  trouvant  pas  trop  ^'^  "moment 
5e  donner  une  valeur  raisonnable  a  la  mienne.  Si  j'étais  classiju 
ie  vous  dirais    que   le    Parnasse   est   une  boutique,    ou    le    sieui 
Apoîlon  ne  tien?  plus  sa  lyre,  mais  des  bank-notes  et  des  espèces 
bien  plus  sonnantes. 

J'avais,  pour  le  placement  de  mes  panneaux,  des  promesses  sur 
lesquelles  je  me  suis  paisiblement  endormi  et  je  dois  croule 
qu'Us  ont  été  placés  à  bonne  intention.  Que  voulez-vous,  ma 
Susceptibilité  d'auteur  n'est  pas  satisfaite;  Ils  ne  -^^  ^-^^^^^ 
place  à  succès,  trop  loin,  trop  dans  l'ombre  1-'"^  il  ne  sont 
pas  en  plein  soleil.  Pas  de  chance!  De  a  un  peu  ^  «"'^1^  b^^"^ 
que  des  gens,  bienveillants  sans  doute,  les  remarquent,  dit-on, 

quand  même.  .  ,  ^^.  „„ 

Delacroix  dont  vous  vous  inquiétez,  je  pense,  a  envoyé  sept  ou 
huit  petites  toiles,  trois  ou  quatre  sont  pe>it-êfe  de  trop  ;  mais 
malgré  tout,  ces  petites  toiles  sont  encore  les  seules  grandes  de 
l'exposition,  et  comment  ne  pas  tenir  compte  de  la  vraie  gran- 
deur ;  aujourd'hui,  où  est-elle  ? 

Nous  allons  avoir  une  exposition  des  œuvres  de  Scheffer  .  c  est 
mardi  ou  mercredi  l'ouverture,  quelle  que  soit  opinion  sur  ce 
ar  istes,  ce  rassemblement  des  œuvres  d'un  artiste  -lebre  qui 
n'est  plus,  aura  toujours  un  grand  i^^érêt.  Avant  de  ferme  cette 
lettre  ie  veux  vous  dire  que  nous  venons  de  louer  un  petit  pied 
à    tèr'ri,    aux   moulins  de    ChàtiUon.    J'espère   que   vous    n  avez 


LA   CORRESPONDANCE  i6î 

oublié  ni  ce  petit  pays,  ni  cet  endroit,  nous  y  avons  fait  un  bout 
d'étude  ensemble. 

11  passe  Tété  à  Fontenay-aux-Roses  sur  le  plateau  des 
moulins,  en  un  point  occupé  aujourd'hui  par  la  redoute 
et  qui  domine  toute  la  vallée  d'Aulnay.  Il  avait  devant 
sa  fenêtre  une  vue  superbe  s'étendant  jusqu'à  la  forêt 
de  Fontainebleau,  en  un  horizon  au  delà  de  douze  lieues. 
Il  y  fait  de  nombreuses  études,  surtout  des  études  de 
ciels,  puis  à  l'automne  il  va  passer  quelquesjours  à  Fon- 
tainebleau et  chez  ses  amis,  à  Lumière,  entre  Guérard  et 
Ciécy-en-Brie. 

Au  président  l'élit. 

Fouteaay-au.v-Rosos.  Juin  iSîg. 

...  Nous  voici  aux  moulins  de  Fontenay,  aux  quatre  points  car- 
dinaux, exposés  à  tous  les  vents,  sinon  à  l'air  de  vos  montagnes; 
de  Paris  ài  la  distance  d'un  omnibus,  l'air  est  excellent  et  vous 
snvez  qu'en  miniature  et  sans  comparaison  aucune,  les  environs 
de  Paris  sont  charmants. 

...  Ce  n'est  probablement  pas  cette  année  que  j'irai  demander 
il  vos  montagnes  pardon  de  mes  irrévérencieuses  restrictions  ou 
plutôt  de  mon  impuissance  devant  leurs  grandioses,  leurs  gigan- 
tesques disproportions.  Combien,  cependant,  ne  devons-nous  pas 
être  attirés  vers  ce  beau  pays,  que  vous  seuls  rendez  charmant, 
et  où  l'on  a  une  si  fidèle  mémoire;  dites  à  tous  vos  amis, 
mon  cher  Auguste,  que  je  suis  tout  fier  du  souvenir  qu'ils  veu- 
lent bien  me  garder.  Je  ne  vous  parle  pas  des  miens  ici,  j'aurais 
voulu  vous  les  faire  mieux  connaître  ;  si  peu  qu'ils  vous  ont 
aperçu,  soyez  sûr  que  vous  avez  su  gagner  leur  sympathie  ; 
j'aurais  désiré  seulement  que  quelques-uns  d'entre  eux  lussent 
en  position  de  vous  être  aussi  utiles  qu'ils  sont  agréables.  Mal- 
heureusement pour  moi-même,  ce  n'est  jamais  ce  que  j'ai  cherché 
dans  mes  relations;  je  me  suis  toujours  laissé  diriger,  trop 
exclusivement  peut-être,  par  la  sympathie  ;  et,  mettant  trop  de 
fierté  h  rester  indépendant  dans  mes  amitiés,  c'est  surtout  lors- 
qu'ils étaient  au  pouvoir  que  mes  amis  eux-mêmes  m'ont  peu  vu. 
Si  vous  étiez  resté  quelques  jours  de  plus,  mon  cher  Auguste, 
vous  auriez  vu  l'exposition  de  Scheffer.  Je  sais  combien  ce  talent, 
tout  de  sentiment,  vous  est  sympathique.  Marie  surtout  eût  pris 
grand  intérêt  à  cette  exposition.  Ary  Schelfer  est  vraiment  le 
peintre  des  femmes;  praticien  timide,  il  a  touché  mieux  que 
personne,  certaines  grâces  et  certains  secrets  du  cœur  féminin. 
C'est  dans  les  sujets  à  sentiment  qu'il  est  vraiment  supérieur  à 


264  PAUL   HUET 

lui-même;  sa  limiclilé  de  pinceau  sied  à  la  limidito  sentimentale 
(ju'il  traite  et  je  comprends  mieux  que  bien  des  artistes  ses  succès 
de  cœur;  ceci  au  point  de  vue  de  l'art.  Je  n'ai  rien  à  vous  dire, 
mes  chers  amis,  de  mes  propres  affaires.  Je  ne  sais  trop  ou  en 
est  l'exposition.  La  guerre  lui  donne  le  dernier  coup  de  pouce. 
Ces  deux  arts  qui  vivent  souvent  l'un  de  l'autre  ne  peuvent 
cependant  aller  bien  ensemble,  et  quelque  sympathique  que  soit 
celle-ci,  elle  traîne  comme  tant  d'autres,  et  plus  que  d'autres  peut- 
être,  trop  de  fléaux  avec  elle.  Pour  des  nouvelles,  vous  en 
savez  autant  que  nous  ;  on  chante  victoire  à  Paris  et  l'on  illumine 
à  Vienne.  J'avoue  cependant  que  je  suis  de  ceux  qui  font  des 
vœux  sincères  pour  la  délivrance  de  ce  beau  pays,  presque 
compatriote  du  nôtre,  et  au  moins,  dans  ce  cas  un  frère  aîné,  bien 
dépossédé  de  son  droit  d'aînesse.  Je  n'ai  pas  lu  le  livre  d'About', 
mais  je  vais  le  lire  ;  on  a  été  ici  plusieurs  jours  sans  le  saisir  et  je 
crois  bien  que  la  tolérance  sera  grande. 

Au  président  Petit. 

lo  juillet  iSSg,  Fontenay-aux-Roses. 

Vous  VOUS  plaignez  du  temps,  mon  cher  Auguste  ;  avez-vous 
donc  quelque  chose  de  pareil  à  cet  air  mat  à  tuer  des  hirondelles 
au  vol,  qui  doit,  hélas!  abattre  comme  des  mouches  ceux  de  nos 
pauvres  blessés  dont  on  s'inquiète  le  moins.  Voici  la  paix,  dit- 
on,  Dieu  soit  béni  !  en  attendant,  que  de  souffrances  et  comment 
se  plaindre  !  et  cependant  il  faut  que  ce  soit  vous  pour  que  j'aie 
le  courage  de  m'arracher  à  ma  torpeur  et  morale  et  physique. 
Je  suis  prisonnier  de  cette  lourde  chaleur,  ce  n'est  pas  là  l'air 
de  vos  montagnes.  J'ai  certain  scrupule  en  vous  écrivant  :  vais-je 
vous  communiquer  cette  peste  d'abattement,  d'ennui,  de  décou- 
ragement qui  me  gagne  et  fait  gangrène?  Nous  vieillissons,  comme 
vous  dites,  et  c'est  plus  qu'un  mal,  c'est  un  crime  qu'on  se 
pardonne  peu  et  que  les  autres  vous  pardonnent  encore  moins. 
En  pressentant  le  terme,  nous  sentons  que  nous  devenons  et  que 
surtout  on  veut  nous  rendre  de  plus  en  plus  étrangers  à  ce  qui 
se  passe.  Au  sol  fraîchement  remué,  il  faut  des  pousses  nouvelles. 
C'est  ce  que  sait  notre  nouveau  seigneur  et  maître  qui,  de  tous 
les  hommes  de  sa  génération,  n'aime  et  ne  veut  souffrir  que  lui. 
En  vous  contant  tout  cela,  je  suis  sans  doute  sous  l'influence  de 
cet  affreux  sirocco  qui  m'ôte  toute  force  pour  gagner  le  bois 
voisin  et  me  ramène  fatalement  à  ce  triste  :  —  à  quoi  bon  I  —  sans 
issues.  Il  y  a  si  longtemps  que  je  roule  inutilement  mon  rocher 
de  Sisyphe,  que  je  me  sens  un  peu  battu  et  abattu.  Je  dois  vous 
dire,  et  je  n'ai  pas  besoin  de  votre  bonne  lettre  pour  savoir  tout 

'  Edmond  About,  littérateur  et  publiciste,  auteur  de  La  Question  romaine, 
1828-1885. 


LA    CORRESPONDANCE  265 

rintérêt  que  vous  prenez  à  tout  ceci,  qu'en  fait  de  justice  ou  de 
faveur,  (le  premier  mot  est  de  vous)  je  n'ai  pu  obtenir  qu'on 
donnai  plus  de  pente  h  mes  toiles...  Lorsque  votre  lettre  nous 
arrivait,  j'étais  à  Paris  ;  j'y  allais  prendre  connaissance  de  quel- 
ques revues,  et  de  l'article  de  M.  Tardieu  '  qu'on  m'avait  déjà 
dénoncé.  M.  Tardieu,  qui  a  de  tout  temps  suivi  mes  travaux,  et 
a  toujours  été  de  velours  pour  moi,  est  le  fils  du  graveur  de 
l'Empire.  Comme  vous,  mais  sans  y  attacher  peut-être  autant 
d'importance,  j'avais  remarqué  l'oubli  et  l'abandon  de  la  presse, 
aussi  ai-je  porté  de  suite  ma  carte  à  Tardieu,  et  j'ai  eu  le  plaisir 
de  le  voir  en  personne.  C'est  certainement  un  des  critiques  les 
plus  sérieux,  au  moins  à  ce  qu'il  m'a  semblé.  Outre,  me  direz- 
vous,  que  je  suis  payé  pour  cela,  je  sais  trop  malheureusement 
comment  fait  la  jeune  critique.  Un  feuilleton  est  une  chasse 
réservée  où  elle  fait  son  métier  de  rabatteur  à  tant  la  ligne.  Peu 
lui  importe  de  tirer  au  hasard  aussi  bien  sur  le  moineau  franc 
que  sur  le  coq  de  bruyère  :  Je  ferai  le  Salon  mieux  que  personne 
cette  année,  disait  M.  Chose  du  Siècle,  car  je  n'y  mettrai,  j'es- 
père bien,  pas  les  pieds.  Il  y  parut,  et  pour  la  morale  je  vous 
dirai  que  celui-là  aussi  m'a  été  favorable'  :  sur  Vètiquetle  du  sac 
sans  doute. 

Sous  l'influence  de  ce  ciel  orageux,  que  ne  dirait-on  pas  et  de 
l'art  et  du  reste?  Le  danger  n'est  pas,  cher  ami,  de  trop  oublier 
les  premières  impressions  de  la  jeunesse,  mais  de  trop  se  per- 
suader que  tout  était  bien  mieux  de  noire  temps.  Vous  avez  autre- 
fois été  très  sensible  aux  délicatesses  de  SchefTer,  vous  le  seriez 
encore.  Cependant,  vous  jugeriez  peut-être  plus  sévèrement  sa 
peinture  qui  a  vieilli,  et  que  les  artistes  ont  toujours  trouvée 
incertaine  et  doutant  d'elle-même.  Les  femmes  ont  fait  son  grand 
succès  et  le  soutiennent  encore.  C'est  un  grand  bonheur  de  les 
avoir  pour  soi,  aussi  voudrais-je  bien  conserver  ma  bonne  petite 

place  près  des  chères  cousines Pour  Anna,  cette 

température  italienne  doit  lui  donner  la  réalité  de  ses  rêves  ;  elle 
doit  causer  avec  le  Dante  et  se  promener  avec  le  Tasse  sous  les 
ombrages  de  la  villa  d'Esté.  Félicitez-la  bien  de  ma  part  de  ses 

études  d'italien Pauvre  Italie,  vous  devez  l'aimer, 

en  effet,  et  comme  un  artiste  et  comme  enfant.  Pour  nous,  notre 
compte  est  fait,  nous  pouvons  prévoir  ce  que  nous  allons  gagner 
à  tout  ce  sang  répandu.  Pour  elle,  du  la  sa  !  peut-être  lui  pré- 
pare-t-on  quelque  petite  guerre  civile  et  Dieu  sait  qu'on  n'aura 
pas  grand  mal  h  trouver  le  prétexte,  si  l'on  veut  d'une  façon  ou 
d'une  autre  remettre  la  main  dessus.  L'Empereur  rentre,  dit-on, 
ce  soir  h  Paris,  sans  tambour  ni  trompette,  mais  repart,  dit-on, 
pour  Fontainebleau  attendre  son  entrée  triomphale  !  Que  sera- 
t-elle,    grand  Dieu,  quand  on    pense    au   départ.   Les  journaux 

'  Voir  plus  loin  au  Salon  de  iSSg  un  court  extrait  de  cet  article. 
^  Voir  Le  Siècle  du  7  mai  iSig,  Salon  par  Louis  Jourdan. 


■i6G  PAUL    HUET 

anglais  eux-nn^mes  n'ont-ils  pas  dôclan;  qu'il  avait  dépassé  les 
plus  grands  hommes  de  l'antiquité.  Veulent-ils  fasciner  l'aigle 
et  détourner  son  vol  ?  Connaissez-vous  cette  caricature  anglaise 
d'un  figaro  couronné,  qui  vient  de  faire  la  barbe  à  l'empereur 
de  Russie,  savonne  l'empereur  d'Autriche,  fait  asseoir  le  roi  de 
Prusse,  qui  attend  son  tour  pendant  que  la  petite  Victoria 
entr'ouvre  la  porte  et  demande  si,  à  elle  aussi,  on  peut  mettre  la 
serviette.  —  Nous  nous  inquiétons  de  l'état  de  l'art,  de  l'abaisse- 
ment des  lettres,  du  mépris  de  la  morale  et  de  la  philosophie, 
et  les  pauvres  peuples  sont  taillés,  découpés,  mis  en  sauce  comme 
le  dernier  des  civets  !  Tout  est  dans  tout,  dirait  M.  Jacotot'  — 
Pourquoi  prenons-nous  souci  de  toutes  ces  choses  et  ne  nous 
contentons-nous  pas  du  soleil  couchant  et  de  la  symphonie  en 
La?  Peut-être  parce  que  l'un   ne  peut  aller  sans  l'autre. 

...  De  trois  ou  quatre  cent  mille  francs  d'entrées  et  de  loterie, 
il  ne  mest,  pour  ma  part,  revenu  la  moindre  parcelle.  A  qui 
cela  profite-t-il?  Demandez-le  à  l'administration  et  à  M.  de  Morny 
qui,  dans  la  commission  de  la  loterie,  a  remplacé  M.  M...  Avec 
un  habit  brodé,  des  panaches,  des  titres  et  de  gros  appointe- 
ments, on  est  capable  de  tout,  et  Morny  plus  que  personne.  Aussi 
n'a-t-il  fait  ni  mieux,  ni  plus  mal  que  M...,  mort  d'apoplexie, 
disent  les  uns,  à  la  suite  d'apostrophes  assez  vives,  suicidé,  disent 
les  autres  ;  dans  ce  cas,  le  chagrin  que  lui  donnaient  ses  ^  ou  8 
millions  serait  cause  de  cette  fin.  Le  Morny  a  ajouté,  de  son 
cru,  un  choix  de  quinze  à  vingt  toiles  qui  augmentent  d'autant  les 
chances  de  votre  loterie  ;  puissiez-vous  gagner  les  mieux  payées 
et  vous  en  défaire  au  prix  d'acquisition. 

A  M.  E.  Legrain. 
10  et  II  juillet  iSîg,  P'ontenay-aux-Roses,  aux  moulins. 

Mon  cher  ami,  je  ne  vous  ai  pas  félicité  à  propos  de  la  bonne 
nouvelle,  j'avais  cependant  fort  à  cœur  de  vous  dire  tout  le  plaisir 
que  m'a  donné  ce  bonheur  qui  suit  et  devait  suivre  l'autre.  Je 
ne  sais  ce  que  j'ai  attendu  ;  nous  avons  eu  ici  une  série  de 
temps  orageux,  et  depuis,  de  telles  chaleurs,  que  tout  courage 
m'a  manqué;  ajoutez  à  cela  toutes  les  épines  d'un  métier  dont 
vous  n'avez  que  les  roses  et  vous  comprendrez  que  j'aie  voulu 
ménager  votre  susceptibilité  et  votre  repos.  Nous  sommes  ins- 
tallés il  nos  moulins,  et  malgré  cette  situation  aérée  nous  ne 
sommes  pas  sans  tendre  nos  langues  altérées  vers  les  bocages  de 
votre  Normandie  et  les  brises  de  la  mer.  Cette  chaleur  m'ôterait 
tout  courage  si  je  n'avais  déjà  l'accablement  que  donnent  le  mé- 
compte et  l'ennui.  Je  suis  mécontent  de  moi  et  des  autres  a 
l'exposition;  je  sens  qu'il  arrive  un  âge   où  11   est  plus  difficile 

'  Jacotot  (Jean-Joseph),  auteur  de  la  méthode  d'enseignement  universel 
dite  méthode  Jacotot,  1770-1840. 


LA   CORRESPONDANCE  267 

que  jamais  d'ameuter  le  public.  Depuis  notre  souverain  maître 
jusqu'au  plus  petit  administrateur  ou  critique,  tout  le  monde  veut 
se  faire  des  jeunes  amis  et  inventer  des  nouveautés.  Je  trouverais, 
tout  cela  assez  juste,  si  c'était  appuyé  sur  une  justice  immaculée, 
une  jeunesse  enthousiaste,  des  talents  originaux  et  certains.  Je 
suis,  me  direz-vous  peut-être,  passé  à  l'état  de  Cassandre  ;  mais 
en  vérité  je  coms  le  dis,  je  ne  puis  rien  voir  de  tout  cela.  L'art 
est  un  point  d'appui  pour  les  uns,  la  canne  de  M.  de  Balzac,  un 
joli  petit  métier  pour  les  autres  ;  la  grande  affaire  est  de  savoir 
se  faire  des  amis,  débiter  des  coq-à-l'àne  et  appartenir  à  une 
petite  Eglise.  De  toutes  les  vertus  nécessaires,  je  ne  sais  même 
pas  fumer  une  pipe.  Je  vois  bien  que  je  ne  pouvais  faire  mon 
chemin  et  que  je  suis  trop  heureux  d'avoir  obtenu  la  place  que 
j'ai  conquise  avec  peine  ;  et  encore  bien  des  gens  l'envient,  à  ce 
que  vous  dites.  Enfui,  voilà  l'exposition  fermée  et  je  vais  pouvoir 
rendre  incessamment  mes  toiles  aux  chers  Adrien  que  je  remercie 
de  cœur  de  leur  complaisance.  Malgré  tout,  je  ne  me  reproche 
ni  les  dépenses,  ni  les  épreuves  (àltes  ;  peut-être  sans  cette  guerre 
en  aurais-je  déjà  recueilli  quelques  fruits  qui  peuvent  venir  encore. 
Je  ne  puis  dire  que  vous  avez  bien  fait,  mon  cher  ami,  de  ne  pas 
venir  voir  l'exposition,  puisque  nous  aurions  eu  le  plaisir  de  vous 
avoir  un  peu.  Je  comprends  trop  que  vous  ayez  été  retenu,  mais 
jamais  Salon  ne  m'a  plus  attristé,  ni  fatigué  ;  il  semble  que,  ne 
sachant  à  quel  gibier  s'adresser,  les  artistes  tirent  aux  moineaux. 
Pour  le  public,  il  juge  une  œuvre  d'art  h  peu  près  comme  une 
nouvelle  forme  de  crinoline,  mais  certainement  avec  plus  d'in- 
différence ;  si  ce  métier  ne  soutenait  une  bonne  administration 
et  des  habits  brodés,  je  crois  qu'il  n'en  serait  plus  question,  et 
pendant  que  l'Angleterre  organise  partout  des  écoles  avec  une 
volonté  incroyable,  on  ne  serait  pas  fâché  d'étouffer  ici  les  nôtres. 
Vous  savez  ce  que  je  pense  de  notre  système  académique,  si 
destructeur  de  tout  sentiment  artiste,  et  soutenu  ici,  parce  qu  il 
représente  l'unité  et  la  centralisation  systématique  et  qu'on  croit 
l'avoir  à  ses  ordres  comme  quatre  hommes  et  un  caporal.  C'est 
cependant  le  dernier  reluge  :  par  cette  raison  reprendra-t-il  un 
peu  de  vie?  Comme  en  toutes  choses,  du  reste,  1  administration, 
heureuse  de  représenter  l'opposition,  tient  à  se  dire  plus  avancée 
que  MM.  de  l'Institut.  C'est,  au  pacifique,  la  représentation  de  la 
guerre  de  l'Indépendance  et,  quelque  valeur  qu'on  puisse  attacher 
à  l'art  et  aux  artistes,  cela  ne  coûte  si  cher  ni  en  hommes,  ni  en 
argent.  En  voilà  bien  long  sur  mon  dada,  pardonnez  cet  épan- 
chement  d'un  ami  qui,  de  retour  à  une  bonne  période  de  santé, 
a  besoin  de  dépenser  un  restant  d'activité  et  ne  trouve  d'autre 
moyen  que  de  vous  ennuyer  de  toutes  ces  balivernes.  Il  y  a 
longtemps  cependant  que  je  sais  le  peu  de  profit  des  doléances  ; 
le  moindre  grain  de  mil  qu'on  pourrait  tirer  de  son  cru  vaudrait 
infiniment  mieux.  Malheureusement,  je  suis  à  bout  de  cet  art 
sans  but  ;  je  n'ai  même  plus  d'entrain  pour  faire  des  études  d'après 


208  PAUL   HUET 

nature.  Il  est  vrai,  comme  je  vous  lai  dit,  que  nous  avons  ici  une 
chaleur  ultra-italienne  et  que  tout  porte  h  s'étendre  sur  l'herbe 
et  à  répéter  en  chœur  :  A  quoi  bon  !  i>  (juoi  bon  !  à  quoi  bon  ! 

J'espère  que  plus  sage,  vous  savez  jouir  en  paix  de  vos  félicités. 
Vous  allez  connaître  les  joies  de  la  paternité,  bonheur  si  vanté 
et  toujours  bien  au-dessus  de  tout  ce  que  l'on  a  pu  en  dire.  Plus 
([ue  personne  vous  saurez  saisir  ce  moment  suprême  où  celle  que 
vous  aimez  le  plus  au  monde  vous  donnera,  vivante,  le  premier 
anneau  qui  relie,  à  l'éternel  infini,  l'homme  et  l'aimée  du  cœur. 
Ne  vous  laites  pas  cependant  trop  d'illusions  ;  ce  bonheur  a 
aussi  ses  inquiétudes,  les  nôtres  ont  été  souvent  bien  vives. 

Au  président  Petit. 

i6  septembre  iSSg. 

Cher  ami  Auguste,  voici  la  saison  finie,  car  les  jours  passent 
vite,  même  les  jours  ennuyeux.  L'année  dernière,  je  m'en  voulais, 
à  pareille  époque,  de  revenir  sans  avoir  su  tirer  parti  de  votre 
beau  pays,  sentant  mon  impuissance,  écrasé  sous  ces  formida- 
bles débauches  de  l'éternel  artiste,  qui,  lui,  peut  tout  se  per- 
mettre    Depuis  quinze  jours,  j'ai  repris  un  travail 

suivi  et  sérieux,  et  quel  travail!  Tous  les  jours  je  vais  à  Paris 
retoucher  les  épreuves,  subir  les  épreuves,  devrais-je  dire,  des 
photographies  de  mes  panneaux.  Cela  me  donne  du  mal  et,  je  le 
crains  bien,  ne  me  donnera  que  de  tristes  résultats.  Je  vois  les 
choses  en  noir  devant  ces  noires  reproductions  ;  mon  Salon  a 
été  nul;  voici  deux  ans  de  souffrances,  l'âge  arrive,  comme  vous 
me  le  dites,  dans  votre  dernière  lettre,  et  bientôt  il  ne  faudra 
plus  compter  que  sur  les  rhumatismes  et  autres  distractions  qui 

couronnent  les  jours  vertueux  de  la  vieillesse Sur 

cette  limite  si  diflicile  à  passer  pour  les  femmes  et  pour  les 
artistes...  je  vous  l'avoue,  cher  ami,  j'ai  grand'peine  a  m'habituer 
h  l'idée...  de  ne  pouvoir  plus  mettre  sur  la  toile  les  quelques 
pensées  que  j'ai  encore  vives  et  claires  dans  le  cerveau  :  deux 
années  de  soutl'rances  m'ont  rendu  bien  timide  et  craintif  et, 
outre  le  besoin  que  j'aurais  de  travailler  pour  les  miens,  ce  n'est 
pas  là  tout  h  fait  vivre  pour  un  artiste.  Ne  vous  étonnez  donc 
pas  si,  parfois  déjà,  je  vous  ai  écrit  quelques  phrases  décou- 
ragées. A  qui  m'ouvrirais-je,  d'ailleurs,  sinon  à  vous  qui  sentez 
si  bien,  et  qui  m'aimez,  j'espère,  beaucoup.  Ne  démentez  pas  cela, 
mou  cœur  ne  veut  pas  vieillir  et  l'affection  que  nous  vous 
portons  à  tous  ne  peut  changer... 

Certes,  il  est  facile  de  s'enthousiasmer  pour  le  courage  militaire 
et  les  fatigues  du  soldat,  mais  il  est  d'autres  courages  qui  n'ont 
pas  le  prestige  de  l'uniforme  et  qui  méritent  bien  plus.  Le 
courage  militaire  est  une  chose  qu'on  ne  peut  admirer  en  France, 
et   nous   savons   à   quoi  servent   les   rentrées    prétoriennes.   Le 


LA   CORRESrONUANCE  269 

militaire  tue  pour  avoir  un  grade  et  des  honneurs;  quant  à  l'amour 
de  la  liberté,  c'est  une  bagatelle  à  la  quelle  il  ne  pense  plus  en 
mettant  le  pied  à  l'école  militaire;  lorsqu'il  y  pense,  c'est  pour 
mettre  la  liberté  ii  la  queue  de  son  cheval.  Cela  ne  saurait  avoir 
rien  de  personnel,  même  à  M.  ]j.  qui  peut  faire  exception  dans 
l'armée,  mais  les  exceptions  sont  bien  rares  !  Que  notre  chère 
M.  entende  Lamartine  sur  ce  sujet. 
Tout  à  vous, 

Paul. 

Au  président  Petit. 

Paris,  vendredi,  septembre   1859. 

Pour  vous  rassurer  et  répondre  en  même  temps  à  votre  seconde 
et  h  votre  première  lettre,  ami  Auguste,  je  vous  dirai  que  vous 
êtes  toujours  bien  bon  et  que  tous  nous  avons  été  touchés  de 
votre  excellente  affection.  Vous  vous  moquez  de  mes  humeurs 
noires,  vous  blaguez  un  peu  mon  spleen  et  vous  avez  raison. 
Hélas,  vous  le  faites  avec  art,  vous  prenez  les  mitaines  du  cœur, 
les  faits  n'y  vont  pas  avec  tant  de  précautions... 

Pour  en  revenir  à  votre  lettre,  cher  ami,  je  ne  crois  pas  vous 
avoir  dit  combien  elle  est  de  tous  points  charmante.  C'est  un 
vrai  bonheur  et  qui  compense  de  bien  des  petites  choses,  croyez-le, 
de  se  laisser  aller  à  toutes  les  gâteries  de  votre  affection.  Voilà 
ce  que  je  comprends  encore  et  qui  ne  laisse  ni  doute,  ni  trouble. 
Il  n'en  est  pas  ainsi  de  la  gloire,  dont  vous  me  parlez  en  beau 
et  noble  langage.  Vous  devriez  bien  me  dire  votre  opinion  sur 
cette  divinité  douteuse  que  j'aime,  tout  ingloriiis  que  je  suis,  et 
surtout  sans  savoir  ce  qu'elle  est.  Vous  me  mépriseriez  moins 
peut-être,  ou  plutôt  vous  auriez  plus  d'indulgence  pour  mes 
gémissements  inutiles,  si  je  vous  disais  qu'en  mon  âme  et  cons- 
cience, la  vraie  gloire  n'est  pas  tant  le  bruit  que  l'expansion  la 
plus  complète  de  la  pensée  et  la  satisfaction  de  soi-même;  et  je 
crois  que  si  vous  examinez  un  peu  mes  plaintes,  vous  verrez 
que  les  obstacles  à  la  création  les  excitent  bien  plutôt  que  le 
succès,  dans  le  sens  qu'on  attache  vulgairement  à  ce  mot.  Mais 
votre  lettre,  cher  ami,  me  prouve  que  vous  en  savez  plus  long  et 
en  parlez  mieux  que  moi  sur  toutes  ces  petites  misères  de  notre 
temps  rabougri...  Songez  combien  il  y  a  longtemps  que  je  lutte 
et  si  personne  a  mis  plus  d'obstination  que  moi  dans  cette  vie  de 
bouchon  de  liège,  toujours  renfoncé  et  toujours  à  la  surface.  Merci, 
cher  bon,  de  vos  cris  d'encouragements,  ils  ne  seront  pas, 
j'espère,  inutiles  ;  permettez  seulement  au  cheval  tant  soit  peu 
de  race  de  piaffer,  s'il  se  sent  arrêté  dans  la  carrière. 

...  Vous  savez  combien  de  choses  l'homme  domine  dont  le 
cœur  est  blessé,  vous  sentez  tout  cela  et  comme  homme  de  cœur 
et  comme  artiste,  car  vous  êtes  tout  cela,  monsieur  le  président  !... 

La    dernière   livraison  de   Lamartine  est  très  belle  ;  je  voulais 


270  PAUL   HUET 

vous  en  parler  :   l'illustre  poète   est  à   Mâcon,  c'était  une   bonne 
occasion  pour  lui  écrire... 

A  son  fils. 

l'outainebloaii,  lo  octobre   iSSg. 
Lundi,  de  mon  lit, 
(Ce  qui  excuse  mon  griffonnage) 

Mon  cher  enfant.  Mes  journées  se  répètent  et  se  ressemblent 
beaucoup  ;  prendre  une  tasse  de  thé,  emporter  son  déjeuner  dans 
le  sac  et  aller,  en  courant,  s'installer  dans  un  coin  du  Nid  de 
l'aigle  ou  du  Charlemagne  pour  faire,  au  plus  vite,  ce  que  je 
pense  utile  à  mes  projets  pour  retourner  plus  vite  encore  vers 
vous  ;  voilà  mes  journées  de  tous  les  jours.  J'aurais  donc  pu  en 
passer  un  sans  vous  écrire,  mais  j'ai  tenu  à  répondre  à  ta  bonne 
petite  lettre  dont,  je  veux  te  l'avouer,  j'ai  été  bien  content.  Tu 
vois,  ami,  que  ce  nest  pas  difficile  d'écrire  surtout  à  ceux  qu'on 
aime  et  qui  vous  aiment.  Pour  moi,  j'ai  grand  plaisir  à  vous 
dire  à  tous  que  je  pense  à  vous,  encore  plus  à  recevoir  quelques 
bonnes  causeries  de  mes  adorés.  Je  suis  bien  seul  sans  vous, 
et  vous  ne  pouvez  beaucoup  m'envier,  ni  me  reprocher  le  temps  que 
je  passe  loin  de  vous.  Quand  tu  sentiras  et  comprendras  mieux 
toutes  choses,  tu  verras  qu'il  est  pénible  de  ne  point  remplir  la 
tâche  de  sa  vie  comme  on  le  voudrait,  et  si  les  voies  de  l'art  te 
sont  plus  ouvertes,  tu  te  rendras  compte  que  pour  l'homme  qui 
désire  arriver  a  la  réalisation  de  ses  rêves,  il  est  dur  de  ne  pouvoir 
exprimer  sa  pensée  faute  de  travail  et  combien  alors  les  entraves 
à  l'exécution  sont  pénibles.  A  ton  âge,  la  vie  à  l'air,  l'expansion 
avec  des  amis  et  tes  retours  vers  nos  tendresses  doivent  te  suffire  ; 
mais  j'espère  cependant  te  voir  désirer  avoir  un  but  dans  ta  vie. 
Tu  nous  as  entendu  souvent  dire  combien  étaient  malheureux 
et  nuisibles,  en  général,  ceux  qui  n'en  avaient  pas.  Voilà  bien  de 
la  morale,  prends-la  comme  une  bonne  causerie  de  la  forêt.  Je 
tâche  d'oublier  que  je  ne  vous  ai  point  là,  et  pourquoi  mon  Dieu, 
ne  vous  ai-je  pas?  ce  serait  si  bon  de  voir,  de  sentir,  d'admirer 
ensemble  ;  le  cœur  s'ouvre  devant  ces  sublimités  de  la  nature  tantôt 
sauvages,  tantôt  sévères  ou  mystérieuses.  On  éprouve  un  sentiment 
vraiment  religieux,  car  on  ne  l'analyse,  ni  on  ne  le  raisonne;  il 
vous  pénétre  avec  l'air  qu'on  respire.  Tu  as  été  privé  de  la 
petite  partie  du  déjeuner  Saint-Cloud  ;  le  pire  de  l'affaire,  c'est 
qu'une  indisposition  en  était  cause.  Je  connais  ta  raison  pour 
dominer  ces  petites  contrariétés,  et  je  suis  sur  que  tu  as  compris 
le  chagrin  de  ta  mère  et  aussi  celui  de  ta  sœur  dans  cette 
circonstance;  ils  t'ont  vite  dédommagé.  Dis  à  ta  mère,  combien 
je  l'aime,  elle  qui  vous  a  donnés  tous  deux  à  toutes  nos  ten- 
dresses. Embrasse  bien  Edniée  pour  moi  de  tout  mon  cœur  et 
du  tien.   J'ai   été  très  heureux  de   ce  que  tu   me   disais  de    ses 


LA    CORRESPONDANCE  271 

petits  soins    pour  toi;   aime-la,    cher  bon  ;   aimez-vous,  aimons- 
nous  dois-je  dire.  C'est  le  vrai  bonheur. 

Ton  père, 

Paul  Huet. 

Je  vais  avec  Barye  voir  Decamps  qui  a  encore  un  enfant  bien 
malade  ;  ce  serait  le  troisième  qu'il  perdrait  en  peu  de  temps. 
Nous  irons  donc  en  forêt  plus  tard. 

A   Victor  Pavie. 

l'aris,    le   6  novembre   iSSg. 
Mon  pauvre  ami, 

Vous  venez  de  perdre  votre  père  !  Moi,  j'ai  perdu  le  mien, 
j'avais  alors  dix-sept  ans,  et  je  sais  encore  ce  que  c'est. 

Il  est  des  amis  qui  sont  séparés  non  seulement  par  l'éloigne- 
ment,  mais  aussi  par  un  long  silence.  A  certaine  heure,  une  mau- 
vaise nouvelle,  le  glas  de  la  mort,  qui  s'entend  de  loin,  leur  rap- 
pelle que  quelqu'un  de  cher  souffre  et  pense  à  eux;  ils  sentent 
alors  qu'ils  s'aiment.  Pour  ne  pas  vous  l'écrire,  mon  cher  ami, 
mon  aflection,  vous  n'en  doutez  pas,  n'en  est  ni  moins  vive,  ni 
moins  sûre.  On  n'oublie  pas  un  noble  et  chaleureux  cœur  comme 
le  vôtre.  Tel  que  je  vous  connais,  vous  deviez  être  un  vrai  fils 
pour  celui  que  vous  venez  de  perdre  et  il  devait  vous  aimer 
comme  vous  m'avez  dit  que  vous  aimeriez  vos  enfants.  J'ai  bien 
pensé  h  vous.  J'aurais  voulu  vous  voir,  non  que  j'aie  quelque  chose 
à  vous  dire,  on  ne  dit  rien  dans  ces  circonstances,  mais  je  vous 
aurais  serré  la  main. 

Je  sais,  du  reste,  que  vous  avez  un  courage  chrétien  qui  n'est 
pas  donné  à  tout  le  monde.  J'espère  que,  dans  cette  circonstance, 
il  vous  donne  un  appui  que  je  n'ai  pas,  et  que  je  ne  saurais  vous 
offrir.  Je  ne  puis  que  vous  témoigner  et  mon  affection  et  ma 
sympathie,  ainsi  que  celle  de  tous  les  miens. 
Adieu  ! 

Pall  Huet'. 

A  M.  Legrain. 

8  novembre   18Î9. 

Cette  lettre,  mon  cher  ami,  doit-elle  vous  porter  mes  plus  heu- 
reux compliments?  D'après  ce  que  vous  me  dites,  vous  attendez 
d'un  instant  à  l'autre  ce  trait  d'union  qui  doit  encore  resserrer 
votre  bonheur;  mes  vœux,  croyez-le,  ne  lui  manqueront  pas,  mais 
il  a,  sans  mon  secours,  de  bons  génies  qui  présideront  à  sa  nais- 
sance ;  tout  ce  que  sa  charmante  mère  peut  lui  donner  et  ce  que 

'  Publiée  par  Henri  Jouin,  loc.  cit.,  p.  282. 


■x-ji  PAUL   HUET 

je  vous  connais  de  cœur.  Vous  allez  éprouver  une  joie  que  les 
mères  seules,  dit-on,  comprennent,  mais  que  j'ai  la  prétention 
d'avoir  goûtée  et  que  vous  sentirez  aussi,  si  je  vous  connais  bien. 
Le  premier  cri  de  ce  petit  être  est  d'une  fière  éloquence  pour 
ceux  dont  il  résume  toute  la  tendresse  ;  et  l'amour  est  exprimé  là 
tout  entier,  comme  il  ne  saurait  l'être  ailleurs.  Je  sais  que  vous 
avez  fait  merveille  dans  vos  fêtes  et,  comme  Giotto  ',  peint  toutes 
les  bannières  de  la  cité  ;  c'est  la  vraie  peinture.  J'ai  regret  de 
n'avoir  pas  vu  tout  cela,  j'aui'ais  applaudi  avec  plaisir  à  vos  suc- 
cès. Notre  splendide  ami  ^  a  donné  une  fête  particulière  qui,  dit- 
on,  a  écrasé  la  grande;  il  a  eu  la  bonne  et  délicate  grâce  de  me 
dire  que  sa  fête  eût  été  trop  belle  si  ses  toiles  eussent  été  de  la 
partie.  Je  conçois  combien  il  a  dû  les  regretter,  je  n'ai  pas  be- 
soin d'en  être  l'auteur  pour  cela.  Vous  m'avez  fait  de  toutes  ces 
merveilles  de  bien  modestes  récits  et  vous  en  étiez,  il  me  semble, 
tout  l'ordonnateur.  C'est  une  bonne  idée  que  ces  solennités  pro- 
vinciales ;  peut-être  avec  le  temps  en  résultera-t-il  quelque  profit 
pour  l'art,  mais  il  faudra  terriblement  vous  travailler,  messieurs 
des  départements,  pour  vous  dérouiller,  et  l'on  peut  mourir  rien 
qu'en  regardant  la  tâche.  Et  Paris,  oùva-t-il?  Hélas! 

Pour  en  finir  avec  les   santés,  je  vous  dirai  que  j'ai 

employé  l'été  a  réparer  la  mienne  ;  que  je  suis  aussi  bien  que  pos- 
sible, sauf  les  années  qui  viennent  et  qui  me  disent  :  Travaille, 
travaille,  tu  n'as  plus  que  quelques  jours  comptés... 

...  Je  n'ai  rien  fait  et  j'ai  le  plus  grand  désir  de  faire,  malgré 
les  :  A  quoi  bon?  Tous  les  peintres  n'ont  pas  a  se  plaindre. 
Gudin'a  une  propriété  qui  lui  revient  à  200.000  francs,  dont  on 
lui  offre,  dit-il,  deux  millions.  C'est  à  Beaujon. 


-•1  M.  Legrain. 

19  novembre  Sg. 

Cher  ami,  pour  s'être  fait  attendre,  nos  compliments  ne  seront, 
ie  l'espère,  ni  moins  bons,  ni  moins  bien  reçus.  Votre  lettre,  qui 
portait  avec  elle  le  parfum  de  votre  bonheur,  a  mis  h  nous  par- 
venir un  temps  que  ne  perdraient  pas  les  mauvaises  nouvelles. 
Jetée  au  moulin  vide  de  maître,  votre  lettre  nous  a  été  rapportée 
par  le  meunier  lui-même,  ne  pensez  donc  pas,  mon  cher  ami, 
que  votre  joie  n'a  pas  eu  ici  son  retentissement.  Nous  pensons 
bien  à  vous,  à  votre  chère  femme,  à  votre  existence  toute  nou- 
velle ;  que  la  vapeur  nous  emporte,  il  est  une  poésie  du  cœur 
que  la  civilisation  détruira  difficilement  et,  tant  qu'il  y  aura  des 
eniants,  les  pères  la  goûteront  et  seront  encore  enfants  de  ce  côté. 

'  Giotto  (Angiololto  di  Bondone  dit),  peintre  florentin,  i266-i336. 

-  M.  Adrien  Lenormand,  qui  avait  commandé  les  panneaux  décoratifs. 

■'  Théodore  Gudin,  peintre  de  marines,  1802-1880. 


LA    CORRESPONDANCE  273 

De  tout  temps,  du  reste,  il  y  a  eu,  h  côté  du  torrent,  des  anses  où 
certains  esprits  peuvent  s'arrêter.  Vous  êtes  de  ceux-là  et  aussi 
celle  que  nous  tous  aimons;  la  vie  serait  bien  amère  pour  nous 
autres,  si  nous  n'avions  pas  de  ces  joies  du  cœur,  et,  après  vos 
tristes  épreuves,  ce  renouvellement  vous  était  bien  dû  ;  puissiez- 
vous  en  jouir  lonj^temps  sans  les  inquiétudes  inséparables  de 
toute  grande  afTection.... 


Au  président  Petit. 

Novembre  Sg. 

Mon  cher  Auguste,  voilà  un  terrible  événement,  et  vous  avez 
dû,  en  effet,  éprouver  une  grande  secousse ',  donnez-nous  de  vos 
nouvelles.  Pour  le  Luxembourg,  on  en  a  été  véritablement  quitte 
pour  la  peur.  Les  peintures  de  Delacroix  dans  la  bibliothèque 
l'ont  bien  échappé,  c'eût  été  un  vrai  malheur,  à  mon  avis.  C'est 
toujours  Abel  de  Pujol  '^  qui  est  victime  ;  pour  celui-ci,  c'est 
peut-être  une  chance.  Il  est  des  ouvrages  qui  gagnent  à  n'être 
connus  que  par  mémoire,  ainsi  le  Gustave  Wasa  d'IIersent', 
mauvaise  peinture  d'une  jolie  composition,  bien  gravée  parDupont. 
Qui  ne  soutiendrait  que  c'est  un  chef-d'œuvre  malheureusement 
perdu  dans  le  pillage  et  l'incendie  du  Palais  royal,  comme  le 
Testament  ifEitdamidas,  du  Poussin,  dans  un  naufrage.  Vous 
n'avez  pas  vu,  je  crois,  la  coupole  de  Delacroix  :  cet  événement 
vous  donnera  le  désir  de  la  voir  à  votre  prochain  voyage  ;  croyez 
que  cela  en  vaut  la  peine.  Pourquoi,  dites-moi,  vous,  cher  ami, 
dontle  jugement  mérite  d'être  consulté,  pourquoi  tant  de  peintures 
médiocres  gagnent-elles  à  être  gravées,  pourquoi  de  belles 
choses,  des  chefs-d'œuvre  presque,  ne  peuvent-ils  pas  soutenir 
cette  épreuve?  Quand  vous  serez  revenu  de  vos  angoisses,  sorti  de 
votre  drame,  pensez-y...  Je  viens  de  rencontrer  Michelet  arrivant 
de  la  campagne,  sa  jeune  femme  et  lui-même  ont  été  toujours 
souflTrants,  ils  viennent  cependantdu  midi,  de  Bordeaux.  Louis XIV 
n'en  va  pas  moins  faire  ses  grandes  entrées  et  nous  pourrons 
assister  tout  à  l'heure  au  petit  coucher  du  grand  roi.  Je  m'en 
promets  de  belles  et  vous  ?  Adieu,  mon  cher  ami... 

Au  président  Petit. 

Mardi,   27  décembre  69. 

Vous  me  demandez,  mon  cher  Auguste,  comment  il  se  fait  que 
je  vous  imite  dans  votre  paresse  à  nous  écrire?  Je  n'en  sais  vrai- 

'  Après  un  accident  de  feu. 

-  Abel  de  Pujol,  peintre  d'histoire,  1785-1861. 

^  Hersent  (Louis),  1 777-1860. 


Ï74  PAUL   HUET 

ment  rien  !  nous  avons  tant  de  Ijonncs  choses  à  prendre  chez 
vous,  que  ce  n'est  pas  celle-là  qu'il  me  faudrait  aller  chercher. 
Je  n'ai  pas  mt''me  pour  excuse  ce  manque  d'occupation  forcée 
qui  vous  fait,  dites-vous,  oublier  jusqu'aux  devoirs.  Je  me  suis 
donne  tant  de  tâches  que  je  ne  sais  par  où  commencer.  Puis 
c'est  de  plaisir  qu'il  s'agit  ici,  chose  qu'il  faudrait  ne  pas  laisser 
échapper,  et  rare  chez  nous  ;  après  celui  de  recevoir  de  vos  nou- 
velles, de  savoir  comment  se  comporte,  par  ces  tempêtes,  ce 
petit  coin  où  votre  tente  est  plantée,  d'apprendre  qu'on  nous 
aime  toujours  dans  ce  bon  petit  milieu,  celui  de  vous  dire  que 
nous  vous  aimons  beaucoup,  arrive  naturellement;  il  ny  a  que 
le  temps  de  vous  le  dire  qui  manque.  Projets,  plaisirs,  devoirs, 
tout  cela  passe  ici  comme  des  ombres,  on  n'en  peut  rien  saisir  que 
le  regret.  Le  temps  emporte  notre  pauvre  plume  comme  le  reste. 
Si    ce  n'est  le  temps  qui  l'emporte,  c'est  donc  le  diable. 

Je  ne  sais  si  nous  irons  jamais  à  Dijon,  mais  si  passer  sa  vie 
au  coin  du  feu  sans  voir  personne,  se  recfoqueviller,  s'aco- 
quiner dans  l'intérieur  de  famille  est  la  vie  de  province,  nous 
sommes  de  vrais  provinciaux.  Cette  vie  de  Paris  qui  enflamme 
l'imagination  des  provinciaux  est  bien  changée,  sans  doute,  car  il 
faut  terriblement  chercher  pour  y  trouver  ce  courant  magnétique, 
ce  choc  électrique  des  intelligences,  cet  échange  puissant  d'idées, 
de  systèmes,  de  contradictions,  dont  vous  parlez!  Tout  cela  est 
aujourd'hui  de  l'ancien  régime  et  porte  des  ailes  de  pigeon.  La 
vie  est  bien  encore  à  Paris,  car  les  voitures  y  écrasent  tous  les 
jours  quelqu'un  et  l'on  se  bat  pour  entrer  à  la  Bourse,  mais  les 
idées  se  cachent  et  ceux  qui  les  possèdent  n'ont  pas  trop  l'air 
de  vouloir  s'en  dessaisir.  Voilà,  direz-vous,  de  la  misanthropie, 
et  je  retombe  dans  mes  découragements.  Que  voulez-vous,  mon 
cher  ami,  comme  tous  les  i'ieiij\  je  dénigre  le  temps  présent  et 
cependant  si  j'allais  jamais  en  province,  j'aurais  certes  très 
souvent  la  fièvre  du  désir,  la  nostalgie  de  ce  Paris  que  j'abîme 
aujourd'hui.  Le  livre  de  Michelet  vous  a  fait  plaisir  et  à  moi  aussi; 
pourtant,  il  me  paraît,  vous  le  dirai-je,  un  peu  faible,  et  je  le 
mets  au-dessous  du  livre  deV Amour,  devrais-je  me  compromettre  ! 
Il  n'en  est  d'ailleurs  qu'un  appendice  charmant  et  plein  de  grâces, 
mais  un  peu  vieilli  !  Lamartine,  que  je  n'ai  vu  qu'une  seule  fois 
par  ces  temps  désastreux,  a  fait  de  beaux  articles  sur  Thiers  '  ; 
mais  pourquoi  cette  conclusion  sans  conclusion  ?  En  poésie,  en 
histoire,  en  politique  et  même  en  critique,  il  semblerait  que 
M.  Lamartine  ne  peut  ni  résumer,  ni  conclure,  ni  se  décider. 
Dans  une  charmante  étude  sur  Horace*,  il  y  a  certaines  avances 
que  j'aimerais  mieux  ne  pas  voir,  l'article  dût-il  ne  pas  exister!  Je 
suis  déjà  bien  assez  affligé  pour  ce  grand  homme  de  ses  continuels 

'  Examen  critique  de  l'Histoire  de  l  Empire,  par  M.  Thiers.  Cours  familier 
de  littérature,  t.  VIII,  p.  81,  44*',  45"  et  46''  entretiens. 

-  Cours  familier  de  littérature,  t.  VIII,  p.  ^37,  47"  et  48"  entretiens. 


LA   CORRESPONDANCE  27^ 

appels  de  fonds,  qui  ne  seront  jamais  les  derniers.  Le  découra- 
gement est  certes  une  triste  chose,  mais  il  y  a  une  chose  plus 
triste  que  le  suicide  :  c'est  l'abaissement.  Je  n'ose,  après  cela, 
mon  cher  ami,  vous  parler  d'un  livre  qui  va  trop  bien  peut-être 
à  mes  tristes  instincts  :  avez-vous  lu  le  livre  de  Lanfrey  '  ?  Avez-vous 
lu  les  lettres  d'Everard?  Le  découragement  au  moins  n'a  jamais 
su  prendre  une  plus  belle  attitude,  des  expressions  ni  plus  fières, 
ni  plus  nobles.  Ce  livre,  dont  la  première  édition  est  épuisée, 
est  aussi  attaqué  qu'il  est  applaudi;  il  donne  un  rude  soufflet  à 
tous  les  demi-ralliements,  à  toutes  les  mesquines  et  honteuses 
lâchetés  qui  n'ont  pour  excuse  ni  la  franchise,  ni  la  nécessité. 
L'on  s'occupe,  en  un  mot,  de  ce  livre  autant  qu'on  peut  s'occuper 
aujourd'hui  d'une  œuvre  d'esprit.  M.  Dargaud^  vient  de  publier 
1  histoire  de  la  liberté  religieuse.  Malheureusement,  quand  on 
écrit  l'histoire  de  la  liberté,  il  semble  qu'on  prononce  l'éloge 
d'un  mort  sur  son  tombeau.  Si  la  liberté  n'est  pas  morte,  elle 
est  bien  malade,  ses  héritiers  ne  sont  pas,  je  pense,  pressés  de  la 
rappeler  à  la  vie,  et  pour  le  public,  il  y  a  longtemps  qu'il  ne 
demande  pas  le  bulletin  de  sa  santé.  Le  livre  de  M.  Dargaud  a 
du  succès, je  ne  l'ai  pas  lu,  l'auteur  me  donne  ses  petits  volumes, 
mais  la  liberté  religieuse  en  aura  six,  je  crois;  je  les  lirai  cependant 
et  avec  intérêt.  Bien  que  je  sois  un  sauvage,  ma  femme,  vu  mon 
admiration  pour  l'auteur  des  lettres  d'Everard,  a  accepté  pour 
moi  une  invitation  :  je  dîne  jeudi  avec  le  jeune  et  beau  désespéré, 
et  si  je  n'étais  pas  si  pressé  de  vous  écrire,  j'attendrais  pour 
vous  dire  si  cet  Adolphe  de  la  liberté  a  perdu  l'appétit. 

Je  vous  ai  parlé,  cher  Auguste,  de  la  Forêt  dont  il  était  ques- 
tion pour  votre  musée  de  Grenoble,  absolument  pour  l'acquit  de 
conscience  ;  j'étais  persuadé,  comme  Claire,  que  votre  adminis- 
tration aurait  de  bonnes  raisons  pour  ne  pas  faire  cette  folie,  vos 
conseillers  municipaux  doivent  dire  :  cette  bêtise  ;  qu'il  n'en  soit 
plus  question. 

A  vous  de  tout  cœur, 

Paul  Huet. 

Du  président  A.  Petit. 

Grenoble  3i  décembre  iSSg 

Mon  cher  et  bon  Paul,  ma  femme  et  mes  enfants  vous  ont  écrit  ces 
jours-ci  et  ils  ont  dû  vous  adresser  de  ma  part  tous  les  vœux  d'amitié 
pour  le  renouvellement  de  l'année;  mais  je  m'en  voudrais  de  ne  pas 
vous  envoyer  un  souvenir  tout  particulier,  en  réponse  à  votre  bonne 
lettre.  Ce  n'est  pas  que  je  n'y  trouverais  matière  à  vous  gronder  sur 

'  Lanfrey  (Pierre),  écrivain,  homme  politique,  député,  1871.  Sénateur  ina- 
movible. i8i8-i877. 

2  Dargaud  (Jean-Marie),  littérateur  et  historien,  1800-18G6,  auteur  de 
Marie  Stiiari,  de  Jeanne  Grey  et  ami  de  Lamartine. 


"76  PAUL    HUET 

celte  misanthropie  qui  se  r(!;veille  toujours  en  vous  et  vous  aiguillonne 
sans  cesse.  Que  vous  souffriez  des  misères  de  ce  temps,  que  vous 
rêviez  pour  la  France  ce  bonheur  et  cette  grandeur  artistique,  littéraire 
et  intellectuelle,  et  cette  dignité  morale  qu'elle  n'a  pas,  faute  de  liberté, 
je  le  comprends  et  sur  ce  point  comme  sur  bien  d  autres  je  sympathise 
avec  vous.  N'accusez  pas  votre  vieillesse,  comme  vous  le  dites  plaisam- 
ment, de  vous  faire  dénigrer  le  temps  présent;  c'est  votre  cœur,  ce 
sont  vos  sentiments  toujours  jeunes  qui  parlent  en  vous.  Mais  que  faire? 
cher  ami  ;  la  masse,  le  gros  de  la  nation,  le  profanum  vulgus  accepte 
ce  qui  est;  pour  eux,  tout  cela  est  le  beau,  le  bien,  le  vrai.  Votre  indi- 
vidualité protestante  et  gémissante,  les  quelques  âmes  d'élite  qui  répon- 
dent çà  et  là  à  la  vôtre  sont  1  honneur  et  l'espoir  de  ce  temps  d'épreuve  ; 
elles  nous  préparent,  elles  nous  conservent  l'avenir;  mais  aujourd'hui 
que  faire,  sinon  laisser  passer  l'ouragan  et  se  réserver  pour  de  meil- 
leurs jours!  En  attendant  ce  moment  qui  arrivera,  soyez-en  sûr,  rassé- 
rénez votre  âme,  sortez  du  teins  et  du  changement,  comme  dit  Bossuel 
dans  ce  style  et  cette  langue  inimitables,  et  prenez-vous-en  à  ce  qui  est 
impérissable,  donnez  cours  à  votre  imagination,  fixez  sur  la  toile  vos 
nobles  pensées.  N'avez-vous  pas  à  votre  disposition,  soumis  à  votre 
pinceau  créateur,  un  talent  éternellement  jeune  et  beau,  inépuisable 
dans  sa  force  et  sa  richesse,  et  reflétant,  par  la  présence  et  l'action  de 
l'homme,  les  sentiments  les  plus  élevés  et  les  plus  hauts  ?. ..  La  nature 
s'offre  à  vous  ornée  de  charmes  toujours  nouveaux,  tantôt  gracieuse  et 
coquette,  tantôt  sublime  et  d'une  majesté  sauvage  et  fière,  là  éclatante  et 
forte  à  l'air  libre  et  pur  des  monts,  ici  mystérieuse  et  tendre  à  l'ombre 
des  bois,  partout  et  toujours  entraînante  et  ne  sachant  rien  refuser  à 
qui  sait  l'aimer  et  la  comprendre!  aimez-la  donc  cher  artiste,  soyez 
vainqueur.  Elle  vous  livrera  ses  secrets  et,  de  son  sein,  s'échappera 
pour  yonsV  Idéal!  Voilà  votre  mission;  achevez  de  la  remplir.  On  est, 
sinon  toujours,  le  plus  souvent  du  moins,  maître  de  sa  destinée. 

Ce  que  vous  me  dites  de  Lamartine,  à  propos  de  son  écrit  sur 
Horace,  m'a  troublé,  je  vous  l'avoue.  J'avais  lu  avec  plaisir  ce  dernier 
entretien;  je  n'y  avais  remarqué  aucune  faiblesse  indigne  de  notre 
poète.  Votre  lettre  m'a  fait  relire  ce  cahier.  Ne  vous  êtes-vous  pas 
mépris,  mon  cher  ami  ?  Il  fallait  bien  peindre  Horace  tel  qu'il  était,  accep- 
tant avec  l'indolence  de  son  caractère  la  tyrannie,  assez  douce  pour  lui, 
d'Auguste.  Mais  de  là  à  l'approbation  d  un  tel  ralliement,  il  y  a  loin  et 
je  n'ai  rien  vu  de  pareil  dans  cet  écrit.  Au  contraire,  la  fin  me  semble 
un  énergique  démenti  à  une  telle  appréciation  !  Hélas!  il  faut  bien  le  dire, 
notre  poète  chéri  oublie  trop  ce  qu  il  se  doit  à  lui-même  et  aux  admira- 
teurs de  son  talent,  par  ses  éternelles  demandes  d'argent;  plaignons-le 
de  cet  abandon  de  sa  dignité.  Ici  du  moins  il  s'adresse  au  pays,  à  ses 
amis,  à  ceux  qui  sympathisent  avec  son  génie  :  il  a  pu  croire  ne  point 
déroger  et  ne  faire  appel  qu  à  d'autres  lui-même;  ne  1  accusons  pas,  sans 
de  fortes  preuves,  de  s'abandonner  au  vainqueur  du  jour.  Je  crois, 
malgré  vos  craintes  à  cet  égard,  qu'il  est  resté  pur  sous  ce  rapport. 

Je  n'ai  point  lu  le  livre  de  Lanfray.  Je  l'ai  demandé  à  mon  libraire  qui 
doit  me  le  faire  venir.  Je  le  lirai  certainement  avec  intérêt,  et  j'attends 
avec  impatience  le  récit  de  votre  entrevue  avec  ce  jeune  René  politique. 
Notre  époque  est-elle  destinée  à  voir  renaître  ce  vague  de  l'âme,  ces 
désespoirs  qui  ont  marqué  les  premières  années  du  xix''  siècle  après 
nos  commotions  politiques  et  sociales  ?  Cela  n'aurait  rien  d'étonnant  ; 
ce  serait,  suivant  moi,  un  bon  symptôme;  on  n'écrit  pas  sur  de  pareils 


LA   CORRESPOiNDAîVCE  277 

sujets  quand  on  n'espère  pas  quelque  chose  de  mieux  et  quand  on  ne 
sent  pas  en  soi  vivre  et  frémir  quelque  puissant  ressort. 

A  M.  Legrain. 

5  janvier   1860. 

Mon  cher  ami,  vous  nous  avez  donné  d'heureuses  étrennes  : 
c'est  réconfortant  de  vous  entendre  redire  combien  la  vie  vous 
est  bonne  !  Votre  joie  se  communique,  car  elle  est  de  bon  aloi,  elle 
vient  du  cœur  et  l'on  se  sent  heureux  avec  vous.  Votre  souvenir 
de  fin  d'année  nous  a  été  bien  sensible,  nous  vous  avons  trouvé 
heureux  même  dans  cette  circonstance,  puisque  vous  pouviez 
nous  prévenir  ;  mais  vous  nous  excuserez,  vous  connaissez  Paris, 
ses  coups  de  coude,  les  importuns,  les  connaissances,  les  pré- 
tendus devoirs,  choses,  gens  qui  vous  poursuivent,  qui  courent, 
se  cherchent  avec  l'intention  de  ne  se  point  rencontrer,  et  qu'on 
voudrait  maudire,  le  jour  où  l'on  voudrait  embrasser  ses  amis! 
Mais  ne  maudissons  personne,  assez  de  gens  s'en  chargent  ! 
Souhaitons-nous  tous  ce  que  nous  pouvons  souhaiter  à  de  vrais 
cœurs  amis,  à  vous  la  continuation,  le  développement  de  toutes 
ces  bonnes  tendresses  qui  ont  rouvert  votre  cœur  à  la  vie  et  vous 
l'ont  respirer  le  bonheur.  Vous  avez  en  ce  moment  une  petite 
despote,  une  petite  fée  mignonne,  qui  vous  tient  et  vous  gouverne  ; 
tout  en  ne  parlant  pas,  elle  commande  déjà  très  bien,  en  enten- 
dant parler  d'elle,  non  pas  seulement  par  son  père.  Il  faut  croire 
que  les  vraies  amitiés  sont  favorablement  écoutées  là-haut,  espé- 
rons donc  encore  que  tout  ce  que  nous  formons  de  vœux  sera 
bien  entendu,  que  cette  jolie  machine,  ce  charmant  petit  miracle 
de  votre  union  va  se  développer  comme  la  rose  au  printemps.  Il 
me  semble  qu'en  formant  des  vœux  pour  cet  objet  mignon, 
je  ne  puis  rien  souhaiter  de  mieux  pour  la  mère  et  pour  vous... 

...Jouvet  est  en  humeur  de  gâteries,  et  tout  ce  qu'il  me  dit 
du  salon  de  M.  Adrien  prouve  qu'il  voit  un  peu  tout  en  beau 
lorsqu'il  s'agit  de  peinture,  mais  j'en  fais  ma  part,  et  je  vous 
engage  à  en  faire  autant  ;  la  louange  d'un  ami  est  double  et  je 
suis  heureux  que  ce  travail  fasse  plaisir  à  ceux  pour  lesquels  il 
a  été  fait. 

Vous  me  demandez  des  nouvelles  de  la  brochure  :  penché  sur 
le  berceau  de  votre  fille,  est-ce  là  que  vous  rêvez  à  la  question 
italienne  ?  aux  guerres  religieuses  et  civiles  ?  Hélas  !  le  monde  n'est 
pas  près  d'appartenir  aux  sages.  Mais  vous  savez  trop  bien  ce  que 
je  pense  là-dessus,  pour  que  je  veuille  m'étendre  et  risquer  de 
me  faire  mal  voir  des  charmants  yeux  de  M"°  Legrain  !  Pour 
l'auteur  de  la  brochure,  il  a  lancé  là  un  boulet  qui  pourra  bien 
ne  pas  s'arrêter  de  si  tôt  et  rebondir  assez  pour  lui  faire 
attraper  quelque  éclat.  Si  ce  n'est  nous,  nos  enfants  en  verront 
encore,  et  de  belles,  mais  je  prie  avec  vous  pour  la  paix  du  monde 
et  la  conservation  des  tableaux  italiens,  Dieu  les  préserve  de  la 


■i'jS  PAUL    HUET 

guerre  et  des  guerres  de  fanatisme,  ils  ont  déjà  assez  des  conser- 
vateurs de  musées! 


A  M.  Le  grain. 

i3  févripi-  1860. 

...  Vous  me  demandez  des  nouvelles  de  l'exposition  du  boule- 
vard des  Italiens,  j'y  suis  allé  deux  fois,  mais  fort  tard  et  par  un 
temps  des  plus  obscurs  ;  je  puis  vous  dire  cependant  qu'elle  est, 
comme  vous  le  pensez,  fort  intéressante  par  la  revue  rétrospec- 
tive des  talents  les  plus  saillants  de  notre  époque  ;  les  amateurs 
ont  fourni  le  contingent,  l'exposition  porte  leurs  noms  ;  et  c'est 
pour  cela  que  j'y  suis  fort  mal  représenté.  Vous  savez  que  ma 
peinture  a  peu  cours  chez  ceux  de  ces  Messieurs  qui  font  la 
bourse  des  tableaux;  je  ne  sais  par  quelle  fatalité,  ou  quelle 
faute,  mais  c'est  un  trop  véritable  fait  qui  pèse  sur  moi  de  bien 
des  façons.  L'organisateur  de  cette  exposition  s'est  adressé  au 
secrétaire  delà  Duchesse  d'Orléans,  qui,  n'ayant  plus  grand'chose, 
me  l'a  renvoyé,  c'est  ainsi  que  j'ai  pu  avoir  à  cette  galerie  le 
grand  carton  de  mon  Inondation  et  la  forêt  dont  vous  avez,  je 
crois,  fait  une  esquisse  ;  celle-ci  ne  se  voit  pas,  mais  pour  le 
carton,  fort  bien  placé,  il  a  eu  ce  grand  succès  d'estime  dont  je 
dois,  à  ce  qu'il  paraît,  me  contenter.  La  critique  de  V Illustration, 
qui  dans  tous  les  temps  a  fort  peu  parlé  de  moi,  n'en  a  pas  tenu 
compte.  Ce  qui  est  toujours  hors  ligne,  à  mon  avis,  ce  sont  les 
Delacroix  :  La  Barque  de  Don  Juan,  VHamlet  (du  Duc  d'Orléans) 
et,  pour  les  amateurs,  ce  sont  une  douzaine  de  Meissonier,  véri- 
tables miracles  d'adresse,  de  finesse,  et  des  Decamps  toujours 
très  forts  ;  le  réaliste  Courbet  y  est  représenté  par  deux  très 
belles  toiles,  les  paysagistes  à  la  mode  y  font  moindre  figure,  et 
laisseront  là  quelques  feuilles  de  leur  couronne.  On  ne  sait 
pas  si  cette  exposition  ne  cache  pas  quelque  mystère,  on  pré- 
tend que  le  gouvernement  cherche  un  moyen  de  renoncer  aux 
expositions  ou  au  moins  à  n'avoir  plus  que  de  grandes  exposi- 
tions à  fracas,  très  éloignées.  Je  n'en  travaille  pas  moins.  J'ai 
sur  le  chevalet  un  tableau  dont  je  voudrais  envoyer  l'esquisse  à 
votre  compatriote,  je  suis  son  débiteur  et  je  crains  qu'il  n'ait  une 
bien  mauvaise  opinion  de  votre  serviteur.  J'en  aurai  cependant 
encore  besoin  pendant  quelque  temps. 


Au  président  Petit. 

Mars   1860. 

Mon  cher  bon, 

C'est  trop  bête  de  se  dire  tous  les  jours,  matin  et  soir,  qu'il 
faut  et  qu'on  va  vous  écrire,  de  n'en   rien  faire  et  de  se  priver 


LA   CORRESPONDANCE  179 

ainsi  de  vos  lettres  qui  nous  font  tant  de  plaisir,  de  vos  nou- 
velles dont  nous  avons  besoin.  Comment  cela  se  fait-il  ?Le  diable, 
qui  sait  tant  de  choses,  et  pave,  dit-on,  l'enfer  de  bonnes  inten- 
tions, vous  le  dira  mieux  que  nous  qui  n'y  comprenons  rien. 

Ne  viendrez-vous  pas  cette  année,  nous  voudrions  y  compter  ; 
nous  ne  pouvons  vous  offrir  qu'un  bien  petit  coin,  du  moins  vous 
savez  avec  quel  bonheur  nous  vous  verrons  l'accepter.  C'est  de 
l'égoïsme  de  vouloir  vous  mettre  si  mal  pour  vous  avoir  avec 
nous,  mais  vous  devez  comprendre  cet  égoïsme-là,  et  faire 
quelque  sacrifice  pour  le  satisfaire.  A  Paris,  malheureusement, 
il  faut  se  plier  en  deux  et  quelquefois  en  quatre.  Enfin  si  Marie 
ou  Anna  veulent  se  contenter  d'un  coin  dans  la  maison  de  Socrate, 
moins  Socrate,  nous  serons,  je  le  répète,  heureux  d'y  faire  tenir 
des  amis  si  chers;  nous  rêvons  les  instants  trop  courts  que  vous 
pouvez  nous  donner. 

Que  faites-vous,  que  dites-vous,  mon  cher  ami,  de  tout  cet 
encombre  politique?  Cet  imbroglio  doit-il  finir  par  un  drame 
ou  un  vaudeville  ?  Le  pape  prouve,  une  fois  de  plus,  qu'on  ne  meurt 
pas  facilement.  Edmée  nous  disait,  il  y  a  quelques  semaines, 
qu'il  était  excommunié,  et  nous  de  rire  de  cette  vérité  naïve.  Si 
notre  Majesté  arrive  à  bon  port  dans  tout  ce  qu'elle  entreprend, 
elle  aura,  quoi  qu'on  fasse,  un  grand  nom  dans  l'histoire  ;  pauvre 
histoire  !  nous  pouvons  dire  en  terme  de  peintre,  que  nous  l'étu- 
dions  d'après  nature.  L'humanité  me  paraît  définitivement  remplir 
le  rôle  de  l'écureuil  dans  sa  petite  machine  tournante  ;  comme 
l'écureuil   elle    croit    faire  quelque  chose,  hélas  ! 

Voulez-vous  de  mauvais  vers  sur  Lacordaire  et  l'Académie?  On 
veut  bien  les  dire  de  Viennet'  ces  bouts  rimes,  n'en  croyez  rien. 

Pour  soutenir  le  siège  apostolique  : 

Un  cénacle  ultra  catholique  Montalembert,  Falloux,  Dupan- 

loup. 

Assisté  d'un  fils  de  Calvin  Guizot. 

Et  d'un  groupe  voltairien  Thiers,  Mignet,  Rémusat. 

Que  guident  un  néochrétien  Villemain. 

Un  philosophe  fantaisiste  Cousin. 
Va  faire  un  académicien 

D'un  capucin  socialiste  Lacordaire. 

Si  les  vers  ne  sont  pas  bons,  la  clef  n'est  pas  difficile,  je  ne 
sais  pourquoi  je  vous  la  donne.  En  attendant  on  s'occupe  du 
procès  Dupanloup,  ceci  est  pour  amuser  le  parterre.  Puisque 
vous  lisez,  mon  chez  ami,  voici  un  livre  sérieux,  auquel  mon 
beau-frère  a  mis  la  main,  Quinze  ans  du  règne  de  Louis  XIV". 

'  Viennet  (Guillaume),  poète  classique,  1777-1868. 

-  Quinze  ans  du  règne  de  Louis  XIV,  1700-1715,  par  Ernest  Moret,  mort 
avant  d'avoir  achevé«on  ouvrage  qui  fut  terminé  par  un  ami,  Edmond  Sallard, 
plus  tard  député  de  Seine-et-Marne  (Provins). 


a8o  PAUL    IIUET 

C'est  bon,  —  très  bon,  il  me  semble,  bien  que  cela  soit  toujours 
de  l'histoire  classique,  l'épopée  des  petites  boucheries  monar- 
chiques. —  l^oin  de  là  et  cependant  un  livre  intéressant  :  La 
liberté  ielii,'ieuse,  histoire  des  guerres  du  XVJ"  siècle  par  Dar- 
gaud  :  but  moral  et  drame  pathétique,  plein  d'intérêt.  Michelet 
pioche,  soupèse  Louis  XIV  à  sa  manière.  Nous  attendons  avec 
impatience  ce  grand  tableau  du  plus  grand  dos  coloristes,  et  je 
me  figure  que  nous  ne  serons  point  trompés  dans  notre  espé- 
rance de  plaisir;  c'est  si  bon  de  voir  ces  grands  messieurs  dans 
les  coulisses  et  sur  la  scène  en  môme  temps.  Si  ma  femme  vous 
écrit,  elle  vous  parlera  sans  doute  de  M™°  Hugo,  avec  laquelle 
j'ai  dîné;  l'exil  au  moins  ne  la  fait  pas  maigrir.  Michelet  nous 
dirait  qu'elle  nous  a  montré  un  beau  spécimen  de  la  viande 
anglaise  —  voilà  bien  du  bavardage,  et  je  veux  cependant  mieux 
que  cela,  c'est-à-dire  vous  embrasser  tous  de  cœur  bien  ten- 
drement et  surtout  vous  dire  à  bientôt. 


Du  président  Petit. 

Grenoble,  3  avril   i85o. 

J'aurais  dû  répondre  de  suite  à  vos  charmantes  et  pressantes  lettres, 
cher  Paul,  mais  une  mauvaise  nouvelle  est  toujours  assez  lot  annon- 
cée et  reçue  :  nous  n'aurons  point  le  plaisir  de  vous  voir  pendant  les 
vacances  de  Pâques.  Plusieurs  raisons  s'y  opposent.  Si  je  vous 
disais  la  première,  vous  me  dispenseriez  de  vous  énumérer  les  autres. 
Et  cependant  le  vide  qui  se  fait  sentir  dans  mon  escarcelle  n'est  pas 
le  seul  obstacle  à  ce  voyage. 


Ma  cousine  a  donc,  elle  aussi,  payé  son  tribut  à  la  souffrance!  Je  vous 
plains,  mon  cher  ami,  d'être  toujours  dans  les  angoisses  et  les  petites 
misères  de  la  vie.  Vous  méritez  si  bien  tous  de  parfiler  des  jours  d'or  et 
de  soie,  au  lieu  de  ce  chanvre  triste  et  raboteux  qui  fait  la  trame  de 
notre  vie  !  Vous,  du  moins,  vous  avez  échappé  cet  hiver  à  la  rude  étreinte 
du  mal  et  je  vous  en  félicite  bien  cordialement.  Vous  paraissez  content 
de  vos  travaux,  c'est  pour  moi  la  preuve  que  la  santé  est  revenue  et  avec 
elle  le  calme,  le  rassérénement  de  l'esprit  et  la  vigueur  de  la  concep- 
tion. Qu'est-ce  donc  que  cette  œuvre  dramatique  que  vous  avez  jetée 
sur  la  toile?  Mon  imagination  trotte  et  s  ingénie  à  trouver  le  sujet  que 
vous  avez  choisi.  Je  ne  vous  interroge  pas,  cher  artiste;  je  neveux  point 
soulever  le  voile  qui  dérobe  sans  doute  un  chef-d'œuvre  et  me  garde 
une  agréable  surprise.  Courage  donc  cher  ami!  de  la  persévérance  et 
le  succès  ne  se  fera  pas  attendre. 

Vous  êtes  menacé  (agréablement,  je  l'espère)  de  quelques  visites  dau- 
phinoises. M.  Crépu,  que  vous  avez  vu  chez  moi,  doit  aller  à  Paris 
bientôt.  Il  y  serait  déjà  sans  la  maladie  de  Bethmont,  qui  vient  de  nous 

être  enlevé  si  cruellement C'est  une  grande  et  belle  intelligence,  un 

noble  cœur  et  surtout  un  bon  caractère  qui  vient  de  s  éteindre.  Les 
hommes  de  cette  trempe  sont  rares  dans  tous  les  temps,  et  surtout  dans 
le  nôtre.  M.  Crépu  ira  certainement  vous  voir;  c'est  un  homme  de 
goût  et  qui  apprécie  beaucoup  votre  talent 


LA   CORRESPONDANCE  281 

Je  ne  connais  point  les  deux  ouvrages  dont  vous  me  parlez  et  que  je 
lirai  avec  plaisir  quand  je  pourrai  les  trouver  dans  nos  cabinets  litté- 
raires, où  les  livres  sérieux  et  utiles  sont  rares.  Je  viens  de  lire,  dans 
le  dernier  numéro  de  la  Rei'iie  des  Deux-  Mondes,  un  article  de  Michelet 
sur  la  Brinvilliers.  C'est  sans  doute  un  chapitre  détaché  de  son  volume 
de  Louis  XIV.  J'attends  avec  impatience  l'œuvre  principale. 

\'oilà  donc  la  Savoie  réunie  et  Anselme  Petetin  '  décoré.  Est-ce  là 
tout  le  prix  qu'il  retirera  de  ses  brochures,  ou  lavant-coureur  de  grâces 
plus  amples  et  plus  lucratives?  L'Indépendance  a  annoncé  plus  d'une 
fois  que  la  préfecture  de  Chambéry  ou  d'Annecy  lui  était  réservée.  Nous 
verrons  bien  ! 

Que  M.  Petetin  se  rende  possible,  et  qu'il  prête  à  l'administration 
française  l'appui  de  son  talent,  cela  n'a  rien  qui  étonne  ;  depuis  longtemps, 
je  crois,  il  sympathise  avec  les  idées  gouvernementales  de  l'Empire. 
Mais  que  Lamoricière,  à  peine  rentré  d'exil,  aille  offrir  son  épée  au 
Pape,  cela  est-il  croyable?  Que  va-t-il  faire  dans  cette...  fabrique 
d'excommunication  et  contre  qui  s  apprête-t-il  à  combattre?...  Le  Chari- 
vari, sous  ses  allures  plaisantes,  a  dit  une  chose  bien  sérieuse  ;  c'est  qu'il 
est  difGcile  pour  quelques  hommes  de  se  résigner  à  planter  des  choux! 

Voilà  un  beau  passé  bien  vite  effacé  !... 


Adieu,  laissez  vite  mon  bavardage  et  retournez  à  votre  chef-d'œuvre. 
Puisse  la  certitude  de  vous  savoir  aimé  de  nous,  vous  inspirer  une 
ardeur  nouvelle  et  vous  faire  donner  quelques  coups  de  pinceau  plus 
brillants  encore. 

Tout  à  vous  de  cœur, 

Auguste  Petit. 

Irez-vous  à  la  réception  de  Lacordaire^  à  l'Académie?  Ce  sera  curieux 
d  entendre  Falloux  ■"  faisant  l'éloge  de  la  Démocratie  en  Amérique  de 
Tocqueville  '  !...  Vous  verrez  qu'il  se  dira  plus  démocrate  que  ce  der- 
nier, quoique  cenesoitpas  beaucoup  dire. 

Dites-moi  pourquoi  notre  Lamartine  se  croit  obligé  de  consacrer 
trois  entretiens  à  M™'  Récamier».  Franchement,  c'est  trop  ;  en  parler 
une  fois,  c'était  bien  ;  mais  revenir  sur  cette  énigme,  cette  équivoque 
femelle,  à  quoi  bon  ?  ... 

Au  président  Petit. 

5  avril  1860. 
Mon  cher  Auguste, 

...  Je  travaille  beaucoup  et  j'entreprends  quelque  commerce  : 
il  m'est  arrivé  des  bois  pour  le  Tour  du  monde  de  Cliarlon  et  si  je 

'  Anselme  Petetin,  publiciste  et  administrateur,  1807- 1873,  préfet  de  la 
Savoie,  1860,  conseiller  d'Etat,  1862. 

^  Lacordaire  (le  Père),  prédicateur,  brillant  orateur,  1802-1861. 

•■'  Falloux  (comte  de),  promoteur  de  la  loi  de  i85o  sur  la  liberté  de  rensei- 
gnement, 1811-1886. 

'  Tocqueville  (Alexis  de),  publiciste  et  homme  politique,    i8o5-i859. 

»  Souvenirs  de  M^"  Récamier,  Cours  familier  de  littérature,  t.  IX,  p.  5, 
49",  5o^  et  Si"  entretiens. 


î82  PAUL    HUKT 

puis  réussir  dans  cotte  petite  entreprise,  ce  ser;i  une  ressource 
que  la  peinture  ne  donne  pas.  Je  n'entrerai  pas  dans  d'autres 
détails  sur  ce  chapitre,  vous  me  feriez  la  leçon  sur  ce  que  vous 
voulez  bien  appeler  mes  découragements  misanthropiques,  puis 
je  n'ai  pas  le  temps,  car  je  veux  que  ce  petit  mot  parte  an  jour 
iTaiijonrd'Inii. 

Nous  avons  enterré  ce  pauvre  Bethmont  hier,  la  cérémonie  a 
été  touchante,  et  c'est  une  consolation  !  Pour  moi  qui  ne  con- 
naissais cet  homme  de  bien  que  par  un  service  rendu',  j'ai  eu 
les  larmes  aux  yeux  en  voyant  ces  hommages  unanimes,  rendus  à 
une  vie  pure,  à  une  grande  carrière  hautement  et  simplement 
parcourue.  Je  veux  croire  que  sa  mémoire  restera  aussi  intacte, 
et  que  les  respects  qui  l'ont  accompagné  le  suivront.  Du  reste 
cette  vie  brillante  et  glorieuse,  certainement  enviée,  cachait 
bien  des  misères;  bien  des  gens  s'étonneraient  si  l'on  disait 
devant  eux  que  ce  fils  de  meunier,  parvenu  si  haut,  est  mort  à 
peu  près  de  chagrin  ! 

...  Pour  moi  j'ai  été  à  merveille  cet  hiver  et  j'ai  profité  de  ce 
bon  temps  pour  beaucoup  travailler;  j'espère  encore  vous 
montrer  un  tableau  à  peu  près  terminé.  En  attendant,  je  vous 
embrasse  au  nom  de  tous  et  tous  de  cœur. 


Vale^  i'cilete  et  nus  ainate 


Au  président  Petit, 


Paul. 


Mon  cher  Auguste,  Claire,  qui  a  mis  six  semaines  à  parfaire 
son  épître,  me  met  la  plume  sous  la  gorge  et  veut  que  j'ajoute 
deux  mots  à  tout  ce  qu'elle  vous  envoie  pour  nous  d'affections 
et  de  tendresses.  La  tâche  est  douce  et  cependant  j'ai  si  peu  de 
temps  pour  tout  ce  qu'il  me  semble  avoir  à  vous  dire,  que  je 
voudrais  me  récuser.  Ma  vie,  en  ce  moment,  est  celle  d'un  cheval 
à  la  roue,  je  tourne  ma  meule  les  yeux  bandés  et  c'est  à  peine 
si  j'ai  le  temps  de  vous  embrasser,  c'est  trop  ou  trop  peu,  je 
voudrais  ni'échapper  avec  vous  en  liberté,  vous  parler  et  de 
Rome  et  de  Paris,  et  de  Michelet  et  de  Pelletan,  et  de  ceci  et  de 
cela;  surtout  de  votre  bon  ami  M.  Crépu,  si  charmant  à  voir 
aujourd'hui  où  les  hommes  de  bon  sens  ne  sont  pas  communs, 
et  surtout  parce  qu'avec  lui  nous  retrouvons  un  peu  de  cet  air  des 
montagnes,  qui  nous  remet  au  milieu  de  vous. 

Pourquoi  Pelletan  s'en  prend-il  si  durement  à  Déranger,  voilà 
je  crois  une  des  préoccupations  de  votre  dernière  lettre  ?  L'orgueil 

'  Betlimont  (Eugène),  s'était  entremis  près  du  minisire  des  Beaux-Arts  et 
avait  réussi  à  faire  acheter  par  l'Etat  le  tableau  de  l'Inondation  de  Saint- 
Cloud  de  Paul  Huet. 


LA   CORRESPONDANCE  ï83 

perdit,  dit-on,  l'ange  des  ténèbres,  et,  si  vous  avez  vu  Pelletan, 
sa  ressemblance  avec  Satan  a  dû  vous  frapper  tout  dabord  ;  ce 
([ui  lait  que  bien  des  lemnies  le  trouvent  séduisant...  C'est  ce 
type  d'origine  et  de  race.  Les  dames  ont  toujours  eu,  depuis  lu 
mère  Eve,  un  certain  goût  pour  le  diable.  I>e  nôtre,  assez  bon 
diable,  et  meilleur  qu'il  ne  paraît,  n'a  d'autre  idée,  je  crois,  que 
de  jouer  un  rôle.  Il  donnerait  son  âme,  s'il  pouvait  encore  en 
disposer,  pour  le  plus  mince  des  paradoxes  ;  puis,  quand  ce 
cigare  est  à  sa  bouche,  la  fumée  l'enivre,  il  va  diriger  l'opposi- 
tion, moraliser,  épurer  son  parti  et  chercher  la  force  dans  le  plus 
petit  nombre  possible  qu'il  pourra  diriger,  commander,  veux-je 
dire.  En  ce  moment,  il  a  fort  à  faire,  l'exécution  de  Giiéroult  ' 
le  préoccupe  presque  autant  que  celle  de  Béranger  ;  tout  ce  qui, 
de  près  ou  de  loin,  lui  paraît  flairer  la  poudre  impériale,  sentir 
la  sabretache,  chanter  la  gloire  et  la  victoire,  lui  devient  ennemi 
et  l'empêche  de  dormir.  Parmi  ses  armes  de  guerre  j'admire 
cependant  son  petit  engin  de  Louis  XIV  ",  vous  avez  lu  ce  petit 
pamphletje  pense,  vif,  amusant  et  serré,  qui  garde  la  place  h  côté 
du  livre  de  Michelct,  livre  décousu  de  pages  très  belles.  L'intro- 
duction m'a  surtout  fait  grand  plaisir.  Je  suis  prévenu  et  pour  le 
livre  et  pour  l'auteur,  nous  dînons  chez  lui  demain  jeudi,  et, 
vous  ne  le  direz  pas  à  Pelletan  qui  ne  pourrait  nous  le  pardonner, 
avec  Guéroult,  la  bête  noire  de  Pelletan. 

Votre  chère  Italie  m'intéresse  plus  que  tout  ce  bruit  littéraire. 
Un  ancien  zouave,  aujourd'hui  ouvrier  au  faubourg  Saint-Antoine, 
demande  si  les  amis  de  la  liberté  ne  peuvent  pas  aussi  offrir 
leur  sang  h  la  cause  des  peuples,  puisque  les  amis  du  pape 
lèvent  librement  des  armées  ;  dix  mille  sont  prêts,  dit-il,  à  partir 
avec  lui.  Le  faubourg  Saint-Germain,  lui,  répandait  hier  soir  le 
bruit  de  la  ruine  de  l'expédition;  Garibaldi  était  fusillé  et  Nino 
Bixio^  noyé  avec  son  navire  coulé  à  fond.  Apprendre  cette  nou- 
velle et  courir  chez  le  frère  de  Nino  était  une  même  chose  ; 
Bixio  n'était  pas  chez  lui,  mais  ce  que  je  puis  vous  dire,  c'est 
qu'on  ne  sait  rien  encore  et  que  les  partis  font  courir  les  bruits 
les  plus  contradictoires... 

Lamartine  prétend  réussir  dans  son  entreprise  de  librairie, 
il  en  disait  autant  dans  ses  malheureuses  tentatives  de  souscrip- 
tion !  II  est  très  malade  de  ses  rhumatismes.  Pelletan  est  comme  un 
chat  en  rage  depuis  ses  articles  Béranger.  Michelet  rajeunit,  sa 
jeune  femme  lui  fait  boire  l'élixir  de  vie. 

'  Guéroult  (Adolphe),  homme  politique,  publiciste,  1810-1872.  Saint-Simo- 
nien,  directeur  de  La  Presse;  fondateur  de  l'Opinion  nationale  ;  dépalé,  i863. 

-  Décadence  de  la  Monarchie  française. 

'  Nino  Bixio,  amiral  italien,  frère  d'Alexandre  Bixio. 


284  PAUL   HUET 

Au  présidera  J'etit. 

10  mai  1860. 

...  l'auvre  Bethmont,  je  n'iii  p:is  attendu  celte  circonstance 
pour  sentir  cette  perte.  Il  y  a  quelque  temps  que  nous  avons  eu  le 
plaisir  de  voir  M.  Crépu,  son  digne  ami,  je  suis  peu  sorti  et  ne  l'ai 
rencontré  (ju'une  (ois  chez  les  Carnot.  Je  ne  sais  si  sa  haute 
raison  s'est  beaucoup  accommodée  de  toutes  les  conversations 
panachées  de  ce  salon.  Vous  saurez  son  opinion.  Tous  les  esprits 
du  reste  sont  tendus  aujourd'hui  vers  l'Italie.  Garibaldi  est  un 
héros  fort  indépendant  de  la  mode  et  devient  une  grande  figure. 
Votre  cœur  demi-italien  doit  palpiter.  Pour  les  nôtres,  ils  vont 
au-devant  de  cette  terre,  mère  de  l'art  et  du  génie  moderne,  encore 
quelques  années  de  vie  et  nous  assisterons  à  de  grandes  choses 
bien  imprévues. 

A  M.   Le  grain. 

12  juin  !86o. 

Vous  me  gâtez  beaucoup,  mon  cher  peintre,  et  je  suis  vraiment 
embarrassé  devant  tous  les  éloges  pompeux  que  vous  voulez 
bien  donner  à  ma  toile,  je  veux  dire  h  mon  esquisse;  je  crains 
que,  chez  vous,  l'ami  ne  soit  plus  juge  que  l'artiste;  après 
tout,  la  louange  pour  venir  de  l'aflection  n'en  est  pas  plus 
désagréable,  et  je  mentirais  si  je  n'avouais  pas  ma  faiblesse  à 
votre  endroit;  vous  êtes  bon,  sincère  (bien  qu'un  peu  peintre  et 
normand),  et  en  faisant  la  part  du  cœur,  ce  qui  reste  de  votre 
lettre  est  encore  très  bon  h  prendre,  et  je  vous  en  remercie.  Je 
désire,  un  jour  ou  l'autre,  être  aussi  heureux  à  votre  intention; 
ne  me  demandez  pas,  quand?  Je  vois  la  vie  m'échapper,  de  mes 
dix  doigts  fermés,  sans  que  j'en  puisse  saisir  un  instant;  vous  le 
voyez,  mon  cher  ami,  au  retard  que  je  mets  à  vous  écrire... 

Je  savais  que  vous  aviez  fait  le  portrait  de  M""  Emile,  et 
qu'inspiré  par  l'émotion  du  moment,  vous  aviez  réussi.  Voilà  ce 
que  je  sais  par  d'autres  que  vous.  Permettez-moi  de  penser  que 
vous  avez  mis  dans  cette  tète  soulTrante,  abattue  par  les  douleurs 
et  physiques  et  morales,  autre  chose  qu  une  ressemblance  pure- 
ment matérielle,  on  ne  l'eût  point  trouvée  ressemblante. 

Il  faut  être  bien  dépourvu  à  Vire  pour  que  M.  votre  beau- 
frère  consente  ii  perdre  son  temps  devant  un  de  mes  panneaux. 
Je  suis  tout  fier  de  l'enthousiasme  qui  a  pu  lui  donner  un  pareil 
courage,  j'y  suis  peu  accoutumé  ici,  où  l'on  court  dans  les  musées 
après  les  œuvres  de  succès  et  d'exécution.  Dites-lui,  dans  tous 
les  cas,  que  la  nature  vaut  mieux  que  tout.  Je  crains  bien,  par 
parenthèse,  que  ma  nouvelle  œuvre  ne  me  donne  pas  plus  de 
popularité;  ce  n'est  pas  avec  cela  qu'on  peut  espérer  allumer  la 
rue  Laffilte.  Ne  vous  désespérez  pas,  mon  cher  ami,  depeignotter 


LA   CORRESPONDANCE  a85 

en  province,  la  fenêtre  fermée  et  la  fenêtre  ouverte,  vous  avez  de 
beaux  modèles  et  de  saintes  inspirations  ;  ne  me  mettez  pas  sur 
l'art,  Poussin,  le  goût  moderne,  le  progrès  infini,  etc.,  je  remplirais 
ma  lettre  de  sottises  et  je  désire  la  finir  par  les  meilleures  choses 
du  monde,  les  plus  vraies,  bien  que  les  plus  anciennes,  les 
expressions  du  cœur... 

Paul  Huet. 

...  Une  autre  fois,  je  vous  parlerai  peinture,  ce  que  je  ne  puis 
faire  sous  le  coup  de  vos  compliments  et  avec  mes  dispositions. 

De  M.  Le  grain. 

Vendredi  soir,  24  juin  1860. 

On  dit  dans  notre  Vire,  mon  cher  maître,  que  lorsqu'on  parle  des 
gens,  les  oreilles  leur  tintent .  S'il  en  était  ainsi,  de  deux  à  cinq  heures 
aujourd'hui,  un  gentil  petit  bourdonnement  vous  eût  averti   que  l'on 

s'occupait  de  vous  sur  la  terrasse  fleurie  de  la  Besnardière 

Nous  avons  causé  de  vous,  de  nos  regrets  à  la  pensée  que  vous  ne 
feriez  point  une  pointe  cette  année  jusqu'à  nous.  Nous  avons  encore 
parlé  de  votre  belle  esquisse  que  M""  Emile  connaît  et  admire  aussi. 

A  propos  de  cette  esquisse,  mon  cher  maître,  cessez  de  m'accuser  de 
flatterie,  je  vous  en  prie.  Ce  que  j'ai  écrit  après  l'avoir  vue,  une  pre- 
mière fois,  je  l'écrirais  encore  aujourd'hui  parce  que  je  le  pense  :  Il 
me  semble  que  jamais  paysagiste  ne  laissa  couler  plus  de  poésie  sur 
deux  pieds  carrés  de  toile.  Si  mon  amitié  et  ma  sympathie  pour  votre 
genre  de  talent  me  grossissent,  comme  vous  le  prétendez,  le  mérite  de 
votre  œuvre,  je  puis  du  moins  vous  affirmer  que  mes  éloges  ont  été 
sincères. 

N'aurais-je  pas  cependant  lieu  de  les  regretter  un  peu  si  vous  aviez 
pu  croire  que  ma  louange  de  Normand  cachait  un  désir  d'obtenir  à  mon 
tour  quelque  belle  chose  de  vous?  Je  vous  suis  reconnaissant  de  la 
gracieuse  promesse  que  vous  voulez  bien  me  faire,  mais  je  vous  en 
supplie,  croyez  bien  que  ma  louange  était  désintéressée.  Vous  avez 
assez  fait  pour  moi  :  Vous  ne  m'avez  refusé  ni  conseils,  ni  études.  Vous 
m'avez  donné  par-dessus  tout  une  affection  éprouvée,  et  je  n'ai  rien  à 
vous  demander  que  la  continuation  de  ce  bon  sentiment  qui  m'est 
précieux. 

J'avais  oublié  de  vous  parler  de  votre  magnifique  dessin  publié  par 
/'Illustration.  Je  vous  avais  reconnu  avant  d'avoir  lu  votre  nom.  L'Illus- 
tration aura-t-elle  souvent  de  ces  bonnes  fortunes? 

Qui  donc  vous  avait  parlé  du  portrait  de  M™'  Emile?  On  le  trouve,  il 
est  vrai,  ressemblant,  mais  quand  je  le  regarde,  je  crains  toujours  d'être 
resté  trop  au-dessous  delà  tâche  que  j'avais  acceptée.  Si  c'était  à  recom- 
mencer, je  ferais  autre  chose 

Je  m'acharne  après  un  intérieur  d'hospice  que  j'ai  entrepris.  Du  noir 
et  du  blanc,  et  puis  encore  du  noir  et  du  blanc,  c'est  bien  difficile  à  har- 
moniser. 

Ne  nous  oubliez  pas  près  de  M"'  Huet.  Dites-lui  le  bon  souvenir  de 
CRtilde  et  mon  attachement  respectueux,  embrassez  pour  moi  Edmée 
et  René  et  croyez-moi  à  vous  de  cœur. 

Edmond  Legrain. 


j86  PAUL   nUET 

Au  président  Petit. 

7  juillet   1860. 

Cher  Auguste,  vous  parlez  chefs-d'œuvre  avec  la  facilité  que 
vous  mettez  il  tout  ;  vous  m'envoyez  des  bonbons  comme  il  un 
enfant  gâté  et  boudeur  qui  a  besoin  d'encouragement,  c'est  le 
privilège  des  artistes  d'être  traités  en  enfants  !  Pour  notre  société, 
si  grande  iitililaire,  nous  sommes  en  effet  des  enfants  qui  n'avons 
su,  ni  prendre,  ni  faire  un  état  ;  elle  continue  la  famille  et  gémit  ; 
heureuse  quelquefois,  lorsqu'elle  est  fatiguée  de  nos  gentillesses, 
de  se  débarrasser  de  nous  par  un  morceau  de  sucre,  ou  quelque 
chose  de  pis.  Mettez-vous  h  ce  point  de  vue,  mon  cher  ami,  et 
vous  aurez  l'explication  de  bien  des  choses. 

L'art  est  aujourd'hui  une  parade,  qui  sert  quelquefois  à  amuser 
le  public,  dans  l'occasion,  h  défaut  d'une  petite  guerre  en  Orient 
ou  en  Italie.  Il  sert  aussi  à  donner  quelques  bonnes  places  à  de 
braves  gens,  qui  ont  la  bonne  intention  de  ne  point  les  remplir, 
mais  de  se  faire  payer.  Ne  cherchez  pas  autre  chose. 

Est-ce  une  bonne  chose  de  réduire  le  nombre  des  admissions? 
Je  n'en  sais  rien  moi-même  ;  encore  moins  ceux  qui  viennent  de 
faire  décider  la  question.  Ce  qu'ils  savent  mieux,  c'est  qu'un 
plus  grand  nombre  de  tableaux  à  placer  leur  donnerait  plus  de 
peine,  et  ni  plus  ni  moins  de  gratifications.  Que  je  vous  admire 
de  prendre  feu  à  propos  de  ce  livret  d'exposition  :  Trahit  sua... 
Mon  cher  président  vous  êtes  un  peu  des  nôtres,  votre  toge, 
malgré  toute  sa  sévère  grandeur,  cache  un  cœur  d'artiste. 
Prenez  garde  !  C'est  sans  doute  pour  cela  que  nous  sommes  si 
vivement  entraînés  vers  vous  !  Mais  les  autres  !  Vous  ne  vous 
doutez  pas  du  peu  que  cela  pèse  aujourd'hui.  Je  voudrais  d'autant 
mieux  vous  tenir  dans  mon  atelier,  cher  ami,  que  ce  serait  vrai- 
ment bien  pour  moi  et  pour  moi  seul  ;  nous  tâcherions  d'arrêter 
cette  débâcle  qu'on  appelle  la  vie,  par  nos  bonnes  causeries  de 
cœur,  en  repassant  toutes  ces  espérances,  toutes  ces  folies  qui 
amusent  l'artiste,  et  lui  font  faire  quelquefois  de  grandes  choses, 
malgré  l'opinion  de  ces  messieurs... 

Nous  faisons  tous  les  plans  possibles  pour  aller  chercher  de 
l'air.  Invité,  depuis  je  ne  sais  combien  d'années,  à  aller  dans  la 
Creuse,  par  deux  femmes  charmantes  d'environ  cinquante  à 
cinquante-cinq  ans  que  j'ai  laissées  tranquillement  vieillir,  je  ne 
sais  si  j'irai  encore  cette  année,  malgré  mes  engagements.  Claire 
devait  aller  à  Fontainebleau...  et  je  crois  qu'elle  va  aller  s'ins- 
taller à  Falaise  dans  un  coin  d'habitation  que  nous  offre  notre 
cher  docteur.  J'ignore  si,  une  fois  là,  je  la  laisserai  pour  aller 
voir  si  la  Creuse  l'emporte  sur  le  Grésivaudan  ;  n'en  dites  pas 
trop  de  mal,  puisque  vous  connaissez  le  parti  que  George  Sa«d 
en  a  su  tirer.  En  attendant,  je  cais  ret'oir  ma  Normandie  qui  en 
vaut  bien  aussi  la  peine,  croyez  cependant  que  j'aimerais  mieux. 


LA   CORRESPONDANCE  187 

la  grandeur  et  les  beautés  à  part,  le  pays  où  je  vous  trouverais 
tous.  Vous  me  demandez  des  nouvelles  de  Lamartine,  il  va  mieux, 
je  ne  l'ai  pas  vu  depuis  une  huitaine,  il  commençait  à  descendre 
un  peu  le  soir. 

...  Je  vous  écris  au  milieu  des  arrangements  du  départ.  Il 
paraît  décidé  que  nous  allons  tous  à  Falaise  chez  un  ami,  passer 
un  mois,  six  semaines,  pour  aller  de  là  à  Fontainebleau... 

Au  président  Petit. 

Juillet  1860. 

Cher  ami,  j'espère  bien  que  vous  n'aurez  ni  mes  tourments, 
ni  mes  inquiétudes.  Vous  m'avez  vu,  comme  Cimon  l'Athénien 
fendre  mon  bois  et  souffler  le  feu,  mais  hélas  !  j'ai  bien  d'autres 
chats,  et  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  la  peinture  assez  difficile  par 
elle-même,  vous  pouvez  le  croire... 

Vous  voulez  des  nouvelles  politiques,  en  voici  :  Lamartine  va 
mieux  et  restera  encore  à  Paris  environ  trois  semaines,  un  mois. 
—  Gortschakow  '  a  demandé  des  explications  à  M.  de  Monte- 
bello^  sur  les  menées  des  agents  français  en  Pologne.  Il  lui  a  été 
carrément  et  très  résolument  répondu  que  les  prétentions  de  la 
Russie  en  Orient  n'auraient  de  satisfaction  que  lorsque  la 
Pologne  serait  constituée  en  royaume,  non  seulement  indépen- 
dant, mais  fort  ;  et  que,  sur  cette  question,  on  avait  l'appui  actif 
et  décidé  de  l'Autriche  qui  voulait  elle-même  cette  barrière. 

Les  aflaires  de  Garibaldi  vont  assez  mal;  des  renforts  lui  arri- 
vent, mais  il  ne  faut  pas  qu'il  compte  le  moins  du  monde  sur  les 
Siciliens.  Ils  préfèrent  les  coups  de  bâton  d'un  roi,  qui  leur  laisse 
leurs  mulets,  à  toutes  les  promesses  d'une  liberté  qui  se  résout 
pour  eux  dans  la  conscription  et  des  emprunts.  Les  deux  espè- 
rent et  se  remuent.  L'unité  italienne  est  bien  difficile,  même  pro- 
visoirement. 

Montanelli^  qui  avait  voté  contre  l'annexion  et  avait  laissé  sa 
popularité  dans  ce  vote,  redevient  très  populaire.  Anexandre 
Legrand  savait,  dit-on,  d'avance  que  cela  serait  impossible  et  ses 
menées  tendent  peu  à  rendre  la  chose  possible.  Qu'est-ce,  dit-on, 
qu'un  homme  qui  a  des  généraux  et  des  ambassadeurs  dans 
tous  les  partis?  M.  de  Goyon  ',  général  Lamoricière%  etc. 

Je  ne  sais  plus  que  penser  de  la  République  américaine;  mais 

'  Gortschakow  (Alexandre),  diplomate  russe,  1798-1883. 

■^  Lannes,  duc  de  Montebello  (Napoléon-Auguste),  pair  de  France  à  qua- 
torze ans,  en  i8i5,  ambassadeur,  ministre,  sénateur  sous  Napoléon  III, 
1801-1874. 

^  Montanelli,  homme  politique  et  littérateur  italien,    i8i3-i862. 

'  Goyon  (comte  de),  général,  1802-1870. 

'  Lamoricière  (Louis  de),  général  et  homme  politique,  1 806-1 865. 


288  l'AUL   HUET 

si  tout  ce  que  l'on  dit  des  désordres,  de  l'outrecuidance  et  des 
vices  de  cet  étal  modèle  est  vrai,  il  n'a  pas  quarante  années 
d'existence;  cette  porte  ouverte  à  toutes  les  misères  lui  a  apporté 
tous  les  vices. 

(Lamartine  disait  hier  soir  :  Au  fait!  qui  donc  achète  de  la 
peinture?  Je  connais  et  j'ai  connu  tant  de  gens  riches  et  je  n'en 
ai  pas  vu  acheter.) 


Paul  Huet  passe  trois  mois  à  Falaise  dans  la  propriété 
de  son  vieil  ami  le  docteur,  travaillant  toujours  avec  le 
même  acharnement  malgré  une  saison  constamment  plu- 
vieuse. Il  fait  des  études  dans  les  environs  :  à  Guibray, 
de  vieilles  maisons;  à  Marie-Jolie,  des  ruisseaux;  à 
Pont-d'Ouilly,  les  bords  de  l'Orne;  dessine  le  vieux 
château,  l'église,  les  portes  de  la  ville;  remplit  de  cro- 
quis, d'aquarelles,  de  dessins  à  la  plume,  au  crayon,  ou 
au  fusain  un  cahier,  qui,  réclamé  plusieurs  fois  avec 
instances  par  M.  Lafenestre  pour  le  musée  du  Louvre, 
se  trouve  placé  dans  les  réserves  des  dessins.  —  Il  va 
à  Vire  voir  son  ami  Legrain  et  termine  sa  saison  en 
passant  une  quinzaine  à  Beuzeval,  où  il  jette  la  pre- 
mière esquisse  du  tableau  des  Falaises  de  Hoiilgate  et 
fait  des  études  qui  lui  servent  plus  tard  pour  ce  tableau. 

Le  Bocage  normand  est  aussi  un  souvenir  de  Pont- 
d'Ouilly. 

Au  président  Petit. 

i3   août  1860. 

Mon  bon  Auguste, 

...  Hélas!  s'il  ne  fallait  que  les  eaux  du  ciel  pour  guérir, 
comme  tout  le  monde  se  porterait  bien  !  c'est  la  France  entière 
que  le  Bon  Dieu  met  au  régime  hydrothérapique,  avouez  qu'il 
donne  un  peu  dans  les  systèmes  ;  lui  aussi  se  laisse  influencer 
par  la  mode  !  Je  parle  ainsi  parce  qu'il  en  est,  je  pense,  à  Gre- 
noble comme  à  Falaise,  comme  a  Paris;  la  France  est  inondée, 
le  soleil  a  la  pituite,  il  a  trop  pompé,  le  malheureux,  la  maladie 
des  pommes  de  terre.  Je  vous  écris  par  une  pluie  battante  qui  va 
cesser  pendant  cinq  minutes  pour  recommencer  de  plus  belle. 
Je  le  crois  bien  que  vous  devez  en  avoir  de  belles  cascades  ! 
Vous  parlez  de  ces  belles  eaux  à  en  faire  venir  l'eau  à  la  bouche, 
comment  ne  m'avez-vous  pas  fait  voir  AUevard  et  ce  torrent  de 


Le  Vieux  Château  féobal  (Normandie   légendaire) 

Panneau  décoratif  (Salon  de  1859) 

(Toile,  i-9iX  i-iQ) 


LA   CORRESPONDANCE  agg 

Bréda  !  Vous  me  donnez  tous  les  regrets  du  monde,  surtout 
quand  je  pense  que  j'aurais  pu  voir  toutes  ces  magnificences 
avec  vous  tous.  Vous  me  dites  plus  prévenu  que  je  ne  le  suis 
pour  la  Normandie  et  contre  les  montagnes.  C'est  à  vous,  cher 
ami,  que  ce  discours  s'adresse  ;  j'ai  d'ailleurs  une  faiblesse  pour 
les  belles  eaux,  c'est  ce  que  j'aurais  voulu  voir  dans  vos  pays  et 
c'est  justement  ce  que  je  n'ai  point  vu.  C'est  aussi  ce  que 
j'aurais  voulu  faire,  il  me  semble  que  je  sens,  au  contraire,  assez 
ces  eaux  impétueuses  ou  calmes,  pour  essayer  de  les  rendre. 
Vous  parlez  du  reste  de  ce  beau  torrent  de  façon  à  donner 
tous  les  regrets...  J'ai  un  reconnaissant  souvenir  pour  votre 
pays,  j'aurais  voulu  y  retourner  et  pour  moi  et  pour  Claire  qui 
s'y  est  si  bien  trouvée.  Ce  n'est  pas  tout  à  fait  par  un  goût 
exclusif  que  j'ai  choisi  cette  belle  Normandie  que  vous  ne  con- 
naissez pas,  que  j'irai  dans  cette  belle  forêt  de  Fontainebleau 
que  je  souhaiterais  vous  faire  connaître  et  que  vous  raillez  si  bien. 

...  Je  voudrais  vous  donner  des  nouvelles  de  Paris,  que  vous 
aimez  ;  je  ne  les  sais  que  par  ricochet.  Le  discours  latin  de 
l'année,  de  Nisard',  était  l'éloge  de  Jérôme,  il  a,  dit  certaine 
opposition  dont  il  faut  se  méfier,  été  fort  mal  reçu  ;  plusieurs 
lauréats  de  l'année  dernière  (le  fils  d'Haussonville  ")  se  sont 
retirés  et  l'élève  Richard  de  Charlemagne  a  improvisé  une 
satire  adressée  à  son  camarade  Duvergier  de  Ilauranne  '.  Cette 
pièce  a  paru  dans  les  journaux  anglais,  voilà  des  cancans  de  peu 
d'importance,  et  le  résultat  :  que  les  deux  élèves  Duvergier  et 
Richard  seraient  renvoyés  du  collège.  La  circulaire  du  ministre 
contre  les  conspirations  papistes  devrait,  il  me  semble,  faire  bon 
effet.  Mais  je  ne  sais  si  vous  avez  pris  garde  à  un  discours  d'un 
monsieur  P***,qui,  tous  les  ans,  donne  ses  conseils,  ses  encoura- 
gements et  les  récompenses  aux  artistes,  et  qui  vient  de  présider 
la  distribution  du  Conservatoire.  Ce  beau  M.  qui,  h  25  ans,  a  été 
nommé  conseiller  à  la  Cour  des  comptes,  qui  est  aujourd'hui  secré- 
taire général  au  ministère  d'Etat,  etc.,  etc.,  et  dont  le  principal 
titre  est,  dit-on,  d'avoir  deux  pères,  parle  admirablement  du 
labeur,  des  privations,  des  luttes  que  les  artistes  doivent  cher- 
cher et  subir,  pour  gravir  ce  sentier  de  la  gloire  et  de  la  fortune, 
etc.  Figaro,  oîi  es-tu  ? 

Adieu,  mes  chers  amis,  je  vous  embrasse, 


AUL. 


Au  président  A.  Petit. 

12  octobre  60. 
Vous  savez,  mon  cher  ami,  que  si  les  arts  donnent  de  grandes 

»  Nisard  (Désiré),  littérateur,  1806-1888. 

^  Gabriel  comte  d'Haussonville,  de  l'Académie  française,  né  en  i843. 

'  Ernest  Duvergier  de  Hauranne,  homme  politique,  1843-1877. 

19 


Î90  PAUL    HUET 

jouissances,  des  voluptés  intellectuelles  qu'on  ne  peut  trouver 
ailleurs,  ils  laissent  aussi  bien  de  laniertume.  Je  les  crois,  du 
reste,  très  malades;  dusso-je  exciter  votre  généreuse  colère,  il 
me  faut  avouer  bien  des  découragements  qui  m'empêcheront  de 
pousser  Kené  dans  cette  voie  où  je  serais  si  heureux  de  le  con- 
duire. S'il  ne  tourne  pas  vers  les  écoles,  qui,  en  ce  temps,  excitent 
le  plus  l'ambition,  je  le  dirigerai  peut-être  vers  1  architecture 
qui  n'est  pas  aujourd'hui  un  art,  mais  est  au  moins  un  hono- 
rable métier  que  la  peinture  ne  peut  être  qu'en  se  désavouant... 

Lorsque  vous  verrez  René,  vous  trouverez  un  homme,  le  voilà 
plus  grand  que  moi,  ce  qui  ne  le  lait  pas  bien  grand,  et  la  barbe 
lui  pousse  au  menton;  et  cependant,  lorsqu  il  laudra  qu'il  se 
décide,  peut-être  cette  rage  de  bâtisse,  qui  nous  lait  penser 
aujourd'hui  à  l'architecture,  sera-t-elle  passée.  Ce  qu'on  appelle 
des  progrès,  ce  ne  sont  que  des  caprices.  Les  hommes  me  font 
l'elFet  de  sortir  d'une  ornière  pour  rentrer  dans  une  autre.  Je 
voudrais  avoir  une  foi  vive  dans  l'avenir;  les  instruments  qu'em- 
ploie la  Providence  m'empêchent-ils  de  voir  la  grandeur  du 
nouvel  édifice,  je  ne  sais,  mais  sans  regret  pour  le  passé,  je  doute 
de  l'avenir.  Vous  êtes  sans  doute  plus  heureux  que  moi,  mon  cher 
ami,  vous  jouissez,  je  l'espère  et  je  le  souhaite,  complètement 
de  la  résurrection  de  votre  patrie  maternelle,  et  le  fait  est  qu'on 
ne  peut  rester  indifférent  à  des  événements  aussi  grands  qu'im- 
prévus. Garibaldi,  qui  fait  bien  quelques  sottises,  surtout  lors- 
qu'il nomme  mon  ami  Dumas  directeur  général  des  musées  de 
Naples,  n'est  pas  un  homme  de  ce  temps-ci.  C'est  bien  un  de  ces 
héros  légendaires  qui  laissent  des  traces  singulières  et  fantas- 
tiques dans  la  mémoire  des  peuples  Comment  le  passage  de 
votre  empereur  ne  vous  a-t-il  pas  été  au  moins  assez  favorable 
pour  vous  donner  un  petit  bout  de  ces  rubans  que  les  plus  belles 
filles  de  Grenoble,  si  j'en  juge  par  le  charmant  échantillon 
que  je  connais,  ont  prodigués  à  Leurs  Majestés.  J'espérais 
mieux  que  cela  et  je  comptais  au  moins  que  cette  petite  distinc- 
tion vous  rattacherait  à  autre  chose  de  meilleur.  Vous  n'avez 
donc  pas  d'espérance,  mon  cher  ami,  ou  laissez-vous,  vous  aussi, 
sommeiller  toute  ambition?  On  n'est  pas  ambitieux  pour  soi,  mais 
pour  les  siens.  C'est  ainsi  du  moins  que  je  le  comprends,  pour 
vous  comme  pour  moi.  Je  ne  sais  au  juste  quels  sont  vos  titres, 
mais  je  sais  que  vous  venez  après  le  premier  président,  je  con- 
nais votre  distinction,  votre  caractère  et  instinctivement  je  sens 
qu'il  y  a  de  l'injustice  à  ne  point  penser  à  vous,  nous  y  pensons 
tant! 

Je  rapporte  peu,  bien  peu  de  mes  vacances.  Nous  quittons  un 
pays  de  marécages,  qui,  cette  année,  a  été  presque  impénétrable. 
Tout  y  était  sans  ombre,  comme  sans  lumière,  on  aurait  pu  y 
faire  de  la  peinture  chinoise,  moins  l'éclat  des  couleurs,  et 
l'étrangelé  physionomique.  Adieu,  mon  cher  bon,  il  me  reste  peu 
de  place,  juste  assez  pour  me  recommander  au  souvenir  de  ceux  de 


LA   CORRESPONDANCE  agi 

vos  amis  qui  veulent  bien  se  rappeler  de  nous.  Je  vous  embrasse 
de  cœur. 

Au  président  Petit. 

i6  novembre    18G0. 
Amiens  (unicis. 

Comment,  mon  cher  bon,  nouslaissez-vous  sansnouvelles  ?  Voici 
l'hiver,  c'est-à-dire  la  rentrée,  le  travail,  la  souffrance.  Nous  ne 
pouvons  être  de  ceux  qui  vivent  sur  le  :  Pas  de  nouvelles,  bonnes 
nouvelles  ;  nous  en  avons  besoin,  c'est  bien  assez  de  l'éloigne- 
meut,  de  la  distance  ;  les  lettres  ne  changent  pas  le  chiffre  des 
kilomètres,  et  cependant  elles  semblent  le  diminuer,  c'est  encore 
une  façon  de  se  voir,  puisque  les  cœurs  parlent  et  s'échangent... 

Puis  Dieu  est  grand  !  A  propos  de  Dieu,  que  faites- 
vous  de  son  grand  vicaire?  Dans  les  changements  opérés  aux 
Tuileries  on  a  placé  deux  sphinx  égyptiens  h  la  porte  pour  rem- 
placer les  lions  de  Barye  ;  n'est-ce  pas  bien  l'enseigne  de  l'éta- 
blissement ?  C'est  à  se  demander  si  le  Maître  les  a  lait  mettre  là 
avec  intention.  Il  est  impénétrable  !  Pour  l'expliquer,  il  faut  s'en 
rapporter  à  la  fameuse  brochure,  et  encore  !  Politiquement  par- 
lant, lui  seul  est  libre  en  France,  aussi  quel  talent  pour  amuser 
son  public!  Paris  a  des  changements  de  décorations  à  vue,  mais 
la  scène  se  passe  toujours  trop  devant  des  casernes.  La  caserne 
sera  définitivement  l'architecture  du  temps  et  le  style  Napo- 
léon III.  C'est  le  seul  côté  de  l'art  qui  préoccupe  ce  tout-puis- 
sant :  laisser  un  style.  Malheureusement,  ce  grand  politique  ne 
sait  pas  qu'on  ne  peut  décréter  un  style,  même  en  changeant  la 
forme  des  crinolines  et  des  tuniques  militaires.  Quoi  qu'il  fasse, 
le  style  dans  l'art  va  toujours  s'amoindrissant,  la  force  du  pou- 
voir, si  incontestable,  ne  peut  créer  des  Michel-Ange,  et  dans  sa 
région,  on  ne  les  aimerait  guère  ;  les  mièvreries  font  fortune,  et 
l'art  a,  comme  la  banque,  besoin  de  faire  fortune.  Il  veut  plaire 
et  ne  plaît  pas  trop.  Si  j'osais,  je  dirais  qu'il  se  fait  mépriser; 
sans  doute  parce  que  je  pense  qu'il  fait  beaucoup  pour  cela. 

Comment  vous  parler  de  moi,  de  ma  petite  besogne  après  cette 
sévérité  ?  Je  voudrais  cependant,  mon  cher  ami,  que  vous  ne 
jugiez  pas  trop  cette  sévérité  comme  1  effet  de  la  bouderie  et 
d'une  mauvaise  humeur  d'incompris  ;  cela  peut  se  dire,  mais  cela 
n'est  pas.  Comme  tous,  je  veux  de  temps  en  temps  tendre  la 
main  à  la  fortune.  Hélas  !  il  y  a  longtemps  que  je  reconnais  qu'elle 
a  peur  de  moi,  elle  prend  mon  geste  pour  une  offense  et  me  rend 
un  soufflet  que  je  ne  lui  ai  pas  donné.  Je  veux  vous  dire  cepen- 
dant que  j'ai  terminé  mon  tableau  et  je  ne  suis  pas  assez  modeste 
pour  ne  pas  en  espérer  au  moins  une  chose  :  l'estime  de  quelques 
amis.  Voilà  la  vraie  gloire  et  la  grande  consolation  :  faire  de  l'art 
pour  soi  et  pour  quelques-uns  est  encore  un  bonheur  ;  lire  une  belle 
page,  penser  à  ceux  qui  vous  aiment,  voilà  ce  qui  fait  passer  sur 


agi  PAUL   llt'liT 

bien  des  choses.  Je  ne  vois  pas  le  monde,  noire  monde  moderne, 
en  beau.  Je  voudrais  prendre  les  lunettes  des  hommes  de  pro- 
grès, elles  ne  vont  pas  à  mes  yeux.  La  cause  de  l'Italie  est  bien 
belle,  elle  est  juste,  elle  est  noble,  je  regrette  de  rester  froid 
devant  le  spectacle  de  son  émancipation.  Certes,  lorsqu'on  l'aura 
délivrée  du  soldat  autrichien,  du  confesseur,  du  sigisbée  et  mi^nie 
de  ce  miracle  de  saint  Janvier,  ce  sera  fort  bien  ;  mais,  voir  le 
palais  Pitti  remplacé  par  une  caserne,  le  Duc  de  Florence  par  un 
Haussmaan  '  ou  un  Saint-Arnaud  "  quelconque,  la  faenza  par  la 
faïence  de  la  rue  Saint-Denis  ne  sera  pas  très  gai  ;  nous  sommes 
loin  aujourd'hui  de  la  Révolution  française,  qu'en  a-t-on  fait? 
Faut-il  là-dessus  s'en  rapporter  au    Moniteur'^ 

De  M.  Legrain. 

Vire,   17  décembre  1860. 

Je  suis  bien  en  retard  avec  vous,  mon  cher  maître,  et  je  ne  veux  pas 
différer  davantage  à  vous  écrire.  Si  j'ai  été  un  peu  paresseux  à  votre 
endroit,  c'est  que  j'ai  eu  de  vos  nouvelles  successivement  par  Henri, 
par  G.  et  enfin  par  Adrien.  Notre  gros  ami  est  revenu  enchanté  de  votre 
tableau  .  Cela  ne  m'étonne  guère 

Si  vous  êtes  resté  dans  les  données  de  votre  esquisse,  votre  tableau 
doit  être  magnifique.  A-t-on  jamais  dramatisé  à  ce  point  le  paj-sage? 
Mes  souvenirs  (il  est  vrai  qu'ils  sont  bornés)  ne  me  rappellent  rien  de 
semblable  et,  si  je  ne  me  trompe,  il  faudrait  que  le  public  des  expositions 
eût  l'épiderme  bien  endurci  pour  ne  pas  se  sentir  remué  par  votre 
œuvre 

J'ai  fait  un  portrait  de  conseiller  en  cour  impériale  :  tête  vulgaire 
mais  énergique  et  largement  modelée,  costume  superbe  de  forme  et  de 
couleur,  cela  m'a  beaucoup  amusé.  Puis  selon  votre  conseil,  j'ai  repris 
mon  intérieur  d'hôpital  sur  une  toile  nouvelle  et  je  m'en  trouve  bien. 
J'obtiens  le  même  effet  avec  une  pâte  moins  désagréable.  Leharivel  est 
venu  à  Vire  quelque  temps  après  votre  départ.  Il  m'a  laissé  une  épreuve 
photographique  de  la  petite  vierge  qu  il  exécute  en  marbre. 

...  Dieu  veuille  que  cette  amélioration  continue  et  que  vous  puissiez, 
en  toute  liberté  de  cœur  et  de  corps,  mettre  au  jour  les  belles  choses 
que  vous  sentez Croyez-moi  toujours  à  vous  de  cœur, 

Edmond  Legrain. 

Du  président  Petit. 

Grenoble,  10  février  1861. 

Mon  cher  Paul,  vos  lettres  deviennent  rarissimes  ;  il  y  a  un  siècle 
que  je  n'ai  reçu  de  vos  nouvelles;  ne  comptons  donc  pas  entre  nous  et 
n'écrivons  pas  pour  répondre 

'  Haussraann,  préfet  de  la  Seine,   1809-1891. 

-  Saint-Arnaud  (Armand  Leroy  de),  maréchal  de  France,  exécuteur  du 
Coup  d  Etat  du  1  décembre,  i8oi-i854. 


LA   CORRESPONDANCE  agS 

Pour  moi,  mon  cher  ami,  j'ai  dû  aller  dans  le  monde  officiel,  mais 
j'ai  rempli  ce  devoir  de  position  dans  les  limites  les  plus  étroites,  les 
plus  strictes 

Je  m'éclipsais  bien  vite  et  rentrais  au  logis  de  plus  en  plus  étonné  du 
vide  de  ces  réunions  et  des  lieux  communs  de  paroles  qui  s'y  débitent. 
A  part  trois  ou  quatre  maisons,  où  l'affabilité,  la  grâce  des  maîtres  de 
la  maison  répandent  du  charme  sur  toute  la  soirée,  que  dire  de  la  plu- 
part de  ces  fêtes?. ..et  quel  fruit  peut-on  retirer  pour  l'esprit  et  le  cœur 
de  ce  pêle-mêle  de  gens  indiflérents  les  uns  aux  autres  et  qui  portent 
sur  la  figure  et  sur  leurs  sentiments  un  masque  perpétuel  ?  La  tristesse  et 
le  désenchantement  sont  au  bout  de  ces  réunions  bruyantes.  Heureuse- 
ment quelques  bonnes  et  franches  visites  d'amis,  comme  Michal-Ladi- 
chère'  et  Charransol,  viennent  rétablirl'équilibre  et  remonter  le  moral. 
Vous  nous  manquez  toujours,  cher  Paul,  dans  ces  rares  et  intimes  cause- 
ries; nous  aurions  tant  à  dire  de  vous,  des  vôtres,  de  vos  travaux,  de  vos 
contentements  d'artiste  ou  de  certains  désespoirs  pour  lesquels  j'aurais 
une  gronderie  toute  prête,  pourquoi  sommes-nous  si  éloignés  !  Je  ne 
sais  plus  ce  que  vous  faites,  je  ne  vois  plus  de  vos  œuvres,  je  n'ai 
même  pas  l'espoir  de  vous  voir  de  sitôt  à  votre  atelier,  tranquille  à 
votre  chevalet,  tirant  de  votre  palette  et  répandant  sur  la  toile  des 
rayons  d'or,  des  gerbes  de  lumière  et  tous  les  trésors  d  une  imagination 
toujours  jeune,  et  puisant  dans  sa  tristesse  même  un  charme  plein  de 
poésie  et  de  sympathie.  Je  ne  vous  verrai  point  au  Salon  de  cette 
année.  Il  faut  y  renoncer  ;  il  faut  se  priver,  cette  fois  encore,  des  jouis- 
sances de  la  quinzaine  de  Pâques  si  vite  écoulée  à  Paris  et  des  moments 
passés  près  de  vous,  à  votre  foyer  hospitalier!  Ici  rien  !  ni  musique,  ni 
peinture,  ni  les  illusions  du  théâtre.  Je  ne  vois  rien,  n'entends  rien  :  la 
vie  végétative  et  rien  de  plus!  Ah!  mon  cher  peintre,  que  vous  seriez 
aimable  et  mille  fois  remercié  in  petto  si  vous  vouliez  m'envoyer  une 
esquisse,  une  pochade,  une  pensée  jetée  sur  toile  large  comme  la 
main,  mais  pour  moi,  grande,  profonde  par  le  sentiment  qui  s'y  trou- 
verait et  que  je  saurais  bien  y  lire,  soyez-en  sûr!  Surtout,  n'allez  pas 
dire  :  a  quoi  bon,  cela  ne  vaut  rien,  ce  n'est  pas  la  peine!...  Songez  que 
je  ne  demande  qu'une  chose,  entrer  en  communication  de  votre  pensée, 
et  admirer  ensemble  la  nature  dans  le  petit  coin  ombragé,  mysté- 
rieux, mélancolique  où  vous  me  feriez  pénétrer  avec  vous.  Allons, 
vous  me  devez  bien  ce  dédommagement  pour  les  plaisirs  que  je  ne 
pourrai  goûter  près  de  vous.  Deux  ou  trois  coups  de  votre  pinceau 
savent  dire  tant  de  choses! 

Que  dites-vous  de  la  Mer  de  notre  cher  historien  Michelet  ?  II  y  a 
toujours  de  l'imagination  et  de  l'image,  mais  c'est  bien  au-dessous  de 
ï  Insecte  et  surtoutde/'0(sea«.  Et  puis  franchement  il  voit  l'amour  partout 
et  toujours:  le  rapprochement  des  sexes  se  présente  un  peu  trop  sous 
sa  plume,  ses  tableaux  ne  sont  pas  toujours  chastes.  On  dirait  d'un 
vieillard  qui  ne  peut  prendre  son  parti  de  n'être  plus  jeune  et  qui 
recherche  des  gravures  un  peu  libres.  Comment  ne  sent-il  pas  que  sa 
dignité  comme  homme  et  comme  écrivain  ne  peut  que  perdre  au  retour 
de  ces  idées  et  de  ces  images?  C'est  fâcheux. 

Adieu,  mon  cher  ami,  nous  allons  assister  bientôt  à  la  discussion  de 

^  Michal-Ladichère  (François-Alexandre),  magistrat,  homme  politique,  . 
avocat  à  Grenoble,  né  en  1807.  Membre  de  l'Assemblée  nationale  en  1871. 


■294  l'ALL    HUET 

l'adresse,  cette  dernière  brèche  faite  au  pouvoir  temporel  du  pape. 
IVous  aurons  sans  doute  le  coup  de  boutoir  de  Dupin'  au  Sénat  et  l'in- 
sidieuse adresse  de  Billault-  à  la  Chambre.  11  sera  curieux  de  voir  le 
premier  essai  de  discussion  aux  Chambres,  depuis  l'établissement  de 
l'Rmpire,  tourner  contre  la  papauté;  la  brochure  de  Laguéronnière'' 
fait  assez  prévoirie  résultat,  par  <'ela  même  qu'elle  ne  conclut  pas. 
Adieu,  nous  vous  embrassons  tous  de  cœur  ici  vieux  et  sincères  amis, 

A.  Petit. 

Mes  respectueux  compliments  et  mes  vœux  de  santé  et  de  bonheur  à 
Lamartine  quand  vous  le  verrez. 

Au  président  Petit. 

Paris,  24   février   1861. 

Cher  bon,  vous  m'avez  prévenu  deux  fois  :  je  suis  bien  en 
retard,  et  je  voulais  vous  écrire;  vous  me  demandez  quelque 
pochade,  depuis  longtemps  je  projetais  pour  vous  un  petit 
plat  de  mon  métier.  Je  ne  sais  comment  vont  les  choses.  Je  tra- 
vaille beaucoup,  énormément  !  et  ma  tête  travaille  plus  que  mes 
mains,  que  ma  volonté.  Rien  ne  se  fait,  rien  ne  réussit,  rien 
n'aboutit;  les  lettres  sont  les  premières  en  souffrance  ;  vous 
devez  savoir  que  lorsque  je  ne  vous  écris  pas,  c'est  une  privation 
que  je  m'impose  ;  je  voudrais  vous  voir  tous,  et  c'est  une  façon 
de  tromper  doucement  cette  espérance  que  de  causer  avec  vous 
la  plume  à  la  main. 

...  Nous  serions  si  heureux  de  vous  serrer  la  main  au  pas- 
sage, de  vous  garder  dans  noire  coin  quelques  instants,  dans  le 
demi-jour  de  notre  intimité  et  l'égoïsme  de  notre  affection 

Nos  lettres,  mon  cher  Auguste,  ne  peuvent  être  bien 
gaies,  ni  bien  sereines  ;  depuis  que  l'un  et  l'autre  nous  échan- 
geons nos  pensées,  l'histoire  des  santés  occupe,  hélas  !  une  place 
un  peu  trop  grande  dans  la  correspondance  ;  tout  s'en  ressent, 
et  je  crains,  pour  ma  part,  de  vous  communiquer  un  peu  de 
notre  noir  quand  vous  espérez  de  nous  un  moment  de  soulage- 
ment à  vos  propres  tristesses,  lorsque  je  voudrais  vous  égayer 
des  petites  histoires  qu'on  attend  toujours  d'un  Parisien,  d'un 
artiste,  le  Parisien  n'est  pas  toujours  gai,  ni  l'artiste  :  toujours  fou  ; 
malheureusement,  c'est  presque  le  contraire  qu'il  faudrait  dire. 
Les  Lantara'  et  les  A.  Dumas  eux-mêmes  ont  peut-être  bien 
aussi,  leurs  revers,  etc.  Ce  n'est  certes  pas  là  le  tvpe  par  excel- 

'  Dupin  aîné,  jurisconsulte,   homme  politique  et  magistrat,   1783-1865. 

^  Billault  (Auguste),  ministre  d'Etat,  iSoS-iSG'S. 

'  Dubreuil-Hélion,  vicomte  de  Laguéronnière,  publiciste  et  homme  poli- 
tique, 1816-1876,  rédacteur  en  chef  de  La  Presse,  conseiller  d'Etat,  sénateur. 

'  Lantara,  peintre  paysagiste,  1729-1778. 


LA   CORRESPONDANCE  295 

lence,  malgré  les  bons  instants  que  ces  rieurs,  que  ces  parfaits 
diseurs  de  rien  nous  font  passer  !  L'artiste  est  plus  souvent  une 
de  ces  sensitives  maussades  qui  ne  trouvant  pas  leur  place  en 
ce  monde,  gênent  les  autres  ;  voilà  pourquoi  je  crains  souvent, 
moi-même,  de  vous  apporter  le  reflet  de  mes  élucubrations  et 
de  mes  mécomptes... 

...  Puisque  nous  voici  dans  les  Beanx-Arts,  il  faut  aussi  vous 
parler  un  peu  de  cet  atelier  que  vous  voulez  bien  aimer  et  que 
je  voudrais  voir  réchauffé  par  votre  regard  ami.  —  Trois  tableaux 
sont  sur  chevalet  et  prêts  pour  l'exposition,  il  ne  reste  guère 
qu'à  couper  les  câbles  pour  les  lancer  dans  cette  mer  inconnue, 
agitée,  sans  fond,  pleine  d'ennemis  et  de  corsaires.  Faites  des 
prières  aux  pieds  de  la  Madone,  cela  leur  servira  à  peu  près  comme 
au  pape,  le  pauvre  homme  !  C'est  bien  la  peine,  dites-moi,  d'ins- 
tituer un  nouveau  culte,  un  nouveau  dogme  !  C'est  vraiment  en 
politique,  en  religion  surtout  que  les  amis  d'hier  sont  les  ennemis 
d'aujourd'hui. 

A  M.  Lefirain. 


Mon  cher  ami...  Qu'il  soit  bien  entendu  que  si  je  vous  ai  fait 
quelques  objections  à  propos  de  votre  aimable  proposition  de  me 
prendre  pour  maître,  ce  n'est  nullement  parce  que  j'y  vois  le 
moindre  inconvénient  personnel  autre  que  de  blesser  gratuite- 
ment deux  hommes  qui  doivent  avoir  légitimement  cette  préten- 
tion. De  mon  côté,  je  n'ai  nullement  renoncé  à  l'enseignement 
de  l'art,  ni  la  prétention  d'avoir  des  qualités  personnelles  qui  ne 
puissent  se  transmettre.  Je  vous  dirai  même  à  ce  sujet  et  ceci 
n'a  pas  rapport  à  vous,  que  pour  certains  artistes,  et  entre  autres 
Desjobert  (pour  ne  pas  le  nommer),  j'ai  été  très  blessé  qu'après 
leur  avoir  rendu  de  vrais  et  utiles  services,  ils  aient  été  prendre 
d'autres  patronages  que  le  mien.  Desjobert  a  travaillé  dans  mon 
atelier,  avec  moi  dans  mes  voyages,  je  lui  ai  ouvert  mes  cartons, 
et  pour  avoir  la  voix  de  Français  il  a  pris,  lors  de  l'Exposition 
universelle,  le  titre  d'élève  de  Français  ajouté  au  nom  d'Aligny 
dans  l'atelier  duquel  il  avait  étudié  et  duquel  il  tient  encore. 
11  n'en  est  pas  ainsi  pour  vous,  je  ne  vous  ai  été  utile  en  rien 
et  je  vous  le  répète  :  ce  que  vous  savez,  c'est  à  vous  que  vous 
le  devez,  très  peu  à  vos  deux  maîtres  et  rien  à  moi,  qui,  en 
toute  occasion,  vous  serai  agréable  autant  qu'il  me  sera  possible. 
Attendant  des  amis,  j'ai  fait  transporter  votre  tableau  à 
l'atelier,  je  l'avais  déjà  montré  à  quelques  personnes.  Je  m'em- 
presse de  vous  dire  qu'on  le  trouve  unanimement  bien  et  que 
Préault  disait  à  l'instant  :  que  les  faiseurs,  Beaume  ',  par 
exemple  ne  faisaient  pas  mieux.  Espérons  donc  que  tout  ira 
bien... 

'  Beaume  [Joseph),  peiutie,  i^qô-iSSd. 


agô  l'ALI-    lit' ET 

Tâchez  de  lire  ce  chiiTon  que  je  n'ai  point  le  temps  d'écrire. 
Tout  à  vous  de  cœur, 

PaII,    IIlKT. 

Au  président  Petit. 

ï'i  av[-il  1861. 

Mon  bon  Auguste.  Vous  voilà  donc  avec  un  nouveau  M.  le 
Premier  ;  malgré  vos  tristes  prévisions,  nous  avions  voulu  con- 
server jusqu'au  jour  du  Moniteii>\  l'espoir  de  vous  voir  à  un 
poste  dont  vous  êtes,  nous  le  croyons,  digne;  vous  vous  méfiez 
trop,  je  crois  de  votre  origine.  Est-elle  une  mauvaise  note,  ou 
une  recommandation  ?  C'est,  par  le  temps  qui  court,  ce  qu  il 
serait  dillicile  de  savoir.  L'obstacle  pour  vous  n'est  point,  je 
le  crois,  et  je  le  crains,  dans  vos  antécédents,  dans  vos  opinions; 
allons  au  viC,  il  est  dans  votre  caractère.  Le  gouvernement  est, 
mon  ami,  plus  que  vous  dominé  par  son  origine  :  il  a,  je  le  crois, 
comme  de  plus  mauvais  gouvernements,  le  sentiment  de  ses  intérêts; 
il  comprend  le  besoin  de  se  relever  dans  l'opinion,  de  s'entourer 
de  gens  honorables  et  d'une  capacité  reconnue,  d'apaiser  les 
partis.  Il  y  a  mieux;  il  semble  aujourd'hui  deviner  où  est  sa  vraie 
force,  ou  du  moins  comprendre  où  sont  ses  plus  grands  ennemis, 
ceux  qui  ne  lui  pardonneront  jamais  d'appartenir,  quoi  qu'il  fasse, 
à  la  Révolution.  Mais  son  origine  l'enchaine  à  un  personnel  qui 
le  tient  à  l'étroit  et  éloigne  les  hommes  d'un  caractère  éprouvé. 
Vous  n'avez  près  de  ce  personnel  ni  gages,  ni  amitiés,  ni  inté- 
rêts surtout.  Jamais  la  faveur  n'a  été  plus  vénale,  n'a  plus  dépendu 
du  népotisme,  des  intérêts  de  coteries,  de  l'influence  féminine. 
Les  exemples  abondent,  et  l'art  de  parvenir  pourrait  s'enrichir 
des  plus  curieuses  histoires.  J'en  pourrais  citer,  et  des  meil- 
leures, si  l'art  de  conter  de  nos  spirituels  aïeux  m'était  donné  ! 
Ce  n'est  ni  le  moment,  ni  l'occasion,  je  ne  crains  pas  de  faire 
rougir  la  magistrature,  mais  nos  lettres  vont  à  la  iamille,  au.x 
jeunes  et  charmantes  cousines,  qui  n'ont  pas  plus  les  oreilles 
de  M'""  de  Sévigné  que  je  n'ai  la  plume  de  Rabutin.  Ces  his- 
toires qui  faisaient  rire  nos  pères  sont  le  châtiment  des  petits- 
fils;  elles  donnent  l'humiliation  et  non  la  grosse  joie. 

Quelques  mots  de  l'estime  que  vous  portait  l'ex-Premier  qui 
vous  quitte,  m'avaient  fait  espérer  mieux  et  je  veux  croire  qu'à 
travers  cette  sale  poussière  qui  vous  barre  aujourd'hui  le  passage 
vous  serez  un  beau  jour,  mon  cher  ami,  reconnu  pour  ce  que 
vous  valez  et  appelé  à  votre  place. 

...  Pour  clore  ce  bulletin  un  peu  long,  je  vous  dirai,  mon 
cher  ami,  que  Claire,  à  la  suite  de  toutes  ces  épreuves,  n'est  pas 
bien  vaillante  et  que  j'ai  eu  un  étourdissement  assez  grave  pour 
penser  que  c'était  un  avertissement  du  ciel.  Je  ne  me  suis  cepen- 
dant pas  encore  confessé  malgré  les  poursuites  de  ma  nièce,   la 


LA  CORRESPONDANCE  197 

bonne  Caroline,  qui  veille  au  salut  de  toute  la  famille  ;  en  atten- 
dant, nous  dînons  demain  avec  l'auteur  du  Prêtre,  de  la  Femme 
et  de  la  Famille  ',  nous  voudrions  bien  vous  voir  avec  nous.  La 
verve  de  ce  cher  et  vieux  philosophe  est  aussi  vive  qu'intaris- 
sable ;  et  ma  foi,  parbleu!  Il  faut  pardonner  un  peu  à  tant  de 
jeunesse  ! 

Je  n'ose  vous  dénoncer  la  brochure'  ;  vous  connaissez  ces  deux 
feuilles  qui  (ont,  depuis  quelques  jours,  tant  de  bruit.  Tout  le 
monde  ici  l'a  lue,  la  lit,  la  lait  lire  ;  c'est  l'histoire  du  moment. 
Elle  est  terrible,  il  faut  l'avouer.  Ce  qu'on  y  voit  de  plus  clair, 
c'est  ([u'elle  décidera  le  gouvernement  dans  ses  entreprises  ita- 
liennes. Puisse  cette  espérance  se  réaliser.  Car  je  vous  avoue  que 
cette  grande  œuvre  me  touche,  dans  ce  temps  de  petites  choses. 
La  religion  remise  à  sa  place,  renvoyée  au  fond  des  consciences, 
désarmée  pour  le  mal  et  l'intrigue,  fortifiée  pour  le  bien,  mora- 
lisée  en  un  mot,  voilà  un  fait  qu'il  serait  beau  de  voir,  si  cela  est 
possible  !  Ce  qui  n'est  pas  moins  beau  et  ce  qui  paraît  plus  facile, 
n'est-ce  pas  la  reconstruction  de  ce  grand  peuple  italien  auquel 
nous  tenons  par  tant  de  côtés  ?  Vous  qui  êtes  à  moitié  italien,  vous 
devez,  il  me  semble,  vous  préoccuper  plus  que  personne  de  ces 
questions. 

Mes  tableau.\  sont  envoyés,  pendus,  dit-on,  et  dit-on  aussi,  bien 
placés,  les  premiers  bruits  leur  sont  favorables,  espérons  donc  ! 
Pas  ti  op  cependant,  car  j'ai,  pour  ma  part  aussi,  eu  tant  de  décep- 
tions que  je  ne  veux  pas  trop  escompter  ces  rumeurs  favorables. 

Je  ne  vous  parle  pas  de  votre  commande,  mon  cher  ami,  j'ai 
jusqu  h  présent  eu  trop  à  faire  pour  penser  h  l'esquisse  que  je 
désire  vous  offrir;  j'ai  travaillé  énormément  dans  ces  derniers 
jours,  et  depuis,  j'ai  un  petit  arriéré  d'affaires  qui  m'a,  jusqu'ici, 
empêché  de  m'occuper  de  plusieurs  choses  semblables  à  la  vôtre, 
que  je  rêve  d'accomplir... 

Je  voudrais  vous  donner  une  idée  du  tableau  dont  Claire  vous 
a  parlé,  pièce  importante  de  mon  afl'aire  ;  il  est  bien  difficile  de 
décrire  un  paysage. 

[/ci  un  croquis  du  Gouffre). 

Comprendrez-vous  mieux  cet  informe  croquis?  Je  le  souhaite. 
Vous  y  voyez  :  un  gouffre,  l'abîme  si  vous  voulez,  c'est  sans 
doute  le  nom  que  je  donnerai  au  tableau.  Les  figures  doivent 
laire  comprendre  qu'un  accident,  un  malheur  est  arrivé.  Le  pu- 
blic, j'entends  même  le  public  artiste,  n'aime  plus  guère  ces 
grandes  compositions,  comment  acceptera-t-il  celle-ci?  Dieu  le 
sait  !  Dio  la  sa!  et  cependant  le  sujet  n'est  peut-être  pas  encore 
le  plus  sombre  de  mes  deux  tableaux  principaux  ;  j'ai  repris  les 

'  Jules  Michelet. 

-Lettre  sur  l'Histoire  de  France,  par  le  Diic  d  Aumalo. 


•igS  l'AUL   UUET 

arbres  battus  par  la  mer,  un  temps  de  chien  et  des  chiens  d'ar- 
bres; vous  comprendrez  encore  moins  celui-ci,  mais  vous  devi- 
nerez qu'il  est  peu  fait  pour  les  dames  h  ombrelles,  et  que  cette 
pluie  (|ui  lomlje  si  dru  pourrait  bien  me  retomber  sur  le  dos. 

Je  vous  éciis  a  la  hâte,  mon  cher  ami,  vous  le  devinez  à  tout 
cet  affreux  décousu.  Je  suis,  vous  le  voyez,  dans  une  espèce 
de  fièvre,  de  précipitation,  fort  inquiet  comme  d'habitude  et 
comme  un  homme  payé  pour  cela;  je  voudrais  vous  parler  de 
tous  les  vôtres  mieux  et  plus  longuement,  un  peu  des  miens  et 
de  Michelet  et  de  sa  Mer  et  de  votre  Italie  et  du  discours  Napo- 
léon ;  c'est  bien  des  choses  pour  si  peu  de  temps,  d'espace  et 
tant  d'intérêts.  Vraiment,  il  est  bon  de  vivre  pour  les  curieux  et 
Lamartine  ne  pourrait  plus  dire  :  la  France  s'ennuie.  Vous,  mon 
cher  ami,  qui  n'avez  pas  d'exposition,  parlez-moi  de  tout  cela 
entre  deux  audiences  comme  vous  savez  en  parler  et  contentez- 
vous  de  toutes  les  tendresses  que  je  vous  envoie  pour  vous  et  les 
vôtres.  Je  suis  d'ailleurs  obligé  de  m'arrèter  comme  vous  voyez. 

(Ces  derniers  mots  débordent  sur  un  croquis  de  la  J/a/'ée  <f'ey«^- 
!io.re). 


Au  mois  de  mai,  il  perd  en  quinze  jours  son  frère  et 
sa  nièce,  les  derniers  représentants  de  cette  nombreuse 
famille  ;  ses  lettres  sont  l'écho  de  sa  douleur.  Il  va  cher- 
cher à  Sèvres,  sur  les  hauteurs  de  Bellevue,  le  calme 
et  le  repos,  pour  rétablir  sa  santé  ébranlée  par  les  cha- 
grins. 

De  sa  fenêtre,  il  avait  une  vue  superbe  sur  les  coteaux 
du  parc  de  Saint-Cloud  ;  il  en  fait  plusieurs  études. 

Au  président  Petit. 

Paris,   24  mai  61. 

Mon  bon  Auguste,  j'étais  sur  que  nous  vous  aurions  près  de 
nous  aux  mauvaises  heures.  Merci  de  cette  main  qui  vient  serrer 
la  mienne.  Oui,  mon  ami,  j'ai  un  profond  chagrin,  les  avertisse- 
ments ont  beau  se  faire  entendre,  c'est  dans  ce  triste  moment 
qu'on  sent  l'intensité  de  la  douleur  et  le  vide  d'un  ami  perdu. 
Mon  frère  était  un  véritable  ami,  ou  plutôt,  comme  vous  dites, 
un  véritable  père  par  son  dévouement  et  son  orgueilleuse  ten- 
dresse pour  tout  ce  qui  m'appartenait  ou  venait  de  moi.  Mes 
enfants  l'aimaient  passionnément,  et  cette  affection,  on  n'avait  pas 
eu  à  la  leur  apprendre  :  il  était  bon  pour  eux.  Votre  lettre  nous  a 
lait  tout  le  bien  qu'elle  pouvait  nous  faire  dans  un  pareil 
moment.  Merci  de  vos  bonnes  sollicitudes,  merci... 


I-A   CORRESPONDANCE  299 

La  résignation,  si  on  ne  la  puisait  dans  les  affections  qui  nous 
entourent,  dans  les  devoirs  qui  nous  réclament  encore,  on  la 
trouverait,  je  crois,  dans  le  mal  lui-même,  dans  le  (ait  qui  nous 
frappe  avec  une  si  brutale  vérité  en  menaçant  ce  qui  nous  reste. 

Au  président  Petit. 

Paris,  6  juin  61 . 

Mes  bons  amis,  nous  avons  bien  besoin  de  vos  témoignages 
d'affection  !  Rien  ne  saurait  vous  peindre  notre  accablement  et 
notre  douleur.  Claire  et  moi  sommes  changés,  maigris  et  affai- 
blis plus  que  par  six  mois  de  maladie.  Du  courage  il  nous 
semble  que  nous  en  avons,  nos  forces  seules  nous  trahissent,  et 
nous  disent  ce  qui  nous  manque  d'énergie  pour  la  résistance. 
Nous  ne  pensons  plus,  nous  ne  mangeons  plus,  et  cependant 
voici  déjà  huit  jours  que  ce  dernier  et  fatal  événement  nous  a 
frappés,  au  moment,  il  est  vrai,  où  nous  étions  déjà  si  cruellement 
éprouvés.  Tout  a  été  cruel,  la  maladie,  les  circonstances,  la  fin! 
Cette  pauvre  maison  est  à  jamais  fermée  pour  nous,  et  me  voilà 
faible  et  vieux,  le  dernier  et  le  seul  de  cette  famille  qui  m'a  élevé 
et  que  j'ai  élevée.  Si  vous  n'étiez  si  loin,  nous  aurions  été  nous- 
mêmes,  mon  cher  Auguste,  chercher  un  abri  sous  votre  amitié 
et  un  peu  de  vie  à  l'air  vif  de  vos  montagnes.  J'ai  bien  compris, 
cher  bon  Auguste,  votre  élan  vers  nous,  et  sans  vos  devoirs,  je 
n'aurais  pas  été  surpris  de  vous  voir  arriver  près  de  nous.  Vous 
êtes  un  de  ces  grands  cœurs  qui  attirent  et  attachent,  vers  les- 
quels on  se  penche  dans  les  moments  de  faiblesse  et  que  la  main 
cherche  dans  les  nuits  douloureuses  et  obscures  de  la  douleur. 
Je  pense  avec  peine  au  contre-coup  dont  votre  tendre  Marie  a 
pu  être  frappée  et  ne  m'étonne  pas  qu'elle  ait  deviné,  sous 
l'enveloppe  un  peu  trop  froide  de  notre  Caroline,  une  âme  sym- 
pathique à  la  sienne.  Certes,  si  le  Ciel  ouvre  ses  félicités  promises 
aux  vertus  de  l'abnégation,  de  la  piété  la  plus  pure  et  de  la  plus 
chrétienne  charité,  la  pauvre  enfant  est  heureuse  aujourd  hui, 
en  communication  continuelle  avec  l'Infini  !  Comme  vous,  mon 
cher  ami,  je  crois  que  personne  n'est  mieux  préparé  à  ces 
grandes  clartés  du  Ciel  que  ces  âmes  délicates  et  aimantes, 
éprises  de  la  perfection  ;  mais  nous  qui  restons  au  milieu  de  nos 
faiblesses  et  de  nos  doutes,  nous  sentons  plus  vivement  les  dou- 
leurs de  la  séparation  et  les  dilTlcultés  de  la  lutte.  Ces  amis  qui 
nous  quittent  semblent  nous  attirer  et  nous  avertir  de  sépara- 
tions plus  douloureuses  encore.  Vos  lettres,  mes  chers  amis, 
sentent  tout  cela,  le  disent  mieux  que  moi,  avec  une  plus  déli- 
cate réserve,  car  les  faits  se  présentent  à  nous  avec  une  telle 
brutalité  qu'il  n'y  a  plus  de  ménagements  possibles  de  notre 
côté  ;  la  réalité  nous  frappe  et  nous  écrase. 


3oo  PAUL   nu  ET 

A  M.  l.e'rrain. 


7  juin  Ci. 


Mon  cher  ami,  je  n'ai  pas  répondu  à  votre  lettre;  le  billet 
noir,  qui  a  dû  vous  parler  déjà  de  l'étendue  de  nos  malheurs, 
doit  vous  le  faire  comprendre.  C'est  ii  peine  encore  aujourd'hui 
si  je  peux  tenir  une  plume  ;  nous  sommes  dans  un  anéantisse- 
ment douloureux  qui  ne  nous  permet  ni  de  penser  ni  d'agir. 
Ma  nièce  a  suivi  mon  frère  de  quelques  jours  ;  elle  était  la  sœur 
de  la  jeune  femme  que  j'ai  perdue,  la  dernière  dune  famille 
à  laquelle  je  tenais  par  tous  les  liens  les  plus  tendres  de  la  parenté 
la  plus  proche,  de  l'alliance  et  de  l'afï'ection.  Mon  frère,  ma 
sœur  m'avaient  un  peu  élevé,  j'avais  élevé  ces  enfants  tous  dis- 
parus comme  un  frère  aîné  peut  le  faire,  c'est  trop,  n'est-ce  pas! 
et  vous,  si  bon,  vous  devez  comprendre  l'état  où  nous  sommes. 
Une  maladie  de  six  mois  ne  laisserait  pas  plus  de  ravages  après 
elle  ;  il  nous  faut  en  appeler  h  toute  notre  énergie  morale  pour 
ne  pas  céder  à  cette  all'reuse  mort,  qui  semble  nous  inviter  à 
suivre  ceux  qu'elle  entraîne  devant  nous,  nous  sommes  épuisés 
de  douleur,  d'émotions  et  de  fatigue. 

Vous  ne  vous  attendez  pas  que  je  vous  parle  du  Salon,  à  peine 
y  ai-je  mis  les  pieds,  mon  frère  tombait  malade  le  jour  de  l'ou- 
verture ! 

Vous  êtes  bien  placé,  votre  tableau  fait  fort  bien,  aussi  bien 
que  tableau  puisse  faire  dans  ces  salles  affreusement  éclairées. 
Vous  m'avez,  je  crois,  parlé  critique  dans  votre  lettre,  je  n'ai  pas 
lu  deux  feuilletons;  le  premier  que  j'ai  lu  m'aurait  ôté  l'envie 
sans  doute  d'en  lire  un  second,  si  j'avais  été  en  état  de  le  faire. 

Il  y  a  eu  ici  cependant  un  cours  où  un  M.  Deschanel'  a  com- 
mencé la  critique  du  Salon  ;  on  en  dit  le  plus  grand  bien  ;  ce 
cours  aussi  a  été  de  suite  fermé  par  mesure  de  police,  j'aime  à 
croire  que  c'est  à  cause  des  grandes  chaleurs. 

Viendrez-vous  à  Paris?  Nous  aurions  bien  du  bonheur  à  vous 
voir.  Si  vous  ne  craigniez  les  sombres  tristesses,  il  y  aurait 
quelque  charité  de  votre  part  à  venir  nous  tendre  la  main  ;  dépê- 
chez-vous, dans  ce  cas,  nous  avons  hâte  de  fuir  ce  foyer  de 
malheur.  Il  est  cependant  probable  que  nous  ne  nous  éloigne- 
rons pas,  et  que  c'est  dans  les  environs  que  nous  irons  chercher 
un  peu  d'air  et  beaucoup  de  calme,  si  nous  pouvons  trouver  ces 
deux  biens  pour  remettre  nos  esprits  et  apporter  un  peu  de  dis- 
traction à  nos  cœurs  ;  je  ne  puis  diie  d'oubli,  h  mon  âge  on 
n'oublie  pas... 

Adieu,  et  soyez  heureux,  vous  le  méritez,  mais  ce  n'est  pas 
toujours  une  raison. 

Votre  ad'ectionné 

Paul  Muet. 

'  Emile  Doschanel,  littérateur,   critique  et  homme  politique,  1819-1904. 


LA   CORRESPONDANCE 


A   M.   Lesrain. 


1 8  juillet  6i. 
Mon  clier  artiste  et  plus  cher  ami... 

J'ai  quelques  bois  à  faire  pour  Hachette.  J'ai  fait  quelques 
essais  de  gravure  pour  un  procédé  qui  permettrait  de  substituer 
la  gravure  à  l'eau-forte  ;i  la  gravure  sur  bois.  L'inventeur  a 
trouvé  le  moyen,  par  la  galvanoplastie,  de  mouler  la  gravure 
en  saillie  et  d'établir  des  clichés  qui  peuvent  s'imprimer,  comme 
la  gravure  sur  bois,  par  le  procédé  et  avec  l'ensemble  typogra- 
phique. Cela,  comme  vous  pouvez  le  supposer,  ne  manque  pas 
d'intérêt,  la  difficulté  sera  encore  cette  fois  dans  le  goût  et  les 
habitudes  du  public.  J'aurais  voulu  m'occuper  des  expositions  de 
province,  d'une  exposition  à  Saint-Pétersbourg  à  laquelle  je  suis 
convié,  le  temps  passe  et  je  suis  pour  tout  en  retard.  Vous  me 
demandez  des  nouvelles  de  lexposition,  je  puis  vous  dire,  avec 
quelque  plaisir  obscurci  de  mécomptes,  que  le  ministère  a  acheté 
ma  Grande  Marée.  Pour  des  croix  d'olficier,  il  faudrait  être  pro- 
bablement plus  de  ce  monde  que  je  n'en  suis.  Mes  amis,  et  vous 
êtes  du  nombre,  j'espère,  me  font  plaisir  en  pensant  à  moi,  mais 
le  pouvoir  n'y  pensera  pas  beaucoup,  je  crois  ;  il  y  a  dix  ou 
quinze  ans  que  les  hommes  de  mon  époque,  qui  ont  apporté 
quelque  peu  du  leur  à  notre  triste  métier,  ont  eu  cette  distinc- 
tion :  Isabey,  Roqueplan,  Cabat,  etc. 

Je  crois  pouvoir  dire  que  j'ai  fait  dans  ma  partie  plus  que 
cela  comme  iniliali\>e  ;  l'Exposition  universelle  était  une  belle 
occasion  pour  nie  faire  ce  plaisir,  mais  j'ai,  je  pense,  montré 
trop  de  maladresse  en  ne  sollicitant  pas  une  faveur  et  en  atten- 
dant une  distinction  légitime  ;  mon  tour  est  passé  et  mon  seul 
regret  est  de  ne  pas  laisser  quelque  œuvre  meilleure.  Ces  sortes 
de  distinctions  comptent  peu  dans  les  œuvres  d'un  artiste.  Gudin 
est  chamarré  et  n'en  est  pas  plus  grand  peintre.  Je  vous 
remercie  toujours,  cher  ami,  de  votre  bonne  pensée.  Vous-même 
auriez  pu  prétendre  à  une  mention. 


Au  président  Petit. 
Sèvres,  i^' août,  maison  Gauthier,  1861. 

...  Nous  avons  loué  une  petite  bicoque  à  Bellevue,  charmant 
pays  et  bien  nommé  ;  nous  avons,  de  nos  fenêtres,  une  vue  presque 
italienne.  Ne  riez  pas,  je  connais  vos  préjugés  à  propos  des 
environs  de  Paris.  Ils  sont  charmants,  gracieux,  délicats  comme 
les  natures  parisiennes  et  quelquefois  grandioses.  Que  je  vou- 
drais pouvoir  vous  les  montrer!  Mais  je  crois  encore  plus  facile 
d'aller  vous  voir,  à  Allevard.  Les  eaux  sont-elles  définitivement 


3oj  l'AL'L   HUET 

aussi  belles  que  vous  me  le  disiez  ?  Vous  les  avez  revues,  et  vous 
devez  mieux  savoir  h  quoi  vous  en  tenir  ;  vous  ne  désirez  pas 
plus  que  moi  les  voir  ensemble.  Comment,  mon  cher  ami,  avez- 
vous  eu  un  congé  si  court  ? 

Vous  me  demandez  des  nouvelles  du  Salon  ;  j'y  ai  eu  du 
succès,  mais  toujours  ce  succès  d'estime  fort  peu  fait  pour  satis- 
faire complètement.  J'y  ai  vendu  cependant  une  toile  assez 
importante'.  Je  voudrais  que  ce  tableau  pût  aller  ii  Grenoble,  à 
votre  musée,  il  vous  ferait  penser  quelquefois  à  moi. 

J'aurais  bien  voulu  vous  avoir  hier,  et  j'ai  songé  à  vous  en 
voyant  de  la  peinture  et  de  la  vraie  peinture!  Delacroix  a 
ouvert  à  ses  amis  sa  nouvelle  chapelle  de  Saint-SulpiL'e,  la  cha- 
pelle des  Saints-Anges  :  Un  plafond,  deux  tableaux  ;  Héliodore 
chassé  du  temple,  sujet  si  magnifiquement  traité  par  Raphaël,  est 
non  moins  bien  traité  par  notre  cher  maître  moderne  ;  peinture 
d'un  grand  style,  d'une  couleur  magnifique  et  d  une  originalité 
singulière,  tout  y  est.  Je  vous  en  reparlerai,  mais  je  veux  tou- 
jours vous  envoyer  ce  mot  de  tendresse  pour  vous  et  tous  les 
vôtres. 

Paul. 


A   M.   Legrain. 
•29  août   1861,  Sèvres,  rue  des  Binelles,  maison  Gauthier. 

Mon  cher  Legrain,  une  palette  h  faire,  un  voyage  à  Paris, 
du  monde  qui  m'arrive,  une  correspondance  d'affaires  qui  me  met 
en  retard  avec  tous  mes  amis,  voilà  bien  des  motifs  à  vous 
présenter  pour  m'excuser  de  ne  vous  avoir  pas  encore  remercié 
de  la  belle  photographie  de  M"""  Emile''.  Ce  charmant  souvenir 
d'une  femme  qu'on  ne  peut  oublier,  que  nous  aimions  avant  de 
nous  intéresser  à  sa  santé,  nous  a  fait,  je  n'ai  pas  besoin  de 
vous  le  dire,  le  plus  grand  plaisir. 

Moins  fin  sans  doute  que  l'original,  votre  portrait  est  ressem- 
blant, surtout  par  l'expression  délicate  et  profonde  du  modèle. 
Vous  deviez  partir  pour  Beuzeval  et  rejoindre,  dans  ce  petit 
foyer  de  l'amitié,  cette  chère  jeune  femme  qui  est  allée  demander 
autant  je  pense  à  l'allection  des  siens  qu'à  l'air  de  la  mer,  un 
remède  à  ses  maux.  Son  courage,  son  énergie  morale,  devraient 
avant  tout  la  guérir  ;  elle  me  semble  admirable  de  volonté  rési- 
gnée. Elle  est  du  nombre,  du  reste,  de  ces  esprits  élevés  qui, 
plus  près  que  les  autres  de  l'Infini  par  l'enthousiasme,  la  pureté 
de  l'âme  et  la  finesse  des  sens,  ne  craignent  pas  la  mort.  L'art  la 
soulève  entre  ciel  et  terre,  car  c'est  vraiment  une  belle  âme 
d'artiste,  vivant  dans  des  régions  meilleures  que  les  nôtres... 

'  l.a  marée  d'é(juinoxe  (Musée  du  Louvre). 

2  M™^  Emile  Lenormand,  mère  de  René  Lcuoruiand,  le  compositeur. 


LA   CORRESPONDANCE  3o3 

...  J'ai  vu  dernièrement  de  belle  et  bonne  peinture.  Delacroix 
a  terminé  sa  chapelle  de  Saint-Sulpice.  Vous  avez  pu  apprendre 
cet  événement  par  les  journaux  entre  un  procès  en  cour  d'assises 
et  les  nouvelles  de  Saint-Cloud.  J'avoue  que,  pour  moi,  la  décou- 
verte d'un  bel  ouvrage  d'art  m'intéressse  autant  que  ces  grands 
intérêts,  voire  même  que  de  plus  grands  événements.  Je  voudrais 
vous  parler  de  ces  ouvrages  d'un  grand  artiste,  mais  tout  ce  que 
je  pourrais  vous  en  dire  ne  saurait  sans  doute  vous  en  donner 
une  idée.  Les  critiques,  par  leurs  belles  descriptions,  peuvent 
donner  ou  ôter  le  désir  de  voir  une  œuvre  d'art,  mais  je  crois  que, 
si  on  ne  la  connaît  pas,  ils  peuvent  en  donner  une  bien  fausse 
idée.  Ce  n'était  pas  peu  de  chose,  il  faut  le  dire  cependant,  de 
peindre  le  châtiment  d'Héliodore,  après  Raphaël,  et  des  trois 
peintures  de  Delacroix,  c'est  certainement  la  plus  remarquable. 
Il  est  entré  en  lutte  avec  le  maître  italien,  armé  de  ses  seules 
qualités.  L'Académie,  ni  l'âge,  il  faut  le  dire,  n'ont  enlevé  à  ce 
fameux  vénitien  des  rives  de  la  Seine,  rien  de  sa  verve,  ni  de  son 
originalité  primesautière.  Ce  tableau,  le  meilleur  incontestable- 
ment des  trois,  et  que  j'aime  à  croire  un  chef-d'œuvre  dans  son 
genre,  m'a  reporté  par  l'émotion  aux  jeunes  sensations  du  mas- 
sacre de  Scio  —  iSzy  !  ! 

Au  président  Petit. 

S  septembre   18G1. 

Vous  êtes  en  vacances,  mon  cher  ami,  et  j'espère  que  vous 
en  profitez  autant  qu'il  vous  est  permis  de  le  (aire.  J'aurais 
voulu,  croyez-moi,  aller  vous  voir  cette  année  et  vos  montagnes 
aussi,  bien  que  vous  m'ayez  posé  comme  un  ennemi  de  vos  pics 
terribles  et  pittoresques.  Je  n'ai  pu  me  remettre  au  travail,  ceci 
est  mon  plus  grand  désespoir  et  je  voudrais  pouvoir  demander  à 
n'importe  quelle  contrée  un  peu  de  mon  entrain  habituel. 

Avez-vous  lu  le  numéro  de  Lamartine  sur  Rousseau?  numéro 
qui  fait  grand  bruit  ici.  Que  dites-vous  de  cette  sortie,  non  sur 
la  politique  du  Contrat  social,  ni  sur  les  sentiments  d'amour 
paternel  du  philosophe  de  Genève,  mais  de  la  sortie  du  poète  sur 
le  droit  d'aînesse',  et  l'on  peut  dire  de  la  violence  si  peu  dans  les 
habitudes  du  noble  critique?  Je  prends  doncles  choses  de  ce  monde 
encore  à  cœur,  puisque  je  n'ai  pu  lire,  sans  chagrin,  cet  exposé 
de  doctrines  d'un  ancien  président  de  République,  qui  témoigne 
du  rôle  qu'il  aurait  pu  jouer  sous  Charles  X.  Ce  malheureux 
homme  de  génie,  Coriolan  à  l'intérieur,  méfait  l'effet  de  ces  lions 
qui  rugissent  dans  la  cage  étroite  où  ils  sont  enfermés  et 
broient  de  rage  le  premier  objet  qui  tombe  sous  leurs  puissantes 
griffes. 

'  Cours  familier  de  liltorature,  66"  entretien,  §  22  et  suivants,  t.  XI, 
p.  469. 


3o4  PAUL   HUET 

Pour  petite  pièce,  nous  avons  eu  le  discours  de  Courbet,  le 
réaliste,  au  congres  d'Anvers.  Ce  discours  m'a  consolé  de  n'être 
pas  allé  prendre  une  part  de  la  noble  hospitalité  des  Anversois, 
hospitalité  grandiose  à  ce  que  l'on  dit.  C'était  une  belle  occasion 
de  voir  les  magnifiques  peintures  de  l'école  (laniande,  et  vrai- 
ment Courbet  aurait  mieux  fait  d'étudier  un  peu  les  Snyders  et 
les  superbes  Rubons  qu'il  avait  le  bonheur  d'avoir  à  côté  de  lui. 

Mais  je  vous  parle  de  cette  pasquinade  comme  si  vous  aviez 
remarqué  cette  histoire  dans  les  journaux  ;  probablement  vous 
avez  passé  cela  avec  tous  les  faits  divers.  Vous  ne  pouvez,  comme 
moi,  rougir  de  ce  paillasse,  qui  ne  perd  aucune  occasion  de 
faire  sa  réclame.  Il  a  pourtant  du   talent. 

Nous  sommes  très  inquiets  des  pauvres  Carnot.  L'aîné  des  fils  ' 
est  revenu  ou  plutôt  a  été  rapporté  de  Marseille  oii  il  était  allé  en 
mission,  comme  élève  ingénieur  des  ponts  et  chaussées,  dans  un 
état  misérable.  Vous  vous  rappelez  sans  doute  que  ce  jeune 
homme  distingué  a  eu  une  fièvre  typhoïde  à  l'école. 

...Pour  vous,  ne  nous  oubliez  pas  et  à  bientôt,  en  lettre,  hélas  ! 

Paul. 

.-1  M""'  Auguste  Petit. 

Décembre  1861. 

Voilà  René,  mon  élève  !  décidé  ii  faire  de  l'art  et  prenant  à 
cœur  et  ;i  grand  entrain,  pour  lui  du  moins,  cette  grande  entre- 
prise. On  se  flatte  toujours  dans  ses  petits.  Je  veux  croire  qu'il  a 
dans  son  organisation  nerveuse  un  côté  artiste  :  l'observation, 
le  coup  d'œil,  un  certain  esprit  critique  et  l'amour  des  choses 
grandes  et  nobles.  Je  crains  que  ce  soit  un  faible  bagage  pour  se 
présenter  dans  la  société  moderne,  mais  il  faut  en  prendre  son 
parti  et  rester  fier  devant  tous  ces  hommes  d'argent,  plus  ou 
moins  réussis,  qui  tiennent  le  pavé  aujourd  hui. 

L'art  donne  de  grands  tourments,  mais  aussi  de  belles  et  grandes 
jouissances,  de  nobles  consolations.  Claire  parle  sans  doute 
longuement  des  concerts  populaires  où  l'on  vient  de  livrer  la 
grande  musique  aux  oreilles  de  la  multitude.  C'est  magnifique, 
nous  avons  joui  avec  un  bonheur  qui  eût  été  complet  si  Auguste 
et  vous  tous  eussiez  été  là  avec  nous. 

Adieu, 

Paul. 

Du  président  Petit. 

3i  décembre   1861. 

Mon  r.her  Paul,  voici  un  petit  mot  à  la  hâte  pour  vous  dire  tous  les 
vœux  que  nous  formons  pour  votre  bonheur  à